Sougya : Le daf poursuit la baraita des lieux où l'on doit louange et action de grâce. Il raconte d'abord l'embuscade des Émorites aux passages du torrent Arnon, déjouée par l'arche qui aplanissait les montagnes, puis explique les pierres d'elgavich, suspendues par le mérite de Moche et tombées par celui de Yehochoua.
Vient ensuite le récit de la pierre qu'Og roi du Bachan voulut jeter sur Israël, avec la lecture de Rech Lakich sur « tu as brisé les dents des méchants », lue « tu as allongé ». La guemara règle deux difficultés de la baraita : la femme de Lot, qui est un malheur et non un miracle, appelle « Dayan haémet », et Lot lui-même « zokher hatsadikim » ; la muraille de Yeriho, dite tombée dans le verset, a bien été engloutie parce que sa largeur égalait sa hauteur.
La seconde moitié du daf ouvre le dossier de la birkat hagomel : Rav Yehuda énumère les quatre qui doivent rendre grâce d'après le psaume 107, on discute la formule, le quorum de dix et la présence de deux maîtres, et le récit de Rav Yehuda guéri montre qu'un tiers peut bénir à la place du rescapé s'il répond amen. Le daf s'achève sur les listes de Rav Yehuda : ceux qui ont besoin d'être gardés, et les trois manières de prolonger qui allongent les jours.
Ils se creusèrent des cavités et s'y cachèrent. Ils dirent : quand Israël passera ici, nous les tuerons.
Ils ne savaient pas que l'arche avançait devant Israël et abaissait les montagnes devant eux. Lorsque l'arche arriva, les montagnes se collèrent l'une à l'autre, elles les tuèrent, et leur sang descendit dans les torrents de l'Arnon.
Quand Et et Hev arrivèrent, ils virent le sang qui sortait d'entre les montagnes ; ils vinrent le rapporter à Israël, et ceux-ci dirent un cantique. C'est ce qui est écrit : « et l'épanchement des torrents, qui s'incline vers l'habitat d'Ar et s'appuie sur la frontière de Moav ».
La baraita mentionnait les passages des torrents de l'Arnon parmi les lieux où l'on doit rendre grâce. La guemara raconte ici le miracle qui s'y est produit : les Émorites s'étaient embusqués dans des grottes creusées dans les parois de la gorge, pour tirer d'en haut sur Israël qui devait passer au fond. L'arche, qui aplanissait le relief devant le camp, fit se rejoindre les deux versants et écrasa les embusqués.
Le miracle était invisible pour Israël, qui passait sans rien savoir. Ce sont Et et Hev, deux lépreux qui suivaient l'arrière du camp, qui virent le sang sortir d'entre les montagnes revenues à leur place et le rapportèrent. C'est parce que le miracle fut alors connu qu'un cantique put être dit, et que le lieu appelle aujourd'hui encore une bénédiction.
« Les pierres d'elgavich. » Que sont les pierres d'elgavich ?
Il a été enseigné : des pierres qui se sont arrêtées à cause d'un homme et qui sont descendues à cause d'un homme. Elles se sont arrêtées à cause d'un homme : c'est Moche, dont il est écrit « et l'homme Moche était très humble », et il est écrit « les tonnerres et la grêle cessèrent, et la pluie ne se déversa plus à terre ».
Elles sont descendues à cause d'un homme : c'est Yehochoua, dont il est écrit « prends-toi Yehochoua fils de Noun, un homme en qui il y a de l'esprit », et il est écrit « et il advint, tandis qu'ils fuyaient devant les enfants d'Israël et qu'ils étaient à la descente de Beth Horon, que ה' jeta sur eux de grandes pierres ».
Le nom elgavich est lu comme un composé : al gav ich, « à cause d'un homme ». Les mêmes pierres de grêle, retenues en l'air au temps de Moche lorsqu'il pria pour arrêter la plaie en Égypte, sont tombées au temps de Yehochoua sur les rois émorites à la descente de Beth Horon.
Les deux personnages sont désignés par le mot ich dans leurs versets respectifs, ce qui autorise le rapprochement. Le miracle porte donc sur une seule et même réserve de pierres, suspendue pendant des générations.
