Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la règle précédente : une feuille de légume et une coupe de vin suffisent pour se joindre au zimmun, mais il faut un kezayit de grain pour acquitter les autres. Rav Nahman retrace ensuite l'histoire des quatre bénédictions du Birkat Hamazon : Moche pour Hazan à la descente de la manne, Yehochoua pour la bénédiction de la Terre à l'entrée en Terre d'Israël, David et Chelomo pour Boné Yerouchalayim, et les Sages de Yavne pour Hatov vehamitiv, après la sépulture des tués de Betar.
Une baraita fixe l'ordre des quatre bénédictions et discute où insérer la sainteté du chabbat. La Guemara cherche alors la source scripturaire de chaque bénédiction dans le verset « tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras », avec deux découpages concurrents, celui du tana kama et celui de Rabbi.
De là naissent deux questions annexes : d'où vient l'obligation de bénir avant de manger, et d'où vient la bénédiction de la Torah. Le daf se clôt sur le contenu obligatoire de chaque bénédiction, selon Rabbi Eliezer, Nahoum l'Ancien, Rabbi Yossi et Pelimo.
n'a trempé avec eux qu'un peu de nourriture dans la saumure, et n'a mangé avec eux qu'une seule figue sèche — il se joint au compte. Mais pour acquitter le public de son obligation — il n'acquitte pas tant qu'il n'a pas mangé un kezayit (volume d'une olive) de grain.
Rav Hana bar Yehouda dit au nom de Rava : la halakha est — s'il a mangé une feuille de légume et bu une coupe de vin, il se joint au compte ; pour acquitter les autres — il n'acquitte pas tant qu'il n'a pas mangé un kezayit de grain.
Le daf reprend la phrase interrompue au verso. Deux niveaux se distinguent ici, et cette distinction commande tout le passage. Pour se joindre au compte du zimmun, une participation minime au repas suffit : de la saumure, une figue sèche, une feuille de légume, une coupe de vin. Pour acquitter les autres de leur obligation en récitant pour eux, il faut avoir mangé un kezayit de grain, c'est-à-dire l'aliment qui fonde l'obligation du Birkat Hamazon.
La règle de Rav Hana bar Yehouda au nom de Rava fixe la halakha pratique et clôt la sougya ouverte au daf précédent.
Rav Nahman dit : Moche a institué pour Israël la bénédiction « Hazan » (celui qui nourrit) à l'heure où la manne est descendue pour eux. Yehochoua leur a institué la bénédiction de la Terre lorsqu'ils sont entrés en Terre d'Israël.
David et Chelomo ont institué « Boné Yerouchalayim » (celui qui bâtit Jérusalem) : David a institué « sur Israël ton peuple et sur Jérusalem ta ville », et Chelomo a institué « sur la Maison grande et sainte ». « Hatov vehamitiv » (celui qui est bon et fait le bien), c'est à Yavne qu'on l'a institué, en rapport avec les tués de Betar.
Car Rav Matna a dit : le jour même où les tués de Betar furent donnés à la sépulture, on institua à Yavne « Hatov vehamitiv ». « Hatov » — parce qu'ils ne se sont pas putréfiés ; « vehamitiv » — parce qu'ils furent donnés à la sépulture.
Rav Nahman donne l'histoire des quatre bénédictions du Birkat Hamazon. Chacune correspond au moment où son objet est entré dans la vie d'Israël : Hazan avec la manne au désert, la bénédiction de la Terre à l'entrée en Terre d'Israël, Boné Yerouchalayim en deux temps, David pour la ville et Chelomo pour le Temple.
La quatrième, Hatov vehamitiv, appartient à une autre époque : elle date des Sages de Yavne, après la révolte de Bar Kokhba et la chute de Betar. Les corps des tués restèrent longtemps sans sépulture ; le jour où ils furent enterrés, on institua cette bénédiction. Ses deux termes recouvrent deux faits distincts : les corps ne s'étaient pas putréfiés, et ils avaient finalement reçu sépulture.
Le Roch précise que les trois premières bénédictions existaient depuis toujours, puisque la Guemara les déduit plus bas d'un verset ; Moche, Yehochoua, David et Chelomo en ont fixé la formule à mesure que le bien reçu par Israël augmentait.
Nos maîtres ont enseigné : l'ordre du Birkat Hamazon est ainsi — la première bénédiction est la bénédiction « Hazan », la deuxième est la bénédiction de la Terre, la troisième est « Boné Yerouchalayim », la quatrième est « Hatov vehamitiv ». Et le chabbat, il commence par la consolation et termine par la consolation, et dit la sainteté du jour au milieu.
Rabbi Eliezer dit : s'il veut la dire dans la consolation, il la dit ; dans la bénédiction de la Terre, il la dit ; dans la bénédiction que les Sages ont instituée à Yavne, il la dit. Et les Sages disent : il ne la dit que dans la consolation seulement.
