Berakhot 56a — Le rêve suit la bouche : les deux rois, puis l'affaire de bar Hadya, Abaye et Rava

Berakhot 56a

Sougya : Le daf ouvre par deux récits parallèles : César demande à Rabbi Yehochoua fils de Rabbi Hanania ce qu'il verra en rêve, Chapour demande la même chose à Chemouel. Chacun des deux sages annonce à son roi la défaite par l'empire rival ; le roi y pense tout le jour et le voit la nuit.

Vient ensuite le long récit de bar Hadya, interprète de rêves qui donnait un sens favorable à qui le payait et un sens défavorable à qui ne le payait pas. Abaye et Rava voient les mêmes rêves : Abaye paie, Rava ne paie pas, et treize rêves identiques reçoivent deux séries d'interprétations opposées, qui toutes se réalisent.

Rava finit par payer et reçoit alors des annonces favorables. La découverte du livre tombé de bar Hadya, où est écrit que tous les rêves suivent la bouche, révèle à Rava que l'interprète disposait du sens et l'avait tourné contre lui.

Rava le maudit ; bar Hadya s'exile chez les Romains, où son propre principe se retourne contre lui à cause d'un zouz refusé.

Le rêve suit la bouche : les deux rois César (Rome) et Rabbi Yehochoua Chapour (Perse) et Chemouel 1. Vous dites être très sages : que verrai-je ? 1. Vous dites être très sages : que verrai-je ? 2. Les Perses te soumettent à la corvée, t asservissent, te font paître des bêtes impures avec un bâton d'or. 2. Les Romains viennent, t emmènent en captivité, te font moudre des noyaux de dattes dans des meules d'or. 3. Il y pensa tout le jour. 3. Il y pensa tout le jour. 4. Et le soir, il le vit. 4. Et le soir, il le vit. Chaque sage annonce à son roi la défaite par l'empire rival : la parole reçue occupe la pensée, la pensée produit l'image.
Les deux rois : la parole du sage occupe la pensée du jour et fournit l'image de la nuit.
Un seul rêve, deux interprétations : Abaye paie, Rava ne paie pas Le rêve Abaye (un zouz versé) Rava (rien versé) 1. Ton bœuf égorgé (Dev. 28,31) commerce prospère, joie coupe la faim commerce perdu, chagrin coupe la faim 2. Fils et filles en captivité (28,41) filles nombreuses, mariées au loin le verset dans son sens accablant 3. Livrés à un autre peuple (28,32) mariés aux proches de ta femme ta femme meurt, une autre les élève 4. Mange ton pain dans la joie (Qoh. 9,7) tu lis le verset dans la joie tu le lis pour apaiser ta frayeur 5. Beaucoup de semence (28,38) depuis le début du verset depuis la fin du verset 6. Oliviers dans tout ton territoire (28,40) depuis le début du verset depuis la fin du verset 7. Tous les peuples verront (28,10) chef d'académie, craint de tous arrêté comme voleur du trésor royal 8. Laitue sur les jarres commerce double comme la laitue commerce amer comme la laitue 9. Viande sur les jarres vin doux, on vient acheter chez toi vin tourné, on achète la viande ailleurs 10. Jarre suspendue au palmier commerce élevé comme le palmier commerce bradé comme les dattes 11. Grenade sur les jarres commerce cher comme la grenade commerce aigre comme la grenade 12. Jarre tombée dans un puits marchandise recherchée, introuvable marchandise perdue, jetée au puits 13. Ânon au chevet, qui braie tu seras roi, un amora te répétera le vav de peter hamor efface des tefilin Le même matériau onirique soutient les deux lectures : le tarif de bar Hadya décide du sens, et le sens décide de l'événement. Toutes ces interprétations se sont réalisées ; le livre trouvé au segment 16 en donnera la raison : tous les rêves suivent la bouche.
Les treize rêves communs d'Abaye et de Rava, et les deux séries d'interprétations de bar Hadya.
Le retournement : de Rava payé à bar Hadya livré 1. Rava paie enfin Mur tombe, palais d'Abaye, briques, tête fendue, Hallel : tout devient bon. 2. Le bateau Bar Hadya craint le miracle promis ; un livre tombe de lui à l'embarquement. 3. La phrase découverte Tous les rêves suivent la bouche. Bar Hadya savait, et il a choisi. 4. La malédiction Je te pardonne tout, sauf la fille de Rav Hisda. Sois livré à une royauté qui n'aura pas pitié de toi. 5. L'exil volontaire La malédiction d'un sage se réalise, même sans raison, à plus forte raison ici. L'exil expie la faute. 6. À la porte du Romain Il s'assied chez le chef de la garde-robe du roi, qui rêve trois fois de suite. 7. Le zouz refusé trois fois Aiguille dans un doigt : donne-moi un zouz. Rien donné, rien dit. Ver sur deux doigts : rien donné, rien dit. Ver sur toute la main : le ver est tombé sur toutes les soieries. Le silence payé a fait le désastre. 8. Le garde dénonce celui qui savait et n'a rien dit. Bar Hadya est amené : à cause de ton zouz, ont été ruinées... Ce qu'il avait fait subir à Rava pour un zouz refusé lui revient par un zouz refusé. La phrase s'achève au verso.
Le retournement du récit, de l'aveu du livre à la ruine des soieries romaines.
1
אֲמַר לֵיהּ קֵיסָר לְרַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בְּרַבִּי חֲנַנְיָא: אָמְרִיתוּ דְּחָכְמִיתוּ טוּבָא, אֵימָא לִי מַאי חָזֵינָא בְּחֶלְמַאי. אֲמַר לֵיהּ: חָזֵית דִּמְשַׁחֲרִי לָךְ פָּרְסָאֵי וְגָרְבִי בָּךְ, וְרָעֲיִי בָּךְ שִׁקְצֵי בְּחֻוטְרָא דְּדַהֲבָא. הִרְהֵר כּוּלֵּיהּ יוֹמָא, וּלְאֻורְתָּא חֲזָא. אֲמַר לֵיהּ שַׁבּוּר מַלְכָּא, לִשְׁמוּאֵל: אָמְרִיתוּ דְּחָכְמִיתוּ טוּבָא, אֵימָא לִי מַאי חָזֵינָא בְּחֶלְמַאי. אֲמַר לֵיהּ: חָזֵית דְּאָתוּ רוֹמָאֵי וְשָׁבוּ לָךְ, וְטָחֲנִי בָּךְ קַשְׁיָיתָא בְּרִחְייָא דְּדַהֲבָא. הִרְהֵר כּוּלֵּיהּ יוֹמָא, וּלְאֻורְתָּא חֲזָא.

César dit à Rabbi Yehochoua fils de Rabbi Hanania : vous dites que vous êtes très sages ; dis-moi donc ce que je verrai dans mon rêve. Il lui répondit : tu verras que les Perses te soumettent à la corvée et t'asservissent, et qu'ils te font paître des bêtes impures avec un bâton d'or.

Il y pensa tout le jour, et le soir il le vit. Le roi Chapour dit à Chemouel : vous dites que vous êtes très sages ; dis-moi donc ce que je verrai dans mon rêve.

Il lui répondit : tu verras que les Romains viennent et t'emmènent en captivité, et qu'ils te font moudre chez toi des noyaux de dattes dans des meules d'or. Il y pensa tout le jour, et le soir il le vit.

📜 Rachi (6)
קֵיסָר מֶלֶךְ רוֹמִי וְהָיָה לוֹ תַּגָּר עִם פַּרְסִיִּים:
César : le roi de Rome ; il avait un conflit avec les Perses.
מַאי חָזֵינָא מַאי אֶרְאֶה בַּלַּיְלָה בַּחֲלוֹם:
Que verrai-je la nuit, en rêve.
מַשְׁחֲרִי לָךְ פָּרְסָאֵי עוֹשִׂים בְּךָ עֲבוֹדַת הַמֶּלֶךְ כְּמוֹ לָא חַמְרָא דְּחַד מִנְּהוֹן שַׁחֲרִית (תַּרְגּוּם בַּמִּדְבָּר יוּ) וּלְשׁוֹן חֲכָמִים (סִפְרֵי פ' דְּבָרִים) הַדְבֵּק לַשַּׁחֲוָור וְיִשְׁתַּחֲווּ לָךְ:
Ils te font accomplir le service du roi, comme « l'âne de l'un d'eux, que j'ai requis » (Targoum, Bamidbar 16), et dans la langue des Sages (Sifri, parachat Devarim) : « attache-toi au chahvar et l'on se prosternera devant toi ».
שָׁבוּר מֶלֶךְ פְּרָס:
Chapour : le roi de Perse.
וְשָׁבוּ לְךָ יִשְׁלְלוּךָ בַּשְּׁבִי:
Ils te dépouilleront et t'emmèneront en captivité.
וְטָחֲנוּ בָּךְ קַשְׁיָיתָא יָכוֹפוּ אוֹתְךָ לִטְחֹון גַּרְעִינֵי תְּמָרִים:
Ils te contraindront à moudre des noyaux de dattes.
🪔 Ben Yehoyada (1)
חָזֵית דְּאָתוּ פָּרְסָאֵי דְּמַשְׁחֲרִי לָךְ. אָמַר לוֹ דְּבָרִים מוֹרִים מֵעִנְיָנִים הַנַּעֲשִׂים בַּמִּלְחָמָה, כִּי הַדֶּרֶךְ אִם נָצַח מֶלֶךְ זֶה לְמֶלֶךְ אַחֵר בַּמִּלְחָמָה אֵינוֹ מְבַטֵּל מַלְכוּתוֹ לְגַמְרֵי, אֶלָּא מַנִּיחוֹ לִהְיוֹת מֶלֶךְ עַל עַמּוֹ כְּמוֹ שֶׁהָיָה וְרַק מֵטִיל עָלָיו מַס קָצוּב שֶׁיִּקָּחֵהוּ מֵעִמּוֹ, וְזֶה שֶׁאָמַר דְּמַשְׁחֲרִי לָךְ פָּרְסָאֵי, שֶׁיִּכְבְּשׁוּ אוֹתְךָ וְתִשָּׁאֵר תַּחַת יָדָם, לִרְעוֹת חֲזִירִים אֵלּוּ הָרוֹמִיִּים שֶׁנִּקְרָאִים חֲזִירִים עַל שֵׁם קְלִיפַּת חֲזִיר בְּחוּטְרָא דְּדַהֲבָא, דְּהַייְנוּ שֶׁתִּגְבֶּה לָהֶם מִן הָרוֹמִיִּים מַס סַךְ שֶׁל זְהוּבִים, וְכֵן שְׁמוּאֵל סִידֵּר לַמֶּלֶךְ פְּרָס חֲלוֹם כַּיּוֹצֵא בָּזֶה, וְטָחֲנוּ בָּךְ קַשְׁיָיתָא שֶׁיַּטִּילוּ עָלֶיךָ שִׁעְבּוּד קָשֶׁה מְאֹד, בְּרִיחְיָא דְּדַהֲבָא שֶׁעוֹלֶה סַךְ גָּדוֹל שֶׁל זְהוּבִים.
« Tu verras que les Perses viennent et te soumettent à la corvée. » Il lui a dit des choses qui renvoient à ce qui se pratique dans la guerre : l'usage veut que, lorsqu'un roi l'emporte sur un autre roi à la guerre, il ne supprime pas entièrement sa royauté, mais le laisse régner sur son peuple comme auparavant et lui impose seulement un tribut fixé qu'il prélève sur son peuple. C'est le sens de « les Perses te soumettent à la corvée » : ils te conquerront et tu resteras sous leur main ; « pour faire paître des porcs », c'est-à-dire ces Romains, appelés porcs d'après la kelipa (écorce) du porc ; « avec un bâton d'or », c'est-à-dire que tu percevras pour eux, des Romains, un tribut d'un montant en pièces d'or. De même Chemouel a-t-il dispose pour le roi de Perse un rêve du même genre : « ils te feront moudre des noyaux », ils t'imposeront un asservissement très dur ; « dans des meules d'or », qui monte à une grosse somme en pièces d'or.
💡 Explication

Les deux récits sont bâtis à l'identique : un souverain met la sagesse des Sages à l'épreuve en demandant le contenu de son rêve à venir. Chaque sage lui annonce sa défaite aux mains de l'empire rival, Rome pour César par les Perses, la Perse pour Chapour par les Romains.

Le ressort du passage est dans les deux dernières propositions : hirher kouleh yoma, il y pensa tout le jour, puis oul-orta haza, et le soir il le vit. Le sage n'annonce pas l'avenir, il place dans l'esprit du roi le contenu que le rêve reprendra. Cela prépare le principe qui gouverne tout le daf : le rêve suit ce qui a été dit.

