Sougya : Le folio commence par une question très concrète : une fois hamotsi prononcée, quelles paroles coupent le lien entre la bénédiction et la première bouchée et obligent à la redire ? Rav, Rabbi Yo'hanan et Rav Chechet placent la limite à trois endroits différents, et Rav Chechet la repousse jusqu'à inclure l'ordre donné au sujet du fourrage des bêtes, puisque nourrir sa bête avant soi fait déjà partie de la préparation du repas.
Vient ensuite une série d'enseignements de Rava bar Chmouel au nom de Rabbi Hiya, sur le sel et l'accompagnement que l'on pose sur la table avant de rompre, puis sur plusieurs règles d'hygiène et de diététique : le sel après le repas, l'eau après la boisson, les lentilles, la moutarde, les petits poissons, le ketsah dont l'odeur nuit et dont le goût guérit. La dernière partie du folio revient à la halakha des bénédictions : la halakha n'est pas conforme à Rabbi Yehouda qui voulait une formule par espèce, et la michna enseigne qu'une bénédiction plus générale acquitte après coup une bénédiction plus précise.
La Guemara rattache cette règle à Rabbi Yehouda, qui tient que la terre est le fondement de l'arbre, et enchaîne sur l'arbre dont mangea Adam avant de donner le critère qui définit un arbre pour la bénédiction.
Rav a dit : « Prends, bénis ; prends, bénis » — il n'a pas besoin de bénir à nouveau. « Apporte du sel », « apporte l'accompagnement » — il doit bénir à nouveau.
Et Rabbi Yo'hanan a dit : même « apportez du sel », « apportez l'accompagnement », il n'a pas non plus besoin de bénir à nouveau ; « mélange le fourrage pour les bœufs, mélange le fourrage pour les bœufs » — il doit bénir à nouveau. Et Rav Chechet a dit : même « mélange le fourrage pour les bœufs », il n'a pas non plus besoin de bénir à nouveau, car Rav Yehouda a dit au nom de Rav : il est interdit à un homme de manger avant d'avoir donné à manger à sa bête, ainsi qu'il est dit : « Je donnerai de l'herbe dans ton champ pour ta bête », et ensuite « tu mangeras et tu seras rassasié ».
La question est celle de la continuité entre la bénédiction hamotsi et la première bouchée. Une parole prononcée dans cet intervalle vaut en principe interruption (hefsek) et oblige à redire la bénédiction. L'exception admise par tous concerne les paroles qui servent la bénédiction elle-même.
Les trois avis se distinguent par l'étendue qu'ils donnent à cette exception. Pour Rav, seule la parole qui distribue la tranche bénie est couverte. Pour Rabbi Yo'hanan, le sel et l'accompagnement sont couverts aussi, puisqu'ils rendent le pain mangeable avec goût. Pour Rav Chechet, l'ordre concernant le fourrage des bêtes l'est également, car la halakha impose de nourrir sa bête avant soi : cet ordre fait donc partie de la mise en place du repas.
Rava bar Chmouel a dit au nom de Rabbi Hiya : celui qui rompt le pain n'a pas le droit de rompre avant qu'on ait apporté du sel ou un accompagnement devant chacun des convives. Rava bar Chmouel se trouva un jour à la maison du Rech Galouta (l'exilarque) ; on lui apporta du pain et il le rompit aussitôt.
Ils lui dirent : le maître est-il revenu sur son enseignement ? Il leur dit : celui-ci n'a pas besoin d'attente.
La règle de Rabbi Hiya vise le pain ordinaire, qui réclame du sel pour avoir du goût : on attend donc que chacun ait devant lui de quoi accompagner le pain, afin que la tranche bénie soit mangée de façon convenable.
La scène chez l'exilarque montre la limite de la règle. Le pain servi là est un pain fin, déjà savoureux, et la raison de l'attente tombe. Rava bar Chmouel maintient donc son enseignement et en précise le domaine.
Et Rava bar Chmouel a dit au nom de Rabbi Hiya : l'urine ne quitte complètement le corps qu'en position assise. Rav Kahana a dit : sur une terre meuble, même debout.
Et s'il n'y a pas de terre meuble, qu'il se tienne sur un endroit élevé et urine vers un endroit en pente.
Le folio passe ici à une série de conseils de santé rapportés par le même transmetteur. La rétention involontaire, provoquée par la crainte des éclaboussures, est tenue pour nuisible au corps.
Les deux solutions de Rav Kahana suppriment la cause de cette crainte : un sol qui absorbe, ou une position qui éloigne le jet.
