Sougya : Le folio achève d'abord la lecture du verset des sept espèces (Deut. 8, 8) comme réservoir de mesures halakhiques : la grenade donne la taille du trou qui rend pur un ustensile, l'olive la mesure de la plupart des interdits alimentaires, la datte celle de la consommation à Yom Kippour ; le Talmud conclut que ces mesures sont d'institution rabbinique et que le verset n'en est qu'un appui.
Le même verset sert ensuite de règle d'ordre : Rav Hisda et Rav Hamnouna, à table devant des dattes et des grenades, établissent qu'on compte le rang d'une espèce à partir du mot erets le plus proche, ce qui place la datte avant la grenade. La sougya passe alors au repas lui-même : quel statut ont des figues et des raisins servis au milieu d'un repas de pain ?
Rav Houna et Rav Nahman exigent une bénédiction avant et non après, Rav Chechet exige les deux, Rabbi Hiya n'en exige aucune. Rav Papa tranche en trois cas selon le moment et le lien de l'aliment au repas, et la question posée à Ben Zoma ouvre le problème du vin, qui échappe à la couverture du pain.
…leur mesure est comme des grenades.
Fin de la deracha commencée en 41a : chaque espèce du verset des sept espèces sert d'étalon à une mesure halakhique. La grenade donne ici la taille du trou qui fait perdre à un ustensile son statut de récipient, et donc son impureté : un ustensile percé au point de laisser passer une grenade n'est plus un ustensile.
Rachi explique pourquoi la mesure est si grande chez un particulier : le maître de maison ménage son bien et le réaffecte à chaque dégradation. Percé au point de laisser passer des légumineuses, il le réserve aux olives ; percé pour l'olive, aux noix ; percé pour la noix, aux grenades. L'ustensile d'un artisan destiné à la vente ne bénéficie pas de cette indulgence, car nul ne l'achètera troué.
« Une terre d'huile d'olive » : Rabbi Yossi fils de Rabbi Hanina a dit — une terre dont toutes les mesures sont comme des olives. Toutes ses mesures, cela te viendrait-il à l'esprit ?
Mais il y a celles que nous venons de dire ! Plutôt : une terre dont la plupart des mesures sont comme des olives.
La formule initiale est trop large et le Talmud la corrige lui-même : le folio vient d'énumérer des mesures qui ne sont pas des olives (la grenade, la datte). On passe donc de toutes à la plupart.
Rachi précise à quoi renvoie cette majorité : les interdits alimentaires dont on n'est passible qu'à partir d'un kazayit (volume d'une olive) — le helev (graisse interdite), le dam (sang), le notar (reste d'un sacrifice consommé hors de son temps) et le pigoul (sacrifice invalidé par une intention fautive).
« Et de miel » : comme une grosse datte, à Yom Kippour. Et l'autre [amora] ?
Ces mesures sont-elles écrites explicitement [dans la Torah] ? Elles sont plutôt d'institution rabbinique, et le verset n'est qu'un simple appui.
Le devash du verset ne désigne pas le miel d'abeille mais le miel de datte ; l'espèce visée est donc la datte, et sa mesure est la kotevet haguassa, la grosse datte, quantité à partir de laquelle on est passible pour avoir mangé à Yom Kippour.
Le Talmud revient alors au second amora, celui qui lisait le même verset comme une règle d'ordre pour les bénédictions : que fait-il de toutes ces derachot ? La réponse ferme le mouvement. Ces mesures ne sont pas écrites dans la Torah ; elles sont de-rabbanan, et le verset ne leur sert que d'asmakhta, un appui scripturaire qui rattache une règle rabbinique à un texte sans la fonder sur lui.
Rav Hisda et Rav Hamnouna étaient assis à un repas. On apporta devant eux des dattes et des grenades.
Rav Hamnouna prit et bénit sur les dattes en premier. Rav Hisda lui dit : le maître ne tient-il pas ce qu'a dit Rav Yossef — et certains disent Rabbi Yitshak — : tout ce qui est mentionné en premier dans ce verset passe en premier pour la bénédiction ?
La scène met en œuvre la règle de préséance tirée du verset. Dans l'ordre littéral, la grenade est nommée avant la datte : Rav Hisda attend donc une bénédiction sur la grenade.
Tossefot écarte d'emblée une lecture qui viderait la scène de son intérêt : ces fruits ne sont pas venus pour accompagner le pain. S'ils l'avaient été, ils seraient tafel (accessoires) et le pain serait ikar (principal), et l'on aurait applique la règle de la michna : on bénit sur le principal et l'on acquitte l'accessoire.
Il lui dit : celle-ci est la seconde après « terre », et celle-là est la cinquième après « terre ». Il lui dit : qui nous donnera des jambes de fer, pour que nous puissions te servir et t'écouter.
Réponse de Rav Hamnouna : le rang d'une espèce ne se compte pas depuis le début du verset, mais depuis le mot erets (terre) qui la précède. Le verset porte deux fois ce mot : « une terre de blé, d'orge, de vigne, de figuier et de grenadier ; une terre d'huile d'olive et de miel ». La grenade est cinquième après le premier erets ; la datte, désignée par le miel, est seconde après le second. La datte est donc plus proche de son erets et passe en premier.