🖼️ Schéma
Le rêve suit la bouche : les deux rois César (Rome) et Rabbi Yehochoua Chapour (Perse) et Chemouel 1. Vous dites être très sages : que verrai-je ? 1. Vous dites être très sages : que verrai-je ? 2. Les Perses te soumettent à la corvée, t asservissent, te font paître des bêtes impures avec un bâton d'or. 2. Les Romains viennent, t emmènent en captivité, te font moudre des noyaux de dattes dans des meules d'or. 3. Il y pensa tout le jour. 3. Il y pensa tout le jour. 4. Et le soir, il le vit. 4. Et le soir, il le vit. Chaque sage annonce à son roi la défaite par l'empire rival : la parole reçue occupe la pensée, la pensée produit l'image.
Les deux entretiens, construits sur le même schéma en quatre temps.
2
בַּר הֶדְיָא מְפַשַּׁר חֶלְמֵי הֲוָה. מַאן דְּיָהֵיב לֵיהּ אַגְרָא — מְפַשַּׁר לֵיהּ לִמְעַלְּיוּתָא, וּמַאן דְּלָא יָהֵיב לֵיהּ אַגְרָא — מְפַשַּׁר לֵיהּ לִגְרִיעוּתָא. אַבָּיֵי וְרָבָא חֲזוֹ חֶלְמָא. אַבָּיֵי יְהֵיב לֵיהּ זוּזָא, וְרָבָא לָא יְהֵיב לֵיהּ. אָמְרִי לֵיהּ: אָקְרִינַן בְּחֶלְמִין ״שׁוֹרְךָ טָבוּחַ לְעֵינֶיךָ וְגוֹ׳״. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: פָּסֵיד עִסְקָךְ וְלָא אַהֲנִי לָךְ לְמֵיכַל מֵעֻוצְבָּא דְּלִבָּךְ. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מַרְווַח עִסְקָךְ וְלָא אַהֲנִי לָךְ לְמֵיכַל מֵחֶדְוָא דְּלִבָּךְ.

Bar Hadya était interprète de rêves. À celui qui lui donnait un salaire, il interprétait en bien ; à celui qui ne lui donnait pas de salaire, il interprétait en mal.

Abaye et Rava virent un rêve. Abaye lui donna un zouz, et Rava ne lui donna rien.

Ils lui dirent : on nous a fait lire dans notre rêve « ton bœuf sera égorgé sous tes yeux, etc. ». À Rava il dit : ton commerce sera perdu, et de chagrin tu n'auras plus le goût de manger.

À Abaye il dit : ton commerce prospérera, et de joie tu n'auras plus le goût de manger.

📜 Rachi (3)
פְּסִיד עִסְקָךְ תִּתְקַלְקֵל פְּרַקְמַטְיָא שֶׁלְּךָ:
Ton négoce (perakmatia) se dégradera.
וְלָא אַהֲנִי לָךְ לְמֵיכַל מִתּוֹךְ צַעַרְךָ לֹא יִטְעַם לְךָ שׁוּם מַאֲכָל:
À cause de ton chagrin, aucun aliment n'aura de goût pour toi.
מַרְווַח עִסְקָךְ וּמִתּוֹךְ שֶׁמְּחַתֵּךְ לֹא תִּתְאַוֶּה לֶאֱכֹול שֶׁתִּהְיֶה שָׂבֵעַ בְּשִׂמְחָתְךָ:
Et du fait de ta joie tu n'auras pas envie de manger, car ta joie te rassasiera.
🪔 Ben Yehoyada (2)
בַּר הֲדָיָא, מְפַשַּׁר חֶלְמִין הֲוָה. נִרְאֶה לִי בס"ד כָּל פּוֹתֵר חֲלוֹמוֹת אֲמִיתִּי זֶה נִגְזַר עָלָיו בִּהְיוֹתוֹ טִיפָּה שֶׁיִּהְיֶה לוֹ חָכְמָה וְהַשָּׂגָה בְּכָךְ, וּבַר הֲדָיָא כָּךְ הֲוָה לֵיהּ שֶׁגָּזַר עָלָיו הקב"ה בִּהְיוֹתוֹ טִיפָּה שֶׁיַּשִּׂיג פִּתְרוֹן חֲלוֹמוֹת בַּאֲמִיתּוּת, וּמִן הַשָּׁמַיִם הִנִּיחוּ לוֹ בִּלְבָבוֹ לַעֲשׂוֹת דָּבָר זֶה, שֶׁכָּל מִי שֶׁיִּתֵּן לוֹ שָׂכָר יִפְתֹּור טוֹב וְאִם לָאו לְהַפֵּךְ, כְּדֵי שֶׁכָּל אוֹתָם שֶׁחֲלוֹם שֶׁלָּהֶם רַע יָשִׂימוּ בִּלְבָבָם שֶׁלֹּא יִתְּנוּ לוֹ שָׂכָר, וְאוֹתָם שֶׁחֲלוּמָם טוֹב יָשִׂימוּ בִּלְבָבָם לָתֵת לוֹ שָׂכָר כְּדֵי שֶׁיִּפְתֹּור טוֹב, וְרָבָא הִקְפִּיד עָלָיו עֲבוּר אִשְׁתּוֹ בע"ג דְּיָדַע כִּי מִן הַשָּׁמַיִם הוּא זֶה, עִם כָּל זֶה כֵּיוָן דְּהָוֵי הֶזֵּק נְפָשׁוֹת לֹא הָיָה לוֹ לִפְתֹּוחַ פִּיו לְרָעָה בְּפֵירוּשׁ לוֹמַר לוֹ דִּבְיַתְהוּ שְׁכִיבָא, אֶלָּא הָיָה אוֹמֵר בְּרֶמֶז כִּי אוּלַי הָיָה מִשְׁתַּנֶּה הַגְּזֵרָה, מַה שֶׁאֵין כֵּן בִּבְרִית כְּרוּתָה לַשְּׂפָתַיִם. וְלָכֵן אָמַר לוֹ בְּכוּלְּהוּ מָחֵילְנָא לָךְ, וּקְשָׁא אַמַּאי יִמְחֹול לוֹ עַל שְׁאָר נְזָקִין שֶׁעָשָׂה לוֹ בְּפִתְרוֹן? וּבָזֶה נִיחָא כִּי הוּא יָדַע שֶׁדָּבָר זֶה הוּא מִן הַשָּׁמַיִם.
« Bar Hadya était interprète de rêves. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que tout véritable interprète de rêves a reçu ce décret des l'instant où il n'était qu'une goutte : qu'il aurait en cela sagesse et perception. Ainsi en fut-il de bar Hadya : le Saint béni soit-Il décréta sur lui, alors qu'il n'était qu'une goutte, qu'il atteindrait l'interprétation véritable des rêves. Et du Ciel on lui mit au cœur d'agir de cette manière, que quiconque lui donnerait un salaire recevrait une interprétation favorable et sinon l'inverse, afin que tous ceux dont le rêve est mauvais se mettent au cœur de ne pas lui donner de salaire, et que ceux dont le rêve est bon se mettent au cœur de lui en donner un pour qu'il interprète en bien. Rava lui en tint rigueur à cause de sa femme, alors même qu'il savait que la chose venait du Ciel ; malgré cela, puisqu'il y avait là un dommage porté à des vies, il ne devait pas ouvrir la bouche en mal explicitement pour lui dire « ta femme mourra », mais parler par allusion, car le décret aurait peut-être changé ; il en va autrement lorsqu'une alliance est conclue avec les lèvres. C'est pourquoi il lui dit : « je te pardonne tout. » On demandera : pourquoi lui pardonner les autres dommages qu'il lui a causés par ses interprétations ? Cela s'explique bien : il savait que cette chose venait du Ciel.
"שׁוֹרְךָ טָבוּחַ לְעֵינֶיךָ" וְגוֹ' לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: פְּסִיד עִסְקָךְ. מַקְשִׁים אַמַּאי הֵבִיא לוֹ רַע מִבַּחוּץ וְלֹא אָמַר לוֹ רַע הַנִּזְכָּר בַּפָּסוּק עַצְמוֹ? וְיֵשׁ מְתָרְצִים דַּהֲוָה יָדַע שֶׁלֹּא הָיָה שׁוֹר לְרָבָא, וְזֶה אֵינוֹ כִּי הַפִּתְרוֹן שַׁיָּיךְ גַּם לְאַחַר זֶה, וְשֶׁמָּא אַחַר זֶה יִהְיֶה לוֹ שׁוֹר? וְנִרְאֶה לִי בס"ד כִּי כָּתְבוּ הַמְפָרְשִׁים זַ"ל עַל פָּסוּק זֶה אִם תִּקְרָאֶנּוּ לְמַפְרֵיעַ אֵין בּוֹ קְלָלָה, עַל כֵּן לֹא אָמַר לוֹ כִּפְשׁוּטוֹ, אֶלָּא הֵבִיא לוֹ רַע מִבַּחוּץ, וּפֵירֵשׁ לוֹ הַפָּסוּק שֶׁמִּתּוֹךְ צַעֲרוֹ הַבָּא לוֹ מִדָּבָר אַחֵר אֵינוֹ אוֹכֵל.
« Ton bœuf sera égorgé sous tes yeux, etc. À Rava il dit : ton commerce sera perdu. » On demande : pourquoi lui a-t-il apporte un mal extérieur au verset, au lieu de lui dire le mal énoncé dans le verset lui-même ? Certains répondent qu'il savait que Rava n'avait pas de bœuf ; mais cela ne tient pas, car l'interprétation vaudrait aussi pour la suite, et peut-être aurait-il un bœuf plus tard. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que les commentateurs de mémoire bénie ont écrit sur ce verset que, lu à rebours, il ne contient pas de malédiction ; c'est pourquoi il ne le lui a pas dit selon son sens simple, mais lui a apporté un mal extérieur, et lui a expliqué le verset ainsi : du chagrin qui lui vient d'une autre cause, il ne mange pas.
💡 Explication

La règle de conduite de bar Hadya est posée d'emblée : le sens du rêve suit le paiement. Abaye verse un zouz, Rava ne verse rien ; le même rêve recevra donc deux lectures opposées, et la séquence qui suit déroule treize fois ce mécanisme.

Le verset cité, Devarim 28,31, appartient aux toha'hot, les réprimandes. Bar Hadya n'utilise pas le mal contenu dans le verset lui-même ; il retient uniquement la fin, « et tu n'en mangeras pas », et fournit la cause de cette abstention : le chagrin pour Rava, la joie pour Abaye. La lecture reste attachée aux mots, la cause change.

3
אָמְרִי לֵיהּ: אָקְרִינַן ״בָּנִים וּבָנוֹת תּוֹלִיד וְגוֹ׳״ לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: כְּבִישׁוֹתֶיהָ. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: בִּנְךָ וּבְנָתָךְ נְפִישִׁי, וּמִינַּסְבָן בְּנָתָךְ לְעָלְמָא, וּמִדַּמְייָן בְּאַפָּךְ כִּדְקָא אָזְלָן בְּשִׁבְיָה.

Ils lui dirent : on nous a fait lire « tu engendreras des fils et des filles, etc. ». À Rava il dit : selon sa dureté, c'est-à-dire dans le sens accablant du verset.

À Abaye il dit : tes fils et tes filles seront nombreux, tes filles se marieront au dehors, et il te semblera qu'elles partent en captivité.

🪔 Ben Yehoyada (1)
לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: בִּנְךָ וּבְנָתָךְ נְפִישִׁין, וּמִנַּסְבָן בָּנָתְךָ לְעָלְמָא, וְדָמִין בְּאַפָּךְ כִּדְקָא אָזְלָן בְּשִׁבְיָה. מַקְשִׁים לָמָּה בִּשְׁנֵי חֲלוֹמוֹת הָרִאשׁוֹנִים פֵּירֵשׁ לְרָבָא קֹודֶם אַבַּיֵּי, וּמִכָּאן וְאֵילָךְ פֵּירֵשׁ לְאַבַּיֵּי קֹודֶם רָבָא? וְנִרְאֶה לִי בס"ד כִּי הוּא כֵּיוָן שֶׁלֹּא נָתַן לוֹ רָבָא שָׂכָר הֻקְפַּד הַרְבֵּה, וְרָצָה לְהָרַע לוֹ יוֹתֵר בְּפִתְרוֹן הָרַע, וְהַיְינוּ כִּי יָדַע שֶׁחֲלוֹם רָבָא וַחֲלוֹם אַבַּיֵּי הֵם סִגְנוֹן אֶחָד, עַל כֵּן אָמַר אִם אֶפְתֹּור לְאַבַּיֵּי תְּחִלָּה לְטוֹבָה אָז פִּתְרוֹן שֶׁל רָבָא שֶׁהוּא לְרָעָה יִהְיֶה חָלוּשׁ וְרוֹפֵף, מֵאַחַר כִּי עַתָּה פָּתַרְתִּי עַל סִגְנוֹן זֶה מַמָּשׁ לְטוֹבָה, וְכָל הַחֲלוֹמוֹת הוֹלְכִין אַחַר הַפֶּה, לְכָךְ הִקְדִּים הַפִּתְרוֹן שֶׁל רָבָא כְּדֵי שֶׁיִּתְחַזֵּק הַפִּתְרוֹן לְרֹועַ בְּיוֹתֵר, אַךְ אַבַּיֵּי כֵּיוָן שֶׁרָאָה שְׁנֵי פְּעָמִים פָּתַר לוֹ לְטוֹבָה וּלְרָבָא לְרָעָה מִפְּנֵי שֶׁלֹּא נָתַן לוֹ שָׂכָר, אָמַר וַדַּאי זֶה יִפְתֹּור כָּל חֲלוֹמוֹת רָבָא שֶׁהֵם שָׁוִים עִם חֲלוֹמוֹתַי הַכֹּל לְרָעָה, וּמֵאַחַר דְּכָל הַחֲלוֹמוֹת הוֹלְכִין אַחַר הַפֶּה אִם פּוֹתֵר זֶה לְרָעָה לְרָבָא אָז פִּתְרוֹן שֶׁלִּי שֶׁפּוֹתְרוֹ לְטוֹבָה יִהְיֶה רוֹפֵף וְחַלָּשׁ, וּמַה לִי בְּצָרָה הַזֹּאת כֵּיוָן שֶׁאֲנִי נוֹתֵן שָׂכָר? לְכָךְ הִכְרִיחוּ אַבַּיֵּי לִפְתֹּור לוֹ תְּחִלָּה, וְזֶה מֻוכְרָח לַעֲשׂוֹת כֵּן כֵּיוָן שֶׁלּוֹקֵחַ שָׂכָר מִמֶּנּוּ.
« À Abaye il dit : tes fils et tes filles seront nombreux, tes filles se marieront au dehors, et il te semblera qu'elles partent en captivité. » On demande : pourquoi, dans les deux premiers rêves, a-t-il interprété pour Rava avant Abaye, et à partir d'ici pour Abaye avant Rava ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que, puisque Rava ne lui avait pas donné de salaire, il lui en tint fortement rigueur et voulut lui nuire davantage par une interprétation mauvaise. Il savait en effet que le rêve de Rava et celui d'Abaye étaient d'une seule et même teneur ; il se dit donc : si j'interprète d'abord pour Abaye en bien, l'interprétation de Rava, qui est en mal, sera faible et branlante, puisque je viens d'interpréter exactement la même teneur en bien, et tous les rêves suivent la bouche. C'est pourquoi il fit passer d'abord l'interprétation de Rava, afin que l'interprétation en mal se renforce davantage. Mais Abaye, voyant que par deux fois il avait interprété pour lui en bien et pour Rava en mal parce que celui-ci ne lui avait pas donné de salaire, se dit : celui-ci va certainement interpréter en mal tous les rêves de Rava, qui sont identiques aux miens ; et puisque tous les rêves suivent la bouche, s'il interprète en mal pour Rava, mon interprétation favorable sera branlante et faible. Pourquoi entrerais-je dans cette détresse, alors que je verse un salaire ? C'est pourquoi Abaye le contraignit d'interpréter pour lui en premier ; et il était forcé d'agir ainsi, puisqu'il recevait de lui un salaire.
💡 Explication

