Sougya : Le folio s'ouvre sur une controverse à trois étages au nom de Rav : sur quels aliments récite-t-on une bénédiction après coup ? Rav Yitshak bar Avdimi s'arrête à l'œuf et à la viande, Rabbi Yitshak ajoute les légumes, Rav Papa ajoute encore l'eau.
La pratique de trois maîtres et un signe mnémotechnique illustrent la controverse, puis une michna de Nidda est opposée à Rav Papa : s'il faut bénir après tout aliment, que reste-t-il qui exige une bénédiction avant sans en exiger après ? La réponse passe par les mitsvot, puis par l'usage des gens d'Erets Israël qui bénissaient en ôtant leurs tefilin, et se résout sur les parfums.
La suite du folio quitte le registre des bénédictions pour celui de la nourriture : la supériorité de l'œuf, la tige de chou de Rabbi Akiva, et surtout une longue baraita médicale détaillant ce qui est bon ou nuisible pour les dents, les intestins, le teint et la vigueur. Chacune de ses clauses est ensuite reprise et précisée : la rate, les poireaux, le légume cru avant la quatrième heure, l'animal trop jeune, le cou de la bête, le chou, le navet et le petit poisson salé.
Rav Yitshak bar Avdimi a dit au nom de notre maître (Rav) : sur l'œuf et sur les diverses sortes de viande (koupra), on récite d'abord « chehakol » et à la fin « bore nefachot rabbot, etc. ». Mais un légume, non.
Et Rabbi Yitshak a dit : même un légume ; mais l'eau, non. Et Rav Papa a dit : même l'eau.
La michna précédente a établi qu'on récite une bénédiction avant de manger. Reste la question de la berakha aharona, la bénédiction finale, pour les aliments qui ne relèvent ni du pain ni des sept espèces. Trois avis se succèdent, chacun élargissant le précédent d'un cran.
Le premier limite la bénédiction finale à ce qui nourrit vraiment : l'œuf et la viande. Le deuxième y ajoute le légume. Le troisième y ajoute l'eau, qui ne nourrit pas du tout. Toute la sougya va se jouer sur ce dernier seuil, car plus on élargit, moins il reste d'aliments bénis avant sans l'être après.
Mar Zoutra agissait comme Rav Yitshak bar Avdimi, et Rav Chimi bar Achi agissait comme Rabbi Yitshak. Et ton signe (mnémotechnique) : un comme deux, et deux comme un.
La guemara donne un procédé de mémorisation fondé sur le nombre de noms de chaque maître. Mar Zoutra est nommé seul, sans le nom de son père : un seul nom. Il suit Rav Yitshak bar Avdimi, qui en porte deux. Rav Chimi bar Achi en porte deux et suit Rabbi Yitshak, nommé seul. D'où la formule : un comme deux, deux comme un.
Rav Achi a dit : moi, chaque fois que je m'en souviens, je fais comme eux tous.
Rav Achi ne tranche pas la controverse : il adopte la conduite la plus large, celle qui satisfait les trois avis à la fois. Puisque Rav Papa est le plus englobant, bénir après l'eau revient à bénir aussi après le légume et après la viande. Les Tossefot y voient l'usage établi.
Nous avons appris (dans une michna) : tout ce qui exige une bénédiction après exige une bénédiction avant ; et il y a ce qui exige une bénédiction avant et n'exige pas de bénédiction après. Soit, pour Rav Yitshak bar Avdimi, c'est pour exclure le légume ; pour Rabbi Yitshak, pour exclure l'eau ; mais pour Rav Papa, pour exclure quoi ?
La michna pose une règle à sens unique : la bénédiction finale entraîne toujours la bénédiction initiale, mais l'inverse n'est pas vrai. Elle affirme donc l'existence d'une catégorie intermédiaire : ce qui se bénit avant seulement.
Chaque avis remplit cette catégorie avec ce qu'il exclut de la bénédiction finale. Rav Papa, qui n'exclut rien, se retrouve avec une catégorie vide, ce qui contredirait la michna. C'est la difficulté que la guemara va devoir résoudre.
Pour exclure les mitsvot.
