Sougya : Le folio achève d'abord le dossier de la tefilat haderekh ouvert à la fin de 29b : on la formule au pluriel pour s'associer à la communauté, on la dit dès l'engagement sur la route, dans la limite d'une parsa, et la guemara oppose Rav Hisda, qui exige d'être debout, à Rav Chechet, qui autorise de la dire en marchant — avant de raconter leur voyage commun, où Rav Chechet se fait mettre debout au nom du principe de ce qu'on peut être bon, ne te fais pas appeler mauvais. Une conclusion pratique sépare alors Havinenou, qui a le statut de la amida, de la prière courte du lieu de danger, qui n'en a pas.
La michna sur le voyageur monte sur un âne conduit ensuite à la baraita de l'orientation : de l'étranger vers la terre d'Israël, puis Jérusalem, le Temple, le Saint des saints, le kapporet, de sorte que tout Israël dirige son cœur vers un seul lieu. Le daf se ferme sur deux dossiers pratiques : comment prier quand on part avant l'aube ou qu'on est retenu par le cours du chabbat du regel, avec les usages du père de Chmouel, de Mareimar, de Mar Zoutra et de Rav Achi ; puis la michna de Rabbi Elazar ben Azarya sur le moussaf, qu'il rattache au hever ir, et la halakha tranchée comme Rabbi Yehouda parlant en son nom.
que l'homme s'associe à la communauté. Comment doit-il dire ?
« Que ce soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, que Tu nous conduises vers la paix », et ainsi de suite.
Le folio reprend au milieu de l'enseignement d'Abaye commencé à la page précédente. La règle porte sur la forme grammaticale de la prière du voyageur : on la dit au pluriel, « conduis-nous », et non au singulier.
Rachi donne la raison : une demande individuelle est jugée sur les seuls mérites de celui qui la formule, tandis qu'une demande portée au nom de la communauté est portée par le mérite du public. Le pluriel est donc un moyen technique de faire agréer la prière, non une simple politesse de style.
À quel moment la dit-on ? Rabbi Yaakov a dit au nom de Rav Hisda : dès l'instant où l'on est engagé sur la route.
Jusqu'à quelle distance ? Rabbi Yaakov a dit au nom de Rav Hisda : jusqu'à une parsa.
Et comment la dit-on ? Rav Hisda dit : debout.
Rav Chechet dit : même en marchant.
Trois questions techniques sur la même prière. La deuxième, ad kama (jusqu'où), reçoit deux lectures opposées que Rachi juxtapose. Pour Rachi, la parsa mesure un délai : passe une parsa de marche, il est trop tard pour dire cette prière. Pour les Halakhot Guedolot, elle mesure un seuil de trajet : un voyage de moins d'une parsa n'en relève pas du tout.
La troisième question ouvre une mahloket sur la posture, entre Rav Hisda qui exige l'arrêt et Rav Chechet qui autorise de la dire en marchant. Les Tossefot signalent que la tradition ashkénaze suit Rav Chechet, tandis que le Rif penche pour Rav Hisda.
Rav Hisda et Rav Chechet marchaient sur la route. Rav Hisda se leva et se mit à prier.
Rav Chechet dit à son serviteur : que fait Rav Hisda ? Il lui dit : il se tient debout et prie.
Il lui dit : mets-moi debout moi aussi et je prierai — de ce qu'on peut être bon, ne te fais pas appeler mauvais.
Le récit met en scène les deux maîtres du désaccord précédent. Rav Chechet, qui est aveugle, doit demander à son serviteur ce que fait son compagnon ; en apprenant que Rav Hisda s'est arrêté, il demande à être mis debout lui aussi.
Le principe qu'il invoque, mihiyot tov al tikaré ra, s'applique à une conduite permise mais inférieure : Rav Chechet maintient sa position de principe, et adopte malgré tout la conduite supérieure dès lors qu'elle ne lui coûte rien. La halte est déjà faite ; refuser d'en profiter serait choisir le moindre sans raison.
