Sougya : Le folio achève la sougya des pâtes cuites hors du four et poursuit une même question sur plusieurs matières : quand un aliment travaillé garde-t-il le statut de ce dont il vient ? Le kouva de-ar'a reçoit bore mine mezonot pour Rav Yossef, parce qu'il s'agit d'une simple pâte délayée, mais Mar Zoutra en fait un repas et récite dessus hamotsi avec le birkat hamazon : l'établissement du repas, la keviout, transforme le statut de l'aliment.
Mar bar Rav Achi applique la même question au miel de dattes, qu'il tient pour une simple exsudation et qui reçoit chéhakol ; la Guemara rattache cette position à Rabbi Yehochoua, qui exempte les jus de fruits de terouma du principal et du cinquième. Vient ensuite la térima, le mets pilé, où Ravina doit demander de quelle térima il s'agit avant que Rava ne saisisse la question : les dattes pilées demeurent en leur état et gardent bore péri haets.
Puis la chétita, où Rav Hisda concilie Rav et Chmouel par la consistance, épaisse pour la consommation et liquide pour le remède, et où l'objection de Rav Yossef sur le Chabbat conduit à distinguer l'intention de l'homme de l'effet qui advient de lui-même. La dernière partie du folio quitte les matières pour la formule : les Sages et Rabbi Nehemia s'opposent sur le sens de hamotsi, passé ou présent, chacun avec son verset, et Rabbi Zera reproche à un hôte reconnu expert en bénédictions d'avoir dit motsi.
S'il les a faits épais (ke-avin), ils sont soumis à la hâla ; en forme de planches (ki-lmoudin), ils en sont exempts. Abaye dit à Rav Yossef : ce kouva de-ar'a, la pâte cuite dans une cavité du sol, quelle bénédiction récite-t-on dessus ?
Il lui répondit : penses-tu qu'il s'agisse de pain ? Il s'agit d'une simple pâte délayée (gôvla), et on récite dessus bore mine mezonot.
Le folio s'ouvre sur la fin d'une baraita du daf précédent, consacrée au le'hem haassoui lekhoutah, la pâte faite pour servir de base à une saumure. Sa forme décide de son statut : façonnée ke-avin, en miches épaisses, elle révèle que son propriétaire la destinait au pain et elle est soumise à la hâla ; façonnée ki-lmoudin, en planches grossières, elle en est exempte. Le critère est l'intention lue dans la forme donnée.
Abaye transporte la même question sur le terrain de la bénédiction, avec le kouva de-ar'a, littéralement la jarre de terre : une pâte versée dans un creux du sol chauffé. Rav Yossef répond qu'il s'agit d'un gôvla, une pâte délayée cuite, sans le statut de pain, d'où bore mine mezonot.
Mar Zoutra établit son repas dessus (kava seoudatéih), récita dessus hamotsi le'hem min haarets, et les trois bénédictions du birkat hamazon.
Mar Zoutra ne contredit pas Rav Yossef sur la nature du kouva de-ar'a : il change les conditions de sa consommation. En établissant son repas dessus, il lui applique la règle de la keviout seouda, l'établissement du repas, qui fait passer un aliment de céréale du régime de bore mine mezonot à celui de hamotsi suivi du birkat hamazon entier.
Les Tossefot étendent la règle à une pâtisserie de leur temps et rapportent une conduite pratique : dans le doute sur le point de savoir si le repas de Pourim pris sur ces mets constitue une vraie keviout, on commence par du pain, dont la bénédiction couvre tout le reste.
Mar bar Rav Achi dit : et l'on s'acquitte avec eux de son obligation à Pessa'h. Quelle en est la raison ?
Nous lisons à leur sujet le'hem oni, le pain de misère.
Troisième conséquence tirée du même aliment. La matsa doit être du le'hem oni, le pain de misère, une cuisson pauvre et sans agrément. Le kouva de-ar'a, cuit à même le sol, répond exactement à cette description : il sert donc pour l'obligation de la nuit de Pessa'h.