Le verset est Devarim 28,41 : « tu engendreras des fils et des filles, et ils ne seront pas à toi, car ils iront en captivité ». Pour Rava, bar Hadya s'en tient au sens direct. Pour Abaye, il conserve le mot « captivité » mais le rapporte à l'apparence : des filles nombreuses qui partent se marier au loin donnent au père l'impression d'un départ forcé.

L'ordre d'énonciation change ici : Rava passe en premier dans les deux rêves précédents, Abaye passe en premier à partir de celui-ci. Le Ben Yehoyada rattache ce détail au principe que les rêves suivent la bouche, l'interprétation prononcée en premier fixant le sens et affaiblissant celle qui vient après.

4
אַקְּרָיִין ״בָּנֶיךָ וּבְנֹתֶיךָ נְתֻנִים לְעַם אַחֵר״. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: בִּנְךָ וּבְנָתָךְ נְפִישִׁין, אַתְּ אָמְרַתְּ לְקָרִיבָךְ וְהִיא אָמְרָה לְקָרִיבַהּ, וְאָכְפָה לָךְ וְיָהֲבַתְּ לְהוֹן לְקָרִיבַהּ, דְּהָוֵי כָּעָם אַחֵר. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: דִּבְיַתְהוּ שְׁכִיבָא, וְאָתוּ בְּנֵיהּ וּבְנָתֵיהּ לִידֵי אִיתְּתָא אַחֲרִיתִי. דְּאָמַר רָבָא אָמַר רַבִּי יִרְמְיָה בַּר אַבָּא אָמַר רַב: מַאי דִכְתִיב ״בָּנֶיךָ וּבְנֹתֶיךָ נְתֻנִים לְעַם אַחֵר״ — זוֹ אֵשֶׁת הָאָב.

On nous a fait lire « tes fils et tes filles seront livrés à un autre peuple ». À Abaye il dit : tes fils et tes filles seront nombreux ; toi tu voudras les marier à tes proches et elle voudra les marier aux siens, elle te forcera et tu les donneras à ses proches, ce qui est comme un autre peuple.

À Rava il dit : ta femme mourra, et ses fils et ses filles tomberont entre les mains d'une autre femme. Car Rava a dit au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba, au nom de Rav : que signifie ce qui est écrit « tes fils et tes filles seront livrés à un autre peuple » ?

Il s'agit de la femme du père.

📜 Rachi (1)
וְהִיא אִשְׁתְּךָ:
Et elle : ta femme.
💡 Explication

Le verset est Devarim 28,32. Pour Abaye, « un autre peuple » désigne la famille de sa femme, étrangère à la sienne : la formule est maintenue, son référent est déplacé vers un cadre ordinaire. Pour Rava, la lecture est celle que Rav lui-même a transmise.

La citation de Rav au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba montre que l'interprétation défavorable a un appui dans la tradition : echet ha-av, la femme du père, c'est-à-dire la seconde épouse qui élève les enfants du premier lit. Le narrateur note au passage que c'est Rava lui-même qui rapporte cet enseignement.

5
אַקְרִינַן בַּחֶלְמִין: ״לֵךְ אֱכֹל בְּשִׂמְחָה לַחְמֶךָ״. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מַרְווַח עִסְקָךְ וְאָכְלַתְּ וְשָׁתֵית וְקָרֵית פְּסוּקָא מֵחֶדְוָא דְלִבָּךְ. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: פְּסִיד עִסְקָךְ, טָבְחַתְּ וְלָא אָכְלַתְּ וְשָׁתֵית וְקָרֵית לְפַכּוֹחֵי פַּחְדָּךְ.

On nous a fait lire dans notre rêve « va, mange ton pain dans la joie ». À Abaye il dit : ton commerce prospérera, tu mangeras, tu boiras et tu liras ce verset dans la joie de ton cœur.

À Rava il dit : ton commerce sera perdu, tu abattras sans manger, tu boiras et tu liras pour apaiser ta frayeur.

📜 Rachi (1)
לְפַכּוֹחֵי פַּחְדְּךָ לְהָפִיג דַּאֲגָתְךָ:
Pour dissiper ton inquiétude.
💡 Explication

Le verset de Qohelet 9,7 est entièrement favorable. Bar Hadya ne peut donc pas l'inverser ; il conserve pour Rava chacun de ses actes, manger, boire, lire, et change seulement leur motif : le-fakoua'hi pa'had, pour dissiper la frayeur, au lieu de la joie du cœur.

6
אָקְרִינַן ״זֶרַע רַב תּוֹצִיא הַשָּׂדֶה״. לְאַבָּיֵי אֲמַר לֵיהּ מֵרֵישֵׁיהּ, לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ מִסֵּיפֵיהּ.

On nous a fait lire « tu porteras beaucoup de semence au champ ». À Abaye il le dit depuis le début du verset, à Rava il le dit depuis sa fin.

📜 Rachi (1)
מֵרֵישֵׁיהּ זֶרַע רַב תּוֹצִיא הַשָּׂדֶה:
Depuis son début : « tu porteras beaucoup de semence au champ ».
🪔 Ben Yehoyada (2)
אָקְרִינַן (דְּבָרִים כח, לח) "זֶרַע רַב תּוֹצִיא הַשָּׂדֶה" לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מֵרֵישֵׁיהּ. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: מִסּוֹפֵיהּ. קַשָּׁא בִּשְׁלָמָא שְׁאָר פִּתְרוֹנוֹת יָכוֹל לְהָפְכָם מֵרָעָה לְטוֹבָה וּמִטּוֹבָה לְרָעָה, אַךְ בָּזֶה מִמַּה נַפְשָׁךְ אִם אַבַּיֵּי וְרָבָא רָאוּ כָּל הַפָּסוּק אֵיךְ יַנִּיחַ לְאַבַּיֵּי חֶצְיוֹ הָרִאשׁוֹן בִּלְבַד, וְאִם שְׁנֵיהֶם רָאוּ חֶצְיוֹ בִּלְבַד אֵיךְ יַנִּיחַ לְרָבָא חֶצְיוֹ הַשֵּׁנִי שֶׁלֹּא הִקְרוּ לוֹ, אִם כֵּן יַנִּיחַ לוֹ עוֹד כַּמָּה פְּסוּקִים הַבָּאִים אַחֲרָיו גַּם כֵּן? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּיָדוּעַ בְּסִפְרֵי הַדִּקְדּוּק דְּאִם יֵשׁ אֶתְנָח נֶחְשָׁב זֶה סוֹף פָּסוּק, וְהִנֵּה כָּאן תַּחַת הַשָּׂדֶה יֵשׁ אֶתְנָח, וְהֵם הִקְרוּ לָהֶם עַד הַשָּׂדֶה, וּלְאַבַּיֵּי אָמַר לוֹ כֵּיוָן שֶׁיֵּשׁ כָּאן אֶתְנָח נִשְׁלַם הַפָּסוּק, וְאַיּוֹ שַׁיָּיךְ לְךָ הַסּוֹף כִּי הוּא פָּסוּק אַחֵר, וּלְרָבָא אָמַר לוֹ כֵּיוָן דְּבֶאֱמֶת הַפָּסוּק לֹא נִשְׁלַם כָּאן שַׁיָּיךְ לְלֵךְ כֻּולּוֹ, דְּאֵין זֶה הַכְּלָל שֶׁל אֶתְנָח חָזָק דְּעַל כָּל פָּנִים נִרְאֶה כָּל זֶה פָּסוּק אֶחָד, וְכֵן הָעִנְיָן בַּפָּסוּק (שָׁם שָׁם מ') זֵיתִים יִהְיוּ לְךָ בְּכָל גְּבוּלֶךָ, יֵשׁ אֶתְנָח תַּחַת גְּבוּלְךָ, לְכָךְ לְאַבַּיֵּי אָמַר לוֹ מֵרֵישָׁהּ עַל דֶּרֶךְ הַנִּזְכָּר לְעֵיל.
« On nous a fait lire (Devarim 28,38) Tu porteras beaucoup de semence au champ. À Abaye il dit : depuis son début ; à Rava il dit : depuis sa fin. » Difficulté : passe encore pour les autres interprétations, qu'il pouvait retourner du mal au bien et du bien au mal ; mais ici, de deux choses l'une. Si Abaye et Rava ont vu le verset entier, comment n'a-t-il laissé à Abaye que sa première moitié ? Et s'ils n'en ont vu que la moitié, comment a-t-il laissé à Rava la seconde moitié, qu'on ne leur a pas fait lire ? Il faudrait alors lui laisser encore plusieurs versets qui suivent. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il est connu dans les livres de grammaire que la où il y a un etnahta, cela compte comme une fin de verset. Or ici, sous le mot ha-sade, il y a un etnahta, et on leur a fait lire jusqu'à ha-sade. À Abaye il dit : puisqu'il y a ici un etnahta, le verset est achevé, et la fin ne te concerne pas, car elle constitue un autre verset. À Rava il dit : puisqu'en vérité le verset ne s'achève pas ici, il te revient tout entier, car cette règle de l'etnahta n'est pas si forte, et en tout état de cause tout cela apparaît comme un seul verset. Il en va de même du verset (ibid. 40) « tu auras des oliviers dans tout ton territoire » : il y a un etnahta sous le mot guevoulekha, c'est pourquoi il dit à Abaye « depuis son début », selon ce qui vient d'être exposé.
לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ מִיתְּפָסַתְּ כְּגַנָּבֵי. קַשָּׁא אֵיךְ יִתְיַשֵּׁב בְּפִתְרוֹן זֶה הַתְחָלַת הַפָּסוּק דִּכְתִיב (שָׁם שָׁם י') כִּי שֵׁם ה' נִקְרָא עָלֶיךָ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד שֶׁכָּל אָדָם מְפֻורְסָם שֶׁעוֹמֵד בְּצָרָה גְּדוֹלָה, הַדֶּרֶךְ הוּא שֶׁכָּל בְּנֵי אָדָם יִתְפַּלְּלוּ עָלָיו כַּפֵּיהֶם לוֹמַר ה' יִשְׁמְרֵהוּ אוֹ ה' יַעַזְרֵהוּ אוֹ ה' יִצְלֵהוּ אוֹ ה' יְרַפְּאֵהוּ, וּדְבָרִים אֵלֶּה יִהְיוּ מֻורְגָּלִים בְּפֻומֵּיהּ דְּאִינָשֵׁי לְהַזְכִּיר אֶת שֵׁם ה' עָלָיו בִּתְפִלָּתָם בַּעֲבוּר צָרָתוֹ, וְלָכֵן פֵּירֵשׁ לוֹ שֶׁאַתָּה תַּעֲמֹוד בְּצָרָה גְּדוֹלָה שֶׁתִּהְיֶה נִתְפָּס לַמַּלְכוּת, וְאָז כָּל בְּנֵי אָדָם קוֹרְאִין אֶת ה' בְּפִיהֶם עָלֶיךָ, רְצוֹנוֹ לוֹמַר בַּעֲבוּרְךָ, שֶׁאוֹמְרִים ה' יִצְלֵהוּ ה' יַעַזְרֵהוּ ה' יִשְׁמְרֵהוּ, וְגַם יִהְיוּ יְרֵאִים עַל נַפְשָׁם מֵחֲמַת הַמִּקְרֶה שֶׁיִּקְרֶה לְךָ בִּתְפִיסָה זוֹ, שֶׁאוֹמְרִים אִם רָבָא נִתְפַּס מַה יַעֲשׂוּ שְׁאָר עַמָּא?! וַעֲדַיִין צָרִיךְ לְהַקְשׁוֹת עַל פִּתְרוֹן אַבַּיֵּי אֵיךְ יִתְייַשֵּׁב מַה שֶׁנֶּאֱמַר כִּי שֵׁם ה' נִקְרָא עָלֶיךָ? וְנִרְאֶה בס"ד כִּי כָּל רֹאשׁ יְשִׁיבָה נִקְרָא בְּשֵׁם 'רַבִּי', וְיָדוּעַ מַה שֶּׁכָּתַב רַבֵּינוּ הָאֲרִ"י זַ"ל שֶׁשֵּׁם רַבִּי הוּא מִסְפַּר שֵׁם הֲוָיָ"ה בְּרִבּוּעַ שֶׁעוֹלֶה ע"ב [הַיְינוּ שֶׁבְּכָל אוֹת חוֹזֵר לְהַתְחָלָתוֹ. הוי"ה בְּרִיבּוּעַ הוּא כָּזֶה: י', י"ה, יה"ו, יהו"ה 72] , וְאִם תְּמַלֵּא הָרִבּוּעַ יִהְיֶה מִסְפַּר ק"ל [דהוי"ה בְּמִילּוּי אַלְפִין, יוֹ"ד, יוֹ"ד הֵ"א, יוֹ"ד הֵ"א וָא"ו, יוֹ"ד הֵ"א וָא"ו הֵ"א, הָעוֹלֶה 130] , הֲרֵי סַךְ הַכֹּל רַב , וְעִם עֲשָׂרָה אוֹתִיּוֹת הַשֵּׁם בְּמִלּוּי אַלְפִין [יוֹ"ד הֵ"א וָא"ו הֵ"א 10] עוֹלֶה סַךְ הַכֹּל רַבִּי [212] , נִמְצָא תֹּואַר רַבִּי הוּא מְסַפֵּר שֵׁם ה', וְכֵיוָן שֶׁפָּתַר לוֹ דִּנְפַק לָךְ שְׁמָא דְּרֵישׁ מְתִיבְתָּא שֶׁהוּא שֵׁם רַבִּי, בָּזֶה יִתְיַישֵּׁב מַה שֶׁנֶּאֱמַר כִּי שֵׁם ה' נִקְרָא עָלֶיךָ.
« À Rava il dit : tu seras saisi comme les voleurs. » Difficulté : comment le début du verset s'accorde-t-il à cette interprétation, puisqu'il est écrit (ibid. 10) « car le nom de ה' est invoqué sur toi » ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que lorsqu'un homme connu se trouve dans une grande détresse, l'usage veut que tous prient pour lui de leur bouche en disant « que ה' le garde », « que ה' l'aide », « que ה' le sauve », « que ה' le guérisse » ; ces paroles sont habituelles dans la bouche des gens, qui mentionnent sur lui le nom de ה' dans leur prière à cause de sa détresse. Il lui a donc expliqué : tu te trouveras dans une grande détresse, saisi par la royauté, et alors tous invoqueront ה' de leur bouche sur toi, c'est-à-dire à cause de toi, disant « que ה' le sauve, que ה' l'aide, que ה' le garde » ; et ils craindront aussi pour eux-mêmes à cause de ce qui t'arrive dans cette arrestation, disant : si Rava est arrêté, que fera le reste du peuple ?! Il reste à demander, quant à l'interprétation d'Abaye, comment s'accorde ce qui est dit « car le nom de ה' est invoqué sur toi ». Il me semble, avec l'aide du Ciel, que tout chef d'académie reçoit le titre de « rabbi ». Or il est connu, d'après ce qu'a écrit notre maître le Ari de mémoire bénie, que le mot rabbi vaut le nom Havaya élevé au carré, ce qui monte à 72, chaque lettre revenant à son commencement ; et si l'on remplit ce carré, le compte est de 130, car le Nom en remplissage par alef donne יו"ד, יו"ד ה"א, יו"ד ה"א וא"ו, יו"ד ה"א וא"ו ה"א, ce qui monte à 130. L'ensemble fait donc rav, 202, et avec les dix lettres du Nom en remplissage par alef, cela monte à 212, soit rabbi. Il se trouve ainsi que le titre de rabbi vaut le compte du nom de ה'. Et puisqu'il lui a interprété « ton nom sortira comme chef d'académie », ce qui est le titre de rabbi, cela accorde ce qui est dit « car le nom de ה' est invoqué sur toi ».
💡 Explication

