Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la baraita de Rabbi Yehouda, qui classe les aliments en trois étages : le pain de blé, les sept espèces et les céréales non transformées en pain, puis ce qui n'appartient à aucune des deux catégories, comme le riz et le millet. La guemara vérifie à qui attribuer la tosefta citée plus haut et finit par corriger sa formulation pour la rendre cohérente avec l'avis des Sages.
Vient ensuite la question centrale du folio : jusqu'où une matière céréale garde-t-elle le statut de pain quand elle a perdu sa forme. Rava tranche la bouillie par le principe de Rav et Chmouel, puis Rav Yossef pose pour le havitsa, le plat de miettes, le critère du kazayit ; Abaye l'attaque par les offrandes de farine, et la sougya s'achève sur la position retenue par la halakha : Rav Chechet dispense du kazayit, Rava exige que subsiste la tourita denahama, l'aspect du pain.
La fin du folio passe à des pains douteux — teroknin, terita, pain fait pour le koutah — et demande s'ils sont soumis au prélèvement de la halla.
... et qui n'est pas une espèce de céréale, ou bien qui est une espèce de céréale dont on n'a pas fait du pain — Rabban Gamliel dit : trois bénédictions ; et les Sages disent : une seule bénédiction. Tout ce qui n'est ni des sept espèces ni une espèce de céréale, comme le pain de riz et le pain de millet — Rabban Gamliel dit : une seule bénédiction résumant les trois ; et les Sages disent : rien du tout.
Fin de la baraita ouverte en 37a, dans la version que Rabbi Yehouda donne de l'avis de Rabban Gamliel. Elle classe les aliments en trois étages. Le pain de l'une des cinq espèces obtient de tous le birkat hamazon complet. Au deuxième étage se trouvent les sept espèces qui ne sont pas des céréales, comme les dattes, et les céréales que l'on n'a pas transformées en pain, comme la bouillie : là, Rabban Gamliel exige encore les trois bénédictions, tandis que les Sages se contentent d'une bénédiction unique, la berakha ahat meein chalosh.
Le troisième étage réunit ce qui ne relève d'aucune des deux catégories, le riz et le millet. Rabban Gamliel y maintient une bénédiction résumant les trois, les Sages n'en demandent aucune : selon eux, la bénédiction finale se réduit à la formule générale.
Cet étagement sert d'outil à la guemara : il lui permet de rattacher à Rabban Gamliel la tosefta citée plus haut, qui réclame une bénédiction résumant les trois après le riz.
Selon qui as-tu établi la tosefta : selon Rabban Gamliel ? Dis alors la fin de sa première partie : si les morceaux ne sont plus entiers, il récite au début sur eux borei minei mezonot, et à la fin il récite sur eux une bénédiction unique résumant les trois.
De qui est-ce l'avis ? Si c'est celui de Rabban Gamliel : maintenant que, sur les dattes et sur la bouillie, Rabban Gamliel a dit trois bénédictions, faut-il encore le demander lorsque les morceaux de pain ne sont plus entiers ?!
La guemara éprouve l'attribution qu'elle vient de proposer par un argument de kal va-homer implicite. Rabban Gamliel accorde déjà les trois bénédictions à une bouillie de blé, qui n'a jamais été du pain. Du pain véritable qui s'est dissous dans un plat devrait donc les obtenir à plus forte raison.
Or la tosefta, dans sa première partie, se contente pour ce cas de borei minei mezonot au début et d'une bénédiction résumant les trois à la fin. Une source ne peut pas énoncer un enseignement superflu par rapport à sa propre logique : l'attribution à Rabban Gamliel devient donc intenable.
Il est donc évident que c'est selon les Sages. Mais s'il en est ainsi, il y a une contradiction entre les Sages et les Sages !
Non : en vérité c'est bien selon les Sages, et enseigne au sujet du riz : et à la fin, il ne récite sur lui rien du tout.
La tosefta est donc l'œuvre des Sages. Une difficulté surgit aussitôt : la même tosefta demandait une bénédiction résumant les trois après le riz, alors que les Sages de la baraita n'en demandent aucune. La guemara résout par une correction du texte, procédé courant lorsque deux énoncés d'une même autorité se heurtent : on lit désormais dans la tosefta que le riz ne reçoit à la fin aucune bénédiction particulière.
Le principe qui commande cette conclusion est énoncé par Rachi : du pain dissous quitte le statut de pain et rejoint celui de la bouillie. C'est la matière présente dans l'assiette, non son histoire, qui détermine la bénédiction.
