Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la contradiction entre les deux versets des Tehilim : la terre appartient à Hachem avant la bénédiction, elle est donnée aux hommes après elle. Rabbi Hanina bar Papa en tire que celui qui jouit du monde sans bénédiction vole le Saint béni soit il et l'assemblée d'Israël, puis soulève une seconde contradiction, entre mon blé et ton blé, résolue par la conduite d'Israël.
De là naît la grande mahloket entre Rabbi Yichmael, qui lit dans tu récolteras ton blé l'obligation de la derekh erets, et Rabbi Chimon ben Yohai, qui réserve l'homme à la seule Tora. Abaye tranche par l'expérience, Rava organise l'année de ses élèves, et Rabba bar bar Hana oppose deux fois les premières générations aux dernières, sur la place de l'étude et sur la dîme.
La seconde moitié revient à la michna : pourquoi le vin a t il sa propre bénédiction ? Quatre explications se succèdent — la transformation, l'impossibilité de formuler, le fait de nourrir, le fait de rassasier — jusqu'à la conclusion que le vin rassasie et réjouit, sans pour autant servir de base à un repas.
Le folio se clôt sur l'examen de la bénédiction de l'huile d'olive : bue pure elle nuit, prise avec du pain elle est accessoire, il reste le cas de l'anigueron.
Ici, après la bénédiction.
Fin de la résolution ouverte au folio précédent. Deux versets des Tehilim semblaient se contredire : À Hachem la terre et ce qui la remplit et la terre il l'a donnée aux fils de l'homme. La Guemara les répartit sur deux moments : avant la bénédiction la terre reste au propriétaire, après la bénédiction elle passe à l'usage de l'homme.
Le Tossefot appuie cette lecture sur un usage rapporté à Chabbat 119a : les deux versets encadraient littéralement le repas, l'un à l'arrivée de la table, l'autre à son retrait.
Rabbi Hanina bar Papa a dit : quiconque tire profit de ce monde sans bénédiction, c'est comme s'il volait le Saint béni soit il et l'assemblée d'Israël, ainsi qu'il est dit : Celui qui vole son père et sa mère et dit : il n'y a pas de faute, celui là est le compagnon d'un homme destructeur. Et son père désigne le Saint béni soit il, ainsi qu'il est dit : N'est il pas ton père, celui qui t a acquis ?
Et sa mère désigne l'assemblée d'Israël, ainsi qu'il est dit : Écoute, mon fils, la discipline de ton père, et n'abandonne pas l'enseignement de ta mère.
Le verset des Michlei parle d'un fils qui dépouille ses parents en niant la faute. Rabbi Hanina bar Papa identifie le père au Saint béni soit il et la mère à l'assemblée d'Israël, chacun par un verset. La bénédiction non dite devient alors un vol à deux victimes.
Rachi précise la double perte : le Saint béni soit il est privé de la bénédiction qui lui revient, et Israël subit le dommage puisque la faute frappe la récolte elle même. La suite du verset, compagnon d'un homme destructeur, ajoute la dimension d'entraînement : l'exemple donné fait fauter les autres.
Que signifie : il est le compagnon d'un homme destructeur ? Rabbi Hanina bar Papa a dit : il est le compagnon de Yerovam ben Nevat, qui a corrompu Israël devant leur Père qui est aux cieux.
Le rapprochement avec Yerovam mesure la gravité par l'effet d'entraînement. Le verbe employé, hichhit, corrompre, est celui qui décrit l'action de Yerovam sur le peuple. Celui qui mange sans bénir occupe la même position : sa négligence devient une norme pour ceux qui le voient.
Rabbi Hanina bar Papa a soulevé une contradiction : il est écrit : Je reprendrai mon blé en son temps, etc. ; et il est écrit : Tu récolteras ton blé, etc.
La contradiction est portée par une seule lettre. Degani, mon blé, se termine par un youd chez Hochea ; deganekha, ton blé, se termine par un kaf chez Devarim. Le même blé change de propriétaire selon le verset.
Cela ne fait pas difficulté : ici, au temps où Israël accomplit la volonté de l'Omniprésent ; là, au temps où Israël n'accomplit pas la volonté de l'Omniprésent.
La réponse répartit les deux versets sur deux états du peuple. La possession de la récolte suit le mérite : lorsque la volonté divine est accomplie, la récolte est attribuée à Israël ; sinon, elle est reprise.