Le verset de Devarim 28,38 est coupé en deux : « tu porteras beaucoup de semence au champ » puis « et tu récolteras peu, car la sauterelle la consumera ». Bar Hadya n'a plus besoin de déplacer un référent, il lui suffit de choisir la moitié du verset qu'il applique.

Le Ben Yehoyada appuie ce procédé sur la cantillation : l'etnahta, accent de pause médian, placé sous le mot ha-sade, permet de traiter la première moitié comme un verset complet. À Abaye il applique cette règle, à Rava il la refuse. Le même découpage vaut au segment suivant pour les oliviers.

7
אָקְרִינַן ״זֵיתִים יִהְיוּ לְךָ בְּכָל גְּבוּלֶךָ וְגוֹ׳״. לְאַבָּיֵי אֲמַר לֵיהּ מֵרֵישֵׁיהּ, לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ מִסֵּיפֵיהּ.

On nous a fait lire « tu auras des oliviers dans tout ton territoire, etc. ». À Abaye il le dit depuis le début du verset, à Rava il le dit depuis sa fin.

💡 Explication

Devarim 28,40 est construit comme le précédent : « tu auras des oliviers dans tout ton territoire » puis « mais tu ne t'oindras pas d'huile, car tes olives tomberont ». Le même procédé de découpage produit une abondance pour Abaye et une perte pour Rava.

8
אָקְרִינַן ״וְרָאוּ כָּל עַמֵּי הָאָרֶץ וְגוֹ׳״. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: נָפֵק לָךְ שְׁמָא דְּרֵישׁ מְתִיבְתָּא הָוֵית, אֵימָתְךָ נָפַלְתְּ בְּעָלְמָא. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: בְּדַיָּינָא דְּמַלְכָּא אִתְּבַר, וּמְתַפֶּסֶת בְּגַנָּבֵי, וְדָיְינִי כֻּולֵּי עָלְמָא קַל וָחֹומֶר מִינָּךְ. לִמְחַר אִתְּבַר בֵּדַייְנָא דְּמַלְכָּא וַאֲתוֹ וְתָפְשִׂי לֵיהּ לְרָבָא.

On nous a fait lire « et tous les peuples de la terre verront, etc. ». À Abaye il dit : ton nom se répandra, tu seras chef d'académie, et la crainte que tu inspires tombera sur le monde.

À Rava il dit : le trésor du roi sera forcé, on te saisira comme voleur, et tout le monde tirera de toi un raisonnement à fortiori (kal va-homer). Le lendemain, le trésor du roi fut forcé, et l'on vint saisir Rava.

📜 Rachi (2)
בְּדַייָּנָא דְּמַלְכָּא אוֹצָר שֶׁתַּכְשִׁיטֵי הַמֶּלֶךְ שָׁם יִשָּׁבֵר עַל יְדֵי גַּנָּבִים וְיַעֲלִילוּ עָלֶיךָ לוֹמַר שֶׁאַתָּה גְּנַבְתָּם:
Le trésor où se trouvent les parures du roi sera forcé par des voleurs, et on te calomniera en disant que c'est toi qui les as volés.
קַל וָחֹומֶר מִינָּךְ אִם רַבָּא נֶחְשַׁד כָּל שֶׁכֵּן שֶׁיַּחַשְׁדוּנוּ וְזֶהוּ וַיִּירְאוּ מִמְּךָ:
Si Rava est soupçonné, à plus forte raison nous soupçonnera-t-on : c'est le sens de « et ils te craindront ».
💡 Explication

Le verset est Devarim 28,10 : « et tous les peuples de la terre verront que le nom de ה' est invoqué sur toi, et ils te craindront ». Bar Hadya conserve pour les deux hommes l'idée d'une renommée qui provoque la crainte, et change ce qui la produit : l'autorité du rich metivta, chef d'académie, ou l'arrestation.

Le kal va-homer est ici un raisonnement populaire : si un homme du rang de Rava peut être arrêté pour vol, personne n'est à l'abri. La réalisation immédiate, dès le lendemain, est rapportée par la Guemara elle-même.

9
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזַן חַסָּא עַל פּוּם דַּנֵּי. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: עָיֵף עִסְקָךְ כְּחַסָּא. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: מָרִיר עִסְקָךְ כִּי חַסָּא.

Ils lui dirent : nous avons vu de la laitue sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton commerce doublera comme la laitue.

À Rava il dit : ton commerce sera amer comme la laitue.

📜 Rachi (3)
חַסָּא חֲזֶרֶת:
Hassa : la laitue (hazeret).
עָיֵף עִסְקָךְ כָּפוּל בְּרִיוַּח כַּחֲזֶרֶת שֶׁהִיא רְחָבָה וּכְפוּלָה:
Doublé en profit, comme la laitue, qui est large et repliée sur elle-même.
מְרִיר עִסְקָךְ שָׂנאוּי לְכָל וּמַר יִהְיֶה הַסְּחוֹרָה שֶׁלְּךָ:
Elle sera haïe de tous, et ta marchandise sera amère.
💡 Explication

La série change de nature : on quitte les versets pour des images. La laitue présente deux caractères opposables, une feuille large et doublée, et une tige amère. Bar Hadya prend l'un ou l'autre selon l'homme.

10
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזַן בִּשְׂרָא עַל פּוּם דַּנֵּי. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: בְּסִים חַמְרָךְ, וְאָתוּ כֻּולֵּי עָלְמָא לְמִזְבַּן בִּשְׂרָא וְחַמְרָא מִינָּךְ. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: תַּקִּיף חַמְרָךְ, וְאָתוּ כֻּולֵּי עָלְמָא לְמִזְבַּן בִּשְׂרָא לְמֵיכַל בֵּיהּ.

Ils lui dirent : nous avons vu de la viande sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton vin sera doux, et tout le monde viendra t'acheter viande et vin.

À Rava il dit : ton vin tournera, et tout le monde viendra acheter de la viande pour la manger avec.

💡 Explication

L'image est identique dans les deux cas, de la viande posée sur des jarres de vin ; c'est le rapport entre les deux denrées qui change. Chez Abaye, on vient chercher les deux ; chez Rava, le vin devenu vinaigre ne sert plus que d'accompagnement à la viande achetée ailleurs.

11
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזַן חָבִיתָא דִּתְלֵי בְּדִיקְלָא. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מִדַּלֵּי עִסְקָךְ כְּדִיקְלָא. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: חֲלִי עִסְקָךְ כְּתַמְרֵי.

Ils lui dirent : nous avons vu une jarre suspendue à un palmier. À Abaye il dit : ton commerce s'élèvera comme le palmier.

À Rava il dit : ton commerce sera doux comme les dattes.

📜 Rachi (2)
חָבִיתָא הֵם הָיוּ מִשְׂתַּכְּרִים בְּיַיִן:
Ils tiraient leur gain du vin.
חֲלִי עִסְקְךָ מָתוֹק כְּלוֹמַר שֶׁתִּתֵּן סְחוֹרָתְךָ בְּזוֹל:
Doux, c'est-à-dire que tu donneras ta marchandise à bas prix.
💡 Explication

Le palmier fournit deux traits : sa hauteur et son fruit. La hauteur donne l'élévation du commerce, le fruit donne la douceur ; mais les dattes étant abondantes et bon marché en Babylonie, Rachi lit dans cette douceur une vente à vil prix.

12
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזַן רֻומָּנָא דְּקָדְחָא אַפּוּם דַּנֵּי, לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: עֲשִׁיק עִסְקָךְ כְּרֻומָּנָא. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: קָאוֵי עִסְקְךָ כְּרֻומָּנָא.

Ils lui dirent : nous avons vu une grenade qui poussait sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton commerce sera cher comme la grenade.

À Rava il dit : ton commerce tournera à l'aigre comme la grenade.

📜 Rachi (3)
דְּקָדְחִי גָּדְלָה:
Elle poussait.
עֲשִׁיק עִסְקָךְ בְּיֹוקֶר תִּמְכְּרֶנּוּ כְּמוֹ עֲשִׁיק לְגַבָּךְ (ב"מ ד' נב.):
Tu la vendras cher, comme dans l'expression « assik legabakh » (Baba Metsia 52a).
לְרָבָא א"ל קָאוֵי עִסְקָךְ לְשׁוֹן קְהוּי הַכֹּל יִשְׂנָאוּהוּ:
À Rava il dit : ton commerce sera aigre. Terme de kehouy (aigreur) : tous le détesteront.
💡 Explication

La grenade sert de terme de comparaison pour le prix élevé, et son jus sert de terme de comparaison pour l'aigreur. Rachi rattache assik à une expression connue de Baba Metsia, et kaevi à la racine du goût acide.