Rava a dit : cette rihata des paysans, dans laquelle ils multiplient la farine, on récite sur elle borei minei mezonot. Quelle en est la raison ?
Parce que la semoule en est l'élément principal. Celle des gens de Mehoza, dans laquelle ils ne multiplient pas la farine, on récite sur elle chehakol nihya bidvaro.
Quelle en est la raison ? Parce que le miel en est l'élément principal.
Puis Rava se reprit et dit : l'une comme l'autre, borei minei mezonot. Car Rav et Chmouel ont dit tous deux : tout ce qui contient l'une des cinq espèces, on récite sur lui borei minei mezonot.
Un même plat, préparé de deux manières. Rava juge d'abord selon la règle ordinaire du principal et de l'accessoire, ikar ve-tafel : la bénédiction suit l'ingrédient dominant. Chez les paysans, la farine domine ; à Mehoza, ville riche, le miel domine et le plat tombe sous la formule générale chehakol.
Rava revient ensuite sur sa position au nom d'une règle plus large, transmise par Rav et Chmouel : la présence de l'une des cinq espèces de céréales suffit à imposer borei minei mezonot, sans peser les proportions. La céréale n'est jamais traitée comme un simple accessoire.
Rav Yossef a dit : ce havitsa qui contient des miettes de la taille d'un kazayit, on récite sur lui au début hamotsi le'hem min haarets, et à la fin on récite sur lui les trois bénédictions. Celui qui ne contient pas de miettes d'un kazayit, on récite sur lui au début borei minei mezonot, et à la fin une bénédiction unique résumant les trois.
Le havitsa est un plat de miettes de pain réunies dans un liquide. Rav Yossef y applique une mesure : le kazayit, volume d'une olive. Un morceau qui l'atteint reste du pain et entraîne hamotsi puis le birkat hamazon ; en dessous, le plat devient un mets de céréale ordinaire, avec borei minei mezonot et une bénédiction résumant les trois.
Tossefot conteste l'identification du plat proposée par Rachi, où le pain bout dans la poêle, car les preuves invoquées plus loin ne parlent pas de cuisson. Il préfère y voir des miettes agglomérées par un liquide froid.
Rav Yossef a dit : d'où est-ce que je le dis ? De ce qui a été enseigné : celui qui se tenait et offrait des offrandes de farine à Jérusalem dit : Béni sois-Tu, qui nous a fait vivre, nous a maintenus et nous a fait parvenir à ce temps.
Lorsqu'il les prend pour les manger, il récite hamotsi le'hem min haarets. Et l'on a enseigné à ce sujet : et toutes, il les rompt en morceaux de la taille d'un kazayit.
La preuve de Rav Yossef vient du service du Temple. Les menahot cuites, avant le prélèvement de la poignée, sont rompues en morceaux d'un kazayit, selon le verset. La baraita fait pourtant réciter hamotsi au cohen qui les mange : un morceau d'un kazayit garde donc le statut de pain, même détaché d'une miche.
Tossefot discute au passage l'identité du personnage qui récite chehehiyanou et propose le cohen qui inaugure son tour de service, les gardes revenant à date fixe deux fois l'an.
Abaye lui dit : s'il en est ainsi, selon le tana de l'école de Rabbi Yichmael, qui dit qu'il les émiette jusqu'à les ramener à l'état de fleur de farine, dirais-tu là aussi qu'il n'y a pas lieu de réciter hamotsi le'hem min haarets ?! Et si tu dis : en effet, il en est bien ainsi — n'a-t-on pas enseigné : s'il en a ramassé de toutes un kazayit et les a mangés, si c'était du hamets, il est passible de karet ; et si c'était de la matsa, on s'acquitte par elles de son obligation à Pessa'h.
Abaye retourne la preuve. Un autre tana enseigne que les offrandes sont émiettées jusqu'à redevenir de la farine, sans que la baraita cesse pour autant de faire réciter hamotsi. Le kazayit n'est donc pas la condition du statut de pain.
Il ajoute une seconde source, décisive : celui qui réunit un kazayit à partir de miettes toutes plus petites reste passible de karet si elles étaient du hamets, et s'acquitte de l'obligation de matsa si elles étaient azymes. Or la matsa doit être du pain, puisque le verset l'appelle pain de misère. Des miettes minuscules conservent donc le statut de pain.
De quoi traitons-nous ici ? D'un cas où il les a repétries ensemble.
