Sougya : Le daf ouvre par deux récits parallèles : César demande à Rabbi Yehochoua fils de Rabbi Hanania ce qu'il verra en rêve, Chapour demande la même chose à Chemouel. Chacun des deux sages annonce à son roi la défaite par l'empire rival ; le roi y pense tout le jour et le voit la nuit.
Vient ensuite le long récit de bar Hadya, interprète de rêves qui donnait un sens favorable à qui le payait et un sens défavorable à qui ne le payait pas. Abaye et Rava voient les mêmes rêves : Abaye paie, Rava ne paie pas, et treize rêves identiques reçoivent deux séries d'interprétations opposées, qui toutes se réalisent.
Rava finit par payer et reçoit alors des annonces favorables. La découverte du livre tombé de bar Hadya, où est écrit que tous les rêves suivent la bouche, révèle à Rava que l'interprète disposait du sens et l'avait tourné contre lui.
Rava le maudit ; bar Hadya s'exile chez les Romains, où son propre principe se retourne contre lui à cause d'un zouz refusé.
César dit à Rabbi Yehochoua fils de Rabbi Hanania : vous dites que vous êtes très sages ; dis-moi donc ce que je verrai dans mon rêve. Il lui répondit : tu verras que les Perses te soumettent à la corvée et t'asservissent, et qu'ils te font paître des bêtes impures avec un bâton d'or.
Il y pensa tout le jour, et le soir il le vit. Le roi Chapour dit à Chemouel : vous dites que vous êtes très sages ; dis-moi donc ce que je verrai dans mon rêve.
Il lui répondit : tu verras que les Romains viennent et t'emmènent en captivité, et qu'ils te font moudre chez toi des noyaux de dattes dans des meules d'or. Il y pensa tout le jour, et le soir il le vit.
Les deux récits sont bâtis à l'identique : un souverain met la sagesse des Sages à l'épreuve en demandant le contenu de son rêve à venir. Chaque sage lui annonce sa défaite aux mains de l'empire rival, Rome pour César par les Perses, la Perse pour Chapour par les Romains.
Le ressort du passage est dans les deux dernières propositions : hirher kouleh yoma, il y pensa tout le jour, puis oul-orta haza, et le soir il le vit. Le sage n'annonce pas l'avenir, il place dans l'esprit du roi le contenu que le rêve reprendra. Cela prépare le principe qui gouverne tout le daf : le rêve suit ce qui a été dit.
Bar Hadya était interprète de rêves. À celui qui lui donnait un salaire, il interprétait en bien ; à celui qui ne lui donnait pas de salaire, il interprétait en mal.
Abaye et Rava virent un rêve. Abaye lui donna un zouz, et Rava ne lui donna rien.
Ils lui dirent : on nous a fait lire dans notre rêve « ton bœuf sera égorgé sous tes yeux, etc. ». À Rava il dit : ton commerce sera perdu, et de chagrin tu n'auras plus le goût de manger.
À Abaye il dit : ton commerce prospérera, et de joie tu n'auras plus le goût de manger.
La règle de conduite de bar Hadya est posée d'emblée : le sens du rêve suit le paiement. Abaye verse un zouz, Rava ne verse rien ; le même rêve recevra donc deux lectures opposées, et la séquence qui suit déroule treize fois ce mécanisme.
Le verset cité, Devarim 28,31, appartient aux toha'hot, les réprimandes. Bar Hadya n'utilise pas le mal contenu dans le verset lui-même ; il retient uniquement la fin, « et tu n'en mangeras pas », et fournit la cause de cette abstention : le chagrin pour Rava, la joie pour Abaye. La lecture reste attachée aux mots, la cause change.
Ils lui dirent : on nous a fait lire « tu engendreras des fils et des filles, etc. ». À Rava il dit : selon sa dureté, c'est-à-dire dans le sens accablant du verset.
À Abaye il dit : tes fils et tes filles seront nombreux, tes filles se marieront au dehors, et il te semblera qu'elles partent en captivité.
Le verset est Devarim 28,41 : « tu engendreras des fils et des filles, et ils ne seront pas à toi, car ils iront en captivité ». Pour Rava, bar Hadya s'en tient au sens direct. Pour Abaye, il conserve le mot « captivité » mais le rapporte à l'apparence : des filles nombreuses qui partent se marier au loin donnent au père l'impression d'un départ forcé.