Le Tossefot signale une tension avec la suite du folio, où Rabbi Chimon ben Yohai emploie les mêmes deux états dans un sens différent. Il propose deux issues : soit une gradation de mérite, soit deux réponses concurrentes.
Nos maîtres ont enseigné : Tu récolteras ton blé — que vient enseigner ce verset ? Puisqu'il est dit : Ce livre de la Tora ne s'éloignera pas de ta bouche, on aurait pu penser que ces paroles doivent être prises à la lettre ; le verset enseigne donc : Tu récolteras ton blé — conduis toi avec elles selon l'usage du monde.
Telles sont les paroles de Rabbi Yichmael.
La baraita lit tu récolteras ton blé comme une instruction et non comme une simple annonce. Sans ce verset, l'ordre donné à Yehochoua d'étudier jour et nuit aurait exclu toute autre occupation.
La formule hanheg bahen minhag derekh erets se traduit : mène les paroles de Tora selon l'usage du monde, c'est à dire en leur associant un métier. Rachi donne la raison de fond : la dépendance à l'égard des hommes finit par interrompre l'étude.
Rabbi Chimon ben Yohai dit : est il possible qu'un homme laboure au temps du labour, sème au temps des semailles, moissonne au temps de la moisson, batte au temps du battage et vanne au temps du vent — que deviendrait la Tora ? Plutôt : au temps où Israël accomplit la volonté de l'Omniprésent, leur travail est fait par d'autres, ainsi qu'il est dit : Des étrangers se tiendront là et feront paître vos troupeaux, etc. ; et au temps où Israël n'accomplit pas la volonté de l'Omniprésent, leur travail est fait par eux mêmes, ainsi qu'il est dit : Tu récolteras ton blé.
Et plus encore : le travail d'autrui est fait par eux, ainsi qu'il est dit : Tu serviras ton ennemi, etc.
Rabbi Chimon ben Yohai énumère les cinq travaux agricoles qui se succèdent sans interruption sur l'année. Son argument tient au calendrier : chaque saison a sa tâche, il ne reste aucune période libre pour l'étude.
Il retourne alors le verset de Rabbi Yichmael. Tu récolteras ton blé décrit l'abaissement de celui qui doit travailler lui même, avec une gradation en trois degrés : d'autres travaillent pour lui, il travaille pour lui même, il travaille pour son ennemi.
Abaye a dit : beaucoup ont agi selon Rabbi Yichmael, et cela leur a réussi ; selon Rabbi Chimon ben Yohai, et cela ne leur a pas réussi.
Abaye tranche par l'observation. La phrase porte sur la réussite dans l'étude : ceux qui ont associé un métier à la Tora ont conservé les deux, ceux qui ont voulu la seule Tora ont fini par la perdre aussi.
Rava dit aux maîtres : de grâce, aux jours de Nissan et aux jours de Tichri, ne paraissez pas devant moi, afin de n'être pas préoccupés de votre subsistance toute l'année.
Rava applique la position de Rabbi Yichmael à l'organisation concrète de l'année. Il libère ses élèves durant les deux périodes agricoles décisives, la moisson au printemps et le pressurage à l'automne.
La raison donnée est pédagogique : le souci de la subsistance, s'il n'est pas traité au bon moment, occupe l'esprit pendant les dix autres mois. Deux mois de travail assuré achètent dix mois d'étude tranquille.
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, au nom de Rabbi Yehouda fils de Rabbi Ilai : viens et vois que les dernières générations ne ressemblent pas aux premières. Les premières générations faisaient de leur Tora leur occupation fixe et de leur travail leur occupation occasionnelle : l'une et l'autre se sont maintenues entre leurs mains.
Les dernières générations, qui ont fait de leur travail leur occupation fixe et de leur Tora leur occupation occasionnelle : ni l'une ni l'autre ne s'est maintenue entre leurs mains.
Le critère posé ici ne porte pas sur le nombre d'heures mais sur le rang accordé à chaque occupation. Kéva désigne ce qui est fixe et prioritaire, arai ce qui est occasionnel et cède le pas.
La conclusion est mesurée : celui qui place la Tora en premier garde les deux ; celui qui inverse l'ordre perd les deux. Le Ben Yehoyada explique le mécanisme par la confiance : renoncer à une affaire pour l'heure d'étude fixée est un acte de foi qui attire la bénédiction sur le reste du travail.