S'il en est ainsi, dis la fin : et cela, à condition qu'il les ait mangés dans le temps que prend la consommation d'un peras. Or s'il s'agit d'un cas où il les a repétries, au lieu de qu'il les ait mangés, il aurait fallu dire qu'il l'ait mangé.
Première tentative pour neutraliser la preuve d'Abaye : la baraita parlerait de miettes repétries en une seule masse puis recuites. Elles seraient alors du pain neuf, et rien ne s'apprendrait sur les miettes restées séparées.
La réponse tombe sur un détail de langue. La suite de la baraita fixe un délai, le temps de manger un peras, pour que les bouchées se joignent en une mesure unique ; or cette condition ne vaut que pour des morceaux distincts, et le texte emploie le pluriel. Une masse unique se dirait au singulier.
Il faut donc dire : de quoi traitons-nous ici ? D'un cas où les miettes proviennent d'un grand pain.
Seconde tentative : les miettes dont parle la baraita tiennent leur statut du pain dont elles se sont détachées. Tant que la miche subsiste, ses débris restent du pain, si petits soient-ils ; le kazayit de Rav Yossef ne s'appliquerait qu'à des miettes orphelines, dont la miche a entièrement disparu.
Qu'en est-il finalement ? Rav Chechet a dit : ce havitsa, bien qu'il ne contienne pas de miettes d'un kazayit, on récite sur lui hamotsi le'hem min haarets.
Rava a dit : à condition qu'il garde l'aspect du pain.
Toutes les preuves ayant été écartées, la guemara demande la conclusion. Rav Chechet abandonne la mesure : même sans miette d'un kazayit, le plat reçoit hamotsi. Rava pose la seule réserve retenue par la halakha, la tourita denahama : il faut que l'on reconnaisse encore du pain dans ce que l'on mange.
Le critère quitte donc la mesure pour l'apparence. Tossefot en donne un test concret, l'eau qui blanchit au contact des miettes, et le Roch en tire un tableau à trois entrées selon que les miettes ont été cuites, agglomérées par un liquide, ou simplement émiettées à sec.
Les teroknin sont soumis à la halla. Et lorsque Ravin vint de la Terre d'Israël, il dit au nom de Rabbi Yo'hanan : les teroknin sont exempts de la halla.
Que sont les teroknin ? Abaye a dit : le kouba dear'a.
Nouveau sujet : le prélèvement de la halla, qui ne s'applique qu'à une pâte ayant rang de pain. Deux traditions s'opposent sur les teroknin, une pâte liquide cuite dans un creux aménagé dans le foyer. Ravin rapporte au nom de Rabbi Yo'hanan qu'ils en sont exempts.
Le Roch signale qu'il lit exactement l'inverse dans son texte, appuyé sur le Talmud de Jérusalem : les teroknin sont soumis à la halla, on récite sur eux hamotsi, et l'on s'acquitte par eux de la matsa. Sa distinction porte sur l'issue de la préparation : ce qui finit en pâte est du pain, ce qui commence et finit spongieux ne l'est pas.
Et Abaye a dit : la terita est exempte de la halla. Qu'est-ce que la terita ?
Certains disent : gavil mirtah ; d'autres disent : le pain de handeka ; d'autres disent : le pain fait pour le koutah.
Trois identifications de la terita, toutes exemptes de la halla, et toutes s'écartant de la cuisson normale du pain : une bouillie versée sur le foyer, une pâte tournée sur une broche et huilée, une pâte séchée au soleil pour servir d'ingrédient au koutah, condiment babylonien.
Le point commun est net : ni forme de miche, ni cuisson au four, ni destination de pain. C'est le même faisceau qui, dans la première moitié du folio, décidait de la bénédiction.
Rabbi Hiya a enseigné : le pain fait pour le koutah est exempt de la halla. Mais n'a-t-on pas enseigné qu'il y est soumis !
Là, la raison est donnée dans l'enseignement lui-même : Rabbi Yehouda dit, sa fabrication en témoigne. S'il en a fait...
Deux enseignements se contredisent sur le pain destiné au koutah. La guemara les concilie par la raison même que donne Rabbi Yehouda : la fabrication témoigne de l'intention. La forme donnée à la pâte révèle si elle était destinée à devenir du pain ou un simple ingrédient, et le statut suit cette destination.
La phrase s'interrompt sur le mot il en a fait, et la réponse se poursuit en 38a. Tossefot profite de l'occasion pour appliquer aux pâtisseries de son temps la michna de Halla, qui classe les préparations selon leur état au départ et à l'arrivée.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).