Sougya : Le folio ouvre par une série de comparaisons de Rabbi Elazar : la prière l'emporte sur les bonnes actions, le jeûne sur la tsedaka, la prière sur les sacrifices. De là, la guemara passe à ce que la destruction du Temple a changé : les portes de la prière sont fermées, un mur de fer sépare Israël de son Père qui est aux cieux, et seules les portes des larmes restent ouvertes.
Vient ensuite la question de la durée de la prière : celui qui prolonge est assuré d'être exaucé selon Rabbi Hanina, et celui qui prolonge finit par une douleur de cœur selon Rabbi Yo'hanan — la contradiction se résout sur le mot « et la scrute ». Un long midrach sur Isaie 49 met en scène Tsion qui se dit abandonnée et oubliée, la réponse du Saint béni soit-Il par le dénombrement des armées célestes, et le double verdict sur l'oubli : le Veau sera oublié, le Sinaï ne le sera pas.
Le folio revient enfin à la michna des hassidim d'autrefois, aux neuf heures quotidiennes qu'ils consacraient à la prière, puis à la halakha de celui qui est salué en pleine prière : roi d'Israël, roi des nations, homme violent ou chariot, et le récit du hassid et de l'hegmon sur la route.
Rabbi Elazar a dit : grande est la prière, plus que les bonnes actions, car tu n'as pas plus grand en bonnes actions que Moche notre maître, et pourtant il n'a été exaucé que par la prière, ainsi qu'il est dit « n'ajoute pas de Me parler encore », et il y est accolé « monte au sommet du Pisga ».
La preuve repose sur la semikhout, la juxtaposition de deux versets du Deutéronome. Hachem interdit d'abord à Moche de continuer à prier, puis, immédiatement après, lui accorde de monter voir le pays. Puisque Moche possédait déjà toutes ses bonnes actions avant de prier, et que seul l'ajout de la prière a produit ce résultat, la prière l'emporte.
Et Rabbi Elazar a dit : grand est le jeûne, plus que la tsedaka. Quelle en est la raison ?
Celui-ci est avec son corps, et celui-là avec son argent.
Et Rabbi Elazar a dit : grande est la prière, plus que les sacrifices, ainsi qu'il est dit « pourquoi Me faut-il la multitude de vos sacrifices », et il est écrit « et quand vous étendez vos paumes ».
Le verset d'Isaie énumère d'abord le rejet des korbanot, puis le rejet de l'extension des paumes, qui désigne la prière. Rachi tire l'argument de cet ordre : annoncer un second refus n'aurait aucune portée si la chose refusée ne se situait pas plus haut que la première.
Rabbi Yo'hanan a dit : tout cohen qui a tué une personne ne lèvera pas ses paumes, ainsi qu'il est dit « vos mains sont pleines de sang ».
Et Rabbi Elazar a dit : depuis le jour où le Temple a été détruit, les portes de la prière ont été fermées, ainsi qu'il est dit « même quand je crie et j'appelle au secours, Il ferme ma prière ». Et bien que les portes de la prière aient été fermées, les portes des larmes n'ont pas été fermées, ainsi qu'il est dit « entends ma prière, Hachem, et prête l'oreille à mon cri ; devant mes larmes, ne reste pas sourd ».
Rachi lit le verset de très près. Le psaume demande que Hachem ne reste pas sourd aux larmes, non qu'Il les voie. La larme est donc déjà vue en haut ; il reste seulement à demander qu'elle soit agréée. Les portes des larmes restent ouvertes alors même que celles de la prière sont fermées.
Rava ne décrétait pas de jeûne un jour nuageux, en raison de ce qui est dit « Tu T'es couvert d'un nuage, pour que la prière ne passe pas ».
Et Rabbi Elazar a dit : depuis le jour où le Temple a été détruit, un mur de fer s'est interposé entre Israël et leur Père qui est aux cieux, ainsi qu'il est dit « et toi, prends-toi une plaque de fer, et place-la comme un mur de fer entre toi et la ville ».
Rabbi Hanin a dit au nom de Rabbi Hanina : quiconque prolonge sa prière, sa prière ne revient pas vide. D'où le tenons-nous ?
De Moche notre maître, ainsi qu'il est dit « et j'ai prié Hachem », et il est écrit après cela « et Hachem m'a écouté cette fois encore ».
Est-ce ainsi ?! Mais Rabbi Hiyya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : quiconque prolonge sa prière et la scrute finit par en venir à une douleur de cœur, ainsi qu'il est dit « une attente prolongée rend le cœur malade ».
