Berakhot 40b -- Chehakol, la formule des sages et ce qui fait une bénédiction

Berakhot 40b

Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la règle précédente, puis aborde la clause de la michna selon laquelle celui qui a dit chehakol sur tout aliment s'est acquitté : Rav Houna en excepte le pain et le vin, Rabbi Yo'hanan non. La Guemara tente de rabattre ce désaccord sur la mahloket de Rabbi Meir et de Rabbi Yossi au sujet de celui qui modifie la formule frappée par les sages, puis défait ce rapprochement des deux côtés.

Vient l'épisode de Binyamin le berger, qui bénit en araméen après avoir mangé du pain : la Guemara en tire que la langue profane vaut, même lorsque la formule ne décalque pas celle des sages, et enchaîne sur la controverse de fond entre Rav, pour qui une bénédiction exige la mention du Nom, et Rabbi Yo'hanan, qui exige en outre la royauté. La michna suivante fixe chehakol pour ce qui ne pousse pas de la terre, ainsi que pour le vinaigre, les novelot et les sauterelles, et rapporte la position de Rabbi Yehouda sur les espèces de malédiction et sur la préséance des sept espèces.

La Guemara y ajoute la baraita sur les truffes et les champignons, la distinction d'Abaye entre croissance et succion, puis une longue discussion sur l'identité des novelot, qui se conclut sur les novelot temara de la liste du demai.

Le fil du folio : de la formule des sages à la définition de la bénédiction Quatre mouvements. Une seule question les traverse : de quoi une bénédiction est-elle faite, et jusqu'où peut-on s'en écarter ? Mouvement 1 (seg. 1-4) -- Chehakol acquitte-t-il de tout ? Rav Houna : chehakol acquitte de tout, sauf le pain et le vin. Rabbi Yo'hanan : même le pain et le vin. Tentative de rattacher ce débat à la mahloket tannaitique R. Meir / R. Yossi sur celui qui modifie la formule. Double refus : chacun des deux amoraim peut tenir même selon le tana adverse. Le lien est rompu des deux côtés. Enjeu : la différence entre une formule altérée et une formule institueee moins précise. Mouvement 2 (seg. 5-8) -- Binyamin le berger Il mange du pain et bénit en araméen : "béni soit le Maître de ce pain". Rav : il s'est acquitté. Deux corrections : la formule devait contenir le Nom, et "il s'est acquitté" ne vise que la première des trois bénédictions. Le nouvel enseignement : la langue profane vaut même lorsque la formule ne décalque pas celle des sages. Enjeu : ce qui reste exigible quand la langue et la formule changent. Mouvement 3 (seg. 9-10) -- Ce qui fait qu'une bénédiction en est une Rav : sans mention du Nom, pas de bénédiction. Rabbi Yo'hanan : sans mention de la royauté non plus. Abaye appuie Rav sur la beraita du vidouy maasser ; Rabbi Yo'hanan corrige le texte de cette beraita. Enjeu : la formule minimale d'une bénédiction, et donc le cas où l'on doit recommencer. Mouvement 4 (seg. 11-24) -- Michna : chehakol, et les fruits de la malédiction Michna : chehakol sur ce qui ne pousse pas de la terre, sur le vinaigre, les novelot et les sauterelles. R. Yehouda : sur une espèce de malédiction, on ne bénit pas du tout. Et sur plusieurs espèces, il bénit sur les sept espèces. Guemara : la baraita range truffes et champignons dans le chehakol ; Abaye distingue croissance et succion. Les novelot : dattes brûlées par la chaleur, ou dattes tombées par le vent. Deux difficultés contre la seconde lecture. Conclusion : le désaccord ne porte pas sur les novelot sans précision, mais sur les novelot temara de la liste du demai. Le folio s'interrompt sur "certains énoncent ainsi" ; la suite se lit au début de 41a. Enjeu : le rang d'un aliment abîmé, du point de vue de la bénédiction comme de la dîme.
Vue d'ensemble : les quatre mouvements du folio et leur enjeu commun.
Chehakol sur le pain et le vin : deux amoraim, deux tannaim, aucun lien La Guemara essaie d'aligner les deux étages, puis défait l'alignement dans les deux sens. Rav Houna Chehakol acquitte de tout, sauf pain et vin Rabbi Yo'hanan Chehakol acquitte de tout, même pain et vin Rapprochement proposé : "nima ketanaei" Rabbi Yossi : quiconque modifie la formule frappée par les sages ne s'est pas acquitté. Donc Rav Houna parlerait comme Rabbi Yossi. Rabbi Meir : celui qui a dit "comme ce pain est beau, béni soit le Lieu qui l'a créé" s'est acquitté. Donc Rabbi Yo'hanan parlerait comme Rabbi Meir. Refus du rapprochement : chacun se replie sur une distinction Rav Houna répond (seg. 3) Rabbi Meir n'a admis la formule libre que là où elle nomme le pain. Chehakol ne le nomme pas. Rav Houna peut donc tenir même comme R. Meir. Critère retenu : la mention explicite de l'aliment. Rabbi Yo'hanan répond (seg. 4) Rabbi Yossi n'a invalidé que "béni soit le Lieu", formule que les sages n'ont jamais instituée. Chehakol, lui, est une formule des sages. Critère retenu : formule institueee ou non. Ce que le folio a gagné en défaisant le rapprochement Deux notions distinctes apparaissent : nommer l'aliment, et employer une formule que les sages ont fixée. Le débat amoraique porte sur une bénédiction trop générale ; le débat tannaitique, sur une bénédiction improvisée. Halakha selon le Roch : on tient comme Rabbi Yo'hanan face à Rav Houna, et le Yerouchalmi tranche comme Rabbi Meir. Tossefot ajoute la raison de principe : entre Rav et Rabbi Yo'hanan la halakha suit Rabbi Yo'hanan.
La mahloket sur chehakol pour le pain et le vin, et pourquoi la Guemara refuse de la rabattre sur celle de Rabbi Meir et Rabbi Yossi.
De quoi une bénédiction est-elle faite ? Le Nom, la royauté Deux seuils possibles. Le seuil retenu décide si une bénédiction incomplète doit être recommencée. Formule complète : Béni sois-Tu, Hachem [le Nom], notre D.ieu, Roi du monde [la royauté], qui ... Rav : le Nom suffit à définir Sans mention du Nom, ce n'est pas une bénédiction. La royauté n'est pas un seuil. Appui d'Abaye : la beraita du vidouy maasser n'enseigne que "te bénir" et "mentionner ton Nom". Elle ne dit rien de la royauté. Rabbi Yo'hanan : Nom et royauté Sans mention de la royauté, ce n'est pas une bénédiction non plus. Il corrige la beraita : "mentionner ton Nom et ta royauté sur lui". Le texte enseigne donc bien les deux. Retour sur Binyamin le berger (seg. 5) Selon Rav, la Guemara ajoute le Nom : "béni soit le Miséricordieux, Maître de ce pain". Selon Rabbi Yo'hanan, rapporté par le Roch, la formule comportait aussi la royauté : "le Miséricordieux, Roi ...". Nafka mina -- que faire quand on a omis la royauté Rav Alfassi et Rabbenou Yits'hak tranchent comme Rabbi Yo'hanan : la bénédiction est nulle, on recommence. Tossefot précise : omettre le seul mot "haolam" suffit à annuler, car "melekh" seul ne constitue pas la royauté. Le Roch hésite, et retient par prudence de ne pas recommencer, de peur d'une bénédiction en vain. Question annexe traitée par les deux : les bénédictions sans royauté apparente, comme meen cheva du chabbat.
Le Nom et la royauté : les deux seuils de définition d'une bénédiction, et la conséquence pratique.
1
אֲבָל הֵיכָא דְּכִי שָׁקְלַתְּ לֵיהּ לְפֵירֵי לֵיתֵיהּ לִגְווָזָא דַּהֲדַר מַפֵּיק, לָא מְבָרְכִינַן עֲלֵיהּ ״בּוֹרֵא פְּרִי הָעֵץ״ אֶלָּא ״בּוֹרֵא פְּרִי הָאֲדָמָה״.

Mais là où, lorsque tu prélèves le fruit, la tige ne subsiste pas pour en produire de nouveau, on ne récite pas sur lui « bore péri haets » (qui crée le fruit de l'arbre) mais « bore péri haadama » (qui crée le fruit de la terre).

💡 Explication

Fin de la règle énoncée au bas de 40a. Le critère retenu pour appeler une plante arbre du point de vue de la bénédiction : la tige survit-elle au prélèvement du fruit et produit-elle de nouveau ? Si elle disparaît avec la récolte, la plante est traitée comme une plante de la terre, même si elle est ligneuse.

Le passage sert de charnière : il achève la sougya des fruits d'arbre et prépare la clause de la michna sur chehakol, qui va occuper le début du folio.

2
וְעַל כֻּולָּן אִם אָמַר ״שֶׁהַכֹּל״ וְכוּ׳. אִתְּמַר. רַב הוּנָא אָמַר: חוּץ מִן הַפַּת וּמִן הַיַּיִן. וְרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר: אֲפִילּוּ פַּת וְיַיִן.

« Et sur tous, s'il a dit chehakol », etc. Il a été énoncé : Rav Houna a dit : sauf le pain et le vin.

Et Rabbi Yo'hanan a dit : même le pain et le vin.

📜 Rachi (1)
חוּץ מִן הַפַּת וּמִן הַיַּיִן כִּדְאָמְרִינַן לְקַמָּן (בְּרָכוֹת דַּף מב.) שֶׁגּוֹרֵם בְּרָכוֹת הַרְבֵּה לְעַצְמוֹ בְּקִדּוּשׁ וּבְהַבְדָּלָה וּבְבִרְכַּת חֲתָנִים:
Comme nous le disons plus loin (Berakhot 42a) : il entraîne pour lui-même de nombreuses bénédictions, dans le kiddouch, dans la havdala et dans la bénédiction des mariés.
🗂️ Tossefot (1)
וְרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר אַפֵּי' פַּת וְיַיִן וְכֵן הֲלָכָה דְּרַב וְר' יוֹחָנָן הֲלָכָה כַּר' יוֹחָנָן וכ"ש לְגַבֵּי רַב הוּנָא שֶׁהָיָה תַּלְמִידוֹ שֶׁל רַב:
Et telle est la halakha, car entre Rav et Rabbi Yo'hanan la halakha suit Rabbi Yo'hanan ; à plus forte raison face à Rav Houna, qui était le disciple de Rav.
💡 Explication

La michna enseignait que celui qui a récité chehakol nihya bidvaro (par la parole de qui tout est venu à l'être) sur n'importe quel aliment s'est acquitté. Les deux amoraim divergent sur la portée de cette clause.