La baraita fixe l'ordre des quatre bénédictions, puis traite du chabbat. La sainteté du jour, Retsé, s'insère au milieu de la troisième bénédiction, sans qu'on modifie ni son ouverture ni sa conclusion : celles-ci restent celles de la consolation, terme qui désigne ici la reconstruction de Jérusalem.
Rabbi Eliezer élargit : la sainteté du jour peut se dire dans la troisième bénédiction, dans la bénédiction de la Terre, ou dans celle de Yavne. Les Sages la limitent à la troisième. Tossefot rapporte l'usage de ceux qui ouvrent la troisième bénédiction par « Nahaménou » le chabbat, et le rejette : la formule des bénédictions ne se modifie pas selon le jour.
Les Sages — c'est bien le tana kama ? Il y a entre eux le cas de bediavad (après coup).
La Guemara remarque que la position des Sages paraît identique à celle du tana kama : tous deux placent la mention du chabbat dans la troisième bénédiction. La différence porte sur le cas où la chose est déjà faite. Pour le tana kama, celui qui a mentionné le chabbat ailleurs est quitte ; pour les Sages, on le fait recommencer.
Nos maîtres ont enseigné : d'où sait-on que le Birkat Hamazon est de la Torah ? Car il est dit « tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras » — c'est la bénédiction « Hazan » ; « Hachem ton D.ieu » — c'est la bénédiction du zimmun ; « sur la terre » — c'est la bénédiction de la Terre ; « la bonne » — c'est « Boné Yerouchalayim », et de même il est dit « cette bonne montagne et le Levanon » ; « qu'il t'a donnée » — c'est « Hatov vehamitiv ».
Je n'ai là que la bénédiction dite après le repas ; celle d'avant, d'où la tire-t-on ? Tu dis un kal vahomer : quand il est rassasié il bénit, quand il a faim — à plus forte raison.
La baraita cherche la source scripturaire du Birkat Hamazon dans le verset Devarim 8,10, et découpe la phrase membre par membre pour y loger les quatre bénédictions plus le zimmun. Le mot « la bonne » est rattaché à Jérusalem par un rapprochement avec « cette bonne montagne et le Levanon », que la tradition lit comme désignant Jérusalem et le Temple.
Une fois le verset épuisé, la baraita pose la question suivante : le verset ne parle que de la bénédiction dite après le repas ; d'où vient celle qu'on dit avant ? La réponse est un kal vahomer (raisonnement à fortiori) : si l'on bénit rassasié, on bénira d'autant plus affamé, au moment où l'on reçoit effectivement la nourriture.
Rabbi dit [ce n'est pas nécessaire] : « tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras » — c'est la bénédiction Hazan ; mais la bénédiction du zimmun se déduit de « magnifiez Hachem avec moi ». « Sur la terre » — c'est la bénédiction de la Terre ; « la bonne » — c'est « Boné Yerouchalayim », et de même il est dit « cette bonne montagne et le Levanon ».
« Hatov vehamitiv », c'est à Yavne qu'on l'a institué. Je n'ai là que la bénédiction dite après le repas ; celle d'avant, d'où la tire-t-on ?
La Torah enseigne « qu'il t'a donnée » — dès l'instant où il te l'a donnée.
Rabbi propose un autre découpage du même verset. Il libère deux éléments : la bénédiction du zimmun, qu'il tire d'un verset des Psaumes, et Hatov vehamitiv, qu'il tient pour une institution des Sages de Yavne, sans ancrage dans le verset.
Le membre de phrase « qu'il t'a donnée », ainsi libéré, lui sert alors pour la bénédiction dite avant le repas : l'obligation de bénir commence dès l'instant du don, donc avant que l'on ne mange. Rabbi se dispense ainsi du kal vahomer du tana kama.
Rabbi Yits'hak dit : ce n'est pas nécessaire — voici qu'il est dit « et il bénira ton pain et ton eau » ; ne lis pas « ouverakh » (et il bénira) mais « ouvarékh » (et tu béniras). Et quand cela s'appelle-t-il « pain » ?
Avant qu'on ne le mange.
Rabbi Yits'hak tire l'obligation d'un verset de Chemot 23,25 par un changement de vocalisation, procédé exégétique courant : les mêmes consonnes se lisent « il bénira » ou « tu béniras ». Le verset se transforme alors en instruction adressée à l'homme.
Le second temps de sa preuve porte sur le mot pain : l'aliment ne porte ce nom que tant qu'il est entier devant celui qui va manger. Le verset vise donc un moment antérieur au repas.
Rabbi Natan dit : ce n'est pas nécessaire — voici qu'il est dit « dès votre entrée dans la ville, vous le trouverez avant qu'il ne monte au haut lieu pour manger, car le peuple ne mangera pas avant sa venue, car c'est lui qui bénit le sacrifice ; après cela les invités mangeront ».
Rabbi Natan quitte la Torah pour les Prophètes. Dans le récit de la rencontre de Chaoul et de Chmouel, les jeunes filles décrivent l'ordre du repas : le prophète bénit d'abord le sacrifice, et les invités mangent ensuite. La bénédiction précéda donc le repas.