La pierre qu'Og roi du Bachan voulut jeter sur Israël : c'est une tradition reçue, apprise de bouche à bouche. Il dit : le camp d'Israël, combien fait-il ?
Trois parsaot. J'irai, j'arracherai une montagne de trois parsaot, je la jetterai sur eux et je les tuerai.
Il alla, arracha une montagne de trois parsaot et la porta sur sa tête. Le Saint, béni soit-Il, amena sur elle des kamtzei (des insectes) qui la percèrent, et elle descendit autour de son cou.
La guemara signale d'abord que cette pierre, contrairement aux autres lieux de la baraita, n'a pas de verset : guemara guemiri la, c'est une tradition orale reçue. Le récit fonctionne comme un calcul retourné : Og mesure le camp d'Israël pour tailler son projectile à la bonne dimension, et cette mesure exacte devient l'instrument de sa perte.
Le détail des kamtzei est essentiel : de très petits animaux suffisent à percer la montagne. Rachi les identifie à des fourmis. La disproportion entre la cause et l'effet est le ressort du récit, et elle se retrouve au segment suivant avec le coup porté à la cheville.
Il voulut la retirer ; ses dents s'allongèrent d'un côté et de l'autre et il ne put la retirer. C'est ce qui est écrit : « tu as brisé les dents des méchants ».
Et cela s'accorde avec Rabbi Chimon ben Lakich, car Rabbi Chimon ben Lakich a dit : que signifie ce qui est écrit, « tu as brisé les dents des méchants » ? Ne lis pas « chibarta » (tu as brisé) mais « chirbavta » (tu as allongé).
Le procédé est celui du al tikri : les mêmes consonnes se lisent autrement. Chibarta (tu as brisé) devient chirbavta (tu as allongé). Le verset des Tehilim vient alors confirmer le détail du récit : les dents d'Og s'allongent de part et d'autre de la pierre et l'emprisonnent.
Moche, combien mesurait-il ? Dix coudées.
Il prit une hache de dix coudées, bondit de dix coudées, le frappa à la cheville et le tua.
Les trois dix coudées s'additionnent : la taille de Moche, la longueur de la hache et la hauteur du bond donnent trente coudées, ce qui situe la cheville d'Og et donne l'échelle du géant. Rachi tire la taille de Moche du montage du michkan, dont les planches mesuraient dix coudées.
Le géant tombe par le point le plus bas de son corps, atteint par le plus grand effort possible d'un homme de taille ordinaire multipliée par trois.
Et la pierre sur laquelle Moche s'assit, ainsi qu'il est écrit : « et les mains de Moche étaient lourdes ; ils prirent une pierre, la mirent sous lui et il s'assit dessus ».
Et la femme de Lot, ainsi qu'il est dit : « sa femme regarda derrière lui et elle devint une colonne de sel ». Et la muraille de Yeriho qui fut engloutie, ainsi qu'il est écrit : « et la muraille tomba sur place ».
Soit pour toutes les autres : ce sont des miracles. Mais la femme de Lot est un malheur ! — Il dit : « béni... le Juge de vérité ».
La baraita avait rangé tous ces lieux sous une seule obligation, chevah ve-hodaa, louange et action de grâce. La femme de Lot fait exception : ce qu'on y voit est un châtiment. La réponse consiste à maintenir l'obligation de bénir en changeant la formule : Dayan haemet, la bénédiction que l'on dit sur une mauvaise nouvelle.
Mais la baraita enseigne « action de grâce et louange » ! — Enseigne plutôt : sur Lot et sur sa femme on récite deux bénédictions. Sur sa femme il dit « béni... le Juge de vérité », et sur Lot il dit « béni... qui se souvient des justes ».
Rabbi Yo'hanan a dit : même à l'heure de la colère du Saint, béni soit-Il, Il se souvient des justes, ainsi qu'il est dit : « et il advint, lorsque D.ieu détruisit les villes de la plaine, que D.ieu se souvint d'Avraham et fit sortir Lot du milieu du bouleversement, etc. »
La réponse précédente ne suffit pas : la baraita parle bien de louange, ce qui ne convient pas à une bénédiction de deuil seule. La guemara corrige donc le texte de la baraita : sur ce site on dit deux bénédictions, une sur la femme (Dayan haemet, l'action de grâce) et une sur Lot (Zokher hatsadikim, la louange). Chacun des deux termes de la baraita trouve ainsi son objet.
