Sougya : Le folio poursuit la lecture verset par verset du premier chapitre de Chemouel. De la réponse de Hanna à Eli, la guemara tire quatre règles pratiques : reprendre celui que l'on voit agir de façon inconvenante, informer son accusateur quand on est soupçonné à tort, l'assimilation de l'ivrogne qui prie à un idolâtre par guezera chava sur le mot belial, et l'obligation d'apaiser puis de bénir celui que l'on a soupçonné sans raison.
Vient ensuite la prière de Hanna elle-même : le nom Tsevaot qu'elle est la première à prononcer, le mashal du pauvre à la porte du festin, et la menace de s'isoler pour boire les eaux de la sota — menace qui ne tient que selon Rabbi Yichmael, contre Rabbi Akiva, dans une baraita sur le verset « elle sera innocentée et fécondée d'une descendance ». La guemara détaille encore les trois « ta servante », les quatre lectures de « une descendance d'hommes », puis la halakha des quatre coudées de la prière.
Le folio s'achève sur le récit de Chemouel enfant qui tranche devant Eli que la chehita est valable par un non-cohen, sur les seins que Hanna invoque devant Hachem, et sur ceux qui ont lancé des paroles vers le haut.
[...] une chose inconvenante, il doit le reprendre. « Et Hanna répondit et dit : non, mon maître. » Oulla a dit, et certains disent Rabbi Yossi fils de Rabbi Hanina : elle lui dit : tu n'es pas maître en cette affaire, et l'esprit saint ne repose pas sur toi, puisque tu me soupçonnes d'une telle chose.
La ligne s'ouvre sur la fin d'un enseignement commencé en 31a : qui voit chez son prochain une conduite inconvenante doit le reprendre, et la source en est la réprimande d'Eli, qui prit Hanna pour une femme ivre. La guemara passe aussitôt à la réponse de Hanna, dont chaque mot va livrer une règle.
Cette première lecture entend « lo adoni », non mon maître, comme un refus du titre : tu n'es pas maître en cette affaire, car un homme sur qui repose l'esprit saint aurait vu la vérité au lieu de me soupçonner.
Certains disent : voici ce qu'elle lui dit : n'es-tu pas maître ? La Chekhina et l'esprit saint ne sont-ils pas auprès de toi, toi qui m'as jugée défavorablement et ne m'as pas jugée favorablement ?
Ne savais-tu pas que je suis une femme à l'esprit accablé ?
La seconde lecture retourne la phrase en question : puisque tu es bien maître, et que la Chekhina repose sur toi, comment as-tu penché vers kaf hova, le plateau de la culpabilité, plutôt que vers kaf zekhout, le plateau du mérite ? Le reproche porte sur le jugement, pas sur le rang.
« Et je n'ai bu ni vin ni boisson forte. » Rabbi Elazar a dit : de là, on apprend que celui qui est soupçonné d'une chose dont il est innocent doit en informer son accusateur.
Hanna aurait pu se contenter de savoir sa propre innocence. Le verset montre qu'elle prend la peine de la dire. De là, la règle : le soupçonné doit se disculper explicitement auprès de celui qui le soupçonne, pour que le soupçon ne demeure pas.
« Ne prends pas ta servante pour une fille de belial. » Rabbi Elazar a dit : de là, on apprend que l'homme ivre qui prie est comme s'il servait une idole. Il est écrit ici « pour une fille de belial », et il est écrit là-bas « des hommes, fils de belial, sont sortis du milieu de toi ».
De même que là-bas il s'agit d'idolâtrie, de même ici il s'agit d'idolâtrie.
Le raisonnement est une guezera chava : deux versets partagent le mot rare belial, l'un chez Hanna soupçonnée de prier en état d'ivresse, l'autre à propos de la ville entraînée à l'idolâtrie (Deutéronome 13,14). Le sens du second passe au premier : celui qui prie ivre est traité comme un idolâtre.
Hanna se défend donc sur deux plans : elle n'a pas bu, et elle refuse d'être rangée dans cette catégorie.
« Eli répondit et dit : va en paix. » Rabbi Elazar a dit : de là, on apprend que celui qui soupçonne son prochain d'une chose dont il est innocent doit l'apaiser. Et plus encore : il doit le bénir, ainsi qu'il est dit « et que le D.ieu d'Israël t'accorde la demande que tu lui as faite ».