Les trois enseignements se complètent : Rav Yossef fixe la bénédiction ordinaire, Mar Zoutra montre ce que la keviout y change, Mar bar Rav Achi ajoute qu'il compte comme pain pour la matsa.
Et Mar bar Rav Achi dit : sur ce miel de dattes, on récite dessus chéhakol nihya bidvaro. Quelle en est la raison ?
Il s'agit d'une simple exsudation (zia).
Le même Mar bar Rav Achi ouvre la longue série des liquides. Le devach temarim, le miel de dattes, est le sirop qui s'écoule de dattes mûres entassées. Il l'appelle zia, sueur ou exsudation : le liquide sort du fruit sans être le fruit, il perd donc bore péri haets et reçoit la bénédiction générale chéhakol.
Les Tossefot généralisent : tous les jus de fruits reçoivent chéhakol, sauf le vin et l'huile, seuls liquides que la Tora traite comme leur fruit. Ils appliquent ensuite la même logique à la bière d'orge, où la céréale ne laisse qu'un goût dans l'eau.
Selon qui ? Selon ce tana, comme nous l'avons appris : le miel de dattes, le vin de pommes, le vinaigre de séfoniot et les autres jus de fruits de terouma — Rabbi Eliezer oblige au principal et au cinquième, et Rabbi Yehochoua exempte.
La Guemara cherche à qui rattacher la position de Mar bar Rav Achi. Elle la retrouve dans une michna de Teroumot : un non-cohen qui consomme par inadvertance de la terouma rembourse le principal et un homech, un cinquième en supplément. La question porte sur les me perot, les jus de fruits de terouma : gardent-ils le nom de terouma ?
Rabbi Eliezer oblige, ce qui suppose que le jus reste le fruit. Rabbi Yehochoua exempte, parce qu'il y voit une simple exsudation sur laquelle le nom de terouma ne se pose pas. Rachi tire de là le principe général : le raisin et l'olive sont les deux seuls fruits dont le liquide garde le statut du fruit.
L'un des Sages dit à Rava : la térima, qu'en est-il ? Rava n'avait pas à l'esprit ce qu'il lui disait.
Ravina siégeait devant Rava ; il lui dit : parles-tu de celle de sésame, ou parles-tu de celle de carthame, ou parles-tu de celle de marcs de raisin ?
Le mot terima désigne, selon Rachi, toute matière écrasée sans être réduite en bouillie. Le terme est trop général pour porter une réponse : selon la matière pilée, le résultat garde ou perd le statut de son origine. Rava ne saisit donc pas ce qu'on lui demande.
Ravina, assis devant lui, reformule la question en énumérant les trois emplois courants du mot : le sésame, dont on tire l'huile ; le carthame, que l'on pile pour le boire dans du vin ; les marcs de raisin, que l'on noie pour en faire du temed. La scène enseigne autant la méthode que le contenu : une question doit désigner son objet.
Sur ces entrefaites, Rava saisit la question. Il lui dit : c'est de matières pilées (hachilta) que tu parles, et tu m'as rappelé une chose, ce que Rav Assi a dit : ces dattes de terouma, il est permis d'en faire de la terima, et il est interdit d'en faire de la bière.
Et la halakha est la suivante : des dattes dont on a fait de la terima, on récite dessus bore péri haets. Quelle en est la raison ?
Elles demeurent en leur état, comme au départ.
La preuve vient d'un domaine voisin. Rav Assi enseignait qu'il est permis de piler des dattes de terouma en terima, et interdit d'en faire de la bière, parce qu'il est défendu de gâter la terouma. Le pilage laisse donc la datte intacte dans son statut, tandis que la fermentation la détruit.
La Guemara transporte ce partage sur la bénédiction : puisque les dattes pilées bemilteih kaimi kedemeikara, demeurent en leur état comme au départ, elles gardent bore péri haets. Rachi note que la formule ve-hilkheta manque dans sa version et provient des Halakhot Guedolot.
