Sougya : Le folio poursuit la recherche du point de départ du Chema du soir. Il achève d'abord l'exégèse du verset « ouva hachémech ve-taher » : Rabba bar Rav Chila montre par la forme grammaticale que « ve-taher » parle du jour qui se retire, non de l'homme qui se purifie ; en terre d'Israël, où cet enseignement n'était pas connu, la question est tranchée par une baraita qui donne pour signe la sortie des étoiles.
La sougya confronte ensuite trois repères concrets du soir : les cohanim qui mangent la terouma, le pauvre qui mange son pain au sel, les gens ordinaires qui s'attablent. Une baraita à cinq opinions (Rabbi Eliezer, Rabbi Yehochoua, Rabbi Meir, Rabbi Hanina, Rabbi Ahai) oblige à distinguer la mesure du pauvre de celle du cohen et à établir que celle du pauvre est la plus tardive.
Le folio se clôt sur l'échange entre Rabbi Yehouda et Rabbi Meir au sujet de l'immersion des cohanim, qui repose sur deux définitions opposées du bein hachemachot.
Peut-être s'agit-il de la venue de sa lumière (biat oro), et que signifierait alors « ve-taher » (et il sera pur) ? Que l'homme (gavra) devient pur !
Le folio précédent cherchait ce que désigne « ouva hachémech ve-taher » (Lévitique 22:7), verset qui autorise le cohen devenu pur à manger la terouma. Deux lectures restent ouvertes : biat chimchô (le coucher achevé du soleil), et alors « ve-taher » parle du jour qui se retire ; ou biat oro (la venue de sa lumière), et alors « ve-taher » parle de l'homme qui devient pur.
Rachi entend biat oro comme le lever du soleil du huitième jour, l'homme se purifiant par l'apport de ses offrandes. Tossefot objectent longuement et proposent d'y voir le tout début de la chkia, quand il reste encore du jour. L'enjeu pratique est direct : le début du temps du Chema du soir est calé sur l'heure où le cohen mange sa terouma.
Rabba bar Rav Chila a dit : s'il en est ainsi, que le verset dise « ve-yithar » (et il se purifiera) ! Que signifie donc « ve-taher » ?
Le jour s'est purifié (taher yoma), comme disent les gens : « le soleil s'est couché et le jour s'est nettoyé ».
L'argument est de forme verbale. Si le sujet de la purification était l'homme, le verset emploierait ve-yithar, qui vise un acte à accomplir. Le verset écrit ve-taher, forme qui constate un état acquis : le sujet est le jour, qui s'est retiré de lui-même.
Rabba bar Rav Chila renforce sa lecture par la langue courante araméenne : iaarév chimcha ve-adki yoma, le soleil s'est couché et le jour s'est nettoyé. Tossefot précisent que la forme « ve-taher » se rencontre ailleurs sans ambiguïté ; ici, où l'on risque de se tromper de sujet, le choix du mot devient significatif.
En Occident (en terre d'Israël), cet enseignement de Rabba bar Rav Chila ne leur était pas parvenu, et ils posaient la question ainsi : ce « ouva hachémech » désigne-t-il le coucher de son soleil, et « ve-taher » signifie-t-il que le jour s'est purifié ; ou bien peut-être désigne-t-il la venue de sa lumière, et « ve-taher » signifie-t-il que l'homme devient pur ?
« Bémaarava », en Occident, désigne la terre d'Israël vue depuis la Babylonie. La Guemara signale que la tradition de Rabba bar Rav Chila n'y avait pas circulé : la même question y restait entière, posée sous forme de ibaya (question ouverte à deux branches).
Le passage montre une pratique fréquente du Talmud : deux centres d'étude atteignent la même conclusion par des chemins indépendants, l'un par la forme du mot, l'autre par une source enseignée.
Puis ils l'ont tranchée à partir d'une baraita. Du fait que la baraita enseigne : « le signe de la chose, la sortie des étoiles » — apprends-en que c'est le coucher de son soleil, et que « ve-taher » signifie que le jour s'est purifié.
La baraita fixe pour signe (siman) la sortie des étoiles. Or les étoiles apparaissent bien après le coucher achevé du soleil, et cette baraita parle du moment où les cohanim mangent leur terouma. La lecture « venue de sa lumière » se trouve donc écartée.
Rachi tire de cette même baraita un second enseignement : la kapara (l'apport des offrandes exigé de certains impurs le huitième jour) ne retient pas le cohen. Seule la tombée de la nuit conditionne la consommation de la terouma.
Le Maître a dit : « depuis l'heure où les cohanim entrent pour manger leur terouma ». Et l'on oppose : à partir de quand récite-t-on le Chema le soir ?
Depuis l'heure où le pauvre entre pour manger son pain avec du sel, jusqu'à l'heure où il se lève pour quitter son repas.
Nouvelle étape : la Guemara confronte la michna à une baraita qui donne un tout autre repère, le repas du pauvre. Rachi explique le choix de ce repère : le pauvre n'a pas de lampe à allumer pour son repas, il mange donc dès la tombée de la nuit.