Et Rava bar Chmouel a dit au nom de Rabbi Hiya : après tout ce que tu manges, mange du sel ; et après tout ce que tu bois, bois de l'eau — et tu ne subiras pas de dommage. Cela a également été enseigné dans une baraita : après tout ce que tu manges, mange du sel, et après tout ce que tu bois, bois de l'eau, et tu ne subiras pas de dommage.
Une autre baraita enseigne : celui qui a mangé n'importe quel aliment sans manger de sel, ou qui a bu n'importe quelle boisson sans boire d'eau — de jour, qu'il craigne la mauvaise haleine ; et de nuit, qu'il craigne l'askara (angine diphtérique).
Le sel après le repas et l'eau après la boisson forment un couple de mesures d'hygiène. La baraita en énonce le revers : celui qui les néglige s'expose de jour à la mauvaise haleine et de nuit à l'askara, une affection de la gorge tenue pour mortelle.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui inonde d'eau ce qu'il mange ne vient pas à souffrir de maladie des intestins. Et combien ?
Rav Hisda a dit : un pichet (kiton) par pain.
Rachi lit le verbe makpe à partir de la traduction araméenne du verbe « flotter » : la quantité d'eau est telle que la nourriture y baigne. Rav Hisda fixe la mesure, un pichet d'eau pour un pain.
Rav Mari a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui a l'habitude de manger des lentilles une fois tous les trente jours écarte l'askara de sa maison. Mais tous les jours, non.
Quelle en est la raison ? Parce que cela nuit à l'haleine.
Le même aliment est ici bénéfique à intervalle régulier et nuisible en usage quotidien. Ce schéma, repris pour la moutarde, gouverne toute la série : la fréquence fait la différence entre le remède et le dommage.
Et Rav Mari a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui a l'habitude de manger de la moutarde une fois tous les trente jours écarte les maladies de sa maison. Mais tous les jours, non.
Quelle en est la raison ? Parce que cela provoque une faiblesse du cœur.
Rav Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : celui qui a l'habitude de manger de petits poissons ne vient pas à souffrir de maladie des intestins. Et plus encore : les petits poissons rendent fécond, font croître et fortifient tout le corps de l'homme.
Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina a dit : celui qui a l'habitude de consommer du ketsah (nigelle) ne vient pas à souffrir du cœur. On objecte : Rabban Chimon ben Gamliel dit : le ketsah est l'une des soixante drogues mortelles, et celui qui dort à l'est de son aire — son sang est sur sa tête.
Ce n'est pas une difficulté : ici il s'agit de son odeur, là de son goût. La mère de Rabbi Yirmeya lui cuisait du pain, y collait du ketsah, puis l'en détachait.
La contradiction se résout par une distinction entre deux voies d'action du même produit. Le goût, qui passe dans l'aliment, est bénéfique ; l'odeur, qui pénètre par la respiration, est dangereuse.
Le geste de la mère de Rabbi Yirmeya applique exactement cette distinction : le temps de la cuisson suffit à transmettre le goût au pain, et retirer les graines avant de servir supprime l'odeur.
« Rabbi Yehouda dit : bore mine dechaïm (qui crée les diverses espèces d'herbes). » Rabbi Zeira, et certains disent Rabbi Hinena bar Papa, a dit : la halakha n'est pas conforme à Rabbi Yehouda. Et Rabbi Zeira, et certains disent Rabbi Hinena bar Papa, a dit : quelle est la raison de Rabbi Yehouda ?
Le verset dit : « Béni soit ה' jour après jour. » Est-ce donc que l'on Le bénit le jour et qu'on ne Le bénit pas la nuit ? Le verset vient plutôt t'enseigner : à chaque jour, donne-Lui les bénédictions qui correspondent à ce jour.
Ici de même : à chaque espèce, donne-Lui la bénédiction qui correspond à cette espèce.
La michna précédente rapportait l'avis de Rabbi Yehouda, qui réclame une formule propre pour les herbes. La halakha est écartée, mais la Guemara tient à en donner le fondement.
Le raisonnement part d'une difficulté dans le verset : mentionner le jour semblerait exclure la nuit. On lit donc « jour après jour » comme une exigence d'ajustement de la louange à son objet. Rabbi Yehouda transpose cette exigence aux aliments : une bénédiction ajustée à chaque espèce.
Et Rabbi Zeira, et certains disent Rabbi Hinena bar Papa, a dit : viens et vois que la mesure du Saint béni soit-Il n'est pas comme la mesure de chair et de sang. La mesure de chair et de sang : un vase vide contient, un vase plein ne contient pas.