13
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזַן חָבִיתָא דִּנְפַל לְבֵירָא. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מִתַּבְעִי עִסְקָךְ, כִּדְאָמַר ״נְפַל פִּתָּא בְּבֵירָא וְלָא אִשְׁתְּכַח״. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: פָּסֵיד עִסְקָךְ וְשָׁדֵית לֵיהּ לְבֵירָא.

Ils lui dirent : nous avons vu une jarre tomber dans un puits. À Abaye il dit : ta marchandise sera demandée, selon le dicton « le pain est tombé dans le puits et on ne l'a plus trouvé ».

À Rava il dit : ta marchandise sera perdue et tu la jetteras dans le puits.

📜 Rachi (1)
מִתַּבְעִי עִסְקָךְ יִתְבַּקֵּשׁ עִסְקָךְ וְיַחְזְרוּ אַחֲרָיו לִקְנוֹת:
Ton commerce sera recherché et l'on courra après pour l'acheter.
💡 Explication

La chute dans le puits signifie la disparition. Pour Abaye, cette disparition est celle d'une marchandise que la demande enlève aussitôt, ce qu'un dicton babylonien exprime par le pain tombé au puits et introuvable. Pour Rava, elle est la perte elle-même.

14
אָמְרִי לֵיהּ: חֲזֵינַן בַּר חֲמָרָא דְּקָאֵי אַאִיסָדַן וְנוֹעֵר. לְאַבַּיֵּי אֲמַר לֵיהּ: מַלְכָּא הֲוֵית, וְקָאֵי אָמוֹרָא עֲלָךְ. לְרָבָא אֲמַר לֵיהּ: ״פֶּטֶר חֲמוֹר״ גְּהִיט מִתְּפִילָּךְ. אֲמַר לֵיהּ: לְדִידִי חֲזֵי לִי וְאִיתֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: וְאוֹ דִּ״פֶּטֶר חֲמוֹר״ וַדַּאי גְּהִיט מִתְּפִילָּךְ.

Ils lui dirent : nous avons vu un ânon qui se tenait à notre chevet et qui brayait. À Abaye il dit : tu seras roi, et un amora (répétiteur) se tiendra près de toi.

À Rava il dit : les mots « peter hamor » sont effacés de tes tefilin. Il lui dit : je les ai vus moi-même, ils y sont.

Il lui répondit : le vav de « peter hamor » est certainement effacé de tes tefilin.

📜 Rachi (3)
דְּקָאֵי אַאִיסָדַן מְרַאֲשׁוֹתָיו כְּדִמְתַרְגְּמִינַן מְרַאֲשׁוֹתָיו אִסָּדוֹהִי (בְּרֵאשִׁית כח):
À son chevet, comme le Targoum rend « mera'achotav » par « assadohi » (Berechit 28).
מַלְכָּא הֲוֵית רֹאשׁ יְשִׁיבָה הַדּוֹרֵשׁ דְּרָשׁוֹת וְהַמְתֻורְגְּמָן עוֹמֵד עָלָיו בְּאָמוֹרָא לְהַשְׁמִיעַ בְּקוֹל רָם לָרַבִּים כְּקוֹל חֲמוֹר הַנּוֹעֵר:
Chef d'académie qui expose des enseignements, avec le metourgueman debout près de lui comme amora, pour les faire entendre à voix haute à la foule, semblable au cri de l'âne qui braie.
וָי"ו דְּפֶטֶר חֲמוֹר גְּהִיט מִתְּפִילָּךְ בְּפָרָשַׁת וְהָיָה כִּי יְבִיאֲךָ וְכָל פֶּטֶר חֲמֹר תִּפְדֶּה בְשֶׂה וְהוּא חָסֵר וָי"ו וּבִתְפִילִּין שֶׁל רָבָא כְּתָבוֹ הַכּוֹתֵב מָלֵא וְאַחַ"כּ מְחָקוֹ וְהַיְינוּ גְּהִיט מָחוּק:
Dans la parachat Vé-haya ki yeviakha : « et tout premier-né d'âne, tu le rachèteras par un agneau » ; le mot y est écrit sans vav, et dans les tefilin de Rava le scribe l'avait écrit plein, puis l'avait effacé : c'est le sens de gahit, effacé.
🪔 Ben Yehoyada (1)
וָא"ו דְּפֶטֶר חֲמוֹר וַדַּאי גְּהִיט מִתְּפִלָּךְ. פֵּירֵשׁ רַשִׁ"י תֵּיבַת חֲמוֹר בִּתְפִילִּין חָסֵר וָא"ו, וְהַסּוֹפֵר כְּתָבוֹ מָלֵא בְּטָעוּת וְהִרְגִּישׁ בּוֹ וּמְחָקוֹ וְכָתַב רֵי"שׁ בִּמְקוֹמוֹ. וְקַשָּׁא מְאֹד כֵּיוָן דַּחֲזָא רָבָא דְּהָכִי הֲוָה, אִם כֵּן חֲלוֹם זֶה מִן הַשָּׁמַיִם הוּא, וְהַדָּבָר יִפָּלֵא לְמַאי אִצְטְרִיכוּ מִן הַשָּׁמַיִם לְהוֹדִיעַ זֶה לְרָבָא, דְּמַאי נָפְקָא מִינָא בָּזֶה לְדִינָא? וְאִם הָיָה מְדַבֵּר שֶׁהַסּוֹפֵר מָחַק וְכָתַב אַחַר שֶׁכָּתַב הַתְּפִילִּין אִם כֵּן זֶה שֶׁלֹּא כְּסִדְרָן וּפָסוּל, וְאֵיךְ אָדָם גָּדוֹל כְּרָבָא יִכָּשֵׁל חָס וְחָלִילָה בַּדָּבָר לְבָרֵךְ עַל תְּפִילִּין פָּסוּל? וַאֲפִילּוּ אִם נֹאמַר שֶׁהָיָה זֶה בִּתְפִילִּין שֶׁכָּתוּב כְּסֵדֶר רַבֵּינוּ תָּם שֶׁגַּם הַתַּנָּאִים וְהָאָמוֹרָאִים הָיוּ נוֹהֲגִין בּוֹ כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר בַּזֹּוהַר חָדָשׁ, וְעַל זֶה אֵין בְּרָכָה, עִם כָּל זֶה קָשֶׁה הַדָּבָר לוֹמַר שֶׁרָבָא קְדוֹשׁ אֱ-לֹהִים יִהְיֶה תַּקָּלָה בִּתְפִילִּין שֶׁלּוֹ שֶׁיִּהְיֶה פָּסוּל וְלֹא יַרְגִּישׁ בּוֹ? וּמִן הַמַּעֲשֶׂה מוּכָח שֶׁתְּפִילִּין הַזֶּה הָיָה לְבָשׁוֹ רָבָא וְאֵינוֹ חָדָשׁ שֶׁלֹּא לְבָשׁוֹ עֲדַייִן. וְנִרְאֶה לִי בס"ד לְעוֹלָם לֹא הָיָה בָּזֶה עִנְיָן פָּסוּל חָס וְחָלִילָה, שֶׁהַסּוֹפֵר תִּיקֵּן הַטָּעוּת קֹודֶם שֶׁכָּתַב תֵּיבָה שֶׁאַחֲרֶיהָ, וְרַק מִן הַשָּׁמַיִם נָתְנוּ רֶמֶז לְרָבָא בָּזֶה שֶׁיַּעֲסֹוק בִּגְמִילוּת חֲסָדִים, כִּי אַבַּיֵּי הָיָה עוֹסֵק בַּתּוֹרָה וּגְמִילוּת חֲסָדִים וְרָבָא הָיָה עוֹסֵק בַּתּוֹרָה בִּלְבַד, וְיָדוּעַ שֶׁהַתַּלְמִיד חָכָם נִקְרָא חֲמוֹר כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר עַל פָּסוּק (בְּרֵאשִׁית מט, יד) יִשָּׂשכָר חֹמֶר גָּרַם, וְכָתַבְתִּי בְּמָקוֹם אַחֵר טַעַם לָזֶה, כִּי אוֹתִיּוֹת חֹמֶר בְּלֹא וָא"ו מַשְׁמָעוּתָהּ יַיִן שֶׁהוּא 'חֹמֶר' בְּתַרְגּוּם, וְזֶה יִרְמֹוז לַתּוֹרָה שֶׁנִּקְרֵאת יַיִן דִּכְתִיב (מִשְׁלֵי ט' ה') וְשָׁתוּ בְּיַיִן מַסְּכָתֵי, וְאוֹת וָא"ו דַּחֲמוֹר רוֹמֵז לְעַמּוּד גְּמִילוּת חֲסָדִים, כִּי גְּמִילוּת חֲסָדִים הֵם כְּמוֹ עַמּוּד שֶׁסּוֹמְכִים אֶת הֶעָנִי וְהַנִּצְרָךְ, וְלָכֵן נִזְדַּמֵּן בִּתְפִילִּין דְּרָבָא שֶׁכָּתַב הַסּוֹפֵר חֲמוֹר מָלֵא בְּוָא"ו הָרוֹמֵז לִגְמִילוֹ חֲסָדִים וּמָחֲקוּ אַחַר כָּךְ, וְהוֹדִיעוֹ לוֹ זֶה בַּחֲלוֹם לִרְמֹוז לוֹ שֶׁהוּא רָאוּי לוֹ לַעֲסֹוק בִּגְמִילוּת חֲסָדִים גַּם כֵּן, הָרוֹמְזִים לְאוֹת וָא"ו וְעַתָּה הִיא חֲסֵרָה מִמֶּנּוּ.
« Le vav de peter hamor est certainement effacé de tes tefilin. » Rachi explique que le mot hamor s'écrit dans les tefilin sans vav, que le scribe l'avait écrit plein par erreur, s'en est aperçu, l'a effacé et a écrit un rech à sa place. La difficulté est grande : puisque Rava a constaté qu'il en était bien ainsi, ce rêve venait donc du Ciel, et l'on s'étonne : pourquoi le Ciel avait-il besoin de faire savoir cela à Rava, quelle conséquence pratique en résulte-t-il pour la halakha ? Et s'il s'agissait d'un effacement fait par le scribe après avoir écrit les tefilin, ce serait alors une écriture hors ordre (chelo ke-sidran) et donc passoul (invalide) ; comment un homme de la grandeur de Rava aurait-il pu trébucher, à Dieu ne plaise, au point de bénir sur des tefilin invalides ? Et même si l'on dit qu'il s'agissait des tefilin écrits selon l'ordre de Rabbenou Tam, que les tanaim et les amoraim portaient aussi, comme il est dit dans le Zohar Hadach, et sur lesquels on ne récite pas de bénédiction, il reste difficile de soutenir que Rava, saint de D.ieu, aurait eu dans ses tefilin un défaut invalidant sans le percevoir. Le récit prouve d'ailleurs que ces tefilin, Rava les portait déjà et qu'ils n'étaient pas neufs. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il n'y eut jamais la, à D.ieu ne plaise, d'invalidité : le scribe corrigea l'erreur avant d'écrire le mot suivant. Du Ciel on donna seulement à Rava une allusion pour qu'il s'occupe de guemilout hassadim (bienfaisance), car Abaye s'occupait de Torah et de guemilout hassadim, tandis que Rava s'occupait de Torah seulement. Or il est connu que le talmid 'hakham est appelé hamor, ainsi qu'il est dit sur le verset (Berechit 49,14) « Issakhar est un âne osseux » ; j'en ai écrit ailleurs la raison : les lettres du mot hamar sans vav signifient le vin, hamar en araméen, ce qui fait allusion à la Torah, appelée vin, comme il est écrit (Michle 9,5) « et buvez le vin que j'ai mélangé » ; et la lettre vav de hamor fait allusion au pilier de la guemilout hassadim, car la bienfaisance est comme un pilier qui soutient le pauvre et l'indigent. Voilà pourquoi il s'est trouvé, dans les tefilin de Rava, que le scribe écrivit hamor plein avec un vav, celui qui fait allusion à la guemilout hassadim, et l'effaça ensuite ; et on le lui fit savoir en rêve pour lui faire allusion qu'il lui convient de s'occuper aussi de guemilout hassadim, dont le vav est le signe, et qui lui manque maintenant.
💡 Explication

L'ânon qui braie donne deux lectures. Pour Abaye, l'image est celle de la scène d'enseignement : le maître parle bas et l'amora, le répétiteur, transmet à voix forte, ce que Rachi rapproche du cri de l'âne. Pour Rava, le mot araméen hamor renvoie aux mots peter hamor du passage des tefilin.

Rava vérifie et objecte que les mots sont bien présents. Bar Hadya précise alors sa formule et la restreint à une seule lettre, le vav, effacée parce que le scribe avait d'abord écrit la forme pleine. La précision montre que l'interprète sait ajuster son propos jusqu'à le rendre invulnérable à la vérification.