La réponse déplace la catégorie hors du domaine alimentaire. Les mitsvot se bénissent avant leur accomplissement et jamais après : mettre les tefilin, les tsitsit, sonner du chofar, prendre le loulav. La michna garde donc un contenu, même pour Rav Papa.
Et selon les gens de l'Occident (Erets Israël), qui, après avoir ôté leurs tefilin, récitent « qui nous a sanctifiés par Ses commandements et nous a ordonné de garder Ses lois », pour exclure quoi ?
La réponse précédente supposait qu'aucune mitsva ne reçoit de bénédiction après coup. Or les maîtres d'Erets Israël, appelés ici bnei maarava, les gens de l'Occident, récitaient bien une formule en ôtant les tefilin. Pour eux, les mitsvot ne remplissent plus la catégorie, et la difficulté contre Rav Papa revient.
Les Tossefot expliquent longuement pourquoi cet usage ne s'est pas imposé chez nous : il tient à une lecture particulière du verset « tu garderas cette loi en son temps » et à la position selon laquelle la nuit n'est pas un temps de tefilin.
Pour exclure les parfums.
Réponse finale : les réhani, les senteurs. On récite une bénédiction avant de humer un parfum, jamais après. Même pour les gens d'Erets Israël, la catégorie intermédiaire de la michna garde donc un contenu, et l'avis de Rav Papa tient.
Rabbi Yannaï a dit au nom de Rabbi : tout ce qui a le volume d'un œuf, l'œuf est meilleur que cela. Quand Ravin est venu (d'Erets Israël), il a dit : un œuf mollet vaut mieux que six kaysséi de fleur de farine.
Quand Rav Dimi est venu, il a dit : un œuf mollet vaut mieux que six ; rôti, que quatre ; cuit dans l'eau — tout ce qui a le volume d'un œuf, l'œuf est meilleur que cela, sauf la viande.
Le folio quitte les bénédictions pour la valeur nutritive des aliments, sujet qui a servi de transition puisque l'œuf ouvrait la controverse. La règle de Rabbi Yannaï compare à volume égal : l'œuf l'emporte sur tout.
Rav Dimi affine selon le mode de cuisson. Le kayssa est une mesure d'un log. L'œuf à peine passé au feu vaut six mesures de fleur de farine, l'œuf bien rôti quatre seulement, et l'œuf cuit dans l'eau retombe à la règle générale. Une exception subsiste : la viande.
« Rabbi Akiva dit : même s'il a mangé un légume bouilli, etc. » : y a-t-il une chose telle qu'un légume bouilli soit une nourriture (mazon) ? Rav Achi a dit : on a enseigné cela à propos d'une tige de chou.
Retour à la michna du chapitre. Rabbi Akiva admet qu'un repas de légume bouilli pris comme aliment principal entraîne le birkat hamazon. La guemara s'étonne : un légume n'est pas une nourriture au sens plein.
Rav Achi restreint le cas à la tige de chou, seul légume que la baraita citée plus loin classe dans la nourriture.
Nos maîtres ont enseigné : la rate est bonne pour les dents et dure pour les intestins ; les poireaux sont durs pour les dents et bons pour les intestins. Tout légume cru fait pâlir ; tout ce qui est petit rapetisse ; tout ce qui est nefech restitue le nefech ; et tout ce qui est proche du nefech restitue le nefech.
Le chou pour la nourriture, les bettes pour le remède. Malheur à la maison dans laquelle passe le navet.
Cette baraita est la charnière du folio : huit clauses brèves, que la guemara va reprendre une par une dans l'ordre. Le vocabulaire est physiologique. Nefech désigne ici le principe vital ; un animal mangé entier, ou un morceau pris près des organes vitaux, restitue la vigueur de celui qui le mange.
« Tout ce qui est petit rapetisse » vise l'animal qui n'a pas achevé sa croissance. Le terme morik pour le légume cru signifie que le visage perd son éclat. La dernière clause, sur le navet, sera aussitôt mise en difficulté par une conduite de Rava.
Le Maître a dit : la rate est bonne pour les dents et dure pour les intestins. Quel est son remède ?