Rabbi Yo'hanan tire du verset une règle générale : le souvenir du juste s'exerce au moment même de la rigueur, ce qui est ici la raison d'une louange.
« Et la muraille de Yeriho qui fut engloutie. » La muraille de Yeriho fut-elle engloutie ? Elle est tombée, ainsi qu'il est dit : « et il advint, lorsque le peuple entendit le son du chofar, que le peuple poussa une grande clameur, et la muraille tomba sur place » ! — Puisque sa largeur et sa hauteur étaient égales l'une à l'autre, c'est pour cela qu'elle fut engloutie.
Le verset dit tahteha, « sous elle, sur place », ce que la baraita lit comme un engloutissement dans le sol. La difficulté vient du verbe : le texte dit qu'elle est tombée. La réponse joue sur la géométrie : une muraille aussi large que haute, une fois couchée, occuperait exactement la même emprise au sol ; sa chute serait invisible. L'engloutissement est donc, pour une telle muraille, la forme même de la chute.
Rav Yehuda a dit au nom de Rav : quatre doivent rendre grâce : ceux qui descendent en mer, ceux qui marchent au désert, celui qui a été malade et a guéri, et celui qui était détenu en prison et en est sorti.
La liste des quatre est tirée du psaume 107, où quatre situations reviennent avec le même refrain. La guemara va montrer, pour chacune, le même enchaînement : le danger, le cri vers ה', le salut, puis le verset yodou la-Chem hasdo, d'où l'on apprend l'obligation de rendre grâce.
Tossefot relève que l'ordre de Rav Yehuda diffère de celui du psaume, et donne un principe de classement : le verset ordonne par gravité du danger, la guemara par fréquence des cas.
D'où savons-nous, pour ceux qui descendent en mer ? De ce qu'il est écrit : « ceux qui descendent en mer sur des navires, etc., ceux-là ont vu les œuvres de ה' » ; et il est dit : « Il fit lever un vent de tempête, ils montent aux cieux, ils descendent aux abîmes » ; et il est dit : « ils tournoient et chancellent comme un homme ivre » ; et il est dit : « ils crièrent vers ה' dans leur détresse, et Il les fit sortir de leurs angoisses » ; et il est dit : « Il change la tempête en silence » ; et il est dit : « et ils se réjouirent de ce qu'ils s'apaisèrent » ; et il est dit : « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté, et pour ses merveilles envers les fils de l'homme ».
D'où savons-nous, pour ceux qui marchent au désert ? De ce qu'il est écrit : « ils erraient au désert, dans la solitude du chemin, ils ne trouvaient pas de ville habitée... et ils crièrent vers ה'... et Il les conduisit par un chemin droit... qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté ».
Celui qui a été malade et a guéri, ainsi qu'il est écrit : « des insensés, à cause de la voie de leur faute et à cause de leurs iniquités, sont affligés ; leur âme a tout aliment en dégoût, etc. ; et ils crièrent vers ה' dans leur détresse, etc. ; Il envoya sa parole et les guérit, etc. ; qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté ».
Celui qui était détenu en prison, d'où le savons-nous ? De ce qu'il est écrit : « ceux qui habitent les ténèbres et l'ombre de la mort, etc., car ils s'étaient rebelles contre les paroles de D.ieu, etc. » ; et il est dit : « Il humilia leur cœur par la peine, etc. » ; et il est dit : « et ils crièrent vers ה' dans leur détresse » ; et il est dit : « Il les fit sortir des ténèbres et de l'ombre de la mort, etc. » ; et il est dit : « qu'ils rendent grâce à ה' pour sa bonté ».
Que bénit-il ? Rav Yehuda a dit : « béni... qui accorde de bons bienfaits ».
Abaye a dit : et il faut rendre grâce devant dix, ainsi qu'il est écrit : « qu'ils L'exaltent dans l'assemblée du peuple, etc. ». Mar Zoutra a dit : et deux d'entre eux doivent être des maîtres, ainsi qu'il est dit : « et dans la séance des anciens qu'ils Le louent ».