🖼️ Schéma
Le vav de peter hamor dans les tefilin de Rava Orthographe requise חמר Écriture défective, sans vav, dans la parachat Vé-haya ki yeviakha. Rachi : cest la forme du texte. Ce que fit le scribe חמור Il écrivit la forme pleine, avec vav, puis effaça la lettre en trop. Gahit veut dire : effacé. Rava avait vérifié et vu les mots présents : bar Hadya précise alors que cest la lettre vav qui manque. Ben Yehoyada : le scribe corrigea avant le mot suivant, donc rien d'invalide ; le vav est une allusion au pilier de la guemilout hassadim, que Rava est invité à joindre à son étude.
Le mot hamor dans les tefilin : forme requise, geste du scribe, portée de l'allusion.
15
לְסוֹף אֲזַל רָבָא לְחוֹדֵיהּ לְגַבֵּיהּ. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי דַּשָּׁא בָּרָייְתָא דִּנְפַל. אֲמַר לֵיהּ: אִשְׁתְּךָ שָׁכְבָא. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי כַּכַּי וְשִׁנַּי דִּנְתוּר. אֲמַר לֵיהּ: בִּנְךָ וּבְנָתָךְ שָׁכְבָן. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי תַּרְתֵּי יוֹנֵי דְּפָרְחָן. אֲמַר לֵיהּ: תְּרֵי נָשֵׁי מְגֹרֶשֶׁת. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי תְּרֵי גַּרְגְּלִידֵי דְלִפְתָּא. אֲמַר לֵיהּ: תְּרֵין קֻולְפֵי בָּלְעַתְּ. אֲזַל רָבָא הָהוּא יוֹמָא וִיתֵיב בֵּי מִדְרְשָׁא כֻּולֵּיהּ יוֹמָא. אַשְׁכַּח הָנְהוּ תְּרֵי סַגִּי נְהוֹרֵי דַּהֲווֹ קָמִנְּצוּ בַּהֲדֵי הֲדָדֵי. אָזַל רָבָא לְפָרוֹקִינְהוּ, וּמַחֲוֵהוּ לְרָבָא תְּרֵי. דְּלוּ לְמַחְוְיָיה אַחֲרִיתִי, אֲמַר: מֻסָּתַיי, תְּרֵין חֲזַאי.

Finalement Rava alla le voir seul. Il lui dit : j'ai vu la porte extérieure tomber.

Il lui dit : ta femme mourra. Il lui dit : j'ai vu mes molaires et mes dents tomber.

Il lui dit : tes fils et tes filles mourront. Il lui dit : j'ai vu deux colombes s'envoler.

Il lui dit : tu répudieras deux femmes. Il lui dit : j'ai vu deux têtes de navet.

Il lui dit : tu recevras deux coups de gourdin. Ce jour-là, Rava alla s'asseoir à la maison d'étude toute la journée.

Il y trouva deux aveugles qui se querellaient l'un avec l'autre. Rava alla les séparer, et ils lui donnèrent deux coups.

Comme ils levaient la main pour le frapper une fois de plus, il dit : cela me suffit, je n'en ai vu que deux.

📜 Rachi (5)
דָּשָׁא בָּרַיְיתָא דֶּלֶת חִיצוֹן שֶׁבַּבַּיִת:
La porte extérieure de la maison.
אִתְּתָךְ מֵתָה הַשּׁוֹמֶרֶת אֶת הַבַּיִת:
Elle qui garde la maison.
כַּכֵּי שִׁינַּיִם הַפְּנִימִיּוֹת שֶׁקּוֹרִין משילאר"י:
Kakhe : les dents du fond, celles que l'on appelle molaires.
תַּרְתֵּי נָשֵׁי מְגֹרֶשֶׁת שֶׁאִשְׁתּוֹ שֶׁל אָדָם קְרוּיָה יוֹנָה דִּכְתִיב יוֹנָתִי תֻּמָּתִי:
Car l'épouse d'un homme est appelée colombe, ainsi qu'il est écrit « ma colombe, ma parfaite ».
תְּרֵין קֻולְפֵי בָּלְעַתְּ מַכַּת מַקֵּל עָב בְּרֹאשׁוֹ כְּרָאשֵׁי לְפָתוֹת:
Un coup de bâton épais dont le bout ressemble à des têtes de navets.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אֲזַל רָבָא הָהוּא יוֹמָא וִיתֵיב בֵּי מִדְרְשָׁא כֻּולֵּי יוֹמָא. נִרְאֶה לִי כִּי הוּא יָשַׁב בְּבֵית הַמִּדְרָשׁ כְּדֵי לְהַכְזִיב הַחֲלוֹם, כִּי אָמַר אִם אֵצֵא לַחוּץ יִתָּכֵן שִׁיכּוּנֵי נָכְרִים אֲשֶׁר לֹא יְדָעוּנִי, אֲבָל בֵּית הַמִּדְרָשׁ מִי יַכֵּנִי, וְקָרָה לוֹ הַפִּתְרוֹן בְּעַל כָּרְחוֹ, שֶׁרַבּוּ הַסּוֹמִין זֶה עִם זֶה וְהוּא קָם לְפִי תֻּומּוֹ לְפָרוֹקִינְהוּ וְהִכּוּ אוֹתוֹ בְּמַקְלָם שְׁתַּיִם, וּכְשֶׁבָּאוּ לְהַכּוֹת שְׁלִישִׁית אָמַר לוֹ מִסְתַּיַּין, וּכְשֶׁשָּׁמְעוּ קוֹלוֹ הִכִּירוּ שֶׁהוּא רַבָּא וּשְׁמָטוֹ יְדֵיהֶם, וְנִמְצָא שֶׁהוּא בְּעַצְמוֹ קַיָּים הַפִּתְרוֹן בְּכִיוּוּן, שֶׁאִם לֹא הָיָה אוֹמֵר מִסָּתְיֵיהּ תְּרֵין חֲזַאי הָיוּ מַכִּים הַשְּׁלִישִׁית, וְהָיָה נִכְזָב הַפִּתְרוֹן מִן הַיֹּותֶרֶת.
« Ce jour-là, Rava alla s'asseoir à la maison d'étude toute la journée. » Il me semble qu'il s'est assis à la maison d'étude pour démentir le rêve, se disant : si je sors au dehors, il se peut que des étrangers qui ne me connaissent pas me frappent, mais à la maison d'étude, qui me frapperait ? Or l'interprétation s'est réalisée malgré lui : des aveugles se sont pris de querelle l'un avec l'autre, il s'est levé en toute innocence pour les séparer, et ils l'ont frappé deux fois de leur bâton ; et lorsqu'ils vinrent le frapper une troisième fois, il leur dit « cela me suffit », et en entendant sa voix ils reconnurent que c'était Rava et retirèrent leurs mains. Il se trouve ainsi que c'est lui-même qui a accompli l'interprétation avec exactitude, car s'il n'avait pas dit « cela me suffit, je n'en ai vu que deux », ils l'auraient frappé une troisième fois, et l'interprétation aurait été démentie par ce coup en trop.
💡 Explication

Rava vient seul, sans Abaye, et sans payer ; toutes les interprétations sont donc défavorables, et elles portent désormais sur sa maison et sur son corps. Le procédé reste le même, chaque élément du rêve recevant un équivalent : la porte extérieure correspond à l'épouse qui garde la maison, les dents aux enfants, les colombes aux épouses, les têtes de navet à la forme du gourdin.

La dernière interprétation se vérifie le jour même, et le récit souligne la part de Rava dans cette vérification : sa propre parole, « mistayi, terein hazai », cela me suffit, je n'en ai vu que deux, arrête les coups au nombre annoncé.

16
לְסוֹף אֲתָא רָבָא וִיהֵיב לֵיהּ אַגְרָא. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי אֲשִׁיתָא דְּנָפַל. אֲמַר לֵיהּ: נְכָסִים בְּלֹא מְצָרִים קָנֵית. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי אַפַּדְנָא דְּאַבָּיֵי דִּנְפַל וְכַסְּיַין אַבְקֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: אַבָּיֵי שָׁכֵיב וּמְתִיבְתֵּיהּ אָתְיָא לְגַבָּךְ. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי אַפַּדְנָא דִידִי דִּנְפַל, וַאֲתוֹ כֻּולֵּי עָלְמָא שְׁקוּל לְבֵינְתָּא לְבֵינְתָּא. אֲמַר לֵיהּ: שְׁמַעְתָּתָךְ מִבַּדְּרָן בְּעָלְמָא. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי דְּאִבְּקַע רֵישִׁי וּנְתַר מֻוקְרִי. אֲמַר לֵיהּ: אֻודְרָא מִבֵּי סָדְיָא נָפֵיק. אֲמַר לֵיהּ: אַקְרְיוּן הַלֵּלָא מִצְרָאָה בְּחֶלְמָא. אֲמַר לֵיהּ: נִיסֵּי מִתְרַחֲשִׁי לָךְ.

Finalement Rava vint et lui donna un salaire. Il lui dit : j'ai vu un mur tomber.

Il lui dit : tu acquerras des biens sans limites. Il lui dit : j'ai vu le palais d'Abaye tomber et sa poussière me couvrir.

Il lui dit : Abaye mourra et son académie te reviendra. Il lui dit : j'ai vu mon propre palais tomber, et tout le monde venait en emporter brique après brique.

Il lui dit : tes enseignements se répandront dans le monde. Il lui dit : j'ai vu ma tête se fendre et ma cervelle en tomber.

Il lui dit : la bourre sortira de ton oreiller. Il lui dit : on m'a fait lire le Hallel égyptien en rêve.

Il lui dit : des miracles s'accompliront pour toi.

📜 Rachi (6)
בְּלֹא מְצָרִים נַחֲלָה בְּלֹא מְצָרִים כְּלוֹמַר קַרְקָעוֹת רְחָבִים וְרַבִּים:
Un héritage sans limites, c'est-à-dire des terres vastes et nombreuses.
וְכַסְייַן אַבְקֵיהּ כִּסּוּי עָפָר הַפּוֹרֵחַ מִמַּפֹּולֶת הַחוֹמָה:
La couverture de poussière qui s'envole de l'écroulement du mur.
וְנֶתֶר מוֹקְרִי נָשַׁר מוֹחוֹ:
Sa cervelle est tombée.
אוּדְרָא מִבֵּי סָדְיָא הַמּוֹכִין יוֹצְאִין מִן הַכַּר שֶׁבִּמְרַאֲשׁוֹתָיו:
La bourre sort de l'oreiller qui est à son chevet.
הַלְּלֹא מִצְרָאָה הַלֵּל שֶׁאָנוּ קוֹרִין בְּפֶסַח לְפִי שֶׁיֵּשׁ הַלֵּל אַחֵר הַקָּרוּי הַלֵּל הַגָּדוֹל קוֹרִין לָזֶה הַלֵּל הַמִּצְרִי:
Le Hallel que nous lisons à Pessa'h ; comme il existe un autre Hallel, appelé le grand Hallel, on appelle celui-ci le Hallel égyptien.
נִיסֵּי מִתְרַחֲשִׁי לָךְ שע"י נִסִּים נִקְרָא נִיסָן שֶׁעַל כָּל צָרָה הַבָּאָה לְיִשְׂרָאֵל אוֹמְרִים אוֹתוֹ עַל גְּאֻולָּתָן:
Car c'est à cause des miracles (nissim) que le mois est appelé Nissan, et pour toute détresse qui vient sur Israël on le récite sur leur délivrance.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אֻודְרָא מִבֵּי סָדְיָא נָפֵיק. דָּבָר זֶה יִפָּלֵא מְאֹד, אִם זֶה פִּתְרוֹן אֲמִיתִּי בִּשְׁבִיל מָה הֶרְאוּ דָּבָר זֶה מִן הַשָּׁמַיִם לְרָבָא וּמַה צֹורֶךְ יֵשׁ בִּידִיעָה זוֹ? וּלְפִי זֶה יִרְאֶה בַּחֲלוֹם עַל כָּל מַה שֶׁיִּזְדַּמֵּן בְּכִילְיוֹ וַחֲפָצָיו בְּבֵיתוֹ, וּמַאי שְׁנָא אוּדְרָא מִבֵּי סָדְיָא וּבְמַה נֶחְשָׁב דָּבָר זֶה? וְלֹא עוֹד אֶלָּא שֶׁהֶרְאוּ לוֹ דָּבָר זֶה בְּמָקוֹם יָקָר וְחָבִיב שֶׁבְּגוּפוֹ, שֶׁהוּא הַמּוֹחַ שֶׁכָּל הַחַיּוּת תְּלוּיָה בּוֹ, וְעַל מֶה הָיְתָה הַחֲרָדָה הַזֹּאת? וְנִרְאֶה לִי בס"ד שֶׁזֶּה הַפִּתְרוֹן אֵינוֹ אֲמִיתִּי וְלֹא כִּיוֵּן בַּר הֲדָיָא בָּזֶה פִּתְרוֹן הָאֲמִיתִּי, יַעַן כִּי פִּתְרוֹן זֶה הַחֲלוֹם הוּא עַל רָעַת בַּר הֲדָיָא, מַה שֶׁעָשָׂה לוֹ רָבָא אַחַר כָּךְ עַל יְדֵי קִלְלָתוֹ שֶׁנָּפַל בְּיַד הַמַּלְכוּת, וְסוֹף דָּבָר אָמַר רָבָא לֹא מָחֵילְנָא לֵיהּ עַד דְּאִסְתְּלִיק רֵישֵׁיהּ, וְכֵן הָיָה לוֹ דְּאִסְתְּלִיק רֵישֵׁיהּ דְּבַר הֲדָיָא וְנָפַל בִּתְרֵין וּמִמֵּילָא נָשַׁר מוֹחוֹ כֵּיוָן דְּנִבְקַע רֹאשׁוֹ, וְזֶה הַחֲלוֹם רָאָה רָבָא עַל עַצְמוֹ, אַךְ הוּא עַל בַּר הֲדָיָא אֲשֶׁר הָיָה לוֹ דָבָר זֶה מַמָּשׁ מִכֹּחַ בַּקָּשָׁתוֹ שֶׁל רָבָא, וְכֵיוָן שֶׁזֶּה נוֹגֵיעַ לְבַר הֶדְיָא עַל מַה שֶׁהִקְרָה לוֹ מִכֹּחַ רָבָא לֹא כִּיוֵּן בַּר הֲדָיָא פִּתְרוֹן הָאֲמִיתִּי, וְהוּא כֵּיוָן שֶׁלֹּא מָצָא פִּתְרוֹן אֱמֶת לַחֲלוֹם זֶה פָּתַר אוֹתוֹ בְּמִילְּתָא בְּעָלְמָא, שֶׁאָמַר לוֹ אֻודְרָא מִבֵּי סָדְיָא נָפֵיק.
« La bourre sortira de ton oreiller. » La chose étonne beaucoup : si c'est là une interprétation véritable, pourquoi le Ciel a-t-il montré cela à Rava, et quelle utilité y a-t-il à le savoir ? À ce compte, on verrait en rêve tout ce qui peut arriver aux ustensiles et aux objets de la maison ; qu'a donc de particulier la bourre de l'oreiller, et pour quelle valeur ? Bien plus, on lui a montré cette chose à l'endroit le plus précieux et le plus cher de son corps, le cerveau, dont dépend toute la vie : pourquoi un tel effroi ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que cette interprétation n'est pas la véritable et que bar Hadya n'a pas visé ici le sens vrai, car l'interprétation de ce rêve porte sur le malheur de bar Hadya lui-même, celui que Rava lui infligea ensuite par sa malédiction, lorsqu'il tomba aux mains de la royauté. En fin de compte, Rava dit : je ne lui pardonne pas tant que sa tête n'aura pas été emportée ; et c'est ce qui lui advint, sa tête fut emportée et il tomba en deux, si bien que sa cervelle tomba, puisque sa tête s'était fendue. Ce rêve, Rava le vit pour lui-même, mais il concernait bar Hadya, à qui cette chose même arriva par la force de la demande de Rava ; et puisque cela touchait bar Hadya, pour ce qui allait lui arriver du fait de Rava, bar Hadya n'a pas visé l'interprétation véritable. Ne trouvant pas de sens vrai à ce rêve, il l'a interprété par une chose quelconque, en lui disant : la bourre sortira de ton oreiller.
💡 Explication