La chetita : Rav dit chehakol nihya bidvaro, et Chmouel dit bore mine mezonot.
Nouvelle matière, même question. La chetita est, selon Rachi, une préparation de farine de grains grillés, séchés au four alors que les épis étaient encore humides ; on la délaye et on la consomme surtout comme fortifiant.
Rav lui donne chehakol, la bénédiction générale, et Chmouel bore mine mezonot, la bénédiction propre aux cinq espèces de céréales. Le désaccord porte sur ce que l'homme attend de ce mets : un aliment ou un remède.
Rav Hisda dit : ils ne divergent pas. Ceci vise l'épaisse, cela vise la liquide.
L'épaisse, on la fait pour la consommation ; la liquide, on la fait pour le remède.
Rav Hisda applique la résolution habituelle : les deux maîtres parlent de deux réalités. La consistance révèle l'usage. Épaisse, la chetita est un aliment et reçoit bore mine mezonot ; liquide, elle est préparée comme remède et reçoit chehakol.
Le critère rejoint celui qui traverse tout le folio : ce que l'on fait de la matière décide de sa bénédiction. Rachi le formule dans les termes déjà rencontrés pour la terima : elle demeure en son état.
Rav Yossef objecta : et ils s'accordent que l'on délaye la chetot le Chabbat et que l'on boit le zitom égyptien. Or s'il te vient à l'esprit qu'il vise le remède, un remède est-il permis le Chabbat ?
Rav Yossef attaque la distinction de Rav Hisda par une michna de Chabbat. Elle autorise à délayer la chetot et à boire le zitom égyptien, une boisson de farine et d'épices. Or les Sages ont interdit le remède le Chabbat, par crainte que l'on en vienne à broyer des simples.
Si la chetita liquide est bien un remède, comme le soutient Rav Hisda, sa préparation le Chabbat devrait être interdite. La permission enseignée montre donc, selon Rav Yossef, qu'elle n'est pas tenue pour un remède.
Abaye lui dit : et toi, ne le soutiendrais-tu pas ? Mais nous avons appris : tous les aliments, un homme peut les manger comme remède le Chabbat, et toutes les boissons il peut les boire.
Que peux-tu donc dire ? Que l'homme vise la consommation.
Ici aussi, l'homme vise la consommation.
Abaye renvoie à Rav Yossef sa propre difficulté. Une michna permet de manger tout aliment ordinaire et de boire toute boisson ordinaire le Chabbat, même dans une visée curative. Rav Yossef doit donc déjà disposer d'une explication : l'homme vise la consommation, et la guérison suit.
La même explication vaut pour la chetita. L'interdit du remède le Chabbat porte sur ce que l'on ingère en tant que remède ; un aliment consommé comme aliment reste permis, quel que soit l'effet attendu.
Autre version : que peux-tu donc dire ? Que l'homme vise la consommation et que la guérison advient d'elle-même.
Ici aussi il vise la consommation, et la guérison advient d'elle-même.
La lichna aharina, autre version de la réponse d'Abaye, ajoute la seconde moitié du raisonnement : l'homme vise la consommation, et la guérison advient d'elle-même. La première version se contentait de l'intention ; celle-ci précise le statut de l'effet curatif.
La nuance porte à conséquence pour la suite : si le mangeur vise la consommation, la bénédiction va de soi, et la Guemara devra expliquer pourquoi Rav et Chmouel ont eu besoin de l'enseigner.
Et l'enseignement de Rav et de Chmouel est nécessaire. Car de cette michna seule, j'aurais dit : là, il vise la consommation et la guérison advient d'elle-même ; mais ici, puisque d'emblée il vise le remède, qu'il ne récite dessus aucune bénédiction.
Ils nous enseignent que, puisqu'il en tire un profit, il doit réciter une bénédiction.