Et Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, au nom de Rabbi Yehouda fils de Rabbi Ilai : viens et vois que les dernières générations ne ressemblent pas aux premières. Les premières générations faisaient entrer leurs fruits par la porte principale, afin de les rendre soumis à la dîme ; les dernières générations font entrer leurs fruits par les toits, par les cours, par les enclos, afin de les exempter de la dîme.
Car Rabbi Yannai a dit : le tevel n'est soumis à la dîme qu'après avoir vu la face de la maison, ainsi qu'il est dit : J'ai fait disparaître de la maison ce qui est consacré.
Le tevel, produit dont la dîme n'a pas été prélevée, ne devient réellement obligatoire qu'au moment où il entre dans la maison par la porte principale, le traksémon. Tant que ce seuil n'est pas franchi, l'obligation de la Tora ne se déclenche pas.
La différence entre les générations tient à l'intention : les premières organisaient le trajet pour entrer dans l'obligation, les dernières pour y échapper. Le Tossefot rappelle que le détour reste inefficace au plan rabbinique, où la cour suffit déjà.
Et Rabbi Yo'hanan a dit : même la cour fixe l'obligation, ainsi qu'il est dit : Ils mangeront dans tes portes et seront rassasiés.
Rabbi Yo'hanan élargit le seuil déclencheur : la cour suffit, sans qu'il faille entrer dans la maison. Son verset est tiré du même passage du vidouy maasser, où les portes désignent l'enceinte plutôt que le bâtiment.
À l'exception du vin, etc. En quoi le vin est il différent ?
Si l'on dit : parce qu'il a changé en mieux, sa bénédiction a changé — voici l'huile, qui a changé en mieux et dont la bénédiction n'a pourtant pas changé ; car Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel, et de même Rabbi Yits hak a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : sur l'huile d'olive on récite borei péri ha ets.
Retour à la michna, qui excepte le vin de la bénédiction générale des fruits de l'arbre. La Guemara cherche le critère de cette exception.
Première hypothèse : ichtani le iluya, le fruit a changé en mieux, donc la bénédiction change. Elle tombe aussitôt, car l'huile d'olive subit la même amélioration et conserve pourtant borei péri ha ets.
Ils ont dit : là bas, parce que la chose est impossible. Comment bénirions nous ?
Si nous disons borei péri hazayit, le fruit lui même est appelé zayit.
Deuxième hypothèse : l'huile garde la bénédiction générale faute de formule adaptée. Dire borei péri hazayit reviendrait à nommer fruit ce qui est déjà le nom du fruit, l'olive.
Rachi dégage le contraste avec la vigne : la guefen est l'arbre et le raisin son fruit, de sorte que borei péri hagafen décrit exactement ce qui a été créé. Pour l'olivier, le mot zayit désigne à la fois l'arbre et le fruit.
Et si nous bénissions sur elle borei péri ets zayit ? Plutôt, Mar Zoutra a dit : le vin nourrit, l'huile ne nourrit pas.
La deuxième hypothèse tombe à son tour : la formule borei péri ets zayit, fruit de l'olivier, aurait levé la difficulté de vocabulaire.
Mar Zoutra déplace alors le critère vers la valeur alimentaire. Le vin mérite une bénédiction propre parce qu'il nourrit, zan, ce que l'huile ne ferait pas.
Et l'huile ne nourrit pas ? Mais nous avons appris : celui qui fait vœu de s'abstenir de nourriture a le droit de prendre de l'eau et du sel.
Et nous avons discuté là dessus : l'eau et le sel seuls ne sont pas appelés nourriture, mais toute autre chose est appelée nourriture.
Objection tirée du droit des vœux. Celui qui interdit sur lui le mazon garde seulement l'eau et le sel ; par déduction, tout le reste, huile comprise, entre dans la catégorie de la nourriture.
Disons donc que ce serait une réfutation de Rav et de Chmouel, qui ont dit : on ne récite borei minei mezonot que sur les cinq espèces seulement. Et Rav Houna a dit : il s'agit de celui qui dit : tout ce qui nourrit m est interdit.
La déduction précédente menaçait la position de Rav et Chmouel, pour qui seules les cinq espèces de céréales sont du mazon. Rav Houna sauve les deux enseignements en précisant la formule du vœu.
Le vœu portait sur kol hazan alai, tout ce qui nourrit, formule plus large que le mot mazon. La michna des vœux ne définit donc pas le terme technique, mais elle établit bien que l'huile nourrit.