Trois éléments se dégagent du même psaume : la formule de la bénédiction, le quorum de dix, tiré de « l'assemblée du peuple », et la présence de deux maîtres, tirée de « la séance des anciens », le pluriel indiquant au moins deux.
Rav Achi objecte : dis plutôt qu'ils doivent tous être des maîtres ! — Est-il écrit « dans l'assemblée des anciens » ? Il est écrit « dans l'assemblée du peuple ». — Dis alors : dix du reste du peuple, et deux maîtres en plus !
La question reste difficile.
Deux lectures s'affrontent sur le même couple de versets. Si « anciens » qualifie l'assemblée entière, il faudrait dix maîtres, ce que le mot peuple exclut. Reste l'autre possibilité : dix du peuple auxquels s'ajoutent deux maîtres, soit douze. La guemara conclut par kacha, la question reste sans réponse.
Le Roch en tire une conséquence pratique : puisque rien n'est tranché, on agit par rigueur et l'on exige les deux conditions. Tossefot rapporte l'usage répandu de réciter la bénédiction après la lecture de la Torah, où les dix sont réunis, et limite l'obligation du malade à celui qui est tombé au lit.
Rav Yehuda tomba malade et guérit. Rav Hana de Bagdad et les maîtres entrèrent chez lui.
Ils lui dirent : « béni soit le Miséricordieux qui t'a rendu à nous et ne t'a pas rendu à la poussière ». Il leur dit : vous m'avez exempté de rendre grâce.
Le récit est un cas d'espèce de la halakha précédente. Les visiteurs bénissent eux-mêmes à la place du rescapé, et Rav Yehuda déclare son obligation acquittée. Deux difficultés se posent aussitôt, que la guemara traite au segment suivant : le quorum de dix, et le fait que le bénéficiaire n'a pas prononcé la bénédiction lui-même.
Mais Abaye n'a-t-il pas dit qu'il faut rendre grâce devant dix ! — Ils étaient dix sur place. Mais lui-même n'a pas rendu grâce ! — Il n'en avait pas besoin, puisqu'il a répondu amen après eux.
La réponse pose un principe général : celui qui répond amen après une bénédiction est tenu pour l'avoir dite. Le rescapé peut donc s'acquitter de la birkat hagomel par la bénédiction d'autrui, à condition d'y répondre amen et que les dix soient réunis.
Rav Yehuda a dit : trois ont besoin d'être gardés, et les voici : le malade, le marié et la mariée. Dans une baraita il a été enseigné : le malade, la femme qui accouche, le marié et la mariée.
Et certains disent : même l'endeuillé. Et certains disent : même les disciples des sages, la nuit.
Rav Yehuda ouvre ici une série de listes numérotées, qui se poursuit jusqu'à la fin du chapitre. Celle-ci porte sur le chimour, la garde contre les mazikin. Le nombre grandit d'énoncé en énoncé : trois, puis quatre avec l'accouchée, puis l'endeuillé, puis le talmid 'hakham la nuit.
Rachi distingue deux causes qui recouvrent deux groupes. Le malade, l'accouchée et l'endeuillé sont exposés parce que leur mazal est affaibli ; le marié, la mariée et le disciple des sages, parce qu'on les envie. La même mesure de prudence répond ainsi à deux situations opposées, la faiblesse et l'éclat.
Et Rav Yehuda a dit : trois choses, pour qui les prolonge, allongent les jours et les années de l'homme : celui qui prolonge sa prière, celui qui prolonge son repas à table, et celui qui prolonge son séjour aux lieux d'aisance.
Une seconde liste de trois, bâtie sur un seul verbe : maarikh, prolonger. Les trois cas sont hétérogènes, et Rachi donne pour chacun une raison propre : la table prolongée permet au pauvre d'arriver et de manger ; le séjour prolongé aux lieux d'aisance est une mesure d'hygiène.
Et prolonger sa prière serait une qualité ? Rabbi Hiya bar Abba n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Yo'hanan :
Le daf s'interrompt sur l'objection : ailleurs, celui qui prolonge sa prière en comptant sur son acceptation finit par en avoir le cœur malade. La réponse se trouve au début du daf suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).