Le terme ourminhou (« et l'on oppose ») annonce une contradiction formelle entre deux sources tannaitiques, qu'il faudra résoudre en distinguant les instants ou en admettant un désaccord.
La fin [de la baraita] est certainement en désaccord avec notre michna. Le début : dirons-nous qu'il est en désaccord avec notre michna ?
La Guemara sépare les deux membres de la baraita. La seifa (« jusqu'à ce qu'il se lève de son repas ») fixe une fin de temps beaucoup plus précoce que la michna, qui va jusqu'à la fin de la première veille : le désaccord y est acquis.
La recha (le début) reste discutable, car « le pauvre » et « les cohanim » pourraient désigner le même instant sous deux descriptions. Rachi note que ce tana lit « ou-vechokhbekha » (« quand tu te couches ») comme visant le seul commencement du temps du coucher.
Non : le pauvre et le cohen, c'est une seule et même mesure.
Réponse provisoire : les deux sources décrivent le même instant, la sortie des étoiles. Rachi précise chaque terme : le pauvre, toutes les nuits de l'année ; le cohen qui était impur, pour manger la terouma.
Le mot chioura (mesure, seuil temporel) devient le mot clé des paragraphes suivants : toute la discussion consiste à savoir combien de seuils distincts la tradition tannaitique reconnaît pour le début du Chema du soir.
Et l'on oppose : à partir de quand commence-t-on a réciter le Chema le soir ? Depuis l'heure où les gens entrent pour manger leur pain les veilles de Chabbat — paroles de Rabbi Meir.
Et les Sages disent : depuis l'heure où les cohanim ont le droit de manger leur terouma ; le signe de la chose : la sortie des étoiles. Et bien qu'il n'y ait pas de preuve à la chose, il y a une évocation de la chose, car il est dit : « Et nous faisions l'ouvrage, et la moitié d'entre eux tenaient les lances depuis la montée de l'aube jusqu'à la sortie des étoiles » (Nehemie 4:15), et il dit : « Ainsi la nuit nous servira de garde, et le jour de travail » (Nehemie 4:16).
Troisième source, avec un troisième repère : le repas des veilles de Chabbat, selon Rabbi Meir. Rachi explique qu'on s'y hâte vers la table, tout étant déjà préparé avant l'entrée de Chabbat.
Les Sages campent sur la position de la michna et donnent la sortie des étoiles pour signe. La formule « bien qu'il n'y ait pas de preuve, il y a une évocation » (zekher la-davar) marque un appui scripturaire de rang faible : le passage de Nehemie porte sur la construction des murailles de Jérusalem, pas sur le Chema.
Que vient [ajouter] « et il dit » ?
Question de méthode : la formule « ve-omer » introduit un second verset. La Guemara demande ce qu'il apporte, puisque le premier semblait suffire. Ce type de question suppose qu'aucun élément d'une source enseignée ne se trouve là sans raison.
Et si tu disais : dès que le soleil se couche c'est déjà la nuit, et eux veillaient tard et se levaient tôt — viens et entends : « Ainsi la nuit nous servira de garde, et le jour de travail ».
Le premier verset seul se laisse contourner : on pourrait dire que la nuit commence dès le coucher du soleil, et que les bâtisseurs prolongeaient simplement leur ouvrage dans la nuit, du fait de l'urgence du chantier.
Le second verset ferme cette échappatoire : il qualifie expressément de jour tout le temps de travail, c'est-à-dire l'intervalle allant de la montée de l'aube à la sortie des étoiles. Rachi rappelle au passage que la distance entre alot hachahar et le lever du soleil vaut environ cinq mil.
Il te vient à l'esprit que le pauvre et les gens sont une seule mesure. Or si tu dis que le pauvre et le cohen sont une seule mesure, les Sages sont donc identiques à Rabbi Meir ?
La Guemara enchaîne deux équations : pauvre = gens (les uns et les autres mangent tôt, faute d'éclairage supplémentaire), et pauvre = cohen (l'hypothèse du segment 6). Les deux ensemble effacent le désaccord entre Rabbi Meir et les Sages, ce qui rend la baraita incohérente.
Le raisonnement repose sur un principe constant : lorsqu'une source oppose deux Tanaim, leurs positions doivent différer effectivement.
Plutôt, apprends-en que la mesure du pauvre est distincte et que celle du cohen est distincte. [Réfutation :] non, le pauvre et le cohen sont une seule mesure, et le pauvre et les gens ne sont pas une seule mesure.
Deux issues s'ouvrent pour sauver la baraita. Première issue : séparer pauvre et cohen. Seconde issue, retenue ici : garder leur identité et séparer plutôt pauvre et gens, le repas des veilles de Chabbat étant plus précoce que les autres.
La sougya conserve pour l'instant la seconde issue. Elle tombera au segment 13, devant une baraita où le pauvre et le cohen figurent côte à côte sous deux noms différents.