Il en ressort donc que l'huile nourrit ! Plutôt : le vin rassasie, et l'huile ne rassasie pas.
Et le vin rassasie t il ? Mais Rava buvait du vin toute la veille de Pessa'h afin d'entraîner son cœur et de manger davantage de matsa !
Beaucoup entraîne, un peu rassasie.
Le critère se déplace une troisième fois : de zan, nourrir, vers sa eid, soutenir et rassasier. Rachi note que le second terme est plus fort que le premier.
L'objection tirée de la pratique de Rava semble prouver le contraire, puisque le vin y sert à ouvrir l'appétit. La réponse distingue par la quantité : une grande quantité entraîne, une petite rassasie.
Et rassasie t il seulement ? Mais il est écrit : Le vin réjouit le cœur de l'homme, et le pain soutient le cœur de l'homme, etc. — le pain soutient, le vin ne soutient pas !
Plutôt : le vin comporte les deux, il rassasie et il réjouit ; le pain rassasie sans réjouir.
Le verset des Tehilim répartit les rôles : le vin réjouit, le pain soutient. Lu strictement, il retire au vin la propriété de rassasier que l'on venait de lui attribuer.
La conclusion inverse la lecture : le verset attribue au vin sa qualité propre, la joie, sans lui retirer celle du pain. Le vin cumule donc sa eid et mesaméah, tandis que le pain se limite au premier.
S'il en est ainsi, récitons sur lui les trois bénédictions ! Les gens ne fondent pas leur repas sur lui.
Si le vin rassasie autant que le pain, la logique voudrait qu'il entraîne le birkat hamazon complet après avoir été bu. La réponse tient à l'usage : personne ne fait du vin la base de son repas.
Le critère qui l'emporte est donc social plutôt que nutritionnel. Le Roch, cité ici par Sefaria, exploite exactement ce passage pour trancher un cas d'erreur de bénédiction.
Rav Nahman bar Yits hak dit à Rava : s'il a fondé son repas sur lui, quelle est la loi ? Il lui répondit : lorsque Eliyahou viendra et dira s'il y a là un repas fixe.
Pour l'heure en tout cas, son avis est annulé devant celui de tous les hommes.
La question porte sur l'individu qui adopte pour lui même un usage que personne ne partage. Rava range le point parmi les questions laissées en suspens, formulé par le renvoi à Eliyahou.
La règle pratique reste ferme : batela daato etsel kol adam, son avis est annulé devant celui de tous les hommes. Un usage individuel ne crée pas de statut halakhique.
Revenons au corps même de l'enseignement. Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel, et de même Rabbi Yits hak a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : sur l'huile d'olive on récite borei péri ha ets.
De quel cas s'agit il ? Si l'on dit qu'il la boit pure, elle lui fait du tort ; car il a été enseigné : celui qui boit de l'huile de terouma paie le principal et ne paie pas le cinquième ; celui qui s'enduit d'huile de terouma paie le principal et paie le cinquième.
La Guemara revient au goufa, l'enseignement cité en passant plus haut, pour en chercher le cas d'application. Boire l'huile pure est écarté par une baraita sur la terouma.
Le homech, cinquième ajouté pour usage involontaire de choses consacrées, n'est dû que pour une consommation réelle. Celui qui boit l'huile pure ne paie que le principal, signe qu'il a endommagé sans profiter. Une telle absorption ne saurait donc appeler une bénédiction.
Plutôt, il la mange avec du pain. S'il en est ainsi, le pain est le principal et l'huile l'accessoire ; or nous avons appris : telle est la règle, tout ce qui est principal et qui a un accessoire avec lui — on bénit sur le principal et l'on exempte l'accessoire !
Plutôt, il la boit au moyen de l'anigueron ; car Rabba bar Chmouel a dit : l'anigueron est de l'eau de bettes, l'anssigueron est de l'eau
Deuxième cas écarté : l'huile prise avec du pain tombe sous la règle de ikar et tafel, le principal et l'accessoire. La bénédiction du pain couvre alors l'huile.
Reste le cas de l anigueron, bouillon de bettes dans lequel on verse de l'huile. Rabba bar Chmouel en donne la définition, distinguant l'anigueron de l'anssigueron ; la phrase s'interrompt au bas du folio et se poursuit en 36a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).