Le Saint béni soit-Il agit autrement : le plein contient, le vide ne contient pas. Ainsi qu'il est dit : « Et Il dit : si tu écoutes attentivement » — si tu écoutes, tu entendras ; et sinon, tu n'entendras pas.
Autre explication : « si tu écoutes » l'ancien, « tu entendras » le nouveau ; « et si ton cœur se détourne », tu n'entendras plus.
L'image du vase sert à décrire l'acquisition du savoir. Dans l'ordre matériel, la capacité décroît à mesure qu'on remplit. Dans l'ordre de la Tora, elle croît : le savoir déjà acquis fait place au savoir nouveau.
Le verset est lu comme une progression : le redoublement chamoa tichma indique que la première écoute rend possible la seconde. La seconde lecture applique le même mécanisme à la révision, l'ancien étudié ouvrant l'accès au nouveau.
MICHNA. S'il a béni sur des fruits de l'arbre « bore péri haadama » (qui crée le fruit de la terre) — il s'est acquitté.
Et sur des fruits de la terre « bore péri haets » (qui crée le fruit de l'arbre) — il ne s'est pas acquitté. Et sur tous, s'il a dit « chehakol nihya bidvaro » (par la parole de qui tout a été) — il s'est acquitté.
La michna pose une règle d'après coup (bediavad) : elle ne dit pas quelle bénédiction il fallait dire, mais laquelle acquitte une fois prononcée.
Le rapport est à sens unique. « Bore péri haadama » englobe les fruits de l'arbre, puisque l'arbre lui-même pousse de la terre. « Bore péri haets » ne peut pas englober les produits du sol. Et « chehakol », qui ne nomme aucune catégorie, acquitte pour tout.
GUEMARA. Quel est le tana qui tient que le fondement de l'arbre est la terre ?
Rav Nahman bar Yitshak a dit : c'est Rabbi Yehouda, car nous avons appris : si la source s'est tarie ou si l'arbre a été coupé — il apporte mais ne lit pas. Rabbi Yehouda dit : il apporte et il lit.
La Guemara cherche l'auteur de la michna. Dire que « bore péri haadama » acquitte pour un fruit d'arbre suppose que la terre est le fondement de l'arbre.
Ce même principe se joue dans les bikourim. Celui qui apporte lit un passage mentionnant la terre donnée. Si la source ou l'arbre ont disparu, le tana anonyme estime que l'objet de la lecture a disparu avec eux ; Rabbi Yehouda maintient la lecture, parce que la terre demeure et qu'elle est le principal.
« Sur des fruits de la terre » etc. C'est évident !
Rav Nahman bar Yitshak a dit : cela n'était nécessaire que selon Rabbi Yehouda, qui dit que le blé est une espèce d'arbre. Car il a été enseigné : l'arbre dont mangea Adam, le premier homme — Rabbi Meir dit : c'était une vigne, car rien n'amène de hurlement sur l'homme sinon le vin, ainsi qu'il est dit : « il but du vin et s'enivra ».
Rabbi Nehemya dit : c'était un figuier, car par la chose même dont ils s'étaient abîmés ils se sont redressés, ainsi qu'il est dit : « ils cousirent des feuilles de figuier ». Rabbi Yehouda dit : c'était du blé, car l'enfant ne sait pas appeler « papa » et « maman » avant d'avoir goûté le goût de la céréale.
La Guemara demande pourquoi la michna prend la peine d'énoncer une évidence : « bore péri haets » sur un légume ne peut évidemment pas acquitter. La réponse est que la règle vise le cas du blé selon Rabbi Yehouda.
Pour identifier l'arbre de la connaissance, trois tanaim proposent chacun une espèce, appuyée sur un indice tiré de ses effets : le vin par le dommage qu'il cause, la figue par le vêtement improvisé, le blé par l'accès à la parole et donc au savoir. L'avis de Rabbi Yehouda comporte une conséquence halakhique directe, puisqu'il fait du blé une espèce d'arbre.
On aurait pu penser : puisque Rabbi Yehouda dit que le blé est une espèce d'arbre, qu'on bénisse sur lui « bore péri haets ». La michna nous enseigne donc où l'on bénit « bore péri haets » : là où, lorsque tu prélèves le fruit, la branche subsiste et produit à nouveau,
La position de Rabbi Yehouda sur le blé menaçait de bouleverser la bénédiction. La michna montre que la catégorie « arbre » de la bénédiction obéit à un critère propre.
Ce critère est la permanence de la tige : ce qui reste après la cueillette et redonne du fruit l'année suivante est un arbre pour la bénédiction. Le blé, dont la tige disparaît à la moisson et qu'il faut ressemer, reste donc du côté de « bore péri haadama ».
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).