Sougya : Le folio achève d'abord la sougya du terme du Chema du soir : les sages tiennent en vérité comme Rabban Gamliel, mais ils ont fixé minuit comme haie protectrice, de peur que l'homme rentrant du champ ne s'endorme avant d'avoir lu et prie ; la beraita conclut par une menace de mort, dont la Guemara donne deux explications. Vient ensuite la grande mahloket entre Rabbi Yo'hanan, qui promet le monde à venir à qui joint la bénédiction de gueoula à la tefila du soir, et Rabbi Yehochoua ben Levi, pour qui les prières ont été instituées au milieu, entre les deux lectures du Chema ; leur désaccord est fondé tantôt sur un raisonnement au sujet de la délivrance d'Égypte, tantôt sur deux lectures du verset bechokhbekha ouvekoumekha.
L'objection de Mar fils de Ravina, tirée de la bénédiction Hachkivenou, conduit au principe de la bénédiction prolongée. Le folio enchaîne sur la promesse attachée à Tehila léDavid dit trois fois par jour, sur l'absence du noun dans ce psaume, puis sur le rang comparé de Mikhael et de Gavriel mesuré au nombre de leurs vols.
Il se ferme en revenant à son point de départ : même après la synagogue, mitsva de lire le Chema sur son lit.
Et s'ils tiennent comme Rabban Gamliel, qu'ils disent alors comme Rabban Gamliel !
Fin de la question ouverte au folio précédent. La michna oppose les sages, qui fixent le terme du Chema du soir à minuit, à Rabban Gamliel, qui l'étend jusqu'à l'aube. La Guemara vient d'examiner l'hypothèse selon laquelle les sages liraient le verset comme Rabban Gamliel ; elle la pousse à sa conséquence : si telle est leur lecture du verset, leur énoncé devrait suivre.
En vérité ils tiennent comme Rabban Gamliel, et s'ils ont dit « jusqu'à minuit », c'est afin d'éloigner l'homme de la transgression. Comme il a été enseigné : les sages ont fait une haie à leurs paroles, afin qu'un homme ne rentre pas du champ le soir en se disant : « je vais rentrer chez moi, je mangerai un peu, je boirai un peu, je dormirai un peu, et ensuite je lirai le Chema et je prierai » — et le sommeil le saisit, et il se trouve dormir toute la nuit.
Mais l'homme rentre du champ le soir, entre à la synagogue : s'il est accoutumé à lire [le texte biblique], il lit ; s'il est accoutumé à étudier [la michna], il étudie ; puis il lit le Chema et prie, et [ensuite] il mange son pain et bénit.
Réponse : le din (la règle de fond) est bien celui de Rabban Gamliel, toute la nuit. Le terme de minuit est une takana protectrice, un sayag (haie) destiné à empêcher l'homme de se fier au délai dont il dispose.
La beraita décrit ensuite le trajet corrigé : la synagogue avant la maison, l'étude avant l'office, l'office avant le repas. Le détail « s'il est accoutumé à lire il lit, s'il est accoutumé à étudier il étudie » situe chacun à son niveau, sans exiger de tous la même occupation.
Et quiconque transgresse les paroles des sages est passible de mort.
Formule de clôture de la beraita. Elle surprend par sa sévérité, appliquée à une haie rabbinique et non à une interdiction de la Torah : c'est ce qui déclenche la question suivante.
En quoi tous les autres endroits diffèrent-ils, où il n'est pas enseigné « passible de mort », et en quoi cet endroit-ci diffère-t-il, où il est enseigné « passible de mort » ?
La question porte sur une anomalie de formulation. Les transgressions de paroles rabbiniques sont nombreuses et la menace de mort n'y figure pas ; il faut donc un motif propre à ce cas.
Si tu veux, dis : parce qu'il y a la contrainte du sommeil. Et si tu veux, dis : pour exclure celui qui dit que la prière du soir est facultative — cela nous enseigne qu'elle est obligatoire.
Deux motifs distincts. Le premier tient à la faiblesse du sujet : le sommeil s'empare de lui malgré lui, il faut donc un avertissement plus fort qu'ailleurs. Le second est polémique : la formule vise la position, discutée plus loin dans le traité, selon laquelle la prière du soir serait facultative ; le langage de la beraita tranche implicitement qu'elle est obligatoire.
Le Maître a dit : « il lit le Chema et prie ». Cela vient à l'appui de Rabbi Yo'hanan, car Rabbi Yo'hanan a dit : qui est fils du monde à venir ?
Celui qui joint la gueoula à la tefila du soir. Rabbi Yehochoua ben Levi dit : les prières, on les a instituées au milieu.
La Guemara relève un détail de l'ordre dans la beraita : le Chema avant la tefila, le soir comme le matin. Cet ordre appuie Rabbi Yo'hanan, pour qui la bénédiction de gueoula (délivrance), qui clôt le Chema, doit toucher immédiatement la Amida.