Rav Houna en excepte le pain et le vin. Rachi en donne la raison : le vin occupe une place à part, puisqu'il entraîne de nombreuses bénédictions dans le kiddouch, la havdala et la bénédiction des mariés. Rabbi Yo'hanan ne fait aucune exception.

3
נֵימָא כְּתַנָּאֵי: רָאָה פַּת וְאָמַר: ״כַּמָּה נָאָה פַּת זוֹ, בָּרוּךְ הַמָּקוֹם שֶׁבְּרָאָהּ״ — יָצָא. רָאָה תְּאֵנָה וְאָמַר ״כַּמָּה נָאָה תְּאֵנָה זוֹ, בָּרוּךְ הַמָּקוֹם שֶׁבְּרָאָהּ״ — יָצָא, דִּבְרֵי רַבִּי מֵאִיר. רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר: כָּל הַמְשַׁנֶּה מִמַּטְבֵּעַ שֶׁטָּבְעוּ חֲכָמִים בִּבְרָכוֹת — לֹא יָצָא יְדֵי חוֹבָתוֹ. נֵימָא רַב הוּנָא דְּאָמַר כְּרַבִּי יוֹסֵי, וְרַבִּי יוֹחָנָן דְּאָמַר כְּרַבִּי מֵאִיר?!

Disons que cela correspond à une controverse de tannaim. Celui qui a vu du pain et a dit : « comme ce pain est beau, béni soit le Lieu qui l'a créé » s'est acquitté ; celui qui a vu une figue et a dit : « comme cette figue est belle, béni soit le Lieu qui l'a créée » s'est acquitté — paroles de Rabbi Meir.

Rabbi Yossi dit : quiconque modifie la formule frappée par les sages dans les bénédictions ne s'est pas acquitté de son obligation. Disons donc que Rav Houna parle comme Rabbi Yossi, et Rabbi Yo'hanan comme Rabbi Meir ?

🗂️ Tossefot (1)
נֵימָא רַב הוּנָא כְּר' יוֹסֵי וא"ת הֵיכִי מָצֵי סוֹבֵר רַב הוּנָא כְּר' יוֹסֵי הָא רַב הוּנָא מוֹדֶה בִּשְׁאָר דְּבָרִים חוּץ מִפַּת וְיַיִן שֶׁאִם אָמַר שֶׁהַכֹּל דְּיָצָא וְאִילּוּ ר' יוֹסֵי סָבַר דְּלָא יָצָא דְּכָל הַמְשַׁנֶּה מִמַּטְבֵּעַ כו' וי"מ דְּמָצֵי לְמֵימַר דְּאַפֵּי' ר' יוֹסֵי לָא קָאָמַר לֹא יָצָא אֶלָּא בְּבָרוּךְ הַמָּקוֹם שֶׁאֵינָהּ בְּרָכָה כְּלָל אֲבָל בְּשֶׁהַכֹּל מוֹדֶה:
Et si tu demandes : comment Rav Houna peut-il tenir comme Rabbi Yossi ? Rav Houna concède pourtant que, pour les autres aliments hormis le pain et le vin, s'il a dit chehakol il s'est acquitté, alors que Rabbi Yossi tient qu'il ne s'est pas acquitté, puisque quiconque modifie la formule, etc. Certains expliquent que l'on peut répondre que même Rabbi Yossi n'a dit « il ne s'est pas acquitté » qu'à propos de « béni soit le Lieu », qui n'est aucunement une bénédiction ; mais pour chehakol, il concède.
💡 Explication

La Guemara cherche à rabattre le désaccord des deux amoraim sur une mahloket tannaitique déjà connue. L'expression matbea chetaveou hakhamim (la formule frappée par les sages) emploie l'image de la monnaie : les sages ont frappé un coin fixe, et s'en écarter revient à produire une pièce qui n'a pas cours.

L'alignement proposé est simple : Rav Houna, qui refuse chehakol pour le pain et le vin, tiendrait la ligne stricte de Rabbi Yossi ; Rabbi Yo'hanan, qui l'admet partout, tiendrait la ligne souple de Rabbi Meir.

4
אָמַר לְךָ רַב הוּנָא: אֲנָא דַּאֲמַרִי אֲפִילּוּ לְרַבִּי מֵאִיר, עַד כָּאן לָא קָאָמַר רַבִּי מֵאִיר הָתָם, אֶלָּא הֵיכָא דְּקָא מַדְכַּר שְׁמֵיהּ דְּפַת, אֲבָל הֵיכָא דְּלָא קָא מַדְכַּר שְׁמֵיהּ דְּפַת אֲפִילּוּ רַבִּי מֵאִיר מוֹדֶה.

Rav Houna peut te répondre : moi, je parle même selon Rabbi Meir. Rabbi Meir n'a dit ce qu'il a dit là-bas que là où l'on mentionne le nom du pain ; mais là où l'on ne mentionne pas le nom du pain, même Rabbi Meir concède.

💡 Explication

Rav Houna se dégage de l'alignement proposé. Le critère qu'il extrait de Rabbi Meir n'est pas la liberté de formule, mais la mention explicite de l'aliment : « comme ce pain est beau » nomme le pain, tandis que chehakol reste entièrement général.

Ainsi Rav Houna peut refuser chehakol sur le pain sans se ranger pour autant du côté de Rabbi Yossi.

5
וְרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר לָךְ: אֲנָא דַּאֲמַרִי אֲפִילּוּ לְרַבִּי יוֹסֵי, עַד כָּאן לָא קָאָמַר רַבִּי יוֹסֵי הָתָם אֶלָּא מִשּׁוּם דְּקָאָמַר בְּרָכָה דְּלָא תַּקִּינוּ רַבָּנַן, אֲבָל אָמַר ״שֶׁהַכֹּל נִהְיָה בִּדְבָרוֹ״ דְּתַקִּינוּ רַבָּנָן, אֲפִילּוּ רַבִּי יוֹסֵי מוֹדֶה.

Et Rabbi Yo'hanan peut te répondre : moi, je parle même selon Rabbi Yossi. Rabbi Yossi n'a dit ce qu'il a dit là-bas que parce qu'il a récité une bénédiction que les sages n'ont pas instituée ; mais s'il a dit « chehakol nihya bidvaro », que les sages ont institué, même Rabbi Yossi concède.

💡 Explication

Symétrie exacte de la réponse précédente. Rabbi Yo'hanan extrait de Rabbi Yossi un critère différent : ce que Rabbi Yossi invalide, c'est une formule improvisée, jamais instituée. Chehakol est au contraire une formule des sages, simplement plus générale que celle qui convient à l'aliment.

Le rapprochement est donc défait des deux côtés. La Guemara a gagné au passage deux notions distinctes : nommer l'aliment, et employer une formule institueee.

6
בִּנְיָמִין רָעֲיָא כְּרַךְ רִיפְתָּא, וַאֲמַר: ״בְּרִיךְ מָרֵיהּ דְּהַאי פִּיתָּא״. אָמַר רַב: יָצָא. וְהָאָמַר רַב: כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ הַזְכָּרַת הַשֵּׁם אֵינָהּ בְּרָכָה! דְּאָמַר: ״בְּרִיךְ רַחֲמָנָא מָרֵיהּ דְּהַאי פִּיתָּא״.

Binyamin le berger mangea du pain et dit : « béni soit le Maître de ce pain ». Rav a dit : il s'est acquitté.

Mais Rav n'a-t-il pas dit lui-même : toute bénédiction où ne figure pas la mention du Nom n'est pas une bénédiction ? C'est qu'il a dit : « béni soit le Miséricordieux, Maître de ce pain ».