Et le pauvre et le cohen seraient une seule mesure ? Et l'on oppose : à partir de quand commence-t-on a réciter le Chema le soir ?
Depuis l'heure où le jour est sanctifié les veilles de Chabbat — paroles de Rabbi Eliezer. Rabbi Yehochoua dit : depuis l'heure où les cohanim sont purifiés pour manger leur terouma.
Rabbi Meir dit : depuis l'heure où les cohanim s'immergent pour manger leur terouma. Rabbi Yehouda lui dit : mais les cohanim ne s'immergent-ils pas alors qu'il fait encore jour ?
Rabbi Hanina dit : depuis l'heure où le pauvre entre pour manger son pain avec du sel. Rabbi Ahai — et certains disent Rabbi Aha — dit : depuis l'heure où la plupart des gens entrent pour s'attabler.
Cette baraita aligne cinq positions, ce qui donne à la Guemara l'échelle complète des seuils envisagés. Rachi les situe : la sanctification du jour correspond au bein hachemachot, tenu pour un doute entre jour et nuit ; l'immersion des cohanim se fait un peu avant le bein hachemachot, afin qu'il leur reste le coucher du soleil requis.
L'objection de Rabbi Yehouda à Rabbi Meir suit sa propre définition du bein hachemachot, exposée dans Bame madlikin (Chabbat 34b-35a). Elle recevra sa réponse au dernier segment du folio.
Or si tu dis que le pauvre et le cohen sont une seule mesure, Rabbi Hanina est donc identique à Rabbi Yehochoua !
Le test d'identité frappe cette fois l'hypothèse conservée au segment 11. Rabbi Yehochoua parle des cohanim, Rabbi Hanina du pauvre : les deux noms figurent séparément dans la même baraita, et rien ne les opposerait si les deux repères désignaient le même instant.
Plutôt, n'en faut-il pas apprendre que la mesure du pauvre est distincte et que la mesure du cohen est distincte ? Apprends-en effet [qu'il en est ainsi].
La Guemara conclut par la formule chema mina répétée, qui scelle un acquis. Les deux repères désignent bien deux instants différents : la réponse du segment 6 se trouve abandonnée.
Laquelle des deux est la plus tardive ? Il est logique que celle du pauvre soit la plus tardive ; car si tu disais que celle du pauvre est la plus précoce, Rabbi Hanina serait identique à Rabbi Eliezer.
Plutôt, n'en faut-il pas apprendre que celle du pauvre est la plus tardive ? Apprends-en [qu'il en est ainsi].
Une fois les deux mesures séparées, reste à les ordonner. Le même test tranche : placer le pauvre avant le cohen le ferait descendre au créneau de la sanctification du jour, seul instant disponible plus tôt, et Rabbi Hanina se confondrait avec Rabbi Eliezer.
Tossefot verrouillent l'argument : on ne peut pas inventer un instant intermédiaire entre la sanctification du jour et la sortie des étoiles, car il n'est pas plausible de fractionner autant les mesures du temps du coucher.
Le Maître a dit : Rabbi Yehouda lui dit : mais les cohanim s'immergent alors qu'il fait encore jour !
La Guemara revient sur un élément laissé en suspens dans la baraita, selon la formule amar mar qui signale la reprise d'un passage cité. L'objection de Rabbi Yehouda vise le repère proposé par Rabbi Meir : une immersion diurne ne peut pas marquer l'entrée dans le temps du coucher.
Tossefot relèvent que l'objection pourrait se retourner contre Rabbi Yehouda lui-même, qui fixe le début de la prière du soir dès le passage du plag hamminha, en plein jour ; ils répondent qu'il n'expose pas le verset « quand tu te couches et quand tu te lèves ».
Rabbi Yehouda a-t-il bien parlé à Rabbi Meir ?
Formule d'étonnement : l'objection semble décisive, et la Guemara demande comment Rabbi Meir peut y répondre. La réponse tiendra à un désaccord antérieur sur la durée du bein hachemachot, l'intervalle qui sépare le coucher du soleil de la nuit pleine.
Et Rabbi Meir lui a dit ceci : penses-tu que je parle de ton bein hachemachot ? Je parle du bein hachemachot de Rabbi Yossi, car Rabbi Yossi a dit : le bein hachemachot est comme un clin d'œil — celui-ci entre et celui-là sort, et il est impossible de le saisir.
Rabbi Meir répond en changeant d'échelle. Pour Rabbi Yehouda, le bein hachemachot occupe la durée d'une marche d'un demi-mil avant la sortie des étoiles : l'immersion, qui le précède, tombe alors nettement dans le jour. Pour Rabbi Yossi, il se réduit à un instant insaisissable, juste avant la sortie des étoiles.
En adoptant la définition de Rabbi Yossi, Rabbi Meir place l'immersion des cohanim tout contre l'obscurité. Elle mérite alors le nom de temps du coucher, et son repère pour le Chema du soir tient.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).