Quelle différence y a-t-il entre Havinenou et la prière courte ? Pour Havinenou, il doit dire les trois premières et les trois dernières bénédictions, et lorsqu'il arrive chez lui il n'a pas à prier de nouveau.
Pour la prière courte, il n'a à dire ni les trois premières ni les trois dernières, et lorsqu'il arrive chez lui il doit prier de nouveau.
La guemara compare deux abrégés dont l'un remplace la amida et l'autre non. Havinenou conserve les trois premières et les trois dernières bénédictions et condense les treize demandes du milieu : il a le statut de la amida, donc il acquitte l'obligation. La prière courte du lieu de danger n'a aucune de ces six bénédictions : elle tient lieu de mesure d'urgence, et l'obligation reste entière.
Les Tossefot demandent pourquoi la guemara cherche une différence dans les règles, alors qu'il y en a une évidente dans les circonstances d'emploi. Ils répondent que la question porte sur le régime de chacune dans son propre cas.
Et la halakha est : Havinenou, debout ; la prière courte, aussi bien debout qu'en marchant.
La conclusion pratique applique la distinction précédente à la posture. Puisque Havinenou vaut amida, il en garde l'exigence de se tenir debout. La prière courte, qui n'acquitte pas l'obligation, peut se dire en marchant.
« Celui qui était monté sur un âne », etc. Nos maîtres ont enseigné : celui qui était monté sur un âne et pour qui l'heure de la prière est arrivée — s'il a quelqu'un pour tenir son âne, il descend et prie ; sinon, il reste assis à sa place et prie.
Rabbi dit : dans un cas comme dans l'autre il reste assis à sa place et prie, parce que son esprit n'est pas tranquille.
La michna disait que le voyageur monté sur un âne descend pour prier. La baraita nuance : il ne descend que s'il a quelqu'un pour tenir la bête, faute de quoi l'animal risque de s'échapper et l'inquiétude ruinerait la concentration.
Rabbi va plus loin et supprime la distinction : dans tous les cas il reste en selle, parce que l'interruption du voyage elle-même trouble l'esprit. Le désaccord porte donc sur ce qui gêne le plus la kavana : la bête non tenue, ou le retard imposé au voyage.
Rava a dit, et certains disent Rabbi Yehochoua ben Levi : la halakha est comme Rabbi.
Les Tossefot tirent de cette halakha trois conséquences que le texte ne dit pas explicitement : elle vaut hors d'un lieu de danger, elle autorise à prier en marchant et non seulement assis en selle, et elle dispense de tourner le visage vers Jérusalem. La règle d'orientation qui suit vaut donc pour celui qui prie à l'arrêt, non pour le cavalier en marche.
Nos maîtres ont enseigné : un aveugle, et celui qui ne peut pas s'orienter selon les points cardinaux, dirige son cœur vers son Père qui est aux cieux, ainsi qu'il est dit : « et ils prieront vers Hachem ».
La baraita ouvre le dossier de l'orientation par le cas le plus faible : celui qui ne peut pas s'orienter du tout. Il ne prie pas sans direction pour autant ; il dirige son cœur vers son Père qui est aux cieux, c'est-à-dire qu'il substitue une orientation d'intention à une orientation physique.
S'il se tenait hors de la terre d'Israël, il dirige son cœur vers la terre d'Israël, ainsi qu'il est dit : « et ils prieront vers Toi par le chemin de leur pays ». S'il se tenait en terre d'Israël, il dirige son cœur vers Jérusalem, ainsi qu'il est dit : « et ils prieront vers Hachem par le chemin de la ville que Tu as choisie ».
S'il se tenait à Jérusalem, il dirige son cœur vers le Temple, ainsi qu'il est dit : « et ils prieront vers cette maison ». S'il se tenait dans le Temple, il dirige son cœur vers le Saint des saints, ainsi qu'il est dit : « et ils prieront vers ce lieu ».
S'il se tenait dans le Saint des saints, il dirige son cœur vers la maison du kapporet. S'il se tenait derrière la maison du kapporet, il se considère comme s'il était devant le kapporet.