Qu'on la mâche et qu'on la rejette.
Première clause reprise. Le procédé consiste à garder le bénéfice de la mastication tout en évitant l'ingestion : on tire l'effet sur les dents et on renonce à l'aliment.
Les poireaux sont durs pour les dents et bons pour les intestins. Quel est leur remède ?
Qu'on les fasse bouillir et qu'on les avalé.
Le procédé est exactement inverse du précédent. Ici c'est l'ingestion qu'on veut et la mastication qu'on évite : la cuisson les amollit assez pour qu'ils soient avalés sans passer par les dents.
« Tout légume cru fait pâlir » : Rabbi Yitshak a dit : lors du premier repas qui suit une saignée.
La clause est restreinte à un cas précis. Après une hakaza, une saignée, le corps est affaibli et demande un aliment substantiel ; c'est alors seulement que le légume cru fait perdre le teint.
Et Rabbi Yitshak a dit : quiconque mange un légume avant la quatrième heure, il est interdit de parler avec lui. Pour quelle raison ?
À cause de l'odeur. Et Rabbi Yitshak a dit : il est interdit à un homme de manger un légume cru avant la quatrième heure.
Deux enseignements distincts du même maître, et c'est de leur distinction que dépendra l'anecdote suivante. Le premier porte sur autrui : l'odeur incommode celui qui est encore à jeun. Le second porte sur celui qui mange : la quatrième heure est le début de l'heure du repas.
Ameimar, Mar Zoutra et Rav Achi étaient assis. On apporta devant eux du légume cru avant la quatrième heure.
Ameimar et Rav Achi mangèrent, et Mar Zoutra ne mangea pas. Ils lui dirent : quel est ton raisonnement ?
Est-ce parce que Rabbi Yitshak a dit : quiconque mange un légume avant la quatrième heure, il est interdit de parler avec lui à cause de l'odeur ? Mais voici que nous mangeons et que tu parles avec nous !
L'objection est une réduction à l'absurde tirée de la scène elle-même. Si Mar Zoutra s'abstenait au nom du premier enseignement, sa conduite serait incohérente : il continue de converser avec ceux qui viennent de manger.
Il leur dit : moi, je tiens comme l'autre enseignement de Rabbi Yitshak, car Rabbi Yitshak a dit : il est interdit à un homme de manger un légume cru avant la quatrième heure.
Mar Zoutra retient le second enseignement et rejette le premier. Il s'abstient donc de manger, mais ne voit aucun empêchement à parler avec ceux qui ont mangé. Sa conduite est cohérente une fois la source correctement identifiée.
« Tout ce qui est petit rapetisse » : Rav Hisda a dit : même un chevreau valant un zouz. Et nous n'avons dit cela que lorsqu'il n'a pas atteint son quart ; mais s'il a atteint son quart, cela ne nous pose pas de problème.
Le critère est développemental et non commercial. Un chevreau peut valoir un zouz, donc être gras et de bonne qualité, et rester nuisible parce qu'il n'a pas atteint le quart de la taille adulte de son espèce. Rachi donne l'échelle : l'agneau se mesure au bélier, le chevreau au grand bouc.
« Tout ce qui est nefech restitue le nefech » : Rav Papa a dit : même les gildanei de-vei gilei (les petits poissons des roseaux).
Le critère du segment précédent trouve ici sa contrepartie. Ces poissons sont minuscules, mais leur espèce ne grandit pas davantage : ils sont donc adultes et rentrent dans la catégorie du nefech mangé entier, non dans celle du « petit qui rapetisse ». Rachi souligne le contraste avec un alevin d'une grande espèce.
« Tout ce qui est proche du nefech restitue le nefech » : Rav Aha bar Yaakov a dit : le cou (ounka). Rava dit à son serviteur : quand tu m'apportes un morceau de viande, prends la peine de m'apporter de l'endroit proche du lieu du « baroukh ».
Le cou est l'endroit où passe la chehita, l'abattage, et il est voisin du cœur et des entrailles, sièges de la vitalité de la bête. C'est donc le morceau « proche du nefech ».