Rabbi Yehochoua ben Levi soutient l'ordre inverse : les prières du jour ont été placées au milieu, entre le Chema du matin et celui du soir ; la prière du soir précède donc le Chema du soir, lu au moment du coucher.
Sur quoi divergent-ils ?
Si tu veux, dis : sur un verset ; si tu veux, dis : sur un raisonnement.
Formule classique offrant deux fondements possibles à une même mahloket : soit une sabara (raisonnement), soit un kra (verset). La Guemara développe d'abord la sabara, puis le verset.
Si tu veux, dis : un raisonnement.
Rabbi Yo'hanan tient que la délivrance eut lieu dès le soir aussi, et que seule la délivrance pleine et entière n'advint qu'au matin. Et Rabbi Yehochoua ben Levi tient que, puisqu'elle ne fut qu'à partir du matin, [celle du soir] n'avait pas rang de délivrance pleine et entière.
Le raisonnement porte sur la sortie d'Égypte. Israël reçut la permission de partir dans la nuit, mais ne quitta effectivement l'Égypte qu'au matin. Rabbi Yo'hanan estime qu'il y a là une délivrance réelle, digne d'être racontée le soir et suivie de la demande ; Rabbi Yehochoua ben Levi n'y voit pas une gueoula assez pleine pour appeler cette jonction.
Et si tu veux, dis : un verset. Tous deux ont exposé un seul et même verset, celui où il est écrit « quand tu te couches et quand tu te lèves ».
Deuxième fondement possible. Le verset (Deutéronome 6, 7) met en parallèle le coucher et le lever ; ce parallèle est un heqech (rapprochement scripturaire) qui transporte au soir un trait tiré du matin. Reste à savoir lequel.
Rabbi Yo'hanan tient : [l'Écriture] rapproche le coucher du lever — de même qu'au lever c'est le Chema puis la tefila, de même au coucher : le Chema puis la tefila. Rabbi Yehochoua ben Levi tient : [l'Écriture] rapproche le coucher du lever — de même qu'au lever le Chema se lit au plus près du lit, de même au coucher : le Chema se lit au plus près du lit.
Le même heqech supporte deux lectures parce que le matin présente deux traits à la fois : un ordre (Chema, puis tefila) et une position temporelle (au sortir du lit). Chacun choisit le trait qu'il tient pour l'objet du rapprochement, et il en découle deux organisations opposées de l'office du soir.
Mar, fils de Ravina, objecte : le soir, on récite deux bénédictions avant [le Chema] et deux après. Or, si tu dis qu'il faut joindre, voilà qu'il ne joint pas la gueoula à la tefila, puisqu'il doit dire « Hachkivenou » !
Objection tirée d'une michna ultérieure du traité. La quatrième bénédiction du soir, Hachkivenou (« fais-nous coucher en paix »), vient après la bénédiction de gueoula ; elle s'interpose donc entre la gueoula et la Amida, et la jonction exigée par Rabbi Yo'hanan devient impossible dans l'office tel qu'il est fixé.
Ils ont dit : puisque les sages ont institué « Hachkivenou », cela vaut comme une gueoula prolongée. Car si tu ne dis pas ainsi, comment pourrait-on joindre le matin ?
Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit : au début il dit « ה' ouvre mes lèvres », et à la fin il dit « que les paroles de ma bouche soient agréées » ?
Réponse : ce que les sages ont institué à cet endroit précis appartient à la pièce qu'il prolonge. Hachkivenou compte comme la suite de la bénédiction de gueoula, non comme une interruption.
La preuve procède par l'absurde : le matin aussi, on intercale « ה' ouvre mes lèvres » entre la gueoula et la Amida. Si un ajout rabbinique coupait, la jonction serait impossible le matin également — or tous conviennent qu'elle y est réalisée.
Mais là-bas, puisque les sages ont institué de dire « ה' ouvre mes lèvres », cela vaut comme une tefila prolongée. Ici de même : puisque les sages ont institué de dire « Hachkivenou », cela vaut comme une gueoula prolongée.
Formulation symétrique du principe dégagé. Un ajout institué au point de jonction est absorbé par la pièce qu'il jouxte : en amont de la Amida il devient prière, en aval de la gueoula il devient gueoula.
Rabbi Elazar a dit au nom de Rabbi Avina : quiconque dit « Tehila léDavid » trois fois chaque jour a l'assurance d'être fils du monde à venir.
Nouveau bloc, appelé par l'expression « fils du monde à venir » employée plus haut par Rabbi Yo'hanan. « Tehila léDavid » désigne le Psaume 145, que l'usage fait précéder de deux versets commençant par achre — d'où le nom courant de cette prière.
Quelle en est la raison ?
Si tu dis : parce qu'il suit l'ordre alphabétique — que l'on dise plutôt « Heureux ceux dont la voie est intègre », qui suit l'alphabet huit fois.
Premier candidat écarté. Le Psaume 119 déploie huit versets pour chaque lettre de l'alphabet : si le seul acrostiche alphabétique fondait la promesse, ce psaume-là serait plus indiqué.