⚖️ Rosh (2)
גְּמ' בֵּירַךְ עַל פֵּירוֹת הָאִילָן וְכוּ'. מַאן תַּנָּא דְּעִיקַּר אִילָן אַרְעָא הוּא רַבִּי יְהוּדָה הִיא דִּתְנַן יָבֵשׁ הַמַּעְייָן וְנִקְצַץ הָאִילָן מֵבִיא וְאֵינוֹ קוֹרֵא רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר מֵבִיא וְקוֹרֵא וְנִרְאֶה דַּהֲלָכָה כְּרַבִּי יְהוּדָה כֵּיוָן דִּסְתַם לַן תְּנָא כְּוָותֵיהּ וְאִם בֵּירַךְ עַל פֵּירוֹת הָאִילָן בּוֹרֵא פְּרִי הָאֲדָמָה יָצָא: וְעַל כֻּולָּם אִם אָמַר שֶׁהַכֹּל וְכוּ'. אָמַר רַב הוּנָא חוּץ מִן הַפַּת וְיַיִן רַבִּי יוֹחָנָן אָמַר אֲפִילּוּ פַּת וְיַיִן וְקַייְמָא לָן כְּרַבִּי יוֹחָנָן לְגַבֵּי רַב הוּנָא וְכֵן נָמֵי הָא דִּפְלִיגִי רַבִּי מֵאִיר וְרַבִּי יוֹסֵי דְּרַבִּי מֵאִיר קָאָמַר אִם אָמַר עַל הַפַּת בָּרוּךְ הַמָּקוֹם שֶׁבָּרְאוּ יָצָא וְרַבִּי יוֹסֵי קָאָמַר כָּל הַמְשַׁנֶּה מִמַּטְבֵּעַ שֶׁטָּבְעוּ חֲכָמִים בִּבְרָכוֹת לֹא יָצָא יְדֵי חוֹבָתוֹ קָאָמַר עָלֶיהָ בִּירוּשַׁלְמִי אָמַר רַבִּי יַעֲקֹב בַּר אַחָא בַּר שְׁמוּאֵל הֲלָכָה כְּרַבִּי מֵאִיר וְגַם לִכְאוֹרָה ר' יוֹחָנָן כְּרַבִּי מֵאִיר סְבִירָא לֵיהּ אֶלָּא דְּהַגְּמָרָא קָא דָּחֵי לָהּ. הָא דְּקָאָמַר רַבִּי מֵאִיר אִם אָמַר עַל הַפַּת בָּרוּךְ הַמָּקוֹם שֶׁבָּרְאוּ יָצָא מַיְירֵי בֵּין בְּבִרְכַּת הַמּוֹצִיא וּבֵין אַחַר אֲכִילָה וְיָצָא בָּהּ יְדֵי בְּרָכָה רִאשׁוֹנָה כִּדְאָמְרִינַן בִּנְיָמִין רָעֲיָא כְּרַךְ רִיפְתָּא אֲמַר בְּרִיךְ מָרֵיהּ דְּהַאי פִּיתָּא אָמַר רַב יָצָא. וְהָא בָּעֵינַן שָׁלֹשׁ בְּרָכוֹת. מַאי יָצָא נָמֵי דְּקָאָמַר יְדֵי בְּרָכָה רִאשׁוֹנָה. וְהָאָמַר רַב כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ הַזְכָּרַת הַשֵּׁם אֵינָהּ בְּרָכָה. דְּקָאָמַר בְּרִיךְ רַחֲמָנָא מָרֵיהּ דְּהַאי פִּיתָּא. גּוּפָא אָמַר רַב כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ הַזְכָּרַת הַשֵּׁם אֵינָהּ בְּרָכָה. וְר' יוֹחָנָן אָמַר כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ מַלְכוּת שָׁמַיִם אֵינָהּ בְּרָכָה. אָמַר אַבָּיֵי כְּוָותֵיהּ דְּרַב מִסְתַּבְּרָא. דִּתְנַן לֹא עָבַרְתִּי מִמִּצְוֹתֶיךָ וְלֹא שָׁכָחְתִּי לֹא עָבַרְתִּי מִלְּבָרֶכְךָ וְלֹא שָׁכָחְתִּי מִלְּהַזְכִּיר שִׁמְךָ עָלָיו. וְרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר תָּנֵי מִלְּבָרֶכְךָ וּמִלְּהַזְכִּיר שִׁמְךָ וּמַלְכוּתְךָ עָלָיו. רַב הַאי פְּסַק הֲלָכָה כְּרַבִּי יוֹחָנָן. וּלְעֵיל גַּבֵּי בִּנְיָמִין רָעֲיָא מַיְירֵי שֶׁהִזְכִּיר גַּם מַלְכוּת. וי"ס דְּגָרְסִינַן בְּהוּ בְּפֵירוּשׁ וּלְרַבִּי יוֹחָנָן דְּאָמַר כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ מַלְכוּת אֵינָהּ בְּרָכָה דְּאָמַר בְּרִיךְ רַחֲמָנָא מַלְכָּא מָרֵיהּ דְּהַאי פִּיתָּא. ור"י הָיָה מְסֻופָּק אִם הֲלָכָה כְּרַב מִדְּקָאָמַר אַבַּיֵּי מִסְתַּבֵּר כְּוָותֵיהּ וְגַם ר' יוֹחָנָן צָרִיךְ לְהַגִּיהַּ מַתְנִיתִין דְּמַעֲשֵׂר שֵׁנִי. ונ"מ שֶׁאִם דִּילֵּג מַלְכוּת שָׁמַיִם שֶׁלֹּא יַחֲזֹור וִיבָרֵךְ דְּשֶׁמָּא הָוְיָא בְּרָכָה לְבַטָּלָה. וְאִם תֹּאמַר בְּרָכָה מֵעֵין שֶׁבַע שֶׁאוֹמֵר ש"ץ בְּעֶרֶב שַׁבָּת אֵין בָּהּ מַלְכוּת. וי"ל דְּהָאֵל הַקָּדוֹשׁ שֶׁאֵין כָּמוֹהוּ חָשׁוּב מַלְכוּת כִּדְאָמְרִינַן בְּפֶרֶק בָּתְרָא דְּרֹאשׁ הַשָּׁנָה דַּף לב.דִּשְׁמַע יִשְׂרָאֵל ה' אֱ-לֹהֵינוּ ה' אֶחָד זֶה מַלְכוּת וּבְרָכָה רִאשׁוֹנָה שֶׁל שְׁמוֹנֶה עֶשְׂרֵה כֵּיוָן דְּאִית בָּהּ הָאֵל הַגָּדוֹל הוּא חָשׁוּב כְּמוֹ מַלְכוּת. וְיֵשׁ אוֹמְרִים לְפִי שֶׁאָמַר אֱ-לֹהֵי אַבְרָהָם הֲוָה כְּמוֹ מַלְכוּת לְפִי שֶׁעֲדַיִין לֹא הִמְלִיכוּהוּ עֲלֵיהֶם הָעוֹלָם עַד שֶׁבָּא אַבְרָהָם אָבִינוּ וְהוֹדִיעַ טִיבוֹ בָּעוֹלָם וְהַיְינוּ דִּכְתִיב בְּרֵאשִׁית כד ה' אֱ-לֹהֵי הַשָּׁמַיִם אֲשֶׁר לְקָחַנִי מִבֵּית אָבִי:
Guemara : « s'il a béni sur les fruits de l'arbre », etc. Quel tana tient que l'essentiel de l'arbre est la terre ? C'est Rabbi Yehouda, car nous avons appris : si la source s'est tarie et que l'arbre a été coupé, il apporte les prémices et ne lit pas la déclaration ; Rabbi Yehouda dit : il apporte et il lit. Et il apparaît que la halakha suit Rabbi Yehouda, puisque le tana anonyme nous a enseigné comme lui ; ainsi, s'il a récité sur les fruits de l'arbre « bore péri haadama », il s'est acquitté. « Et sur tous, s'il a dit chehakol », etc. Rav Houna a dit : sauf le pain et le vin ; Rabbi Yo'hanan a dit : même le pain et le vin. Et nous tenons comme Rabbi Yo'hanan face à Rav Houna. De même pour le désaccord de Rabbi Meir et de Rabbi Yossi : Rabbi Meir dit que s'il a dit sur le pain « béni soit le Lieu qui l'a créé », il s'est acquitté, et Rabbi Yossi dit que quiconque modifie la formule frappée par les sages dans les bénédictions ne s'est pas acquitté de son obligation ; à ce sujet il est dit dans le Yerouchalmi : Rabbi Yaakov bar Aha bar Chemouel a dit, la halakha suit Rabbi Meir. Et de prime abord Rabbi Yo'hanan aussi tient comme Rabbi Meir, sauf que la Guemara repousse ce rapprochement. Ce que dit Rabbi Meir — s'il a dit sur le pain « béni soit le Lieu qui l'a créé », il s'est acquitté — vaut aussi bien pour la bénédiction hamotsi que pour celle qui suit le repas, et il s'acquitte ainsi de la première bénédiction, comme nous le disons : Binyamin le berger mangea du pain et dit « béni soit le Maître de ce pain » ; Rav a dit : il s'est acquitté. Mais ne faut-il pas trois bénédictions ? Que signifie également « il s'est acquitté » qu'il a dit ? Il s'est acquitté de la première bénédiction. Mais Rav n'a-t-il pas dit : toute bénédiction où ne figure pas la mention du Nom n'est pas une bénédiction ? C'est qu'il a dit « béni soit le Miséricordieux, Maître de ce pain ». Revenons à l'énoncé lui-même : Rav a dit, toute bénédiction où ne figure pas la mention du Nom n'est pas une bénédiction ; et Rabbi Yo'hanan a dit, toute bénédiction où ne figure pas la royauté du Ciel n'est pas une bénédiction. Abaye a dit : il est raisonnable de tenir comme Rav, car nous avons appris « je n'ai pas transgressé tes commandements et je n'ai pas oublié » : « je n'ai pas transgressé » — de te bénir ; « et je n'ai pas oublié » — de mentionner ton Nom sur lui. Et Rabbi Yo'hanan a dit : enseigne « de te bénir et de mentionner ton Nom et ta royauté sur lui ». Rav Haï a tranché que la halakha suit Rabbi Yo'hanan ; et plus haut, au sujet de Binyamin le berger, il s'agit d'un cas où il a mentionné aussi la royauté. Il existe des versions où l'on lit expressément : et selon Rabbi Yo'hanan, qui dit que toute bénédiction où ne figure pas la royauté n'est pas une bénédiction, c'est qu'il a dit « béni soit le Miséricordieux, Roi, Maître de ce pain ». Et Rabbenou Yits'hak était dans le doute quant à savoir si la halakha suit Rav, puisque Abaye a dit qu'il est raisonnable de tenir comme lui, et parce que Rabbi Yo'hanan est en outre contraint de corriger la michna de maasser cheni. La conséquence pratique est que, s'il a omis la royauté du Ciel, il ne recommencera pas la bénédiction, car ce serait peut-être une bénédiction en vain. Et si tu demandes : la bénédiction meen cheva que dit l'officiant le vendredi soir ne comporte pas de royauté ? On peut répondre que « le D.ieu saint, à qui nul n'est semblable » compte comme royauté, ainsi que nous le disons au dernier chapitre de Roch Hachana (32a) : « Écoute Israël, ה' notre D.ieu, ה' est un » — voilà la royauté. Et la première bénédiction des dix-huit, puisqu'elle contient « le D.ieu grand », compte comme royauté. Et certains disent que, du fait qu'il dit « D.ieu d'Avraham », cela vaut royauté, car le monde ne l'avait pas encore proclamé roi sur lui jusqu'à ce que vienne Avraham notre père et qu'il fasse connaître sa bonté dans le monde ; c'est ce qui est écrit (Berechit 24) : « ה', D.ieu des cieux, qui m'a pris de la maison de mon père ».
אָמַר רַב יְהוּדָה אָמַר רַב ד' צְרִיכִים לְהוֹדוֹת יוֹרְדֵי הַיָּם בָּאֳנִיּוֹת וְהוֹלְכֵי מִדְבָּרִיּוֹת וּמִי שֶׁהָיָה חוֹלֶה וְנִתְרַפֵּא וּמִי שֶׁהָיָה חָבוּשׁ בְּבֵית הָאֲסוּרִין וְיָצָא יוֹרְדֵי הַיָּם דִּכְתִיב יוֹרְדֵי הַיָּם בָּאֳנִיּוֹת וְגוֹ' וּכְתִיב וַיִּשְׂמְחוּ כִי יִשְׁתֹּוקוּ וַיַּנְחֵם אֶל מְחוֹז חֶפְצָם וּכְתִיב יוֹדוּ לַה' חַסְדּוֹ וְגוֹ' הוֹלְכֵי מִדְבָּרוֹת דִּכְתִיב תָּעוּ בַמִּדְבָּר בִּישִׁימוֹן דָּרֶךְ עִיר מוֹשָׁב לֹא מָצָאוּ וְגוֹ' וְיַדְרִיכֵם בְּדֶרֶךְ יְשָׁרָה וְגוֹ' וּכְתִיב יוֹדוּ לַה' חַסְדּוֹ וְגוֹ' מִי שֶׁהָיָה חוֹלֶה וְנִתְרַפֵּא דִּכְתִיב אֱוִילִים מִדֶּרֶךְ פִּשְׁעָם וּמֵעֲוֹנֹותֵיהֶם יִתְעַנּוּ כָּל אֹוכֶל תְּתַעֵב נַפְשָׁם וְגוֹ' יִשְׁלַח דְּבָרוֹ וְיִרְפָּאֵם וְגוֹ' וּכְתִיב יוֹדוּ לַה' חַסְדּוֹ וְגוֹ' מִי שֶׁהָיָה חָבוּשׁ בְּבֵית הָאֲסוּרִים וְיָצָא דִּכְתִיב יֹושְׁבֵי חֹשֶׁךְ וְצַלְמָוֶת אֲסִירֵי עֳנִי וּבַרְזֶל וְגוֹ' יוֹצִיאֵם מֵחֹשֶׁךְ וְצַלְמָוֶת וּמוֹסְרוֹתֵיהֶם יְנַתֵּק וּכְתִיב יוֹדוּ לַה' חַסְדּוֹ וְגוֹ' מַאי מְבָרֵךְ א"ר יְהוּדָה אָמַר רַב בָּרוּךְ גּוֹמֵל לְחַיָּיבִים טוֹבוֹת שֶׁגְּמָלַנִי כָּל טוֹב אָמַר אַבַּיֵּי וְצָרִיךְ לְאוֹדוֹיֵי בְּאַנְפֵּי עֲשָׂרָה שֶׁנֶּאֱמַר וִירוֹמְמוּהוּ בִּקְהַל עַם א"ר הוּנָא וְהוּא דְּאִיכָּא תְּרֵי רַבָּנָן בַּהֲדַיְיהוּ דִּכְתִיב וּבְמוֹשַׁב זְקֵנִים יְהַלְלוּהוּ מַתְקֵיף לַהּ רַב אָשֵׁי וְאֵימָא בֵּי עֲשָׂרָה וּתְרֵי רַבָּנָן קַשְׁיָא וְכֵיוָן דְּלָא אִיפַּשְׁטָא לָן עָבְדִינַן לְחוּמְרָא וּבָעֵינַן תַּרְוַוייְהוּ וְרַב אִלְפָּס זַ"ל לֹא כָּתַב כֵּן וְנָהֲגוּ בְּאַשְׁכְּנַז וּבְצָרְפַת שֶׁאֵין מְבָרְכִין בִּרְכַּת הַגּוֹמֵל כְּשֶׁהוֹלְכִים מֵעִיר לָעִיר דִּסְבִירָא לְהוּ שֶׁלֹּא הִצְרִיכוּ לְהוֹדוֹת אֶלָּא הוֹלְכֵי מִדְבָּרִיּוֹת דִּשְׁכִיחִי בֵּיהּ חַיּוֹת וְלִסְטִים וְהָא דְּאָמְרִינַן בִּירוּשַׁלְמִי כָּל הַדְּרָכִים בְּחֶזְקַת סַכָּנָה לֹא אָמְרוּ אֶלָּא לְעִנְיַן תְּפִלַּת הַדֶּרֶךְ בִּלְבַד שֶׁבְּכָל הַדְּרָכִים צָרִיךְ אָדָם לְבַקֵּשׁ עַל נַפְשׁוֹ אֲבָל בִּרְכַּת הַגּוֹמֵל בִּמְקוֹם תּוֹדָה נִתְקְנָה וְכֵן כָּתַב ה"ר יוֹסֵף זַ"ל דַּוְקָא חוֹלֶה שֶׁנָּפַל לְמַטָּה אֲבָל אִם חָשׁ בְּרֹאשׁוֹ אוֹ בְּמֵעָיו א"צ לְבָרֵךְ אֲבָל בְּעָרוּוּךְ מַשְׁמַע אֲפִי' חָשׁ בְּרֹאשׁוֹ וּבְמֵעָיו: רַב יְהוּדָה חֲלַשׁ וְאִתְּפַח עָל לְגַבֵּיהּ רַב הוּנָא חִנָּא בַּגְדְּתָאָה וְרַבָּנָן אָמְרוּ לֵיהּ בְּרִיךְ רַחֲמָנָא דְּיַהֲבָךְ לָן וְלָא יַהֲבָךְ לְעַפְרָא אֲמַר לְהוּ פְּטַרְתּוּן יָתִי מִלְּאוֹדוֹיֵי כְּגוֹן שֶׁהָיָה בְּאוֹתָהּ בְּרָכָה שֵׁם וּמַלְכוּת כְּגוֹן דְּאָמְרִי בְּרִיךְ רַחֲמָנָא מַלְכָּא דְּעָלְמָא כִּדְשַׁנִּינַן לְעֵיל (בְּרָכוֹת דַּף מ:) גַּבֵּי בִּנְיָמִין רָעֲיָא כְּרִיךְ רִיפְתָּא וְהָאָמַר אַבַּיֵּי צָרִיךְ לְאוֹדוֹיֵי בְּאַנְפֵּי עַשְׂרָה דַּהֲווֹ בֵּי עַשְׂרָה הָא לָאו אִיהוּ קָמוֹדֵי לָא צְרִיכָא דְּעָנִי בָּתְרַיְיהוּ אָמֵן:
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : quatre doivent rendre grâce — ceux qui descendent en mer sur des navires, ceux qui traversent les déserts, celui qui était malade et a guéri, et celui qui était enfermé en prison et en est sorti. Ceux qui descendent en mer, car il est écrit « ceux qui descendent en mer sur des navires », etc., et il est écrit « ils se réjouirent car ils se turent, et il les conduisit au port de leur désir », et il est écrit « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté », etc. Ceux qui traversent les déserts, car il est écrit « ils erraient au désert, dans la solitude du chemin, ils ne trouvaient pas de ville habitée », etc., « et il les fit marcher par un chemin droit », etc., et il est écrit « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté », etc. Celui qui était malade et a guéri, car il est écrit « les insensés, à cause de la voie de leur crime et de leurs fautes, étaient affligés ; toute nourriture répugnait à leur âme », etc., « il envoya sa parole et les guérit », etc., et il est écrit « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté », etc. Celui qui était enfermé en prison et en est sorti, car il est écrit « ceux qui habitent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, prisonniers de la misère et du fer », etc., « il les fit sortir des ténèbres et de l'ombre de la mort et rompit leurs liens », et il est écrit « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté », etc. Que dit-il comme bénédiction ? Rav Yehouda a dit au nom de Rav : « béni ... qui accorde des bienfaits aux redevables, qui m'a accordé tout bien ». Abaye a dit : et il doit rendre grâce devant dix, ainsi qu'il est dit « qu'ils l'exaltent dans l'assemblée du peuple ». Rav Houna a dit : et à condition qu'il y ait avec eux deux maîtres, car il est écrit « et dans le siège des anciens, qu'ils le louent ». Rav Achi a objecté : dis plutôt dix, et deux maîtres en plus — la question reste difficile. Et puisqu'elle n'a pas été tranchée pour nous, nous agissons avec rigueur et exigeons les deux. Et Rav Alfassi, de mémoire bénie, n'a pas écrit ainsi. On a coutume en Achkenaz et en France de ne pas réciter la bénédiction hagomel lorsqu'on va d'une ville à une autre, car ils tiennent que l'on n'a imposé de rendre grâce qu'à ceux qui traversent les déserts, où se trouvent fréquemment bêtes sauvages et brigands. Et ce que nous disons dans le Yerouchalmi, « toutes les routes sont présumées dangereuses », ne fut dit qu'à propos de la prière du voyageur seulement, car sur toute route l'homme doit demander pour sa propre vie ; mais la bénédiction hagomel a été institueee à la place du sacrifice de reconnaissance. Ainsi a écrit Rabbi Yossef, de mémoire bénie : il s'agit précisément d'un malade tombé au lit ; mais s'il a souffert de la tête ou du ventre, il n'a pas besoin de bénir. Dans le Aroukh, en revanche, il ressort que même s'il a souffert de la tête ou du ventre, il bénit. Rav Yehouda tomba malade et se rétablit. Rav Houna, Hana de Bagdad et les maîtres vinrent le voir et lui dirent : « béni soit le Miséricordieux qui t'a donné à nous et ne t'a pas donné à la poussière ». Il leur dit : vous m'avez exempté de rendre grâce. Il s'agit d'un cas où cette bénédiction comportait le Nom et la royauté, par exemple où ils ont dit « béni soit le Miséricordieux, Roi du monde », comme nous l'avons expliqué plus haut (Berakhot 40b) au sujet de Binyamin le berger qui mangea du pain. Mais Abaye n'a-t-il pas dit qu'il faut rendre grâce devant dix ? Ils étaient dix. Mais ce n'est pourtant pas lui qui rendait grâce ? Il fallait le préciser : il a répondu amen après eux.
💡 Explication

