Sougya : La fin du chapitre Elou Devarim règle d'abord les conditions de la bénédiction sur le feu à la sortie du Chabbat : la michna exige que l'on en tire profit (yéotou), et la guemara oppose deux lectures, celle de Rav, pour qui il suffit que la lumière soit utilisable par qui se tiendrait à proximité, et celle de Rava, qui exige un profit réel, mesuré par la capacité à distinguer deux pièces ou deux poids. Une beraita sur les charbons rougeoyants et une question d'orthographe sur omémot complètent le dossier.
Le daf passe ensuite à celui qui a oublié de réciter le birkat hamazon : Rav Zevid limite la divergence de Beth Chammai et de Beth Hillel au cas de l'oubli, la baraita de la bira met en balance la bourse perdue et l'honneur du Ciel, et deux récits, celui des deux disciples et celui de Rabba bar bar Hana, illustrent l'enjeu. Viennent enfin la mesure de la digestion, la valeur comparée de celui qui bénit et de celui qui répond amen, et le verset Véhitkadichtem qui ordonne les premières eaux, les dernières eaux, l'huile et la bénédiction.
« Et on ne bénit sur la lampe que lorsque l'on en tire profit. »
La guemara reprend la dernière clause de la michna du chapitre. Le verbe yéotou (en tirer profit) va commander toute la première partie du daf : faut-il un profit effectif de la lumière, ou la seule aptitude de cette lumière à servir ?
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : « en tirer profit » ne veut pas dire un profit effectif ; il suffit que, si l'on se tenait à proximité, on puisse se servir de sa lumière, et cela même si l'on se trouve à distance. Et de même Rav Achi a dit : c'est d'un lieu éloigné que nous avons appris la michna.
Rav déplace le critère : la michna décrit une qualité de la lumière et non un état de celui qui bénit. Une flamme suffisamment vive pour servir à qui la côtoie ouvre la bénédiction à tous ceux qui la voient, même de loin. Rav Achi confirme en disant que la michna vise déjà le cas de l'éloignement.
On soulève une objection : s'il avait une lampe cachée dans son sein ou placée dans un fanal, ou s'il a vu la flamme sans se servir de sa lumière, ou s'il s'est servi de sa lumière sans voir la flamme, il ne bénit pas tant qu'il n'a pas vu la flamme et ne s'est pas servi de sa lumière.
La beraita pose deux conditions cumulatives : voir la flamme et se servir de sa lumière. Le second membre semble contredire Rav, pour qui le profit possible suffit.
Admettons pour « il s'est servi de sa lumière sans voir la flamme » : on trouve ce cas lorsque la flamme se tient au coin d'un mur. Mais « il a vu la flamme sans se servir de sa lumière », comment le trouver ?
N'est-ce pas lorsqu'elle est éloignée ?!
La guemara vérifie d'abord que les deux cas de la beraita sont concevables. Le premier l'est aisément : la flamme éclaire depuis un angle sans être visible. Le second exige une situation où l'on voit une flamme dont la lumière reste inutilisable, et le candidat naturel est l'éloignement, ce qui réfuterait Rav.
Non : par exemple lorsqu'elle faiblit et s'éteint peu à peu.
La réponse conserve le cas de la beraita sans recourir à la distance : une flamme mourante se voit encore mais n'éclaire plus assez. La beraita cesse alors de contredire Rav.
Nos maîtres ont enseigné : sur des charbons qui rougeoient, on bénit ; sur des charbons qui s'éteignent, on ne bénit pas. Quel est le cas des charbons qui rougeoient ?
Rav Hisda a dit : tous ceux dans lesquels, si l'on introduit un copeau, il prend feu de lui-même.
Le critère de Rav Hisda mesure la vigueur du feu par un test : le copeau doit s'enflammer de lui-même, sans qu'on attise. En dessous de ce seuil, les braises comptent parmi les omémot, les charbons qui déclinent.
Une question leur fut posée : dit-on « ommot » avec un alef, ou « ommot » avec un ayin ?
Question de graphie, qui commande le sens du mot et son étymologie. La guemara la tranche par un verset où la racine apparaît clairement.
Viens et entends, car Rav Hisda bar Avdimi a dit : « Les cèdres ne l'obscurcirent point (lo amamouhou) dans le jardin de D.ieu » (Ezechiel 31, 8).
Le verset emploie la racine ayin-mem-mem au sens d'obscurcir, d'éclipser. La leçon retenue est donc « ommot » avec un ayin : des charbons dont l'éclat s'assombrit.
Et Rava a dit : « en tirer profit » au sens propre.
Rava tient l'autre branche : la michna exige un profit réel, donc une position proche de la flamme. La suite du daf va chiffrer cette proximité.
Et combien ? Oulla a dit : de quoi distinguer un issar d'un poundion.
Hizkiya a dit : de quoi distinguer un poids (mélouzma) de Tibériade d'un poids de Tsippori.
Deux mesures pratiques du profit : discerner deux pièces voisines par leur taille, ou deux poids de villes différentes, presque semblables. Le seuil de la bénédiction devient une acuité visuelle mesurable.
