Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la Michna du chapitre : quand un aliment salé est apporté en premier et le pain avec lui, la bénédiction se dit sur le salé, qui exempte le pain — d'où la règle générale du ikar (principal) et du tafel (accessoire). La Guemara demande dans quelle situation réelle le pain peut devenir accessoire, et Rav Achi répond : chez ceux qui mangent les fruits de Guinossar, dont la douceur appelle un mets salé pour la contenir.
Suit une série d'enseignements aggadiques sur l'abondance de la terre d'Israël : Rabbi Yo'hanan et ses collègues devant les fruits de Guinossar, la ville de Yannaï sur la Montagne du Roi, l'arbre aux pigeonneaux, la ville de Gufnit et ses quatre-vingts paires de frères cohanim. Une seconde Michna ouvre alors la question de la bénédiction après les fruits des sept espèces : Rabban Gamliel exige les trois bénédictions complètes, les Sages une seule bénédiction résumant les trois, et Rabbi Akiva étend les trois bénédictions à tout ce dont on a fait son repas.
La Guemara établit le fondement scripturaire de chaque avis dans Devarim 8, donne le texte de la berakha meïn chalosh pour les fruits et pour les céréales, puis discute sa conclusion : « pour la terre et pour ses fruits » ou « pour la terre et pour les fruits », selon qu'on se trouve en Babylonie ou en terre d'Israël.
MICHNA. Si l'on a apporté devant lui un aliment salé en premier, et du pain avec lui, il bénit sur le salé et exempte le pain, car le pain lui est accessoire.
Voici la règle : tout ce qui est principal et qui a un accessoire avec lui, on bénit sur le principal et l'on exempte l'accessoire.
La Michna achève le chapitre par une règle de hiérarchie entre les aliments. Quand deux aliments arrivent ensemble, un seul porte la bénédiction : le ikar (le principal), et l'autre, le tafel (l'accessoire), est exempté avec lui.
Le cas choisi est volontairement surprenant : d'ordinaire le pain est ce qu'il y a de plus important sur la table, et c'est lui qui exempte les mets. Ici le rapport s'inverse. La règle générale énoncée ensuite montre que le critère tient à la fonction de chaque aliment dans ce repas précis, et non à son rang habituel.
GUEMARA. Existe-t-il un cas où le salé soit principal et le pain accessoire ?
Rav Aha fils de Rav Avira a dit au nom de Rav Achi : on l'a enseigné à propos de ceux qui mangent les fruits de Guinossar.
La Guemara cherche une situation réelle qui donne sa portée à la Michna. La réponse repose sur une chaîne de besoins : les fruits de Guinossar, sur la rive du lac de Kinneret, sont d'une douceur telle qu'ils affaiblissent celui qui en mange ; on prend alors un mets salé pour se remettre, et du pain pour accompagner le salé.
Tossefot pose la question qui vient à l'esprit : pourquoi ne pas remonter d'un cran et faire des fruits eux-mêmes le ikar ? Sa réponse tient au cadre du repas : les fruits ont été mangés ailleurs, ou avant que le salé et le pain n'arrivent, de sorte qu'ils ne font pas partie de la même séquence.
Rabba bar bar Hana a dit : lorsque nous allions à la suite de Rabbi Yo'hanan manger des fruits de Guinossar, quand nous étions cent, chacun de nous lui en tendait dix ; et quand nous étions dix, chacun de nous lui en tendait cent. Et chaque centaine de ces fruits, un panier de trois seas les contenait, et il les mangeait, puis il jurait qu'il n'avait pas goûté de ziona.
De ziona, te viendrait-il à l'esprit ? Dis plutôt : de mazona.
Le style devient ici franchement hyperbolique : la Guemara loue la richesse de la terre d'Israël par des chiffres qui ne sont pas destinés à être comptés. Rabbi Yo'hanan mange l'équivalent de plusieurs paniers et jure ensuite n'avoir rien goûté.
La Guemara corrige le mot du serment. Ziona désignerait toute chose comestible, et le serment serait alors faux ; le mot juste est mazona, la nourriture qui soutient. Il avait mangé en quantité, sans avoir rien pris qui rassasie.