L'ordre d'énonciation change ici : Rava passe en premier dans les deux rêves précédents, Abaye passe en premier à partir de celui-ci. Le Ben Yehoyada rattache ce détail au principe que les rêves suivent la bouche, l'interprétation prononcée en premier fixant le sens et affaiblissant celle qui vient après.
On nous a fait lire « tes fils et tes filles seront livrés à un autre peuple ». À Abaye il dit : tes fils et tes filles seront nombreux ; toi tu voudras les marier à tes proches et elle voudra les marier aux siens, elle te forcera et tu les donneras à ses proches, ce qui est comme un autre peuple.
À Rava il dit : ta femme mourra, et ses fils et ses filles tomberont entre les mains d'une autre femme. Car Rava a dit au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba, au nom de Rav : que signifie ce qui est écrit « tes fils et tes filles seront livrés à un autre peuple » ?
Il s'agit de la femme du père.
Le verset est Devarim 28,32. Pour Abaye, « un autre peuple » désigne la famille de sa femme, étrangère à la sienne : la formule est maintenue, son référent est déplacé vers un cadre ordinaire. Pour Rava, la lecture est celle que Rav lui-même a transmise.
La citation de Rav au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba montre que l'interprétation défavorable a un appui dans la tradition : echet ha-av, la femme du père, c'est-à-dire la seconde épouse qui élève les enfants du premier lit. Le narrateur note au passage que c'est Rava lui-même qui rapporte cet enseignement.
On nous a fait lire dans notre rêve « va, mange ton pain dans la joie ». À Abaye il dit : ton commerce prospérera, tu mangeras, tu boiras et tu liras ce verset dans la joie de ton cœur.
À Rava il dit : ton commerce sera perdu, tu abattras sans manger, tu boiras et tu liras pour apaiser ta frayeur.
Le verset de Qohelet 9,7 est entièrement favorable. Bar Hadya ne peut donc pas l'inverser ; il conserve pour Rava chacun de ses actes, manger, boire, lire, et change seulement leur motif : le-fakoua'hi pa'had, pour dissiper la frayeur, au lieu de la joie du cœur.
On nous a fait lire « tu porteras beaucoup de semence au champ ». À Abaye il le dit depuis le début du verset, à Rava il le dit depuis sa fin.
Le verset de Devarim 28,38 est coupé en deux : « tu porteras beaucoup de semence au champ » puis « et tu récolteras peu, car la sauterelle la consumera ». Bar Hadya n'a plus besoin de déplacer un référent, il lui suffit de choisir la moitié du verset qu'il applique.
Le Ben Yehoyada appuie ce procédé sur la cantillation : l'etnahta, accent de pause médian, placé sous le mot ha-sade, permet de traiter la première moitié comme un verset complet. À Abaye il applique cette règle, à Rava il la refuse. Le même découpage vaut au segment suivant pour les oliviers.
On nous a fait lire « tu auras des oliviers dans tout ton territoire, etc. ». À Abaye il le dit depuis le début du verset, à Rava il le dit depuis sa fin.
Devarim 28,40 est construit comme le précédent : « tu auras des oliviers dans tout ton territoire » puis « mais tu ne t'oindras pas d'huile, car tes olives tomberont ». Le même procédé de découpage produit une abondance pour Abaye et une perte pour Rava.
On nous a fait lire « et tous les peuples de la terre verront, etc. ». À Abaye il dit : ton nom se répandra, tu seras chef d'académie, et la crainte que tu inspires tombera sur le monde.
À Rava il dit : le trésor du roi sera forcé, on te saisira comme voleur, et tout le monde tirera de toi un raisonnement à fortiori (kal va-homer). Le lendemain, le trésor du roi fut forcé, et l'on vint saisir Rava.
Le verset est Devarim 28,10 : « et tous les peuples de la terre verront que le nom de ה' est invoqué sur toi, et ils te craindront ». Bar Hadya conserve pour les deux hommes l'idée d'une renommée qui provoque la crainte, et change ce qui la produit : l'autorité du rich metivta, chef d'académie, ou l'arrestation.
Le kal va-homer est ici un raisonnement populaire : si un homme du rang de Rava peut être arrêté pour vol, personne n'est à l'abri. La réalisation immédiate, dès le lendemain, est rapportée par la Guemara elle-même.
Ils lui dirent : nous avons vu de la laitue sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton commerce doublera comme la laitue.
À Rava il dit : ton commerce sera amer comme la laitue.
La série change de nature : on quitte les versets pour des images. La laitue présente deux caractères opposables, une feuille large et doublée, et une tige amère. Bar Hadya prend l'un ou l'autre selon l'homme.