Un cas concret vient éclairer la question. Binyamin le berger bénit après son repas, en araméen, dans ses propres mots. Rav déclare qu'il s'est acquitté, ce qui semble contredire son propre principe : une bénédiction exige la mention du Nom.

La Guemara corrige donc la formule rapportée : elle comportait berikh Rahamana (béni soit le Miséricordieux), qui est bien une mention du Nom en araméen. La formule reste libre, mais le Nom y figurait.

7
וְהָא בָּעֵינַן שָׁלֹשׁ בְּרָכוֹת? מַאי ״יָצָא״ דְּקָאָמַר רַב — נָמֵי יָצָא יְדֵי בְּרָכָה רִאשׁוֹנָה.

Mais ne faut-il pas trois bénédictions ? Que signifie « il s'est acquitté » qu'a dit Rav ?

Cela veut dire, là aussi : il s'est acquitté de la première bénédiction.

📜 Rachi (1)
יְדֵי בְּרָכָה רִאשׁוֹנָה בִּרְכַּת הַזָּן:
La bénédiction Hazan.
💡 Explication

Seconde correction. Le birkat hamazon comporte trois bénédictions d'institution rabbinique, et une quatriere ajoutée plus tard ; une phrase unique ne peut donc acquitter du tout.

Rav ne parlait que de la première, la bénédiction Hazan (celui qui nourrit) : Binyamin s'en est acquitté, et devra réciter les autres.

8
מַאי קָמַשְׁמַע לַן? אַף עַל גַּב דַּאֲמָרָהּ בִּלְשׁוֹן חוֹל.

Que vient-il nous apprendre ? Que même s'il l'a dite en langue profane, il s'est acquitté.

💡 Explication

La Guemara cherche l'apport propre du cas de Binyamin. Réponse : la validité de la langue profane, ici l'araméen, pour le birkat hamazon.

9
תְּנֵינָא: וְאֵלּוּ נֶאֱמָרִים בְּכָל לְשׁוֹן: פָּרָשַׁת סוֹטָה, וִידּוּי מַעֲשֵׂר, קְרִיאַת שְׁמַע, וּתְפִלָּה, וּבִרְכַּת הַמָּזוֹן. אִצְטְרִיךְ: סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא, הָנֵי מִילֵּי דַּאֲמָרָהּ בִּלְשׁוֹן חוֹל כִּי הֵיכִי דְּתַקִּינוּ רַבָּנַן בִּלְשׁוֹן קֹדֶשׁ, אֲבָל לֹא אֲמָרָהּ בִּלְשׁוֹן חוֹל כִּי הֵיכִי דְּתַקִּינוּ רַבָּנַן בִּלְשׁוֹן קֹדֶשׁ, אֵימָא לֹא. קָא מַשְׁמָע לַן.