Le verset se lit en deux temps, et la guemara en tire deux devoirs distincts : « va en paix » est l'apaisement de celui que l'on a soupçonné à tort, « que le D.ieu d'Israël t'accorde ta demande » est la bénédiction qui s'y ajoute. Le second devoir dépasse la simple réparation.
« Elle fit un vœu et dit : Hachem Tsevaot. » Rabbi Elazar a dit : depuis le jour où le Saint béni soit-Il a créé son monde, nul n'avait appelé le Saint béni soit-Il « Tsevaot », jusqu'à ce que vienne Hanna et l'appelle « Tsevaot ».
La guemara relève un fait de texte : le nom Tsevaot, les armées, n'apparaît dans l'Écriture aucune fois avant cette prière. C'est Hanna qui l'introduit, et le segment suivant montrera ce qu'elle en tire comme argument.
Hanna dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, de toutes les armées d'armées que tu as créées dans ton monde, est-il si difficile à tes yeux de me donner un seul fils ?
L'argument tient au nom qu'elle vient d'employer : celui qui commande des armées innombrables ne peut trouver coûteux d'accorder une seule vie. Le mashal du segment suivant met la même idée en scène.
À quoi cela ressemble-t-il ? À un roi de chair et de sang qui fit un festin pour ses serviteurs.
Un pauvre vint et se tint à la porte. Il leur dit : donnez-moi une seule tranche !
Et ils ne firent pas attention à lui. Il força le passage et entra auprès du roi.
Il lui dit : mon seigneur le roi, de tout le festin que tu as fait, est-il si difficile à tes yeux de me donner une seule tranche ?
Le mashal éclaire la structure de la prière de Hanna : les serviteurs qui ignorent le pauvre correspondent aux voies ordinaires restées sans réponse, et l'irruption auprès du roi correspond à l'adresse directe au Maître du monde. La disproportion entre l'abondance du festin et la modicité de la demande fait tout l'argument.
« Si voir tu vois. » Rabbi Elazar a dit : Hanna dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, « si voir » — tant mieux ; et sinon — « tu verras ».
Le verset emploie une forme doublée, im rao tireh. Rabbi Elazar y entend deux propositions distinctes : ou bien tu regardes maintenant de toi-même, ou bien tu seras amené à voir, par ce que je vais faire. Le segment suivant explique la menace.
J'irai m'isoler devant Elkana mon mari ; et puisque je me serai isolée, on me fera boire les eaux de la sota, et tu ne feras pas de ta Tora une imposture, ainsi qu'il est dit « elle sera innocentée et sera fécondée d'une descendance ».
La menace suit exactement la procédure de la sota : une femme qui s'isole après avertissement est amenée à boire les eaux ; si elle est innocente, la Tora lui promet « elle sera innocentée et sera fécondée d'une descendance ». Hanna se propose donc de déclencher une promesse écrite dont Hachem devra tenir la parole, sous peine que la Tora se révèle pelaster, mensongère.
Cela va bien selon celui qui dit : si elle était stérile, elle est visitée ; parfait. Mais selon celui qui dit : si elle enfantait dans la douleur, elle enfante dans l'aisance ; des filles, elle enfante des garçons ; des noirs, elle enfante des blancs ; des courts, elle enfante des grands — que peut-on dire ?
La guemara mesure la menace de Hanna à la lecture du verset. Elle ne fonctionne que si la promesse de Nombres 5,28 donne un enfant à une femme qui n'en avait pas. Selon la lecture concurrente, le verset ne promet qu'une amélioration d'un enfantement déjà possible, et une stérile n'y gagne rien.
Comme il a été enseigné : « elle sera innocentée et sera fécondée d'une descendance » — cela enseigne que si elle était stérile, elle est visitée ; ce sont les paroles de Rabbi Yichmael. Rabbi Akiva lui dit : s'il en est ainsi, toutes les femmes stériles iront s'isoler, et celle qui n'a pas mal agi sera visitée !
Cela enseigne plutôt que si elle enfantait dans la douleur, elle enfante dans l'aisance ; des courts, elle enfante des grands ; des noirs, elle enfante des blancs ; un seul, elle en enfante deux.
La baraita expose la mahloket. Rabbi Akiva refuse la lecture de Rabbi Yichmael pour un motif pratique : elle transformerait l'isolement volontaire en moyen d'obtenir des enfants, ce qui reviendrait à encourager la mise en soupçon. Il réduit donc la promesse à une amélioration des naissances à venir.
Que signifie alors « si voir tu vois » ? La Tora s'est exprimée dans la langue des hommes.