Rava paie enfin, et la même matière onirique produit une série entièrement favorable. L'écroulement, qui aurait pu signifier la ruine, devient extension du domaine, héritage de l'académie et diffusion des enseignements.

Deux détails préparent la suite. L'annonce de la mort d'Abaye et du transfert de son académie se réalisera. Et l'annonce des nissim, des miracles, motivera immédiatement la réaction de bar Hadya sur le bateau, au segment suivant.

17
הֲוָה קָא אָזֵיל בַּהֲדֵיהּ בְּאַרְבָּא. אָמַר: בַּהֲדֵי גַּבְרָא דְּמִתְרְחִישׁ לֵיהּ נִיסָּא לָמָּה לִי. בַּהֲדֵי דְּקָא סָלֵיק נְפַל סִיפְרָא מִינֵּיהּ. אַשְׁכְּחֵיהּ רָבָא וַחֲזָא דַּהֲוָה כְּתִיב בֵּיהּ ״כָּל הַחֲלוֹמוֹת הוֹלְכִין אַחַר הַפֶּה״. אָמַר: רָשָׁע, בְּדִידָךְ קַיְימָא, וּצְעַרְתֶּן כֻּולֵּי הַאי. כּוּלְּהוּ מָחֵילְנָא לָךְ, בַּר מִבְּרַתֵּיה דְּרַב חִסְדָּא. יְהֵא רַעֲוָא דְּלִמְּסַר הַהוּא גַּבְרָא לִידֵי דְּמַלְכוּתָא דְּלָא מְרַחֲמוּ עֲלֵיהּ.

Il faisait route avec lui en bateau. Il se dit : pourquoi voyagerais-je avec un homme pour qui des miracles s'accomplissent ?

Comme il montait à bord, un livre tomba de lui. Rava le trouva et vit qu'il y était écrit : « tous les rêves suivent la bouche ».

Il lui dit : mécréant, cela dépendait de toi, et tu m'as fait souffrir à ce point ! Je te pardonne tout, sauf la fille de Rav Hisda.

Que ce soit la volonté du Ciel que cet homme soit livré aux mains d'une royauté qui n'aura pas pitié de lui.

📜 Rachi (5)
הֲוָה קָא אָזֵיל בַּר הֲדָיָא בַּהֲדֵיהּ דְּרָבָא:
Bar Hadya faisait route avec Rava.
בְּאַרְבָּא בִּסְפִינָה:
En bateau.
אָמַר בַּהֲדֵי גַּבְרָא דְּמִתְרְחִישׁ לֵיהּ נִיסָּא לָמָּה לִי שֶׁמָּא כָּאן יֶאֱרַע לוֹ הַנֵּס שֶׁתִּטְבַּע הַסְּפִינָה וְהוּא יִנָּצֵל:
Peut-être le miracle surviendra-t-il ici : le bateau coulera et lui seul sera sauvé.
בְּדִידָךְ קַיְימָא בְּךָ הוּא תָּלוּי הַפִּתְרוֹן אִם לְטוֹבָה אִם לְרָעָה וְהָפַכְתָּ לִי לְרָעָה:
L'interprétation dépendait de toi, en bien ou en mal, et tu l'as tournée pour moi en mal.
אִשְׁתּוֹ שֶׁל רָבָא בַּת רַב חִסְדָּא הָיְתָה:
L'épouse de Rava était la fille de Rav Hisda.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אָמַר: רָשָׁע, בְּדִידָךְ קָיְמָא וְצַעַרְתַּן כֻּולֵּי הַאי. מַקְשִׁים מָה חִידּוּשׁ רָאָה עַתָּה רָבָא, וַהֲלֹא כָּל הַחֲלוֹמוֹת הוֹלְכִין אַחַר הַפֶּה, ר' אֱלִיעֶזֶר קָאָמַר לָהּ וּסְמִיךְ לָהּ אַקְּרָא? וְנִרְאֶה לִי בס"ד אִין הָכִי נָמֵי יָדַע זֶה, אֲבָל חָשַׁב בַּר הֲדָיָא לָא יָדַע לְהַאי מִלְּתָא וּפְתַר לְפִי תֻּומּוֹ, אַךְ עַתָּה שֶׁנּוֹדַע לוֹ שֶׁבֶר הֲדָיָא גַּם כֵּן הָיָה יוֹדִיעַ דָּבָר זֶה, וְאִם כֵּן הָיָה בְּיָדוֹ לִפְתֹּור נְפִילַת הַרְשָׁא בְּעִנְיָן אַחֵר, וְלָמָּה פּוֹתֵר עַל אִשְׁתּוֹ וְאָמַר לוֹ כֻּולְּהוּ מְחִילְנָא לָךְ, שֶׁבְּכֻולָּם הָיָה הַצַּעַר נוֹגֵעַ לִי בִּלְבַד לְכָךְ אֶמְחֹול לְךָ כְּדֵי שֶׁלֹּא תִּהְיֶה נֶעֱנָשׁ עַל יְדֵי דְּהֶחְמִירוּ בָּזֶה חֲכָמֵינוּ זַ"ל, לְבַר מִבַּרְתֵּיהּ דְּרַב חִסְדָּא שֶׁאֵין דָּבָר זֶה נוֹגֵעַ לִי בִּלְבַד אֶלָּא נוֹגֵעַ לְהַצַּדֶּקֶת וְאֵינִי רַשַּׁאי לִמְחֹול לְךָ, אֶלָּא צָרִיךְ לִנְקֹום מִמְּךָ נִקְמַת הַצַּדֶּקֶת הַהִיא שֶׁגָּרַמְתָּ לָהּ מָוֶת. וְהִנֵּה בְּוַדַּאי פִּתְרוֹן זֶה לֹא נִתְקַיֵּים תֵּיכֶף בְּבַת ר' חִסְדָּא, אֶלָּא אַחַר כַּמָּה שָׁנִים כִּי הִיא הָיְתָה בַּחַיִּים אַחַר פְּטִירַת אַבַּיֵּי, וְלָכֵן בַּר הַדַּיְיָא בֵּרֵר לְעַצְמוֹ גָּלוּת, מִפְּנֵי שֶׁדָּן לְעַצְמוֹ שֶׁהוּא הִכָּה נֶפֶשׁ בִּשְׁגָגָה שֶׁצָּרִיךְ לוֹ גָּלוּת, וְרָבָא קִלְּלוֹ שֶׁיִּמָּסֵר בְּיַד הַמַּלְכוּת מִדָּה כְּנֶגֶד מִדָּה, כִּי הוּא גָּרַם מִיתָה לְבַת ר' חִסְדָּא שֶׁהָיְתָה בְּחִינַת הַמַּלְכוּת דִּרְקִיעָא לְכָךְ יִמְסֹור בְּיַד מַלְכוּתָא דְּאַרְעָא, וְלָכֵן אָמַר בַּר הֲדָיָא כָּל שֶׁכֵּן רָבָא דִּבְדִינָא קָא לָיֵיט, אָמַר 'בְּדִינָא' נִיבָּא וְלֹא יָדַע מַה נִיבָּא, כִּי דִּינָא אוֹתִיּוֹת אֲדֹנָי שֶׁשָּׁם זֶה הוּא בַּמַּלְכוּת שֶׁשָּׁם הִיא בְּחִינַת בַּת ר' חִסְדָּא כַּנּוֹדָע, וְזֶה שֶׁאָמַר 'בְּדִינָא' דַּיְיקָא, וְיָצָא מִפִּיו דָּבָר זֶה שֶׁלֹּא בְּכַוָּנָה בְּסוֹד 'דִּינָא דְּמַלְכוּתָא דִּינָא'.
« Il dit : mécréant, cela dépendait de toi, et tu m'as fait souffrir à ce point. » On demande : quelle nouveauté Rava vient-il de découvrir, puisque tous les rêves suivent la bouche, comme l'a dit Rabbi Eliezer en l'appuyant sur un verset ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que Rava le savait certes, mais qu'il pensait que bar Hadya ignorait cette règle et interprétait en toute innocence. Maintenant qu'il apprend que bar Hadya la connaissait lui aussi, il s'ensuit qu'il aurait pu interpréter la chute de la porte autrement : pourquoi l'a-t-il interprétée de sa femme ? Il lui dit : « je te pardonne tout », c'est-à-dire que pour tout le reste la souffrance ne touchait que moi, et je te le pardonne pour que tu ne sois pas puni, car nos Sages de mémoire bénie ont été sévères sur ce point ; « sauf la fille de Rav Hisda », car cette chose ne me touche pas seul, elle touche cette femme juste, et je ne suis pas en droit de te pardonner ; je dois au contraire tirer vengeance pour cette juste à qui tu as causé la mort. Assurément, cette interprétation ne s'accomplit pas aussitôt sur la fille de Rav Hisda, mais plusieurs années après, car elle était encore en vie après le décès d'Abaye. Voilà pourquoi bar Hadya choisit pour lui-même l'exil : il jugea qu'il avait tué une âme par inadvertance, ce qui requiert l'exil. Et Rava le maudit d'être livré aux mains de la royauté, mesure pour mesure : puisqu'il avait causé la mort de la fille de Rav Hisda, qui relevait de l'aspect de la malkhout d'en haut, qu'il soit livré à la royauté d'ici-bas. C'est pourquoi bar Hadya dit : à plus forte raison Rava, qui maudit à bon droit (be-dina) ; il a dit be-dina en prophétisant sans savoir ce qu'il prophétisait, car les lettres de dina sont celles du nom אדנ-י, qui se rapporte à la malkhout, où se situe l'aspect de la fille de Rav Hisda, comme on le sait. Il a donc dit be-dina avec exactitude, et ce mot sortit de sa bouche sans intention, selon le sod de « dina de-malkhouta dina », la loi du royaume est loi.
💡 Explication

Le renversement du récit tient à une phrase écrite : kol ha-halomot holkhin ahar ha-pe, tous les rêves suivent la bouche. La règle était connue, mais sa présence dans le livre de bar Hadya prouve que celui-ci la connaissait et qu'il disposait donc du sens de chaque rêve.