Nous l'avons déjà appris : voici ce qui se dit en toute langue — la section de la sota, la confession des dîmes, la lecture du Chema, la tefila et le birkat hamazon. Il était pourtant nécessaire de le dire : tu aurais pu penser que cela ne vaut que lorsqu'il l'a dite en langue profane conformément à la formule que les sages ont institueee en langue sainte ; mais lorsqu'il ne l'a pas dite en langue profane conformément à la formule que les sages ont institueee en langue sainte, dis qu'il ne s'est pas acquitté.

Il nous apprend donc qu'il en va autrement.

📜 Rachi (2)
פָּרָשַׁת סוֹטָה כְּשֶׁהַכֹּהֵן מַשְׁבִּיעָהּ:
Lorsque le cohen lui fait prêter serment.
וִידּוּי מַעֲשֵׂר בִּעַרְתִּי הַקֹּדֶשׁ מִן הַבַּיִת (דְּבָרִים כ״ו:י״ג):
« J'ai fait disparaître le saint de la maison » (Deutéronome 26, 13).
💡 Explication

Objection : la michna de Sota énumère déjà le birkat hamazon parmi les textes qui peuvent se dire en toute langue. Que reste-t-il à apprendre du cas de Binyamin ?

Réponse : cette michna aurait pu se lire comme n'autorisant que la traduction de la formule des sages. Le cas de Binyamin va plus loin : la formule elle-même était libre, et la langue profane vaut malgré cela.

10
גּוּפָא. אָמַר רַב: כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ הַזְכָּרַת הַשֵּׁם — אֵינָהּ בְּרָכָה. וְרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר: כָּל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ מַלְכוּת אֵינָהּ בְּרָכָה. אָמַר אַבַּיֵּי: כְּוָותֵיהּ דְּרַב מִסְתַּבְּרָא, דְּתַנְיָא: ״לֹא עָבַרְתִּי מִמִּצְוֹתֶיךָ וְלֹא שָׁכָחְתִּי״: לֹא עָבַרְתִּי — מִלְּבָרֶכְךָ, וְלֹא שָׁכַחְתִּי — מִלְּהַזְכִּיר שִׁמְךָ עָלָיו. וְאִילּוּ מַלְכוּת לָא קָתָנֵי.

Revenons à l'énoncé lui-même. Rav a dit : toute bénédiction où ne figure pas la mention du Nom n'est pas une bénédiction.

Et Rabbi Yo'hanan a dit : toute bénédiction où ne figure pas la royauté n'est pas une bénédiction. Abaye a dit : il est raisonnable de tenir comme Rav, car il a été enseigné : « je n'ai pas transgressé tes commandements et je n'ai pas oublié » — « je n'ai pas transgressé » : de te bénir ; « et je n'ai pas oublié » : de mentionner ton Nom sur lui.

Or la royauté n'y est pas enseignée.

📜 Rachi (1)
מִלְּבָרֶכְךָ בָּרוּךְ אֲשֶׁר קִדְּשָׁנוּ בְּמִצְוֹתָיו וְצִוָּנוּ לְהַפְרִישׁ תְּרוּמָה וּמַעֲשֵׂר:
« Béni ... qui nous a sanctifiés par ses commandements et nous a ordonné de prélever la terouma et la dîme ».
🗂️ Tossefot (1)
אָמַר אַבָּיֵי כְּוָותֵיהּ דְּרַב מִסְתַּבְּרָא כו' י"מ דְּמִסְתַּבְּרָא בָּרַיְיתָא כְּוָותֵיהּ וּמִיהוּ רַב אִלְפָּס פָּסַק כַּר' יוֹחָנָן וְכֵן פָּסַק ר"י דְּכָל בְּרָכָה שֶׁאֵין בָּהּ מַלְכוּת שָׁמַיִם אֵינָהּ בְּרָכָה וּלְכָךְ הָיָה אוֹמֵר ר"י שֶׁאִם הָיָה מְדַלֵּג מַלְכוּת שֶׁל בִּרְכַּת הַמּוֹצִיא שֶׁצָּרִיךְ לַחֲזֹור וּלְבָרֵךְ וְאַפֵּי' דִּלֵּג תֵּיבַת הָעוֹלָם בִּלְבַד דְּמֶלֶךְ לְבַד אֵינוֹ מַלְכוּת וּבְרָכוֹת שֶׁל שְׁמוֹנֶה עֶשְׂרֵה אֵין בָּהֶן מַלְכוּת דְּאֵינָן בָּאִין בַּפְּתִיחָה וּבַחֲתִימָה אֵין שַׁייָּךְ מַלְכוּת אֲבָל אֱ-לֹהֵי אַבְרָהָם הָוֵי כְּמוֹ מַלְכוּת דְּאַבְרָהָם אָבִינוּ הִמְלִיךְ הַקב"ה עַל כָּל הָעוֹלָם שֶׁהוֹדִיעַ מַלְכוּתוֹ וּמֵעֵין שֶׁבַע דִּמְצַלֵּי בְּשַׁבָּת הוֹאִיל וְיֵשׁ בָּהּ הָאֵל הַקָּדוֹשׁ שֶׁאֵין כָּמוֹהוּ הַיְינוּ כְּמוֹ מַלְכוּת כְּמוֹ שְׁמַע יִשְׂרָאֵל ה' אֱ-לֹהֵינוּ ה' אֶחָד דְּהָוֵי בִּמְקוֹם מַלְכוּת וּלְפִי מַה דְּפָרֵישִׁית דְּכָל הֵיכָא דִּכְתִיב אֱ-לֹהֵי אַבְרָהָם הָוֵי כְּמוֹ מַלְכוּת נִיחָא וְלֵר' יוֹחָנָן לָא קַשְׁיָא דְּלָא תָּנֵי מַלְכוּתֵךְ דְּאַטּוּ כְּרוֹכְלָא כָּל הַאי לִימְנֵי וְלִיזִּיל:
Certains expliquent que c'est la beraita qui paraît raisonnable selon lui. Toutefois Rav Alfassi a tranché comme Rabbi Yo'hanan, et ainsi a tranché Rabbenou Yits'hak : toute bénédiction où ne figure pas la royauté du Ciel n'est pas une bénédiction. C'est pourquoi Rabbenou Yits'hak disait que celui qui omet la royauté dans la bénédiction hamotsi doit recommencer et bénir de nouveau, et cela même s'il n'a omis que le mot « haolam », car « melekh » seul ne constitue pas la royauté. Les bénédictions des dix-huit ne comportent pas de royauté, car elles ne viennent pas en ouverture, et dans la formule de clôture la royauté n'a pas sa place ; mais « D.ieu d'Avraham » vaut comme royauté, car Avraham notre père a proclamé le Saint béni soit-Il roi sur le monde entier, en faisant connaître sa royauté. Et la bénédiction meen cheva que l'on récite le chabbat, puisqu'elle contient « le D.ieu saint, à qui nul n'est semblable », vaut comme royauté, de même que « Écoute Israël, ה' notre D.ieu, ה' est un » tient lieu de royauté. Et selon ce que nous avons expliqué, que partout où il est écrit « D.ieu d'Avraham » cela vaut royauté, tout s'accorde. Quant à Rabbi Yo'hanan, il n'y a pas de difficulté du fait que la beraita n'enseigne pas « ta royauté » : est-il donc un colporteur, pour énumérer tout cela et poursuivre ?
🪔 Ben Yehoyada (1)
הָרוֹאֶה מָקוֹם שֶׁנַּעֲשׂוּ בּוֹ נִסִּים לְיִשְׂרָאֵל, אוֹמֵר: "בָּרוּךְ שֶׁעָשָׂה נִסִּים לַאֲבוֹתֵינוּ" וְכוּ' גְּמָרָא. מְנָא הָנֵי מִילֵּי? אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: דְּאָמַר קְרָא:"וַיֹּאמֶר יִתְרוֹ: "בָּרוּךְ ה' אֲשֶׁר הִצִּיל אֶתְכֶם" וְגוֹ'. הַקַּשָּׁא הַמָּהַרְשָׁ"א זַ"ל לְמָאֵן דְּאָמַר דְּבָעֵי שֵׁם וּמַלְכוּת אֵין כָּאן מַלְכוּת וְנִדְחַק לְתָרֵץ, עַיֵּין שָׁם, וּבֶאֱמֶת הֲוָה לוֹ לְהַקְשׁוֹת יוֹתֵר דְּר' יוֹחָנָן גּוּפֵיהּ אִיהוּ דְּסָבַר הָכִי לְעֵיל )בְּדַף מ:)? וְנִרְאֶה לִי בס"ד עַל פִּי מַה שֶּׁכָּתַב הָרַב פֶּתַח עֵינַיִם זַ"ל) בְּדַף מ:), דְּהָרִאשׁוֹנִים הִקְשׁוּ דִּבְרֵישׁ תְּפִילַּת י"ח אֵינוֹ מַזְכִּיר מַלְכוּת, וְהָרֹא"שׁ זַ"ל תֵּירֵץ כֵּיוָן דְּאָמַר הָאֵל הַגָּדוֹל חֲשִׁיב מַלְכוּת. וּבָזֶה פֵּירֵשׁ הַכָּתוּב בְּשֵׁם הָרַב תּוֹסְפוֹת יוֹם טוֹב אֲרוֹמִמְךָ אֱ-לֹוהֵי הַמֶּלֶךְ וְכוּ' יְעֻויַּן שָׁם, וְאִם כֵּן הָכָא נָמֵי כֵּיוָן שֶׁסִּייֵּם יִתְרוֹ וְאָמַר (שְׁמוֹת יח, יא) עַתָּה יָדַעְתִּי כִּי גָדוֹל ה' מִכָּל הָאֱ-לֹהִים, עוֹלֶה זֶה בִּמְקוֹם מַלְכוּת. עוֹד הַקַּשָּׁא מָהַרְשָׁ"א הָא אַנִּיסָּא דְּרַבִּים נָמֵי לָא מְבָרְכִין אֶלָּא בִּמְקוֹם הַנֵּס, וְיִתְרוֹ בָּא בְּמִדְבַּר סִינַי שֶׁאֵין כָּאן נִסִּים דְּמִצְרַיִם וּקְרִיעַת יַם סוּף? וְתֵירֵץ הֲלִיכָתָם בַּמִּדְבָּר בִּכְלַל נֵס הַצָּלָתָם מִמִּצְרַיִם יְעַיֵּין שָׁם. וְנִרְאֶה לִי לַעֲשׂוֹת טַעַם לְתֵירוּצוֹ כִּי שַׂר מִצְרַיִם הָיָה רֹאשׁ כָּל הַשָּׂרִים וּשְׁמוֹ מִצְרַיִם, וְרָאוּ אוֹתוֹ יִשְׂרָאֵל מֵת עַל שְׂפַת הַיָּם, וְיָדוּעַ דְּאוֹתוֹ מִדְבָּר שֶׁהָלְכוּ בּוֹ יִשְׂרָאֵל הָיָה קָשֶׁה מְאֹד מִצַּד הַקְּלִיפּוֹת, וְאִם לֹא נִכְנְעוּ הַקְּלִיפּוֹת בִּיצִיאַת מִצְרַיִם וּבִקְרִיעַת יַם סוּף לֹא הָיוּ יְכוֹלִין יִשְׂרָאֵל לַעֲבֹור בּוֹ, וְנִמְצָא נֵס הֲלִיכָתָם בַּמִּדְבָּר הָיָה שִׁיּוּרִין שֶׁל נִסִּים יְצִיאַת מִצְרַיִם וּקְרִיעַת יַם סוּף. וּלְעִיקַּר קֻושְׁיָתוֹ נִרְאֶה לִי בס"ד כִּי אֶפְשָׁר שֶׁיַּתְרוּ כְּשֶׁבָּא אֶצְלָם בָּא דֶּרֶךְ יָם סוֹף, וְרָאָה מָקוֹם שֶׁנִּקְרַע הַיָּם וּטְבִיעַת מִצְרַיִם בּוֹ וְלֹא בֵּירֵךְ עַד שֶׁבָּא אֶצְלָם בַּמִּדְבָּר, כְּדֵי לְהוֹרוֹת בִּפְנֵי רַבִּים. אִי נָמֵי יִתְרוֹ בֵּירַךְ שֶׁלֹּא בִּמְקוֹם הַנֵּס, וַאֲנַן לָא גָּמְרִינַן מִינֵּיהּ אֶלָּא הָא שֶׁצָּרִיךְ לְבָרֵךְ עַל נֵס דְּרַבִּים, אֲבָל לְבָרֵךְ שֶׁלֹּא בִּמְקוֹם הַנֵּס לָא גָּמְרִינַן מִינֵּיהּ, כִּי מִלְּתָא דְּמִסְתַּבְּרָא הוּא שֶׁלֹּא לְבָרֵךְ אֶלָּא בִּמְקוֹם הַנֵּס, וּבָזֶה יְתֹורַץ דִּקְדּוּק אַחֵר דְּאָמַר אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן דְּאָמַר קְרָא וַיֹּאמֶר יִתְרוֹ, וְקָשֶׁה לָמָּה לֵיהּ לְמֵימַר דְּאָמַר קְרָא לֵימָא אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן וַיֹּאמֶר יִתְרוֹ כְּמִנְהַג הָרְאָיוֹת שֶׁמְּבִיאִין הָאָמוֹרָאִים בַּתַּלְמוּד? וּבָזֶה נִיחָא, דְּהָכִי קָאָמַר אֲנַן לָא גָּמְרִינַן מִיִּתְרוֹ לְגַמְרֵי, אֶלָּא גָּמְרִינַן כֵּיוָן דְּאִצְטְרִיךְ קְרָא לְלַמְּדֵנוּ זֶה דְּאָמַר יִתְרוֹ שְׁמַע מִינָּה דְּצָרִיךְ לְבָרֵיךְ עַל נֵס דְּרַבִּים.
« Celui qui voit un lieu où des miracles ont été faits pour Israël dit : béni soit celui qui a fait des miracles pour nos pères », etc. Guemara : d'où cela vient-il ? Rabbi Yo'hanan a dit : car le verset dit « et Yitro dit : béni soit ה' qui vous a délivrés », etc. Le Maharcha, de mémoire bénie, a objecté : pour celui qui tient qu'il faut le Nom et la royauté, il n'y a pas ici de royauté ; et il s'est efforcé de répondre, vois-y. Et en vérité il aurait dû objecter davantage, car Rabbi Yo'hanan lui-même est celui qui tient ainsi plus haut (feuillet 40b). Il me semble, avec l'aide du Ciel, selon ce qu'a écrit le maître du Petah Einayim, de mémoire bénie (au feuillet 40b), que les rishonim ont objecté qu'au début de la prière des dix-huit on ne mentionne pas la royauté, et que le Roch, de mémoire bénie, a répondu que, puisqu'il dit « le D.ieu grand », cela compte comme royauté ; c'est ainsi qu'a été expliqué, au nom du maître du Tossefot Yom Tov, le verset « je t'exalterai, mon D.ieu, le Roi », etc., vois-y. S'il en est ainsi, ici aussi : puisque Yitro a conclu en disant (Chemot 18, 11) « maintenant je sais que ה' est grand plus que tous les dieux », cela tient lieu de royauté. Le Maharcha a encore objecté : pour un miracle collectif non plus on ne bénit qu'au lieu même du miracle, et Yitro est venu au désert du Sinaï, où ne se sont produits ni les miracles d'Égypte ni la fente de la mer des Joncs. Il a répondu que leur marche dans le désert relève du miracle de leur délivrance d'Égypte, vois-y. Il me semble pouvoir donner une raison à sa réponse : le prince d'Égypte était le chef de tous les princes célestes et son nom était Mitsraim ; Israël le vit mort sur le rivage de la mer. Et il est connu que ce désert où Israël a marché était très dur du côté des kelipot (les écorces, les forces d'impureté) ; si les kelipot n'avaient pas été soumises lors de la sortie d'Égypte et de la fente de la mer, Israël n'aurait pas pu le traverser. Il se trouve donc que le miracle de leur marche dans le désert était un reste des miracles de la sortie d'Égypte et de la fente de la mer. Quant à l'objection principale, il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il est possible que Yitro, en venant vers eux, soit passé par la mer des Joncs, qu'il ait vu le lieu où la mer s'est fendue et où les Égyptiens se sont noyés, et qu'il n'ait béni qu'une fois arrivé auprès d'eux dans le désert, afin d'enseigner devant un grand nombre. Ou bien : Yitro a béni hors du lieu du miracle, et nous n'apprenons de lui que ceci, qu'il faut bénir sur un miracle collectif, mais nous n'apprenons pas de lui à bénir hors du lieu du miracle, car il est raisonnable de ne bénir qu'au lieu du miracle. Par là se résout une autre difficulté de lecture : pourquoi est-il dit « Rabbi Yo'hanan a dit : car le verset dit, et Yitro dit », alors qu'il aurait suffi de dire « Rabbi Yo'hanan a dit : et Yitro dit », à la manière habituelle des preuves qu'apportent les amoraim dans le Talmud ? Cela s'éclaire ainsi : il veut dire que nous n'apprenons pas entièrement de Yitro, mais que nous apprenons ceci — puisqu'un verset a été nécessaire pour nous enseigner ce qu'a dit Yitro, il faut en conclure qu'il y a lieu de bénir sur un miracle collectif.
💡 Explication