Rabbi Abbahou en mangeait au point qu'une mouche glissait de son front. Rav Ami et Rav Assi en mangeaient au point que leurs cheveux tombaient.
Rabbi Chimon ben Lakich en mangeait au point de perdre ses esprits. Rabbi Yo'hanan en avertissait la maison du Nassi, et Rabbi Yehouda Nessia envoyait à sa suite une escorte qui le ramenait chez lui.
Quand Rav Dimi arriva, il dit : le roi Yannaï possédait une ville sur la Montagne du Roi, d'où l'on sortait six cent mille bassines de tarit pour les cueilleurs de figues, d'une veille de Chabbat à l'autre.
La Montagne du Roi désigne une région de Judée réputée pour son extraordinaire fertilité. Le tarit est un petit poisson conservé dans le sel ; il revient dans le daf comme l'aliment salé par excellence qui accompagne les figues.
Le Ben Yehoyada fixe ici un critère de lecture des aggadot : un récit chiffré sans nom propre peut relever du machal, tandis que l'ajout d'un détail identifiant, comme le nom d'une ville ou d'un homme, signale que le fait est rapporté à la lettre.
Quand Ravin arriva, il dit : le roi Yannaï possédait un arbre sur la Montagne du Roi, dont on faisait descendre quarante seas de pigeonneaux, issus de trois couvées, chaque mois. Quand Rabbi Yits-hak arriva, il dit : il y avait une ville en terre d'Israël, du nom de Gufnit, où se trouvaient quatre-vingts paires de frères cohanim mariés à quatre-vingts paires de sœurs filles de cohanim.
Les Sages vérifièrent depuis Soura jusqu'à Nehardea et ne trouvèrent rien de tel, hormis les filles de Rav Hisda, qui étaient mariées à Rami bar Hama et à Mar Oukva bar Hama. Et bien qu'elles fussent filles de cohen, eux n'étaient pas cohanim.
Rav a dit : tout repas où il n'y a pas de sel n'est pas un repas. Rabbi Hiya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : tout repas où il n'y a pas de charif n'est pas un repas.
Ces deux enseignements referment la séquence ouverte par la Michna sur le salé. Le repas complet suppose de quoi relever le pain et de quoi le faire passer : le sel d'un côté, le charif, mets liquide en sauce, de l'autre.
MICHNA. Celui qui a mangé des raisins, des figues et des grenades bénit après eux les trois bénédictions — parole de Rabban Gamliel.
Les Sages disent : une seule bénédiction, résumé des trois. Rabbi Akiva dit : même s'il a mangé un légume bouilli et que ce soit là son repas, il bénit dessus les trois bénédictions.
Celui qui boit de l'eau pour sa soif bénit chéhakol nihya bidvaro. Rabbi Tarfon dit : bore nefachot rabot vehesronan.
Cette Michna ouvre la question centrale de la fin du chapitre : jusqu'où s'étend l'obligation de la birkat hamazon ? Rabban Gamliel l'étend aux fruits des sept espèces par lesquelles la terre d'Israël est louée ; les Sages la réservent au pain et instituent pour le reste une bénédiction condensée, la berakha meïn chalosh.
Rabbi Akiva déplace le critère : ce qui compte à ses yeux est que l'aliment tienne lieu de repas, même un simple légume bouilli. La Michna se clôt sur un cas opposé, l'eau bue pour la soif, où l'on discute seulement de la formule de la bénédiction préliminaire.
GUEMARA. Quel est le motif de Rabban Gamliel ?
Car il est écrit : « une terre de blé et d'orge, etc. », et il est écrit : « une terre où tu mangeras du pain sans pénurie, etc. », et il est écrit : « tu mangeras, tu seras rassasié, et tu béniras Hachem ton D.ieu ».
Le raisonnement de Rabban Gamliel enchaîne trois versets consécutifs de Devarim 8. Le premier énumère les sept espèces ; le deuxième parle du pain ; le troisième ordonne de bénir après avoir mangé et s'être rassasié. Rabban Gamliel rattache l'ordre de bénir à l'ensemble de la louange, fruits compris.
Et les Sages ? Le mot « terre » a interrompu le sujet.