Rachi explique la fonction de cette reprise : le second erets interrompt la liste et confère aux olives et aux dattes une importance supérieure à celle des figues et des grenades. Tossefot ajoute la règle qui reste ouverte : à rang égal — le blé et l'olive sont tous deux premiers après leur erets — c'est celui qui se rattache au premier erets qui passe devant.
Rav Hisda répond par une formule d'admiration : des nigrei de-parzela, des jambes de fer, pour suivre son maître sans se lasser.
Il a été énoncé : on a apporté devant eux des figues et des raisins au milieu du repas. Rav Houna a dit : ils exigent une bénédiction avant eux et n'exigent pas de bénédiction après eux.
Ainsi a dit également Rav Nahman : ils exigent une bénédiction avant eux et n'exigent pas de bénédiction après eux. Et Rav Chechet a dit : ils exigent une bénédiction aussi bien avant eux qu'après eux ; car tu n'as rien qui exige une bénédiction avant lui et n'exige pas de bénédiction après lui, sinon le pain venant en kissanin, uniquement.
Et cela diverge de Rabbi Hiya, car Rabbi Hiya a dit : le pain acquitte tous les genres d'aliments, et le vin acquitte tous les genres de boissons.
La sougya quitte l'ordre des bénédictions pour la question du repas. Des fruits servis au milieu d'un repas de pain, non pour l'accompagner mais pour adoucir la bouche, sont-ils couverts par les bénédictions du pain ?
Deux couvertures possibles sont en jeu, et il faut les distinguer. En amont, hamotsi : elle ne s'étend qu'à ce qui est accessoire au pain, ce qui n'est pas le cas de ces fruits — d'où une bénédiction avant. En aval, Birkat Hamazon : c'est là que porte le désaccord. Rav Houna et Rav Nahman la tiennent pour couvrant tout ce qui a été mangé dans le repas ; Rav Chechet, selon Rachi, la limite à ce qui nourrit, et les fruits n'en sont pas.
Rav Chechet appuie sa position sur une règle générale : rien n'exige une bénédiction avant sans en exiger une après, l'unique exception étant le pat haba be-kissanin — un pain pétri d'épices, d'amandes et de noix, consommé en petite quantité en fin de repas, sur lequel on ne dit pas la bénédiction finale me'ein chalosh. Rabbi Hiya, enfin, tient la position la plus large : le pain absorbe la table entière, et le vin toutes les boissons.
Rav Papa a dit : la halakha est que les choses qui viennent à cause du repas, au milieu du repas, n'exigent de bénédiction ni avant elles ni après elles ; celles qui ne viennent pas à cause du repas, au milieu du repas, exigent une bénédiction avant elles et n'exigent pas de bénédiction après elles ; après le repas, elles exigent une bénédiction aussi bien avant elles qu'après elles.
Rav Papa tranche par un tableau à trois cas, croisant deux critères : le moment (pendant le repas ou après, une fois les mains retirées du pain) et le lien de l'aliment au repas.
Le désaccord entre Rachi et les Tossefot porte sur ce que recouvre l'expression « à cause du repas ». Pour Rachi, il s'agit de ce qu'on apporte pour accompagner le pain, donc de ce qui lui est tafel (accessoire). Rabbenou Yitshak objecte que ce serait redire la michna « on bénit sur le principal et l'on acquitte l'accessoire », et propose une autre lecture : ce sont les mets sur lesquels le repas se fixe — viande, poisson, plats de marmite — même mangés seuls, sans pain, parce qu'ils viennent à raison du pain.
Tossefot note enfin que le troisième cas est sorti de la pratique : on ne retire plus ses mains du pain avant Birkat Hamazon, l'intention restant d'en manger encore. Le Roch fait la même remarque.
On demanda à Ben Zoma : pourquoi ont-ils dit que les choses qui viennent à cause du repas, au milieu du repas, n'exigent de bénédiction ni avant elles ni après elles ? Il leur dit : puisque le pain les acquitte.
S'il en est ainsi, que le pain acquitte aussi le vin ! Le vin est différent —
La question cherche la raison de la première clause de Rav Papa, et Ben Zoma la donne en trois mots : le pain les acquitte. Ce qui vient à raison du pain est absorbé par lui, en amont comme en aval.
L'objection teste la portée de ce principe sur un cas où l'usage impose pourtant une bénédiction. Le vin aussi vient à cause du repas — Tossefot le souligne : sans le repas on n'en boirait pas autant — et il devrait donc être acquitté par le pain.
La réponse s'amorce ici et se poursuit au début de 42a : le vin fixe une bénédiction pour lui-même. Rachi entend par là qu'on le bénit dans de nombreux contextes où l'on n'a nul besoin de boire — le kidouch, la bénédiction des fiançailles. Le Rachba en donne une autre raison : le vin a une formule propre, bore péri hagafen, distincte de celle du raisin comme de celle des autres boissons.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).