Le terme goufa (le corps de l'énoncé) signale que la Guemara revient sur une phrase citée en passant pour la traiter pour elle-même. Ici, le principe de Rav invoqué au segment 5.

Deux seuils s'opposent : la mention du Chem (le Nom) selon Rav, ou le Nom et la malkhout (la royauté, la formule « Roi du monde ») selon Rabbi Yo'hanan. Abaye appuie Rav sur la beraita du vidouy maasser, la déclaration faite lors du prélèvement des dîmes : elle mentionne le Nom et se tait sur la royauté.

🖼️ Schéma
La preuve d'Abaye : la beraita du vidouy maasser Verset (Deutéronome 26, 13) : "je n'ai pas transgressé tes commandements et je n'ai pas oublié" "je n'ai pas transgressé" de te bénir "et je n'ai pas oublié" de mentionner ton Nom sur lui Lecture d'Abaye La beraita énumère ce sans quoi la déclaration serait fausse : la bénédiction, puis le Nom. Elle s'arrête là. Rabbi Yo'hanan répond en corrigeant le texte : "ton Nom et ta royauté sur lui" (segment 10).
La beraita du vidouy maasser, telle que la lit Abaye pour appuyer Rav.
11
וְרַבִּי יוֹחָנָן תָּנֵי: ״וְלֹא שָׁכַחְתִּי״ — מִלְּהַזְכִּיר שִׁמְךָ וּמַלְכוּתְךָ עָלָיו.

Et Rabbi Yo'hanan enseigne : « et je n'ai pas oublié » — de mentionner ton Nom et ta royauté sur lui.

💡 Explication

Rabbi Yo'hanan ne repousse pas la beraita, il en corrige le texte. Le procédé est courant : lorsqu'une beraita contredit une position établie, l'amora peut enseigner une autre version de son libellé.

12
מַתְנֵי׳ וְעַל דָּבָר שֶׁאֵין גִּדּוּלוֹ מִן הָאָרֶץ אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל נִהְיָה בִּדְבָרוֹ״. עַל הַחֹומֶץ וְעַל הַנּוֹבְלוֹת וְעַל הַגּוֹבַאי, אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל נִהְיָה בִּדְבָרוֹ״. רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: כֹּל שֶׁהוּא מִין קְלָלָה אֵין מְבָרְכִין עָלָיו.

MICHNA. Et sur une chose dont la croissance ne vient pas de la terre, on dit « chehakol nihya bidvaro ».

Sur le vinaigre, sur les novelot et sur les sauterelles, on dit « chehakol nihya bidvaro ». Rabbi Yehouda dit : sur tout ce qui est une espèce de malédiction, on ne récite pas de bénédiction.

📜 Rachi (3)
מַתְנֵי' הַנּוֹבְלוֹת מְפָרֵשׁ בַּגְּמָרָא:
Expliqué dans la Guemara.
גּוֹבַאי חֲגָבִים טְהוֹרִים:
Des sauterelles pures.
מִין קְלָלָה חֹומֶץ וְנוֹבְלוֹת וְגוֹבַאי עַל יְדֵי קְלָלָה הֵן בָּאִין:
Le vinaigre, les novelot et les sauterelles viennent par l'effet d'une malédiction.
💡 Explication

Nouvelle michna. Elle fixe chehakol pour deux catégories : ce qui ne pousse pas de la terre, et des aliments abîmés ou marginaux — le vinaigre, les novelot (dattes gâtées, dont la Guemara discutera l'identité) et les sauterelles pures.

Rabbi Yehouda va plus loin : ces produits viennent d'une malédiction, et l'on ne récite aucune bénédiction sur eux. La Guemara devra préciser sur quels articles exactement porte son objection.

13
הָיוּ לְפָנָיו מִינִין הַרְבֵּה, רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: אִם יֵשׁ בֵּינֵיהֶן מִין שִׁבְעָה — עָלָיו הוּא מְבָרֵךְ. וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: מְבָרֵךְ עַל אֵיזֶה מֵהֶן שֶׁיִּרְצֶה.

S'il avait devant lui plusieurs espèces, Rabbi Yehouda dit : s'il y a parmi elles une des sept espèces, c'est sur elle qu'il récite la bénédiction. Et les sages disent : il bénit sur celle qu'il veut.