Quel est son remède ? Qu'il s'occupe de Tora, ainsi qu'il est dit « et un arbre de vie, un désir accompli », et « arbre de vie » ne désigne que la Tora, ainsi qu'il est dit « elle est un arbre de vie pour ceux qui s'y attachent ».
Il n'y a pas de difficulté : ici, il s'agit de celui qui prolonge et là scrute ; là, de celui qui prolonge et ne la scrute pas.
Le mot décisif est me'ayen bah, « il la scrute ». Rachi l'entend comme le fait de compter sur la longueur de sa prière pour obtenir ce qu'on demande ; l'attente déçue produit alors la douleur de cœur du verset des Proverbes. Celui qui prolonge sans compter ainsi sur sa propre prière reste dans l'enseignement de Rabbi Hanina.
Tossefot signale que la même expression, iyoun tefila, apparaît ailleurs comme une qualité, et distingue donc deux emplois : attendre le résultat de sa prière, et diriger son cœur pendant la prière.
Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina a dit : si un homme a vu qu'il a prié et n'a pas été exaucé, qu'il revienne et prie, ainsi qu'il est dit « espère en Hachem, sois fort et que ton cœur s'affermisse, et espère en Hachem ».
Nos maîtres ont enseigné : quatre choses ont besoin d'affermissement, et les voici : la Tora, les bonnes actions, la prière et le derekh erets (l'occupation, le gagne-pain).
La Tora et les bonnes actions, d'où le sait-on ? Ainsi qu'il est dit « seulement sois fort et très courageux, pour garder et pour faire selon toute la Tora » : « sois fort » dans la Tora, « et courageux » dans les bonnes actions.
La prière, d'où le sait-on ? Ainsi qu'il est dit « espère en Hachem, sois fort et que ton cœur s'affermisse, et espère en Hachem ».
Le derekh erets, d'où le sait-on ? Ainsi qu'il est dit « sois fort et affermissons-nous pour notre peuple, etc. ».
« Et Tsion a dit : Hachem m'a abandonnée, et Hachem m'a oubliée. » Abandonnée et oubliée, c'est la même chose ? Rech Lakich a dit : la Communauté d'Israël a dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, un homme qui épouse une femme par-dessus sa première femme se souvient des actes de la première ; Toi, Tu m'as abandonnée et Tu m'as oubliée.
La difficulté est purement littérale : azouva (abandonnée) et chekhouha (oubliée) semblent redondants. Rech Lakich les sépare en deux griefs distincts : l'abandon est le fait d'avoir pris une autre, l'oubli est le fait de ne même plus se souvenir de la première. Le second est plus grave, et c'est lui que le midrach va traiter jusqu'à la fin de la sougya.
Le Saint béni soit-Il lui a dit : ma fille, j'ai créé douze constellations au firmament, et sur chaque constellation j'ai créé trente hayil (corps d'armée), et sur chaque hayil j'ai créé trente ligyon (légions), et sur chaque ligyon j'ai créé trente rahaton, et sur chaque rahaton j'ai créé trente karton, et sur chaque karton j'ai créé trente gastera, et sur chaque gastera j'ai suspendu trois cent soixante-cinq mille myriades d'étoiles, correspondant aux jours de l'année solaire. Et tous, je ne les ai créés que pour toi — et toi tu dis « Tu m'as abandonnée » et « Tu m'as oubliée » ?!
La réponse est un dénombrement en cascade : six étages de commandement militaire empruntés au vocabulaire romain, puis les étoiles suspendues au dernier étage. Le calcul n'a pas pour objet un chiffre exact ; il répond au grief de l'oubli en montrant que l'ensemble de cette organisation a été faite pour Israël seul.
« Une femme oubliera-t-elle son nourrisson » — le Saint béni soit-Il a dit : oublierais-Je les olot de béliers et les premiers-nés des matrices que tu as offerts devant Moi au désert ?! Elle a dit devant Lui : Maître du monde, puisqu'il n'y a pas d'oubli devant le Trône de Ta gloire, peut-être n'oublieras-Tu pas pour moi l'affaire du Veau ?
Il lui a dit : « celles-là aussi seront oubliées ».
Le midrach lit ola non comme « nourrisson » mais comme ola, le holocauste, ce que Rachi explicite. La réponse divine devient alors : Je n'oublie pas vos offrandes. Israël retourne aussitôt l'argument : si rien ne s'oublie devant le Trône, la faute du Veau non plus. La réponse joue sur le mot ele, celles-là, qui est précisément le mot prononcé devant le Veau.
Elle a dit devant Lui : Maître du monde, puisqu'il y a de l'oubli devant le Trône de Ta gloire, peut-être oublieras-Tu pour moi l'affaire du Sinaï ? Il lui a dit : « et Moi, Je ne t'oublierai pas ».