Le Ben Ich Haï explique le choix de Rabbi Natan : une preuve tirée d'un verset de la Torah vaudrait mieux, mais les exégèses proposées plus haut forcent le sens simple, tandis que ce verset des Prophètes dit la chose explicitement.
Et pourquoi tout cela ? Parce que les femmes sont bavardes.
Et Chmouel dit : afin de regarder la beauté de Chaoul, ainsi qu'il est écrit « depuis son épaule et au-dessus il dépassait tout le peuple ». Et Rabbi Yo'hanan dit : parce qu'une royauté n'empiète pas sur l'autre, même de l'épaisseur d'un cheveu.
La Guemara s'arrête sur un détail littéraire du verset qu'elle vient de citer : les jeunes filles répondent à Chaoul par une phrase très longue. Trois explications sont données. La dernière, celle de Rabbi Yo'hanan, porte un principe général : une royauté n'empiète pas sur l'autre, même de l'épaisseur d'un cheveu. Chmouel dirigeait encore Israël ; la royauté de Chaoul ne pouvait commencer avant que la sienne ne s'achève, et la longueur des paroles a rempli l'intervalle.
Le Ben Ich Haï rattache ce passage à la preuve de Rabbi Natan : si les paroles des jeunes filles ont été mises dans leur bouche pour occuper un temps mesuré, elles valent comme un texte, et l'on peut en tirer une halakha.
Et je n'ai là que le Birkat Hamazon. La bénédiction de la Torah, d'où la tire-t-on ?
Rabbi Yichmael dit : par un kal vahomer — sur la vie éphémère il bénit, sur la vie du monde à venir à plus forte raison. Rabbi Hiya bar Nahmani, disciple de Rabbi Yichmael, dit au nom de Rabbi Yichmael : ce n'est pas nécessaire — voici qu'il est dit « sur la bonne terre qu'il t'a donnée », et plus loin il est dit « et je te donnerai les tables de pierre, la Torah et le commandement, etc. »
La baraita étend la recherche à la bénédiction de la Torah. Rabbi Yichmael procède par kal vahomer : la nourriture ne soutient que la vie de l'heure, et elle appelle une bénédiction ; la Torah, qui donne la vie du monde à venir, l'appelle à plus forte raison.
Son disciple préfère une guezera chava (rapprochement de deux versets par un terme commun) : le verbe « donner » figure à propos de la Terre et à propos de la Torah. Le don qui appelle une bénédiction dans un cas l'appelle dans l'autre.
Rabbi Meir dit : d'où sait-on que de même qu'il bénit sur le bien, ainsi il bénit sur le mal ? La Torah enseigne « que Hachem ton D.ieu t'a donnée » — ton juge, dans tout jugement dont il te juge, que ce soit selon la mesure de bien ou selon la mesure de rigueur.
Rabbi Meir lit le mot « Elokim » comme désignant l'attribut de justice, le juge. Le verset devient alors la source de la règle énoncée dans la michna du chapitre neuf : on bénit sur le mal comme on bénit sur le bien.
Rachi ajoute une note sur le contexte immédiat : la Torah elle-même relève de la mesure de bien.
Rabbi Yehouda ben Betera dit : ce n'est pas nécessaire — voici qu'il est dit « tova », « hatova ». « Tova » — c'est la Torah, et de même il est dit « car un bon enseignement je vous ai donné » ; « hatova » — c'est la construction de Jérusalem, et de même il est dit « cette bonne montagne et le Levanon ».
Rabbi Yehouda ben Betera tire deux enseignements du seul mot « bonne » du verset, en distinguant la forme sans article de la forme avec article. La première lui donne la Torah, appuyée sur un verset des Proverbes où l'enseignement est appelé « bon » ; la seconde lui donne Jérusalem, appuyée sur « cette bonne montagne ».
Il a été enseigné : Rabbi Eliezer dit — quiconque n'a pas dit « terre désirable, bonne et vaste » dans la bénédiction de la Terre, ni la royauté de la maison de David dans « Boné Yerouchalayim », n'a pas acquitté son obligation. Nahoum l'Ancien dit : il faut y mentionner la berit (l'alliance de la circoncision).
Rabbi Yossi dit : il faut y mentionner la Torah. Pelimo dit : il faut faire précéder la berit à la Torah, car celle-ci a été donnée par trois alliances,
Le daf se clôt sur le contenu obligatoire des bénédictions. Rabbi Eliezer pose deux exigences dont l'omission empêche d'acquitter l'obligation : la formule terre désirable, bonne et vaste dans la deuxième bénédiction, et la royauté de la maison de David dans la troisième.
Nahoum l'Ancien et Rabbi Yossi ajoutent chacun un élément à la bénédiction de la Terre : la berit, parce que la Terre fut promise à Avraham dans la section de la circoncision, et la Torah, parce que c'est aussi par son mérite qu'Israël en a hérité. Pelimo fixe l'ordre entre les deux, et le daf s'interrompt au milieu de sa raison : la Torah fut donnée par trois alliances, la suite se lit au verso.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).