💡 Explication

Seconde clause de la michna, sur la préséance lorsque plusieurs aliments demandent la même bénédiction. Rabbi Yehouda donne priorité aux sept espèces par lesquelles la Terre d'Israël est louée ; les sages laissent le choix.

14
גְּמ׳ תָּנוּ רַבָּנַן: עַל דָּבָר שֶׁאֵין גִּדּוּלוֹ מִן הָאָרֶץ, כְּגוֹן בְּשַׂר בְּהֵמוֹת חַיּוֹת וְעוֹפוֹת וְדָגִים אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל נִהְיָה בִּדְבָרוֹ״. עַל הֶחָלָב וְעַל הַבֵּיצִים וְעַל הַגְּבִינָה אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל״. עַל הַפַּת שֶׁעִפְּשָׁה, וְעַל הַיַּיִן שֶׁהִקְרִים, וְעַל הַתַּבְשִׁיל שֶׁעִבֵּר צוּרָתוֹ אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל״. עַל הַמֶּלַח וְעַל הַזָּמִית וְעַל כְּמֵהִין וּפִטְרִיּוֹת אוֹמֵר ״שֶׁהַכֹּל״. לְמֵימְרָא דִּכְמֵהִין וּפִטְרִיּוֹת לָאו גִּדּוּלֵי קַרְקַע נִינְהוּ? וְהָתַנְיָא הַנּוֹדֵר מִפֵּירוֹת הָאָרֶץ — אָסוּר בְּפֵירוֹת הָאָרֶץ, וּמֻותָּר בִּכְמֵהִין וּפִטְרִיּוֹת, וְאִם אָמַר ״כָּל גִּדּוּלֵי קַרְקַע עָלַי״ — אָסוּר אַף בִּכְמֵהִין וּפִטְרִיּוֹת.

GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : sur une chose dont la croissance ne vient pas de la terre — par exemple la viande d'animaux domestiques, d'animaux sauvages, de volailles et de poissons — on dit « chehakol nihya bidvaro ».

Sur le lait, sur les œufs et sur le fromage, on dit « chehakol ». Sur le pain moisi, sur le vin aigri et sur le plat cuit dont la forme a passé, on dit « chehakol ».

Sur le sel, sur la saumure, sur les truffes et les champignons, on dit « chehakol ». Cela veut-il dire que les truffes et les champignons ne poussent pas de la terre ?

Mais il a été enseigné : celui qui fait vœu de s'abstenir des fruits de la terre est interdit dans les fruits de la terre et permis dans les truffes et les champignons ; et s'il a dit « tout ce qui pousse de la terre m'est interdit », il est interdit même dans les truffes et les champignons.

📜 Rachi (1)
גְּמ' שֶׁהִקְרִים בוטי"ר בְּלַעַ"ז:
« bouti'r » en langue vernaculaire.
💡 Explication

La beraita développe la michna. Elle ajoute une catégorie que la michna ne nommait pas : les aliments altérés — pain moisi, vin aigri, plat dont la forme a passé, c'est-à-dire qui a perdu son aspect propre. Leur dégradation les fait retomber dans la bénédiction générale.

Difficulté sur les truffes et les champignons : la beraita des vœux les distingue des fruits de la terre mais les range parmi ce qui pousse de la terre. Les deux beraitot semblent alors se contredire.

15
אָמַר אַבַּיֵּי: מִירְבָּא רַבּוֹ מֵאַרְעָא, מִינְק לָא יָנְקִי מֵאַרְעָא.

Abaye a dit : pour la croissance, ils croissent de la terre ; pour la succion, ils ne tètent pas de la terre.

📜 Rachi (1)
מִירְבָּא רָבוּ מֵאַרְעָא מִלַּחְלוּחִית הָאָרֶץ הֵם גְּדֵלִים עַל הָעֵצִים וְעַל הַכֵּלִים:
C'est de l'humidité de la terre qu'ils croissent, sur les arbres et sur les ustensiles.
💡 Explication

Abaye distingue deux rapports à la terre. Les champignons croissent bien depuis le sol, ce qui justifie la beraita des vœux ; mais ils ne tètent pas la terre, c'est-à-dire qu'ils n'en tirent pas leur nourriture. Rachi précise qu'ils poussent de l'humidité de la terre, y compris sur des arbres et sur des ustensiles.

🖼️ Schéma
Truffes et champignons : croître de la terre, ou en téter Croissance (mirba) Ils croissent de l'humidité de la terre, y compris sur des arbres et des ustensiles. Conséquence : le vœu "tout ce qui pousse de la terre" les inclut. Succion (yenika) Ils ne tirent pas leur nourriture de la terre elle-même. Conséquence : ils ne sont pas "fruits de la terre". La correction du segment 15 Objection : la beraita disait pourtant "dont la croissance ne vient pas de la terre", et non "qui ne tête pas". Réponse : enseigne "sur une chose qui ne tête pas de la terre". Le critère de la bénédiction devient la succion. Résultat : les champignons relèvent de chehakol, sans contredire la beraita des vœux.
Les deux rapports à la terre distingués par Abaye, et la correction du libellé qui en découle.
16
וְהָא ״עַל דָּבָר שֶׁאֵין גִּדּוּלוֹ מִן הָאָרֶץ״ קָתָנֵי! תָּנֵי: עַל דָּבָר שֶׁאֵין יוֹנֵק מִן הָאָרֶץ.

Mais il est enseigné : « sur une chose dont la croissance ne vient pas de la terre » ! Enseigne : sur une chose qui ne tête pas de la terre.

⚖️ Rosh (1)
וְעַל דָּבָר שֶׁאֵין גִּידּוּלוֹ מִן הָאָרֶץ כו'. ת"ר עַל דָּבָר שֶׁאֵין גִּידּוּלוֹ מִן הָאָרֶץ כְּגוֹן בְּשַׂר בְּהֵמָה חַיָּה וְעוֹפוֹת וְדָגִים אוֹמֵר שנ"ב וְעַל הַפַּת שֶׁעִיפְּשָׁה וְעַל הַיַּיִן שֶׁהִקְרִים וְעַל תַּבְשִׁיל שֶׁעִיבְּרָה צוּרָתוֹ אוֹמֵר שנ"ב וְעַל הַחֵלֶב וְעַל הַגְּבִינָה אוֹמֵר שנ"ב וְעַל הַמֶּלַח וְעַל הַזָּמִית וְעַל כְּמֵהִים וּפִטְרִיּוֹת אוֹמֵר שנ"ב:
« Et sur une chose dont la croissance ne vient pas de la terre », etc. Nos maîtres ont enseigné : sur une chose dont la croissance ne vient pas de la terre — par exemple la viande d'animal domestique, d'animal sauvage, de volaille et de poisson — on dit « chehakol nihya bidvaro » ; sur le pain moisi, sur le vin aigri et sur le plat cuit dont la forme a passé, on dit « chehakol nihya bidvaro » ; sur le lait et sur le fromage, on dit « chehakol nihya bidvaro » ; sur le sel, sur la saumure, sur les truffes et les champignons, on dit « chehakol nihya bidvaro ».
💡 Explication

La distinction d'Abaye n'a de valeur que si le libellé de la beraita est corrigé. La Guemara le fait : le critère de la bénédiction n'est pas la croissance mais la succion.

17
וְעַל הַנּוֹבְלוֹת: מַאי נוֹבְלוֹת? רַבִּי זֵירָא וְרַבִּי אִילְעָא. חַד אָמַר: בֻּושְׁלֵי כַּמְרָא. וְחַד אָמַר: תַּמְרֵי דְּזִיקָא.

« Et sur les novelot » : que sont les novelot ? Rabbi Zeira et Rabbi Ila.

L'un dit : des dattes brûlées par la chaleur. Et l'autre dit : des dattes tombées par le vent.

📜 Rachi (2)
בֻּושְׁלֵי כַּמְרָא כְּמוֹ שְׂרוּפֵי חַמָּה שֶׁבִּשְּׁלָם וּשְׂרָפָם הַחֹום וְיָבְשׁוּ וּתְמָרִים הֵם. כַּמְרָא חֹום כְּמוֹ מִכְּמַר בִּשְׂרָא (פְּסָחִים דַּף נח.):
Comme des fruits brûlés par le soleil, que la chaleur a cuits et brûlés et qui ont sèche ; ce sont des dattes. Kamra signifie chaleur, comme dans « makhmar bissra » (Pessahim 58a).
תַּמְרֵי דְּזִיקָא שֶׁהָרוּחַ מַשִּׁירָן:
Que le vent fait tomber.
💡 Explication

La Guemara ouvre une longue discussion sur l'identité des novelot. Deux lectures : bichlei kamra, des dattes que la chaleur du soleil a cuites et desechees avant maturité, ou tamrei dezika, des dattes que le vent a fait tomber de l'arbre.

La différence est de nature : dans le premier cas la datte est abîmée, dans le second elle est intacte, simplement tombée.

18
תְּנַן, רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: כֹּל שֶׁהוּא מִין קְלָלָה אֵין מְבָרְכִין עָלָיו. בִּשְׁלָמָא לְמַאן דְּאָמַר בֻּושְׁלֵי כַמְרָא, הַיְינוּ דְּקָרֵי לֵיהּ ״מִין קְלָלָה״, אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר תַּמְרֵי דְזִיקָא — מַאי מִין קְלָלָה?

Nous avons appris : Rabbi Yehouda dit : sur tout ce qui est une espèce de malédiction, on ne récite pas de bénédiction. Soit, pour celui qui dit « des dattes brûlées par la chaleur » : voilà pourquoi il les appelle « espèce de malédiction ».

Mais pour celui qui dit « des dattes tombées par le vent », qu'y a-t-il là d'une espèce de malédiction ?

⚖️ Rosh (1)
מַתְנֵי' הָיוּ לְפָנָיו הַרְבֵּה מִינִין ר' יְהוּדָה אוֹמֵר אִם יֵשׁ בֵּינֵיהֶם מִמִּין ז' עָלָיו הוּא מְבָרֵךְ וַחֲכָמִים אוֹמְרִים מְבָרֵךְ עַל אֵיזֶה מֵהֶם שֶׁיִּרְצֶה:
Michna : s'il avait devant lui plusieurs espèces, Rabbi Yehouda dit : s'il y a parmi elles une des sept espèces, c'est sur elle qu'il récite la bénédiction ; et les sages disent : il bénit sur celle qu'il veut.
💡 Explication

Première difficulté contre la lecture tamrei dezika. Rabbi Yehouda, dans la michna, range les novelot parmi les espèces de malédiction. Une datte abîmée par la chaleur convient à cette description ; une datte tombée par le vent, non.

19
אַשְּׁאָרָא.

Sur le reste.

📜 Rachi (1)
אַשְּׁאָרָא אַחֹומֶץ וְגוֹבַאי פְּלִיג ר' יְהוּדָה:
C'est sur le vinaigre et les sauterelles que Rabbi Yehouda est en désaccord.
💡 Explication

Réponse en deux mots. La restriction de Rabbi Yehouda ne visait pas les novelot, mais les autres articles de la liste : le vinaigre et les sauterelles. La difficulté tombe.