Il se trouve alors que celui qui se tient à l'est tourne son visage vers l'ouest ; à l'ouest, il tourne son visage vers l'est ; au sud, il tourne son visage vers le nord ; au nord, il tourne son visage vers le sud. Il se trouve ainsi que tout Israël dirige son cœur vers un seul lieu.
La baraita construit une cascade : chaque position de départ vise l'étape immédiatement plus intérieure, jusqu'au kapporet, le couvercle de l'arche. Un verset appuie chaque degré, tous tirés de la prière de Chelomo à l'inauguration du Temple.
La dernière clause tire la conséquence géométrique : puisque tous visent le même point, celui qui est à l'est se tourne vers l'ouest, celui qui est à l'ouest vers l'est, et ainsi de suite. Les Tossefot en déduisent une correction de lecture : il s'agit bien de l'orientation du visage, et non seulement du cœur, sans quoi la conclusion sur les points cardinaux ne suivrait pas.
Rabbi Avin a dit, et certains disent Rabbi Avina : quel est le verset ? « Comme la tour de David est ton cou, bâtie letalpiyot » — la colline (tel) vers laquelle toutes les bouches (piyot) se tournent.
Le verset est lu par décomposition du mot letalpiyot en tel (colline) et piyot (bouches). L'appui scripturaire ne fonde pas la règle, il en donne l'image : un point unique vers lequel converge la parole de tous.
Les Tossefot en tirent la conséquence pratique pour leur temps : la règle étant géographique et non cosmologique, l'orientation dépend de l'endroit où l'on se trouve. Situés à l'ouest de la terre d'Israël, ils se tournent vers l'est.
Le père de Chmouel et Levi, lorsqu'ils voulaient partir en voyage, priaient de bonne heure, et lorsque l'heure de la lecture du Chema arrivait ils le lisaient.
L'usage rapporté inverse l'ordre habituel : ils prient avant de lire le Chema, pour pouvoir prier debout et au calme chez eux. Le prix en est la perte de la jonction entre la bénédiction de la gueoula et la amida.
Rachi comprend qu'ils priaient avant l'aube. Les Tossefot et le Roch objectent que l'heure de la prière ne commence qu'à l'aube, sur le modèle du sacrifice tamid du matin, et retiennent la lecture de Rabbenou Hananel : ils priaient après l'aube mais avant le lever du soleil, dans un temps déjà valable quoique non optimal.
Selon qui ? Selon ce tana, ainsi qu'il a été enseigné : celui qui s'est levé tôt pour partir en voyage — on lui apporte un chofar et il sonne, un loulav et il l'agite, une meguila et il la lit ; et lorsque l'heure de la lecture du Chema arrive, il le lit.
Celui qui s'est levé tôt pour s'asseoir dans un chariot ou dans un bateau prie, et lorsque l'heure de la lecture du Chema arrive, il le lit.
La baraita autorise à anticiper plusieurs mitsvot du matin quand on part tôt : chofar de Roch Hachana, loulav de Souccot, lecture de la meguila. La liste sert ici de précédent pour la prière.
La seconde clause vise celui qui voyage en chariot ou en bateau : il prie avant de monter, parce qu'une fois embarqué la concentration ne sera plus possible.
Rabbi Chimon ben Elazar dit : dans un cas comme dans l'autre il lit le Chema et prie, afin de joindre la gueoula à la tefila.
Rabbi Chimon ben Elazar refuse l'anticipation pour la prière. Il faut attendre l'heure du Chema, le lire, puis enchaîner immédiatement sur la amida, afin que la bénédiction Gaal Israël touche directement la prière. La conséquence est qu'on priera en chemin, assis dans le chariot.
Sur quoi divergent-ils ? L'un tient que la prière dite debout est préférable, et l'autre que joindre la gueoula à la tefila est préférable.