Rava le désigne par une périphrase d'étude : le lieu du baroukh, c'est-à-dire l'endroit où le chohet a récité la bénédiction sur l'abattage. La formule identifie le morceau par l'acte religieux qui s'y est accompli.
« Le chou pour la nourriture et les bettes pour le remède » : le chou pour la nourriture, oui, et pour le remède, non ? Mais on a enseigné : six choses guérissent le malade de sa maladie et leur remède est un remède efficace, et les voici : le chou, les bettes, l'eau de sissin, le miel, l'estomac, la matrice et le lobe du foie !
Dis plutôt : le chou même pour la nourriture.
La formulation de la baraita suggérait une répartition exclusive : au chou la nourriture, aux bettes le remède. Une autre baraita range pourtant le chou parmi les six remèdes efficaces.
La correction porte sur un seul mot. Il faut lire « le chou même pour la nourriture » : sa vertu curative est acquise, et la baraita ajoute qu'il nourrit aussi, ce que les bettes ne font pas.
« Malheur à la maison dans laquelle passe le navet » : est-ce ainsi ? Mais Rava a dit à son serviteur : quand tu vois du navet au marché, ne me demande pas « avec quoi accompagneras-tu le pain ? »
La conduite de Rava contredit la baraita. Sa consigne signifie : achète le navet sans me consulter, il fera l'accompagnement du repas. Le navet est donc traité comme un aliment convenable, alors que la baraita en fait un malheur pour la maison.
Abaye a dit : sans viande. Et Rava a dit : sans vin.
Il a été dit : Rav a dit : sans viande ; et Chmouel a dit : sans bois ; et Rabbi Yo'hanan a dit : sans vin.
La contradiction se résout en restreignant la baraita. Le navet ne nuit que dans certaines conditions, et trois sont proposées : mangé sans viande grasse, bu sans vin après, ou cuit sans bois en quantité suffisante. Les Amoraim de Babylonie et ceux d'Erets Israël se répartissent entre ces trois positions.
Rava dit à Rav Papa : Soudani, nous, nous la brisons par la viande et le vin ; vous, qui n'avez pas beaucoup de vin, par quoi la brisez-vous ? Il lui dit : par le bois.
Ainsi la femme de Rav Papa, après l'avoir cuit, le brisait avec quatre-vingts bûches perses.
Soudani désigne le brasseur de bière de dattes : Rachi rappelle que Rav Papa vendait de la bière et s'était enrichi de ce commerce. L'apostrophe situe la différence de régions, là où l'on boit du vin et là où l'on boit de la bière.
La solution de Rav Papa reprend l'avis de Chmouel : à défaut de vin, on neutralise le navet par une cuisson prolongée. Les quatre-vingts bûches sont la mesure concrète de cette cuisson.
Nos maîtres ont enseigné : un petit poisson salé, parfois il tue au septième, au dix-septième et au vingt-septième (jour) ; et certains disent : au vingt-troisième. Et nous n'avons dit cela que lorsqu'il est à demi rôti ; mais s'il est bien rôti, cela ne nous pose pas de problème.
Et pour celui qui n'est pas bien rôti, nous n'avons dit cela que lorsqu'on n'a pas bu de bière après ; mais si l'on a bu de la bière après, cela ne nous pose pas de problème.
Les jours se comptent à partir de la salaison, précise Rachi. Le danger n'est donc pas lié au poisson en lui-même mais à un moment de son évolution.
La baraita restreint ensuite deux fois : d'abord au poisson mal rôti, ensuite à celui qui n'est pas suivi de bière. Les deux conditions se cumulent, et il suffit que l'une tombe pour que le danger disparaisse.
« Et celui qui boit de l'eau pour sa soif, etc. » : pour exclure quoi ? Rav Idi bar Avin a dit : pour exclure celui qui...
Le folio revient à la michna, qui distingue celui qui boit de l'eau pour sa soif. La précision est superflue si toute consommation d'eau est concernée, d'où la question sur ce qu'elle exclut.
La réponse de Rav Idi bar Avin commence ici et s'achève au début du folio suivant : elle vise celui qui boit pour une raison autre que la soif, par exemple pour faire descendre un aliment resté dans la gorge.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).