Ils lui dirent : nous avons vu de la viande sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton vin sera doux, et tout le monde viendra t'acheter viande et vin.
À Rava il dit : ton vin tournera, et tout le monde viendra acheter de la viande pour la manger avec.
L'image est identique dans les deux cas, de la viande posée sur des jarres de vin ; c'est le rapport entre les deux denrées qui change. Chez Abaye, on vient chercher les deux ; chez Rava, le vin devenu vinaigre ne sert plus que d'accompagnement à la viande achetée ailleurs.
Ils lui dirent : nous avons vu une jarre suspendue à un palmier. À Abaye il dit : ton commerce s'élèvera comme le palmier.
À Rava il dit : ton commerce sera doux comme les dattes.
Le palmier fournit deux traits : sa hauteur et son fruit. La hauteur donne l'élévation du commerce, le fruit donne la douceur ; mais les dattes étant abondantes et bon marché en Babylonie, Rachi lit dans cette douceur une vente à vil prix.
Ils lui dirent : nous avons vu une grenade qui poussait sur la bouche des jarres. À Abaye il dit : ton commerce sera cher comme la grenade.
À Rava il dit : ton commerce tournera à l'aigre comme la grenade.
La grenade sert de terme de comparaison pour le prix élevé, et son jus sert de terme de comparaison pour l'aigreur. Rachi rattache assik à une expression connue de Baba Metsia, et kaevi à la racine du goût acide.
Ils lui dirent : nous avons vu une jarre tomber dans un puits. À Abaye il dit : ta marchandise sera demandée, selon le dicton « le pain est tombé dans le puits et on ne l'a plus trouvé ».
À Rava il dit : ta marchandise sera perdue et tu la jetteras dans le puits.
La chute dans le puits signifie la disparition. Pour Abaye, cette disparition est celle d'une marchandise que la demande enlève aussitôt, ce qu'un dicton babylonien exprime par le pain tombé au puits et introuvable. Pour Rava, elle est la perte elle-même.
Ils lui dirent : nous avons vu un ânon qui se tenait à notre chevet et qui brayait. À Abaye il dit : tu seras roi, et un amora (répétiteur) se tiendra près de toi.
À Rava il dit : les mots « peter hamor » sont effacés de tes tefilin. Il lui dit : je les ai vus moi-même, ils y sont.
Il lui répondit : le vav de « peter hamor » est certainement effacé de tes tefilin.
L'ânon qui braie donne deux lectures. Pour Abaye, l'image est celle de la scène d'enseignement : le maître parle bas et l'amora, le répétiteur, transmet à voix forte, ce que Rachi rapproche du cri de l'âne. Pour Rava, le mot araméen hamor renvoie aux mots peter hamor du passage des tefilin.
Rava vérifie et objecte que les mots sont bien présents. Bar Hadya précise alors sa formule et la restreint à une seule lettre, le vav, effacée parce que le scribe avait d'abord écrit la forme pleine. La précision montre que l'interprète sait ajuster son propos jusqu'à le rendre invulnérable à la vérification.
Finalement Rava alla le voir seul. Il lui dit : j'ai vu la porte extérieure tomber.
Il lui dit : ta femme mourra. Il lui dit : j'ai vu mes molaires et mes dents tomber.
Il lui dit : tes fils et tes filles mourront. Il lui dit : j'ai vu deux colombes s'envoler.
Il lui dit : tu répudieras deux femmes. Il lui dit : j'ai vu deux têtes de navet.
Il lui dit : tu recevras deux coups de gourdin. Ce jour-là, Rava alla s'asseoir à la maison d'étude toute la journée.
Il y trouva deux aveugles qui se querellaient l'un avec l'autre. Rava alla les séparer, et ils lui donnèrent deux coups.
Comme ils levaient la main pour le frapper une fois de plus, il dit : cela me suffit, je n'en ai vu que deux.
Rava vient seul, sans Abaye, et sans payer ; toutes les interprétations sont donc défavorables, et elles portent désormais sur sa maison et sur son corps. Le procédé reste le même, chaque élément du rêve recevant un équivalent : la porte extérieure correspond à l'épouse qui garde la maison, les dents aux enfants, les colombes aux épouses, les têtes de navet à la forme du gourdin.
La dernière interprétation se vérifie le jour même, et le récit souligne la part de Rava dans cette vérification : sa propre parole, « mistayi, terein hazai », cela me suffit, je n'en ai vu que deux, arrête les coups au nombre annoncé.