La guemara formule la nafka mina sous forme de conflit entre deux qualités de la prière. Tefila méoumad protège la kavana ; semikhat gueoula letéfila protège l'enchaînement liturgique. Partir tôt oblige à en sacrifier une.
Les Tossefot notent une tension avec la conclusion du début du folio, où Havinénou devait impérativement se dire debout. Ils répondent par la durée : un texte court se dit debout sans retarder le voyage, dix-huit bénédictions non.
Mareimar et Mar Zoutra réunissaient dix hommes le chabbat du regel et priaient, puis sortaient pour le cours public.
Le problème change de cause : ce n'est plus le voyage qui empêche de bien prier, mais la charge d'enseignement des jours de grande affluence. Mareimar et Mar Zoutra organisent un minyan privé avant le cours, ce qui leur permet de garder à la fois la station debout et la jonction gueoula-tefila.
Rav Achi priait avec la communauté, seul et assis. Lorsqu'il rentrait chez lui, il priait de nouveau, debout.
Les Sages lui dirent : que le maître fasse comme Mareimar et Mar Zoutra ! Il leur dit : cela m'est pénible.
Que le maître fasse comme le père de Chmouel et Levi ! Il leur dit : nous n'avons pas vu les Sages plus anciens que nous agir ainsi.
Rav Achi choisit une troisième voie : il prie assis, discrètement, au milieu de l'assemblée, pour ne pas obliger tout le monde à se lever à son passage, puis refait la prière debout chez lui. Il obtient ainsi la jonction gueoula-tefila au bon moment et la station debout, au prix d'une seconde prière.
Ses deux refus sont motivés différemment. L'usage de Mareimar est écarté pour une raison pratique, le retard du cours. Celui du père de Chmouel est écarté pour une raison de tradition : faire précéder la prière du Chema n'est pas l'usage des maîtres plus anciens. Le Roch conteste que ce second refus soit une objection de fond.
Michna. Rabbi Elazar ben Azarya dit : la prière de moussaf ne se dit qu'avec le héver ir.
Les Sages disent : avec le héver ir comme sans le héver ir. Rabbi Yehouda dit en son nom : partout où il y a un héver ir, l'individu est dispensé de la prière de moussaf.
Le terme héver ir désigne l'assemblée constituée de la ville, c'est-à-dire la prière publique. La question est de savoir si le moussaf a été institué comme une obligation individuelle ou comme un acte communautaire.
Rabbi Elazar ben Azarya le rattache au public ; les Sages en font une obligation de chacun. La version que Rabbi Yehouda rapporte en son nom paraît dire la même chose que la première, ce que la guemara va relever aussitôt.
Guemara. Rabbi Yehouda dit la même chose que le premier tana !
Il y a entre eux le cas de l'individu qui n'est pas dans un lieu de héver ir : le premier tana tient qu'il est dispensé, et Rabbi Yehouda tient qu'il est tenu.
La guemara isole le cas où les deux versions se séparent : l'individu dans une ville sans minyan. Pour la première version, le moussaf n'a jamais été institué pour l'individu, donc il est dispensé partout où il prie seul. Pour Rabbi Yehouda, la dispense vient de ce que l'officiant l'acquitte ; là où il n'y a pas d'officiant, il n'y a pas de dispense et l'individu est tenu.
Les deux versions produisent donc des résultats inverses dans le cas isolé, ce qui justifie qu'elles soient rapportées séparément.
Rav Houna bar Hinena a dit au nom de Rav Hiya bar Rav : la halakha est comme Rabbi Yehouda, qui a parlé au nom de Rabbi Elazar ben Azarya. Rav Hiya bar Avin lui dit : tu as bien parlé, car Chmouel a dit : de mes jours je n'ai jamais dit la prière de moussaf seul
La halakha suit la version de Rabbi Yehouda : l'individu n'est dispensé que là où il y a un héver ir. La preuve avancée est la pratique de Chmouel, qui n'a jamais dit le moussaf seul.
L'argument reste ouvert à cet endroit : la phrase de Chmouel est coupée au bas du folio et la guemara en discutera la portée au début de 30b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).