Rav Yehouda bénissait sur la lumière de la maison d'Adda le bedeau ; Rava bénissait sur celle de la maison de Gouria bar Hama ; Abaye bénissait sur celle de la maison de bar Avouh.
La guemara vérifie les opinions par la conduite : chacun bénit sur une lumière dont la distance correspond à sa thèse. Ce genre de notation, le-taamei (chacun selon son propre raisonnement), sert de preuve pratique.
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : on ne se met pas en quête du feu comme on se met en quête des mitsvot. Rabbi Zeira a dit : au début je me mettais en quête ; depuis que j'ai entendu cet enseignement de Rav Yehouda au nom de Rav, moi non plus je ne me mets plus en quête, mais si une lumière se présente d'elle-même, je bénis.
La bénédiction sur le feu reçoit un statut allégé : son absence n'empêche pas la havdala. Rabbi Zeira raconte le changement de sa propre pratique, ce qui donne à l'énoncé de Rav une portée halakhique immédiate.
« Celui qui a mangé, etc. » Rav Zevid a dit, et certains disent Rav Dimi bar Abba : la divergence porte sur celui qui a oublié ; mais s'il a agi délibérément, tous s'accordent qu'il retourne à sa place et bénit.
Rav Zevid délimite la mahloket. Beth Hillel dispensent du retour celui que l'oubli a fait s'éloigner ; celui qui s'est éloigné be-mezid, délibérément, doit revenir de l'avis de tous.
C'est évident : « et il a oublié », voilà ce que nous avons appris dans la michna !
Tu aurais pu dire qu'il en va de même dans le cas délibéré, et que si l'on a enseigné « et il a oublié », c'est pour te faire connaître la force de Beth Chammai. Il nous fait donc savoir qu'il n'en est rien.
La guemara justifie l'énoncé de Rav Zevid par une lecture possible de la michna. Le procédé est courant : un terme apparemment restrictif peut n'être là que pour montrer kohan de-Beth Chammai, la fermeté de la position rigoureuse, sans limiter la position indulgente.
Il a été enseigné : Beth Hillel dirent à Beth Chammai : selon vos paroles, celui qui a mangé au sommet de la bira, a oublié, est descendu et n'a pas béni, devrait-il remonter au sommet de la bira pour bénir ?! Beth Chammai leur répondirent : selon vos paroles, celui qui a oublié sa bourse au sommet de la bira ne remonterait-il pas la prendre ?
S'il monte pour son propre honneur, pour l'honneur du Ciel à plus forte raison !
La bira désigne ici une haute construction, comprise par les commentateurs comme la montagne du Temple. Beth Hillel cherchent à montrer l'excessive charge que représente le retour ; Beth Chammai retournent l'argument par un kal va-homer tiré du comportement ordinaire des hommes envers leur argent.
Ces deux disciples : l'un agit par inadvertance selon Beth Chammai et trouva une bourse d'or ; l'autre agit délibérément selon Beth Hillel et un lion le dévora.
Les deux récits confirment la délimitation de Rav Zevid. Le premier disciple s'est montré rigoureux dans le cas de l'oubli, là où Beth Hillel dispensaient ; le second s'est appuyé sur Beth Hillel dans un cas où eux-mêmes ne dispensent pas.
Rabba bar bar Hana cheminait avec une caravane. Il mangea, oublia et ne bénit pas.
Il se dit : comment faire ? Si je leur dis « j'ai oublié de bénir », ils me répondront : bénis ici, car en quelque lieu que tu bénisses, c'est au Miséricordieux que tu bénis.
Mieux vaut leur dire : j'ai oublié une colombe d'or. Il leur dit : attendez-moi, car j'ai oublié une colombe d'or.
Il alla, bénit, et trouva une colombe d'or.
Le récit prolonge la baraita précédente. Rabba bar bar Hana veut retourner bénir sans que ses compagnons l'en dissuadent par l'argument de Beth Hillel : la bénédiction vaut partout. Il choisit donc un prétexte que la caravane acceptera, et la colombe d'or qu'il invoque se trouve réellement sur son chemin.
Et pourquoi une colombe ? Parce que la communauté d'Israël est comparée à une colombe, ainsi qu'il est écrit : « Les ailes de la colombe couvertes d'argent, et ses pennes d'un or brillant » (Psaumes 68, 14).
De même que la colombe n'est sauvée que par ses ailes, ainsi Israël n'est sauvé que par les mitsvot.
La guemara justifie le détail du récit par une exégèse. Le mot choisi par Rabba bar bar Hana désigne déjà, dans le langage des versets, Knesset Israël, et les ailes qui sauvent la colombe figurent les mitsvot qui protègent Israël.
« Jusqu'à quand peut-il, etc. »
Quelle est la mesure de la digestion ? Rabbi Yo'hanan a dit : tant qu'il n'a pas faim.
Et Rech Lakich a dit : tant qu'il a soif du fait de ce qu'il a mangé.
La michna fixe le terme du birkat hamazon à la digestion de l'aliment. Les deux amoraim en donnent un signe corporel : le retour de la faim pour Rabbi Yo'hanan, la persistance de la soif pour Rech Lakich.