Mais pour Rabban Gamliel aussi, le mot « terre » interrompt le sujet ! Celui-là, il en a besoin pour exclure celui qui croque du blé.
Les Sages lisent la reprise du mot « terre » au verset 9 comme une coupure : l'obligation de bénir énoncée au verset 10 se rattache au seul pain qui la précède immédiatement.
Rabban Gamliel accepte que le mot coupe, mais lui donne une autre fonction : restreindre le blé du verset 8 à sa forme travaillée. Même pour lui, celui qui croque des grains crus reste hors de l'obligation.
Rabbi Yaakov bar Idi a dit au nom de Rabbi Hanina : tout ce qui provient des cinq espèces de céréales, au début on bénit dessus bore miney mezonot, et à la fin une seule bénédiction, résumé des trois.
Rabba bar Mari a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : tout ce qui provient des sept espèces, au début on bénit bore péri haets, et à la fin une seule bénédiction, résumé des trois.
Les deux enseignements précédents fixent la halakha issue du débat de la Michna : les Sages l'emportent, et la berakha meïn chalosh s'applique aux deux catégories tirées du verset de la louange — les cinq espèces de céréales d'une part, les fruits des sept espèces de l'autre.
Abaye dit à Rav Dimi : qu'est-ce que cette « seule bénédiction, résumé des trois » ? Il lui répondit : sur les fruits de l'arbre, « pour l'arbre et pour le fruit de l'arbre, pour le produit du champ, et pour une terre désirable, bonne et vaste, que Tu as donnée en héritage à nos pères pour qu'ils mangent de son fruit et se rassasient de sa bonté.
Aie pitié, ה' notre D.ieu, d'Israël Ton peuple, de Jérusalem Ta ville, de Ton sanctuaire et de Ton autel. Rebâtis Jérusalem, ville de Ta sainteté, promptement et de nos jours ; fais-nous y monter et réjouis-nous en elle, car Tu es bon et Tu fais du bien à tous ».
Le texte de la berakha reprend en abrégé les trois thèmes de la birkat hamazon : la nourriture reçue, la terre donnée en héritage, et la reconstruction de Jérusalem. D'où le nom de meïn chalosh, résumé des trois.
Rachi précise la construction de la phrase : la mention de la terre et tout ce qui suit se rapportent aux deux ouvertures, « pour l'arbre » et « pour le fruit de l'arbre ».
Pour les cinq espèces : « pour la subsistance et pour l'entretien, pour le produit du champ, etc. ». Et il conclut : « pour la terre et pour la subsistance ».
Quant à la conclusion, par quoi conclut-il ? Quand Rav Dimi arriva, il dit : Rav concluait à Roch Hodech « Béni... qui sanctifie Israël et les débuts de mois ».
Ici, qu'en est-il ?
Une règle des bénédictions veut qu'on ne conclue pas sur deux thèmes distincts (hotmin bichtayim). La formule proposée mentionne la terre et les fruits : faut-il y voir deux thèmes ?
La pratique de Rav à Roch Hodech sert de précédent : il y conclut par Israël et par les débuts de mois. Rachi indique la réponse retenue ailleurs — les deux mentions se ramènent à un seul sujet, puisque les fruits proviennent de la terre.
Rav Hisda a dit : « pour la terre et pour ses fruits ». Et Rabbi Yo'hanan a dit : « pour la terre et pour les fruits ».
Rav Amram a dit : ils ne divergent pas — ceci pour nous, cela pour eux.
Rav Nahman bar Yits-hak objecte : eux mangent, et nous bénirions ?! Inverse plutôt : Rav Hisda a dit « pour la terre et pour les fruits », et Rabbi Yo'hanan a dit « pour la terre et pour ses fruits ».
Rav Amram avait résolu la divergence par la géographie, en attribuant à chaque communauté la formule que ses maîtres employaient. Rav Nahman bar Yits-hak renverse l'attribution : la formule possessive convient à ceux qui mangent effectivement les fruits de la terre d'Israël.
Tossefot dégage le principe méthodologique en jeu : un Amora énonce sa formule pour ceux qui l'écoutent. Rav Hisda, à Babylonie, parle à des Babyloniens ; la formule qu'il transmet doit donc convenir à leur propre table.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).