Selon Rabbi Akiva, le doublement du verbe ne porte aucune deracha : c'est une tournure ordinaire de la langue. La règle dibra Tora kilchon benei adam sert ici à neutraliser un appui textuel devenu inutile.
« Dans l'affliction de ta servante » ; « n'oublie pas ta servante » ; « et tu donneras à ta servante ».
La guemara isole les trois occurrences du mot amatekha, ta servante, dans le même verset. La répétition appelle une explication, donnée au segment suivant.
Rabbi Yossi fils de Rabbi Hanina a dit : pourquoi ces trois « ta servante » ? Hanna dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, tu as créé dans la femme trois épreuves de mort — et certains disent : trois attaches de mort — et les voici : nidda, halla et l'allumage de la lampe.
Ai-je transgressé l'une d'elles ?
La deracha joue sur la proximité de ama, servante, et de mita, mort. Les trois occurrences renvoient aux trois mitsvot par lesquelles, selon Chabbat 31b, la femme est examinée à l'heure du danger : nidda, halla et l'allumage de la lampe de chabbat. Hanna plaide donc son mérite avant de demander.
« Et tu donneras à ta servante une descendance d'hommes. »
Que signifie « une descendance d'hommes » ? Rav a dit : un homme parmi les hommes.
Chmouel a dit : une descendance qui oindra deux hommes ; et qui sont-ils ? Chaoul et David.
Et Rabbi Yo'hanan a dit : une descendance qui pèse autant que deux hommes ; et qui sont-ils ? Moche et Aharon, ainsi qu'il est dit « Moche et Aharon parmi ses cohanim, et Chemouel parmi ceux qui invoquent son nom ».
Et les Sages disent : « une descendance d'hommes » — une descendance qui se fond parmi les hommes.
Quatre lectures d'une même expression, selon la manière dont on relie zera à anashim. Trois d'entre elles font de l'expression une demande d'excellence : un homme d'exception, celui qui oindra deux rois, celui qui vaut Moche et Aharon. Les Sages la retournent : elle aurait demandé un fils qui ne se distingue en rien, et Rav Dimi, au segment suivant, en donne le détail.
Quand Rav Dimi arriva, il dit : ni grand ni trapu, ni menu ni épais, ni roux ni blanc à l'excès, ni sage ni sot.
Rav Dimi détaille la lecture des Sages : la demande porte sur la moyenne en tout, taille, corpulence, teint, intelligence. Rachi donne le motif du dernier couple : celui dont on parle beaucoup expose sa personne au mauvais œil.
Rachi glose tsahor par roux et guihor par un blanc excessif ; le français suit ici sa lecture.
« Je suis la femme qui se tenait avec toi ici. » Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : de là, on apprend qu'il est interdit de s'asseoir à l'intérieur des quatre coudées de la prière.
Le verset dit que Hanna se tenait avec Eli. Rachi en déduit que lui aussi était debout, donc qu'il n'a pas pu rester assis près d'une personne en prière. La halakha qui en sort délimite un espace de quatre coudées autour de celui qui prie.
Tossefot précisent deux points : le mot imekha est écrit plein, avec un hé de valeur cinq, ce qui situe Eli dans la cinquième coudée ; et l'interdit vise celui qui est assis desœuvre, non celui qui est occupé au Chema ou à ses bénédictions.
« C'est pour cet enfant que j'ai prié. » Rabbi Elazar a dit : Chemouel était de ceux qui tranchent une halakha devant leur maître, ainsi qu'il est dit « ils égorgèrent le taureau et amenèrent l'enfant à Eli ». Est-ce parce qu'« ils égorgèrent le taureau » qu'ils amenèrent l'enfant à Eli ?
La guemara relève une incohérence dans le verset : l'égorgement du taureau et le fait d'amener l'enfant à Eli n'ont aucun lien apparent. La question ouvre le récit des segments suivants, qui explique ce qui s'est passé entre les deux.
Rachi rattache aussi le « cet enfant » à la suite : Hanna refuse un autre fils parce qu'Eli voulait punir celui-ci.
Mais voici : Eli leur dit : appelez un cohen, qu'il vienne égorger. Chemouel les vit qui cherchaient un cohen pour égorger.
Il leur dit : pourquoi chercher un cohen pour égorger ? La chehita par un non-cohen est valable !
On l'amena devant Eli. Il lui dit : d'où tiens-tu cela ?