Rav Yeimar bar Chelamia dit à Mar Zoutra, et certains disent que c'est Rav Yeimar bar Chizvi qui dit à Mar Zoutra : Rech Lakich a-t-il vraiment dit cela ? Mais Rav Ami n'a-t-il pas dit au nom de Rech Lakich : quelle est la mesure de la digestion ?
Le temps de parcourir quatre mil !
Deux traditions au nom de Rech Lakich s'opposent : un signe physiologique d'un côté, une durée fixe de l'autre. Le mil est une unité de marche, et quatre mil valent environ soixante-douze minutes.
Pas de difficulté : ici il s'agit d'un repas abondant, là d'un repas léger.
La guemara répartit les deux énoncés entre deux cas. Tossefot contestent la répartition de Rachi par un argument de durée : le critère de la soif s'étend plus longtemps que quatre mil, et convient donc au repas le plus copieux.
« Si du vin leur est venu, etc. »
Est-ce à dire qu'un Juif, même s'il n'a pas entendu toute la bénédiction, répond amen ? Mais s'il ne l'a pas entendue, comment s'acquitte-t-il ?
L'objection suppose que celui qui répond amen cherche à s'acquitter par la bénédiction d'autrui, ce qui demande d'en avoir entendu la totalité. La réponse va dissocier les deux questions.
Hiya bar Rav a dit : il s'agit de quelqu'un qui n'a pas mangé avec eux. Et de même Rav Nahman a dit au nom de Rabba bar Avouh : il s'agit de quelqu'un qui n'a pas mangé avec eux.
Rav dit à Hiya son fils : mon fils, saisis l'occasion et bénis. Et de même Rav Houna dit à Rabba son fils : saisis l'occasion et bénis.
Celui qui n'a pas mangé avec les convives n'a rien à acquitter : son amen s'associe à la bénédiction sans la remplacer. Les deux instructions de Rav et de Rav Houna à leurs fils valorisent au contraire le rôle de celui qui bénit, ce qui ouvre la question suivante.
Est-ce à dire que celui qui bénit l'emporte sur celui qui répond amen ? Mais n'a-t-il pas été enseigné : Rabbi Yossi dit : plus grand est celui qui répond amen que celui qui bénit !
Rabbi Nehoraï lui dit : par le Ciel, il en est ainsi. Sache-le : les auxiliaires (goulyarin) descendent et engagent le combat, et les vaillants descendent et l'emportent.
L'image militaire soutient la position de Rabbi Yossi : le premier engagé n'est pas le décisif. Celui qui bénit ouvre, celui qui répond amen scelle, comme les guibborim qui entrent après les auxiliaires et décident de l'issue.
C'est une divergence de tannaim. Car il a été enseigné : celui qui bénit et celui qui répond amen sont l'un et l'autre inclus dans le verset ; seulement, on se hâte davantage pour celui qui bénit que pour celui qui répond amen.
La beraita concilie les deux appréciations : le verset englobe les deux rôles, et la différence porte seulement sur la promptitude de la récompense. Rabbi Yossi soutient l'autre lecture.
Chmouel demanda à Rav : peut-on répondre amen après les enfants de la maison du maître ? Il lui répondit : après tous on répond amen, sauf après les enfants de la maison du maître, puisqu'ils bénissent pour apprendre.
Et cela vaut lorsque ce n'est pas le moment où ils se libèrent ; mais au moment où ils se libèrent, on répond.
Le critère est l'intention : une bénédiction prononcée comme exercice n'appelle pas de amen. Lorsque l'enfant bénit pour de bon, en s'acquittant d'une obligation, le amen redevient dû.
Nos maîtres ont enseigné : l'huile fait obstacle à la bénédiction, paroles de Rabbi Zilaï. Rabbi Zivaï dit : elle n'y fait pas obstacle.
Rav Aha dit : l'huile parfumée fait obstacle. Rabbi Zouhamaï dit : de même que celui qui est souillé est invalidé pour le service, ainsi des mains souillées sont invalides pour la bénédiction.
Quatre positions sur un même geste de fin de repas. Le désaccord porte sur le statut de l'onction : simple usage de propreté, ou condition préalable au birkat hamazon, sur le modèle de l'aptitude du kohen au service.
Rav Nahman bar Yitshak a dit : je ne connais ni Zilaï, ni Zivaï, ni Zouhamaï ; je connais une beraita. Car Rav Yehouda a dit au nom de Rav, et certains disent qu'il a été enseigné dans une beraita : « Vous vous sanctifierez », ce sont les premières eaux ; « et vous serez saints », ce sont les dernières eaux ; « car saint », c'est l'huile ; « moi ה' votre D.ieu », c'est la bénédiction.
Rav Nahman bar Yitshak écarte les traditions attribuées aux trois maîtres et rattache toute la séquence à un seul verset. Le résultat est un ordre : mayim richonim, mayim aharonim, huile, puis bénédiction.
Hadran alakh Elou Devarim.
Formule de clôture du chapitre : « nous reviendrons vers toi, Elou Devarim ». Le chapitre suivant, Keitsad Mevarekhin, s'ouvre sur les bénédictions des aliments.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).