Et c'est ce qu'a dit Rabbi Elazar au nom de Rav Ochaya : que signifie ce qui est écrit « celles-là aussi seront oubliées » ? C'est l'affaire du Veau.
« Et Moi, Je ne t'oublierai pas » — c'est l'affaire du Sinaï.
La dernière phrase du verset est distribuée en deux : gam ele tichakhna pour la faute, ve-anokhi lo echkahekh pour la révélation. Le mot anokhi fait le lien, puisqu'il ouvre le Décalogue.
« Les hassidim d'autrefois attendaient une heure » :
Retour à la michna du début du chapitre. La guemara va chercher la source de cette attente d'une heure avant la prière, puis d'une heure après, et enfin évaluer le coût quotidien de cet usage.
D'où ces choses ? Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : le verset dit « heureux ceux qui habitent Ta maison ».
Et Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : celui qui prie doit attendre une heure après sa prière, ainsi qu'il est dit « certes les justes rendront grâce à Ton nom, les hommes droits siégeront devant Ta face ».
Il a été enseigné ainsi également : celui qui prie doit attendre une heure avant sa prière et une heure après sa prière. Avant sa prière, d'où le sait-on ?
Ainsi qu'il est dit « heureux ceux qui habitent Ta maison ». Après sa prière, d'où le sait-on ?
Comme il est écrit « certes les justes rendront grâce à Ton nom, les hommes droits siégeront devant Ta face ».
Tossefot tire de cette baraita une conséquence sur le siddour : le verset Achré yochvé vetékha a été placé en tête de Tehila léDavid parce qu'il est la source de l'attente avant la prière. Un seul verset suffit à cette fonction.
Nos maîtres ont enseigné : les hassidim d'autrefois attendaient une heure, priaient une heure, et attendaient encore une heure. Et puisqu'ils attendent neuf heures par jour pour la prière, comment leur Tora se conserve-t-elle, et comment leur travail se fait-il ?
Le calcul est simple : trois heures par prière, trois prières par jour, soit neuf heures. La question porte sur les deux autres obligations de la vie, la révision de l'étude et le gagne-pain, qui figuraient déjà dans la liste des quatre choses ayant besoin d'affermissement plus haut dans le folio.
Mais, du fait qu'ils sont hassidim, leur Tora se conserve et leur travail est béni.
« Même si le roi le salue, il ne lui répondra pas. »
Rav Yossef a dit : on n'a enseigné cela qu'à l'égard des rois d'Israël ; mais à l'égard des rois des nations du monde, il interrompt.
La distinction est fondée sur le danger. Un roi d'Israël comprend qu'un homme en pleine amida ne lui manque pas de respect ; un roi étranger peut le prendre pour un affront et tuer. Le principe général de pikoua'h nefech reprend alors ses droits.
On objecte : celui qui prie et a vu un homme violent venir vers lui, ou a vu un chariot venir vers lui, ne doit pas interrompre, mais abréger et s'écarter.
Il n'y a pas de difficulté : ici, là où il est possible d'abréger (il abrège ; et sinon, il interrompt).
Le critère retenu par la guemara ne porte ni sur l'identité de celui qui approche ni sur la gravité du danger, mais sur le temps qui reste. Rachi précise le cas visée : celui qui touche à la fin de son amida peut l'achever en abrégeant.
Nos maîtres ont enseigné : il est arrivé qu'un hassid priait en chemin. Un hegmon (officier) est venu et l'a salué, et il ne lui a pas rendu son salut.
Il l'a attendu jusqu'à ce qu'il achève sa prière. Après qu'il eut achevé sa prière, il lui a dit : vaurien !
N'est-il pas écrit dans votre Tora « seulement prends garde à toi et garde bien ton âme », et il est écrit « et vous garderez bien vos âmes » ? Quand je t'ai salué, pourquoi ne m'as-tu pas rendu mon salut ?
Si je t'avais tranché la tête au glaive, qui aurait réclamé ton sang de ma main ?!
Le récit met en scène la halakha qui précède. L'hegmon retourne contre le hassid deux versets du Deutéronome sur la garde de la vie : un officier étranger cite la Tora d'Israël pour lui reprocher d'avoir négligé le danger. La réponse du hassid, au segment suivant, passera par un machal plutôt que par une règle.
Il lui a dit : attends-moi jusqu'à ce que je t'apaise par des paroles. Il lui a dit : si tu te tenais devant un roi de chair et de sang, et que ton compagnon vienne et te salue, est-ce que tu
Le hassid répond par un machal tiré de la cour royale, et il le construit sur l'hegmon lui-même plutôt que sur sa propre personne. La suite du raisonnement se poursuit au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).