Il lui répondit : est-il écrit « et le cohen égorgera » ? Il est écrit « et les cohanim offriront » : à partir de la réception du sang et au-delà, c'est la mitsva de la kehouna.
De là, on apprend que la chehita est valable par un non-cohen.
La démonstration est purement textuelle. Le verset n'attribue au cohen que le verbe hikriv, offrir, que la guemara identifie à la kabbalat hadam, la réception du sang dans le vase. Ce qui précède cette étape, donc la chehita, reste valable par un zar, un non-cohen.
Le problème n'est plus la halakha, qui est juste, mais le lieu où elle a été dite : devant Eli.
Il lui dit : ce que tu dis est juste, toutefois tu es de ceux qui tranchent une halakha devant leur maître, et quiconque tranche une halakha devant son maître est passible de mort. Hanna vint et cria devant lui : « je suis la femme qui se tenait avec toi ici, etc. ».
Il lui dit : laisse-moi le punir, et je demanderai miséricorde, et l'on t'en donnera un plus grand que lui. Elle lui répondit : « c'est pour cet enfant que j'ai prié ».
La halakha de Chemouel est reconnue exacte, et cela ne le sauve pas : la faute vise le lieu de la parole, devant son maître, et sa sanction est une mort par le Ciel. Tossefot expliquent qu'Eli avait rang de maître à son égard des lors qu'il était le plus grand de la génération et que l'enfant venait étudier devant lui.
La réponse de Hanna referme la boucle du folio : le verset « pour cet enfant j'ai prié » sert à la fois de preuve textuelle et de refus d'un remplacement.
« Et Hanna parlait sur son cœur. » Rabbi Elazar a dit au nom de Rabbi Yossi ben Zimra : au sujet des affaires de son cœur. Elle dit devant Lui : Maître du monde, de tout ce que tu as créé dans la femme, tu n'as rien créé en vain : des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un nez pour sentir, une bouche pour parler, des mains pour faire un ouvrage, des pieds pour marcher, des seins pour allaiter.
Ces seins que tu as placés sur mon cœur, pourquoi ? N'est-ce pas pour allaiter ?
Donne-moi un fils, et j'allaiterai avec eux.
La deracha part d'une anomalie de langue : le verset dit « al libba », sur son cœur, là où l'on attendrait « el libba », à son cœur. La prière de Hanna porte donc sur ce qui se trouve sur son cœur.
L'argument est celui d'une création sans superflu : chaque organe a sa fonction, donc ceux qui restent sans emploi réclament leur usage.
Et Rabbi Elazar a dit au nom de Rabbi Yossi ben Zimra : quiconque siège dans un jeûne le jour de chabbat, on déchire pour lui un décret de soixante-dix ans. Et malgré cela, on lui redemande des comptes pour la loi du oneg chabbat.
La guemara enchaîne sur une autre parole du même maître. Le jeûne du chabbat vaut un mérite exceptionnel, parce qu'il se tient à contre-courant du jour ; il laisse pourtant une dette, celle du oneg chabbat, la délectation du jour.
Tossefot restreignent le cas au taanit halom, le jeûne que l'on prend à la suite d'un mauvais rêve, et rappellent la place du Anenou dans Elokai netsor.
Quel est son remède ? Rav Nahman bar Yits'hak a dit : qu'il siège dans un jeûne pour son jeûne.
La réparation est de même nature que la faute : il jeûne un autre jour, en semaine, pour le jeûne pris le chabbat.
Et Rabbi Elazar a dit : Hanna a lancé des paroles vers le haut, ainsi qu'il est dit « elle pria sur Hachem » ; cela enseigne qu'elle a lancé des paroles vers le haut.
La deracha repose de nouveau sur la préposition : le verset dit « al Hachem », sur, la où l'usage attendrait « el Hachem », vers. Rachi précise qu'il n'y a pas lieu d'invoquer ici la formule al tikri, puisque le mot est écrit ainsi dans le verset.
Et Rabbi Elazar a dit : Eliyahou a lancé des paroles vers le haut, ainsi qu'il est dit « et toi, tu as fait retourner leur cœur en arrière ». Rabbi Chmouel fils de Rabbi Yits'hak a dit : d'où sait-on que le Saint béni soit-Il est revenu et a donné raison à Eliyahou,
Le folio se referme sur le début d'un second exemple : la prière d'Eliyahou au mont Carmel, qui impute au Ciel l'égarement du peuple. La réponse, en 32a, apportera le verset montrant que le Saint béni soit-Il lui a donné raison plus tard.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).