Finalement Rava vint et lui donna un salaire. Il lui dit : j'ai vu un mur tomber.
Il lui dit : tu acquerras des biens sans limites. Il lui dit : j'ai vu le palais d'Abaye tomber et sa poussière me couvrir.
Il lui dit : Abaye mourra et son académie te reviendra. Il lui dit : j'ai vu mon propre palais tomber, et tout le monde venait en emporter brique après brique.
Il lui dit : tes enseignements se répandront dans le monde. Il lui dit : j'ai vu ma tête se fendre et ma cervelle en tomber.
Il lui dit : la bourre sortira de ton oreiller. Il lui dit : on m'a fait lire le Hallel égyptien en rêve.
Il lui dit : des miracles s'accompliront pour toi.
Rava paie enfin, et la même matière onirique produit une série entièrement favorable. L'écroulement, qui aurait pu signifier la ruine, devient extension du domaine, héritage de l'académie et diffusion des enseignements.
Deux détails préparent la suite. L'annonce de la mort d'Abaye et du transfert de son académie se réalisera. Et l'annonce des nissim, des miracles, motivera immédiatement la réaction de bar Hadya sur le bateau, au segment suivant.
Il faisait route avec lui en bateau. Il se dit : pourquoi voyagerais-je avec un homme pour qui des miracles s'accomplissent ?
Comme il montait à bord, un livre tomba de lui. Rava le trouva et vit qu'il y était écrit : « tous les rêves suivent la bouche ».
Il lui dit : mécréant, cela dépendait de toi, et tu m'as fait souffrir à ce point ! Je te pardonne tout, sauf la fille de Rav Hisda.
Que ce soit la volonté du Ciel que cet homme soit livré aux mains d'une royauté qui n'aura pas pitié de lui.
Le renversement du récit tient à une phrase écrite : kol ha-halomot holkhin ahar ha-pe, tous les rêves suivent la bouche. La règle était connue, mais sa présence dans le livre de bar Hadya prouve que celui-ci la connaissait et qu'il disposait donc du sens de chaque rêve.
Rava distingue alors deux catégories : ce qui l'a atteint lui seul, qu'il peut remettre, et la mort de son épouse, la fille de Rav Hisda, qu'il n'a pas le pouvoir de remettre au nom d'une autre. La malédiction qu'il prononce vise une malkhout sans pitié.
Il se dit : que vais-je faire ? Nous tenons par tradition que la malédiction d'un sage se réalise, même lancée sans raison, et à plus forte raison celle de Rava, qui a maudit à bon droit.
Il se dit : je vais me lever et m'exiler, car le maître a dit : l'exil expie la faute.
Bar Hadya raisonne en deux temps. D'abord la gravité : une malédiction de sage prononcée be-hinam, sans motif, se réalise déjà, donc à plus forte raison celle-ci, prononcée be-dina, à bon droit. Ensuite le remède : puisqu'il a causé une mort, il s'applique à lui-même la règle que l'exil expie la faute, comme pour celui qui tue par inadvertance.
Il se leva et s'exila chez les Romains. Il alla s'asseoir à la porte du chef de la garde-robe du roi.
Le chef de la garde-robe eut un rêve. Il lui dit : j'ai rêve qu'une aiguille entrait dans mon doigt.
Il lui dit : donne-moi un zouz. Il ne lui donna rien, et il ne lui dit rien.
Il lui dit : j'ai vu un ver tomber sur deux de mes doigts. Il lui dit : donne-moi un zouz.
Il ne lui donna rien, et il ne lui dit rien. Il lui dit : j'ai vu un ver tomber sur toute ma main.
Il lui dit : un ver est tombé sur toutes les soieries. On l'entendit au palais du roi, on amena le chef de la garde-robe et l'on s'apprêtait à le mettre à mort.
Il leur dit : et moi, pourquoi ? Amenez celui qui savait et n'a rien dit.
On amena bar Hadya, et on lui dit : à cause de ton zouz, ont été ruinées
Le principe de bar Hadya se retourne contre lui. Il applique à Rome sa méthode habituelle, le silence tant que le zouz n'est pas versé ; mais la matière du rêve s'aggrave d'une nuit à l'autre, un doigt, deux doigts, la main entière, et le dommage suit cette progression jusqu'aux soieries royales.
La défense du rich tourzina, le chef de la garde-robe, retourne la responsabilité : celui qui savait et s'est tu est l'auteur du dommage. La phrase finale s'interrompt au milieu, « à cause de ton zouz, ont été ruinées », et s'achève au verso.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).