20
אִיכָּא דְאָמְרִי: בִּשְׁלָמָא לְמַאן דְּאָמַר בֻּושְׁלֵי כַמְרָא, הַייְנוּ דִּמְבָרְכִינַן עֲלַיְיהוּ ״שֶׁהַכֹּל״. אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר תַּמְרֵי דְזִיקָא, ״שֶׁהַכֹּל״?! ״בּוֹרֵא פְּרִי הָעֵץ״ מִבָּעֵי לֵיהּ לְבָרוֹכֵי!

Certains énoncent ainsi : soit, pour celui qui dit « des dattes brûlées par la chaleur », voilà pourquoi on récite sur elles « chehakol ». Mais pour celui qui dit « des dattes tombées par le vent », « chehakol » ?

C'est « bore péri haets » qu'il faudrait réciter !

📜 Rachi (1)
פְּרִי הָעֵץ בָּעֵי בָּרוּכֵי שֶׁהֲרֵי לֹא נִשְׁתַּנּוּ לְקִלְקוּל:
Car elles n'ont subi aucune altération.
💡 Explication

Autre formulation de la difficulté, tirée cette fois de la michna elle-même et non de Rabbi Yehouda. Si les novelot sont des dattes intactes tombées par le vent, rien ne justifie de descendre à chehakol : Rachi explique qu'elles n'ont subi aucune altération, et méritent donc la bénédiction propre au fruit d'arbre.

Cette version est plus forte que la précédente, car la réponse « sur le reste » ne lui convient pas : la michna prescrit bien chehakol sur les novelot elles-mêmes.

21
אֶלָּא, בְּנוֹבְלוֹת סְתָמָא כֻּולֵּי עָלְמָא לָא פְּלִיגִי דְּבֻושְׁלֵי כַמְרָא נִינְהוּ. כִּי פְּלִיגִי בְּנוֹבְלוֹת תְּמָרָה. דִּתְנַן: הַקַּלִּין שֶׁבַּדְּמַאי: הַשִּׁיתִין, וְהָרִימִין, וְהָעוּזְרָדִין, בְּנוֹת שׁוּחַ, וּבְנוֹת שִׁקְמָה, וְגֻופְנִין, וְנִצְפָּה, וְנוֹבְלוֹת תְּמָרָה.

Plutôt : sur les novelot sans précision, tous s'accordent qu'il s'agit de dattes brûlées par la chaleur. Leur désaccord porte sur les novelot temara, comme nous l'avons appris : les cas légers du demai sont les chitin, les rimin, les ouzradin, les benot chouah, les benot chikma, les goufnin, la nitspa et les novelot temara.

📜 Rachi (2)
הַקַּלִּים שֶׁבַּדְּמַאי פֵּירוּשׁ שֶׁהֵקֵלּוּ חֲכָמִים בִּדְמַאי שֶׁלָּהֶן שֶׁהַלּוֹקְחָן מֵעַם הָאָרֶץ אֵין צָרִיךְ לְעַשְּׂרָן. אֵלּוּ הֵן:
Les sages ont allégé leur demai : celui qui les achète à un am haarets n'a pas besoin de les dîmer. Les voici :
הַשִּׁיתִין כו' שֶׁאֵינָן חֲשׁוּבִים וְאֵין ע"ה חָשׁ עֲלֵיהֶם מִלְּעַשְּׂרָן:
Ils ne sont pas de valeur, et l'am haarets ne se soucie pas de les dîmer.
💡 Explication

Retournement de la sougya. Le désaccord ne portait pas sur le mot novelot de notre michna, sur lequel tous s'accordent, mais sur l'expression novelot temara d'une michna traitant du demai, produit acquis d'un am haarets dont on ignore si la dîme en a été prélevée.

La michna citée énumère des fruits de peu de valeur, dont les sages ont allégé le statut : Rachi explique que l'am haarets ne se soucie pas de les dîmer, ce qui affaiblit la présomption de négligence.

22
שִׁיתִין, אָמַר רַבָּה בַּר בַּר חָנָה אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: מִין תְּאֵנִים. רִימִין — כַּנְדֵי. הָעוֹזְרָדִין — טֻולְשֵׁי. בְּנוֹת שׁוּחַ, אָמַר רַבָּה בַּר בַּר חָנָה אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: תְּאֵינֵי חִיוָּרָתָא. בְּנוֹת שִׁקְמָה, אָמַר רַבָּה בַּר בַּר חָנָה אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: דּוּבְלֵי. גֻּופְנִין — שִׁילְהֵי גֻּופְנֵי. נִצְפָּה — פָּרְחָה. נוֹבְלוֹת תְּמָרָה — רַבִּי אִילְעָא וְרַבִּי זֵירָא, חַד אָמַר: בֻּושְׁלֵי כַּמְרָא, וְחַד אָמַר: תַּמְרֵי דְּזִיקָא.

Les chitin : Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, une espèce de figues. Les rimin : des jujubes.

Les ouzradin : des azeroles. Les benot chouah : Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, des figues blanches.

Les benot chikma : Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, le fruit du sycomore. Les goufnin : les dernières grappes de la vigne.

La nitspa : le fruit du câprier. Les novelot temara : Rabbi Ila et Rabbi Zeira — l'un dit, des dattes brûlées par la chaleur, et l'autre dit, des dattes tombées par le vent.

📜 Rachi (2)
טֻולְשֵׁי קולמש"י:
« koulmachi » en langue vernaculaire.
שִׁילְהֵי גּוּפָנִי עֲנָבִים סִתְוָונִיּוֹת:
Des raisins d'arrière-saison.
💡 Explication

Identification, terme à terme, des fruits de la liste. Le point qui intéresse la sougya vient en dernier : la même mahloket entre Rabbi Ila et Rabbi Zeira se lit ici, mais sur les novelot temara.

23
בִּשְׁלָמָא לְמַאן דְּאָמַר בֻּושְׁלֵי כַמְרָא — הַייְנוּ דְּקָתָנֵי הַקַּלִּין שֶׁבַּדְּמַאי סְפֵיקָן הוּא דְּפָטוּר, הָא וַדָּאָן — חַייָּב. אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר תַּמְרֵי דְזִיקָא — וַדָּאָן חַיָּיב?! הַפָּקְרָא נִינְהוּ!

Soit, pour celui qui dit « des dattes brûlées par la chaleur » : voilà pourquoi il est enseigné « les cas légers du demai » — c'est leur cas douteux qui est exempt, mais leur cas certain est astreint. Mais pour celui qui dit « des dattes tombées par le vent », leur cas certain serait astreint ?

Elles sont sans maître !

📜 Rachi (1)
הָא וַדָּאָן אִם יָדוּעַ שֶׁלֹּא הֻופְרַשׁ מֵהֶן מַעֲשֵׂר:
S'il est connu que la dîme n'en a pas été prélevée.
💡 Explication

Difficulté tirée de la structure même de la michna du demai. Dire que ces fruits sont légers pour le demai implique que, lorsqu'on sait avec certitude que la dîme n'a pas été prélevée, l'obligation demeure.

Or des dattes tombées par le vent sont hefker (sans maître), et le hefker est exempt de la dîme en toute hypothèse. La lecture tamrei dezika rend donc la formule de la michna incohérente.

🖼️ Schéma
Novelot temara : deux lectures, trois épreuves Bichlei kamra -- brûlées par la chaleur Tamrei dezika -- tombées par le vent Épreuve 1 (seg. 17) -- "espèce de malédiction" selon Rabbi Yehouda Convient : le fruit est abîmé. Ne convient pas. Réponse : Rabbi Yehouda visait le reste. Épreuve 2 (seg. 19) -- pourquoi chehakol et non bore péri haets ? Convient : fruit dégradé, donc bénédiction générale. Ne convient pas : le fruit est intact. Épreuve 3 (seg. 22-23) -- "léger pour le demai", donc astreint quand c'est certain Convient : le fruit a un propriétaire. Difficulté : hefker. Réponse : il en a fait une aire. Bilan : la michna sans précision est lue par tous comme bichlei kamra ; le désaccord se replie sur les novelot temara du demai.
Les trois épreuves subies par la lecture tamrei dezika, et la réponse apportée à chacune.
24
הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן — שֶׁעֲשָׂאָן גֹּורֶן. דְּאָמַר רַבִּי יִצְחָק אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן מִשּׁוּם רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב: הַלֶּקֶט וְהַשִּׁכְחָה וְהַפֵּאָה שֶׁעֲשָׂאָן גֹּורֶן — הֻוקְבְּעוּ לְמַעֲשֵׂר.

De quoi traitons-nous ici ? Du cas où il en a fait une aire.

Car Rabbi Yitshak a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, au nom de Rabbi Eliezer ben Yaakov : le leket, la chikh'ha et la pea dont on a fait une aire ont été fixés pour la dîme.

📜 Rachi (2)
שֶׁעֲשָׂאָן גֹּורֶן הֶעָנִי אוֹ מִי שֶׁלִּקְּטָן הֶעֱמִיד מֵהֶן עֲרֵימַת כְּרִי:
Le pauvre, ou celui qui les a ramassées, en a dressé un tas.
הַלֶּקֶט וְהַשִּׁכְחָה וְהַפֵּאָה אע"פ שֶׁפְּטוּרִים מִן הַמַּעֲשֵׂר לְקָטָן עָנִי וַעֲשָׂאָן גֹּורֶן הֻוקְבְּעוּ לְמַעֲשֵׂר מִדְּרַבָּנָן דְּמַאן דַּחֲזֵי סָבַר שֶׁתְּבוּאַת קַרְקָעוֹ הִיא:
Bien qu'ils soient exempts de la dîme, si un pauvre les a ramassés et en a fait une aire, ils ont été fixés pour la dîme par ordonnance rabbinique, car celui qui voit cela pense qu'il s'agit de la récolte de son propre champ.
💡 Explication

Réponse : le cas visé est celui où l'on a rassemblé ces dattes en gorene (une aire, un tas de grain battu), geste qui marque l'achèvement du produit et le rend astreint à la dîme.

Le principe est emprunté aux dons aux pauvres — leket (les épis tombés), chikh'ha (la gerbe oubliée) et pea (le coin du champ) — qui sont exempts de la dîme : s'ils ont été mis en aire, ils y sont astreints par ordonnance rabbinique. Rachi en donne la raison : celui qui voit ce tas croit qu'il s'agit de la récolte du champ de son propriétaire.

25
אִיכָּא דְאָמְרִי:

Certains énoncent ainsi :

💡 Explication

Le folio s'interrompt sur l'annonce d'une version différente de la discussion. La suite se lit au début de 41a.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).