Si donc c'est parce qu'il contient « Tu ouvres Ta main » — que l'on dise plutôt le Grand Hallel, où il est écrit « Il donne du pain à toute chair ».
Second candidat écarté, sur le même mode. Le Grand Hallel (Psaume 136) énonce lui aussi la subsistance donnée à tout vivant ; ce thème seul ne suffit donc pas à distinguer le Psaume 145.
C'est donc parce qu'il contient les deux.
Conclusion par élimination : la promesse tient à la réunion des deux traits dans un seul texte, l'acrostiche alphabétique et la mention de la subsistance de tout vivant.
Rabbi Yo'hanan a dit : pourquoi le noun n'a-t-il pas été dit dans « Achré » ? Parce qu'il contient la chute des ennemis d'Israël, comme il est écrit : « elle est tombée, elle ne se relèvera plus, la vierge d'Israël ».
Le Psaume 145 saute la lettre noun : entre le verset du mem et celui du samekh, aucun verset ne commence par cette lettre. Rabbi Yo'hanan y voit une omission voulue, à cause du verset d'Amos (5, 2) qui s'ouvre par nafla (« elle est tombée »).
« Les ennemis d'Israël » est ici un euphémisme désignant Israël lui-même, employé pour ne pas prononcer directement le malheur.
En Occident on l'arrange ainsi : « elle est tombée et ne tombera plus ; relève-toi, vierge d'Israël ». Rav Nahman bar Its'hak a dit : malgré cela, David est revenu les soutenir par l'esprit saint, ainsi qu'il est dit : « Hachem soutient tous ceux qui tombent ».
Deux adoucissements. En Terre d'Israël, on redécoupe le verset d'Amos : « elle ne tombera plus » d'un côté, « relève-toi, vierge d'Israël » de l'autre, ce qui transforme la sentence en promesse.
Rav Nahman bar Its'hak observe que David a placé, à l'endroit même où le noun manque, le verset du samekh : « Hachem somekh (soutient) tous ceux qui tombent ». L'omission est ainsi immédiatement compensée par un soutien.
Rabbi Elazar bar Avina a dit : ce qui est dit de Mikhael est plus grand que ce qui est dit de Gavriel. Car de Mikhael il est écrit : « et l'un des serafim vola vers moi » ; tandis que de Gavriel il est écrit : « et l'homme Gavriel, que j'avais vu dans la vision au commencement, vole d'un vol rapide, etc. ».
Nouveau bloc, appelé par le nom de Rabbi Elazar cité plus haut. Le critère de comparaison est tiré du langage des versets : le verbe simple pour Mikhael (un vol), la forme redoublée mouaf biaf pour Gavriel (deux vols). Moins de vols marque un rang plus élevé.
D'où ressort-il que ce « l'un » désigne Mikhael ?
Le verset d'Isaie ne nomme personne : il parle d'« un des serafim ». La Guemara demande donc ce qui autorise à l'identifier à Mikhael.
Rabbi Yo'hanan a dit : cela s'apprend par « un » et « un ». Il est écrit ici : « et l'un des serafim vola vers moi », et il est écrit là-bas : « et voici Mikhael, l'un des princes premiers, vint à mon aide ».
Identification par guezera chava : un même terme, ehad (« un »), figure dans les deux versets, ce qui autorise à transporter de l'un à l'autre l'identité du personnage. Dans Daniel, ce « un » désigne explicitement Mikhael.
Il a été enseigné : Mikhael en un [vol], Gavriel en deux, Eliyahou en quatre, et l'ange de la mort en huit. Et au temps de l'épidémie, en un seul.
Baraita qui systématise le critère en une échelle : un, deux, quatre, huit. Le nombre de vols mesure la distance à franchir, donc la proximité de l'envoyé.
L'exception finale renverse l'échelle : au temps de l'épidémie, l'ange de la mort arrive lui aussi en un seul vol.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : même si un homme a lu le Chema à la synagogue, c'est une mitsva de le lire sur son lit. Rabbi Yossi a dit : quel est le verset ?
« Frémissez et ne péchez pas ; dites-le en votre cœur sur votre couche, et taisez-vous, sela ».
Retour au thème du folio, mais déplacé : la lecture publique du soir ne dispense pas de la lecture sur le lit. Cette position s'accorde bien avec le heqech de Rabbi Yehochoua ben Levi vu plus haut, qui liait le Chema du soir à la proximité du lit.
Rachi décompose le verset des Psaumes (4, 5) selon les termes mêmes du Chema : « en votre cœur » renvoie à al levavekha, « sur votre couche » à bechokhbekha, et « taisez-vous » au sommeil qui suit.
Rav Nahman a dit :
Le folio s'interrompt ici, au milieu de l'énoncé. La suite, qui restreint la portée de la règle de Rabbi Yehochoua ben Levi pour un talmid 'hakham, se lit au début de 5a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).