Rava distingue alors deux catégories : ce qui l'a atteint lui seul, qu'il peut remettre, et la mort de son épouse, la fille de Rav Hisda, qu'il n'a pas le pouvoir de remettre au nom d'une autre. La malédiction qu'il prononce vise une malkhout sans pitié.

18
אָמַר: מַאי אַעֲבִיד? גְּמִירֵי דְּקִלְלַת חָכָם, אֲפִילּוּ בְּחִנָּם הִיא בָּאָה, וְכָל שֶׁכֵּן רָבָא דִּבְדִינָא קָא לָיֵיט. אָמַר: אֵיקוּם וְאֶגְלֵי, דְּאָמַר מַר: גָּלוּת מְכַפֶּרֶת עָוֹן.

Il se dit : que vais-je faire ? Nous tenons par tradition que la malédiction d'un sage se réalise, même lancée sans raison, et à plus forte raison celle de Rava, qui a maudit à bon droit.

Il se dit : je vais me lever et m'exiler, car le maître a dit : l'exil expie la faute.

💡 Explication

Bar Hadya raisonne en deux temps. D'abord la gravité : une malédiction de sage prononcée be-hinam, sans motif, se réalise déjà, donc à plus forte raison celle-ci, prononcée be-dina, à bon droit. Ensuite le remède : puisqu'il a causé une mort, il s'applique à lui-même la règle que l'exil expie la faute, comme pour celui qui tue par inadvertance.

19
קָם גְּלִי לְבֵי רוֹמָאֵי. אֲזַל יְתֵיב אַפִּתְחָא דְּרֵישׁ טוּרְזִינָא דְּמַלְכָּא. רֵישׁ טוּרְזִינָא חֲזָא חֶלְמָא. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי חֶלְמָא דְּעָיֵיל מַחְטָא בְּאֶצְבַּעְתִּי. אֲמַר לֵיהּ: הַב לִי זוּזָא, וְלָא יְהַב לֵיהּ. לָא אֲמַר לֵיהּ וְלָא מִידֵּי. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי דִּנְפַל תִּכְלָא בְּתַרְתֵּין אֶצְבְּעָתִי. אֲמַר לֵיהּ: הַב לִי זוּזָא, וְלָא יְהַב לֵיהּ, וְלָא אֲמַר לֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: חֲזַאי דִּנְפַל תִּכְלָא בְּכֻולַּהּ יְדָא. אֲמַר לֵיהּ: נְפַל תִּכְלָא בְּכֻולְּהוּ שִׁירָאֵי. שָׁמְעִי בֵּי מַלְכָּא, וְאַתְיוּהּ לְרֵישׁ טוּרְזִינָא קָא קָטְלִי לֵיהּ. אֲמַר לְהוּ: אֲנָא אַמַּאי? אַייְתוֹ לְהַאי דַּהֲוָה יָדַע וְלָא אֲמַר. אַייְּתוּהוּ בַּר הֲדָיָא, אָמְרִי לֵיהּ: אַמַּטּוּ זוּזָא דִּידָךְ חֲרַבוּ

Il se leva et s'exila chez les Romains. Il alla s'asseoir à la porte du chef de la garde-robe du roi.

Le chef de la garde-robe eut un rêve. Il lui dit : j'ai rêve qu'une aiguille entrait dans mon doigt.

Il lui dit : donne-moi un zouz. Il ne lui donna rien, et il ne lui dit rien.

Il lui dit : j'ai vu un ver tomber sur deux de mes doigts. Il lui dit : donne-moi un zouz.

Il ne lui donna rien, et il ne lui dit rien. Il lui dit : j'ai vu un ver tomber sur toute ma main.

Il lui dit : un ver est tombé sur toutes les soieries. On l'entendit au palais du roi, on amena le chef de la garde-robe et l'on s'apprêtait à le mettre à mort.

Il leur dit : et moi, pourquoi ? Amenez celui qui savait et n'a rien dit.

On amena bar Hadya, et on lui dit : à cause de ton zouz, ont été ruinées

📜 Rachi (2)
טוּרְזִינָא דְּמַלְכָּא שׁוֹמֵר אוֹצַר הַמֶּלֶךְ:
Le gardien du trésor du roi.
נָפַל תִּכְלָא תּוֹלָע:
Un ver.
🪔 Ben Yehoyada (3)
יָתֵיב אַפִּתְחָא דְּרוֹמִי וַדָּאִין דִּינָא. נִרְאֶה לִי בס"ד דְּוַדַּאי לֹא שָׂמוּ אוֹתוֹ לָדוּן אֶלָּא רַק אוֹתוֹ הַיּוֹם בִּלְבַד, שֶׁבַּתְּחִלָּה נָתְנוּ לוֹ רְשׁוּת לָדוּן דִּין אוֹתוֹ הָאִישׁ, וְאַחַר דִּיהַבוּ לֵיהּ קֻולְפָּא דְּדִינָא שֶׁהוּא סִימָן שֶׁל הָרְמָנוּתָא דְּמַלְכוּתָא לְכָל מִי שֶׁיֵּשׁ בְּיָדוֹ זֶה הַקֻּולְפָּא, כִּי אֶפְשָׁר שֶׁהָיָה בּוֹ אֵיזֶה סִימָן וְחוֹתֵם מִן הַמַּלְכוּת, אָז נָתַן לוֹ שַׂר בֵּית הַמִּשְׁפָּט שֶׁלָּהֶם רְשׁוּת לָדוּן כָּל אוֹתוֹ הַיּוֹם לְכָל דִּין שֶׁיָּבֹא לְפָנָיו בְּפִתְחָא שֶׁל רוֹמִי שֶׁהוּא בֵּית הַמִּשְׁפָּט שֶׁלָּהֶם.
« Il s'assit à la porte de Rome et jugeait. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on ne l'établit certainement pas comme juge, sinon pour ce seul jour : on lui donna d'abord l'autorisation de juger l'affaire de cet homme, et après qu'on lui eut remis le bâton de justice, qui est le signe de l'autorisation royale pour quiconque le tient en main, car il portait sans doute quelque marque et quelque sceau de la royauté, alors le chef de leur maison de justice lui donna l'autorisation de juger toute cette journée-là toute cause qui viendrait devant lui à la porte de Rome, qui est leur maison de justice.
רֵישׁ טוּרְזִינָא חֲזָא חֶלְמָא... אֲמַר לֵיהּ: הַב לִי זוּזָא, וְלָא יְהַב לֵיהּ. מַקְשִׁים לְרָבָא אַמַּאי לֹא אָמַר לוֹ הַב לִי זוּזָא? וְנִרְאֶה לִי כִּי רָבָא הָיָה גְּדוֹל הַדּוֹר נִתְבַּייֵּשׁ לְבַקֵּשׁ בְּפִיו. וְעוֹד נִרְאֶה לִי הוּא לֹא הָיָה דַּרְכּוֹ לוֹמַר לְשׁוּם אָדָם הַב לִי זוּזָא, וְרַק אִם הָיָה הָאָדָם נוֹתֵן לוֹ מֵעַצְמוֹ פּוֹתֵר לוֹ טוֹב. אוֹ נִרְאֶה לִי כֵּיוָן דְּבָא לְעִיר חֲדָשָׁה שֶׁאֵין מַכִּירִים מִנְהָגוֹ וּמִדָּתוֹ הֻוכְרַח לִתְבֹּועַ בְּפִיו.
« Le chef de la garde-robe eut un rêve... Il lui dit : donne-moi un zouz, et il ne lui donna rien. » On demande : à Rava, pourquoi ne lui a-t-il pas dit « donne-moi un zouz » ? Il me semble que Rava était le grand de sa génération et qu'il aurait eu honte de le demander de sa bouche. Il me semble encore que ce n'était pas son usage de dire à quiconque « donne-moi un zouz », mais seulement, si l'homme lui donnait de lui-même, d'interpréter en bien. Ou bien il me semble que, venant dans une ville nouvelle où l'on ne connaissait ni sa conduite ni sa mesure, il fut contraint de réclamer de sa bouche.
אֲמַר לֵיהּ: אֲנָא אַמַּאי אַתֵּיוַהּ, לְהַאי דַּהֲוָה יָדַע וְלָא אֲמַר. מַקְשִׁים אַף עַל פִּי שֶׁזֶּה יִתְחַייֵּב אַךְ הוּא מִי פְּטָרוֹ עַל הַדָּבָר שֶׁלֹּא שָׁמַר הֵיטֵב וְלֹא הִשְׁגִּיחַ עַל הַשְׁרָאִי לְנַעֲרָם אוּלַי נָפַל בָּהֶם תּוֹלָע? וְנִרְאֶה לִי כִּי הוּא וַדַּאי הָיָה דַּרְכּוֹ לְנַעֲרָם פַּעַם אַחַת בַּחֹודֶשׁ אוֹ פַּעַם בְּשָׁבוּעַ וְלֹא שִׁינָּה, אַךְ דָּבָר זֶה הוּא מִקְרֶה חָדָשׁ שֶׁנָּפַל הַתּוֹלָע בְּלַיְלָה אַחַת וְאַחַר שְׁנֵי לֵילוֹת כִּילָּה הַכֹּל, וְאֵין זֶה דַּרְכּוֹ שֶׁל תּוֹלָע שֶׁבְּמֶשֶׁךְ ג' יָמִים יִכְלֶה הַכֹּל, וְלָכֵן אָמַר לוֹ אַתֵּיוַהּ לְהַאי דַּהֲוָה יָדַע מִן רָעַת הַתּוֹלָע הַמְשֻׁונֶּה הַזֹּאת וְלֹא הִגִּיד, כִּי אֲנִי הָיִיתִי מַשְׁגִּיחַ בְּדַרְכֵי, דְּוַדַּאי אֵין מִנְהָג לְנַעֵר בְּכָל יוֹם, וְהָא דְּנִסְתַּבֵּב עָנְשׁוֹ שֶׁל בַּר הֲדָיָא בִּשְׁבִיל זוּזָא שֶׁבִּיקֵּשׁ וְלֹא נְתָנוֹ לוֹ, מִדָּה כְּנֶגֶד מִדָּה, כִּי הוּא פָּתַר רַע עַל בַּת ר' חִסְדָּא בִּשְׁבִיל שֶׁלֹּא נָתַן לוֹ רָבָא זוּזָא, וְלָכֵן הָיָה עָנְשׁוֹ וּמִשְׁפָּטוֹ בְּאֶרֶז שֶׁכְּפָתוֹ אוֹתוֹ בּוֹ, לִרְמֹוז כִּי זוֹ הַנְּקָמָה הִיא בִּשְׁבִיל הַצַּדִּיק שֶׁנִּמְשַׁל לְאֶרֶז.
« Il leur dit : et moi, pourquoi ? Amenez celui qui savait et n'a rien dit. » On demande : même si celui-là est coupable, qui donc l'exempte, lui, de n'avoir pas bien gardé et de n'avoir pas veille sur les soieries en les secouant, au cas où un ver s'y serait mis ? Il me semble que son usage était certainement de les secouer une fois par mois ou une fois par semaine, et qu'il n'y avait pas failli ; mais la chose était un accident nouveau, le ver étant tombé en une seule nuit et ayant tout consumé après deux nuits, ce qui n'est pas la manière d'un ver, de tout détruire en trois jours. C'est pourquoi il leur dit : amenez celui qui savait ce mal extraordinaire du ver et ne l'a pas dit, car moi je veillais selon mes habitudes, et l'usage n'est certainement pas de secouer chaque jour. Quant au fait que le châtiment de bar Hadya fut amené par un zouz qu'il avait demandé et qu'on ne lui donna pas, c'est mesure pour mesure, car il avait interprété en mal au sujet de la fille de Rav Hisda parce que Rava ne lui avait pas donné de zouz. Et son châtiment et son jugement furent exécutés par un cèdre auquel on le lia, pour faire allusion que cette vengeance était pour le juste, qui est comparé au cèdre.
💡 Explication

Le principe de bar Hadya se retourne contre lui. Il applique à Rome sa méthode habituelle, le silence tant que le zouz n'est pas versé ; mais la matière du rêve s'aggrave d'une nuit à l'autre, un doigt, deux doigts, la main entière, et le dommage suit cette progression jusqu'aux soieries royales.

La défense du rich tourzina, le chef de la garde-robe, retourne la responsabilité : celui qui savait et s'est tu est l'auteur du dommage. La phrase finale s'interrompt au milieu, « à cause de ton zouz, ont été ruinées », et s'achève au verso.

🖼️ Schéma
Les trois rêves du chef de la garde-robe Nuit 1 Une aiguille entre dans mon doigt. Donne-moi un zouz. Refus. Bar Hadya ne dit rien. Nuit 2 Un ver tombe sur deux doigts. Donne-moi un zouz. Refus. Bar Hadya ne dit rien. Nuit 3 Un ver tombe sur toute la main. Le ver est tombé sur toutes les soieries du roi. Un doigt, puis deux doigts, puis la main entière : l'étendue du dommage suit l'escalade des images. Le garde est arrêté, puis se défend : amenez celui qui savait et na rien dit. Ben Yehoyada : mesure pour mesure, bar Hadya avait interprété en mal pour Rava faute d'un zouz.
L'escalade des trois rêves et le silence acheté qui produit le désastre.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).