La Guemara justifie l'utilité de l'enseignement de Rav et de Chmouel, selon la forme du tsrikha. La michna de Chabbat traite d'un homme qui mange un aliment ordinaire et récolte la guérison par surcroît ; la chetita liquide se prépare d'emblée comme remède.
Dans ce second cas, la hava amina était qu'aucune bénédiction ne soit due, puisque l'on ne bénit pas un médicament. Rav et Chmouel enseignent le critère réel : le hanaa, le profit tiré de la consommation, suffit à obliger une bénédiction.
Que sur le pain il dit hamotsi, etc. Nos maîtres ont enseigné : que dit-il ?
HaMotsi le'hem min haarets. Rabbi Nehemia dit : Motsi le'hem min haarets.
Rava dit : sur motsi, tous s'accordent que le sens est il a fait sortir, comme il est écrit : E-l motsiam mimitsrayim, D.ieu qui les a fait sortir d'Égypte. Ils divergent sur hamotsi : les Sages tiennent que hamotsi indique il a fait sortir, comme il est écrit : hamotsi lekha mayim mitsour hahalamich, celui qui a fait sortir pour toi de l'eau du rocher de silex.
Et Rabbi Nehemia tient que hamotsi indique il fait sortir, comme il est dit : hamotsi etkhem mitahat sivlot Mitsrayim, celui qui vous fait sortir de dessous les corvées d'Égypte.
Retour à la michna. Le débat porte sur un seul hé. Rava commence par isoler le point d'accord : la forme motsi, sans article, exprime un passé, comme dans le verset de Bilam prononcé après la sortie d'Égypte. Une bénédiction doit en effet remercier pour ce qui a déjà eu lieu, ici le pain déjà tiré de la terre.
Le désaccord porte sur hamotsi. Les Sages y lisent également un passé, avec le verset du rocher de silex, où l'eau avait déjà jailli. Rabbi Nehemia y lit un présent ou un futur, avec l'annonce faite à Moche alors que la sortie d'Égypte était encore à venir ; une telle forme conviendrait mal à une bénédiction.
Et les Sages ? Ce verset dit ceci : le Saint béni soit-Il a dit à Israël : quand Je vous ferai sortir, Je ferai pour vous une chose telle que vous saurez que c'est Moi qui vous ai fait sortir d'Égypte, comme il est écrit : et vous saurez que Je suis Hachem votre D.ieu, celui qui vous a fait sortir.
Les Sages retournent le verset de Rabbi Nehemia. Ils le lisent comme une annonce portant sur la connaissance qui viendra après la sortie : au moment où les Bene Israël reconnaîtront leur libérateur, la sortie appartiendra déjà au passé. La forme hamotsi y garde donc son sens de passé.
Cette réponse achève la démonstration : les deux versets se lisent au passé, et la formule HaMotsi le'hem min haarets convient à une bénédiction de reconnaissance.
Les Sages faisaient l'éloge, devant Rabbi Zera, de bar Rav Zvid, frère de Rabbi Chmouel bar Rav Zvid : c'est un grand homme, et il est expert en bénédictions. Il leur dit : lorsqu'il viendra chez vous, amenez-le-moi.
Une fois, il se trouva chez lui. On lui apporta du pain ; il commença et dit motsi.
Rabbi Zera dit : voilà celui dont on dit que c'est un grand homme et qu'il est expert en bénédictions ? À la rigueur, s'il avait dit hamotsi
La sougya s'achève par une scène. Un hôte reconnu comme baki bevrakhot, expert en bénédictions, récite motsi devant Rabbi Zera, qui attendait de le rencontrer. La réputation se défait sur un mot.
La phrase reste suspendue : le raisonnement de Rabbi Zera se poursuit en 38b. La conduite retenue par la halakha apparaît ici en creux : l'usage suit les Sages et dit HaMotsi le'hem min haarets, formule que le Roch appuie encore sur le Yerouchalmi, pour éviter que la fin de haolam et le début de motsi ne se confondent dans la bouche.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).