Sougya : Le daf poursuit le catalogue des berakhot dues à la vue. Il ouvre sur les maisons : celles d'Israël habitées ou en ruines, celles des nations habitées ou en ruines, chacune avec sa formule propre.
De là, la Guemara passe au récit de Oulla et de Rav Hisda devant la maison ruinée de Rav Hana bar Hanilai, où sont rapportées la mesure du soupir selon Rav et selon Rabbi Yo'hanan, la générosité de cette maison, puis le décret porté sur les maisons des justes depuis la destruction du Temple et la promesse de leur rétablissement. Viennent ensuite les berakhot sur les tombes, celles que l'on dit en revoyant un compagnon après trente jours ou après douze mois, et l'épisode de Rav Papa et de Rav Houna fils de Rav Yehochoua devant Rav Hanina fils de Rav Ika, où se trouve la berakha du Sage des secrets.
La sougya traite alors des corps hors du commun et résout une contradiction par la distinction entre ce qui existe depuis le ventre de la mère et ce qui survient après la naissance. Le daf revient enfin à la michna sur les zikin : la comète selon Chemouel, les trois réponses au problème de son passage devant Kessil, l'équilibre entre la chaleur de Kessil et le froid de Kima, le dard du Scorpion dans le fleuve de feu, puis le sens des noms Kima et Ach.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui voit les maisons d'Israël habitées dit « Béni ... qui établit la borne de la veuve ». En ruines, il dit « Béni ... le Juge de vérité ».
Les maisons des nations du monde habitées, il dit « Hachem arrache la maison des orgueilleux ». En ruines, il dit « D.ieu des vengeances, Hachem, D.ieu des vengeances, resplendis ».
La baraita croise deux couples : le peuple concerné, Israël ou les nations, et l'état des maisons, habitées ou ruinées. Quatre formules en résultent. Pour Israël, les deux énoncés sont de véritables berakhot, avec le Nom : la prospérité appelle « qui établit la borne de la veuve », la ruine appelle « le Juge de vérité », la formule que l'on dit sur une mauvaise nouvelle.
Pour les nations, la Guemara ne prescrit pas une berakha mais la récitation d'un verset. Rachi précise que la formule de la borne de la veuve vise un état d'établissement effectif, comme celui du second Temple.
Oulla et Rav Hisda marchaient sur la route. Lorsqu'ils parvinrent à la porte de la maison de Rav Hana bar Hanilai, Rav Hisda gémit et soupira.
Oulla lui dit : pourquoi soupires-tu ? Rav n'a-t-il pas dit : le soupir brise la moitié du corps de l'homme, ainsi qu'il est dit « Et toi, fils d'homme, soupire, les reins brisés, etc. » ?
Et Rabbi Yo'hanan a dit : même le corps entier de l'homme, ainsi qu'il est dit « Et lorsqu'ils te diront : pourquoi soupires-tu ? tu diras : à cause de la nouvelle qui vient, tout cœur fondra, etc. »
Le récit sert de cadre à un enseignement sur le soupir. Oulla ne reproche pas à Rav Hisda son émotion, il lui oppose le prix physique du soupir : Rav le mesure à la moitié du corps, Rabbi Yo'hanan au corps entier. Chacune des deux mesures est ancrée dans un verset d'Ezekiel, l'un parlant des reins brisés, l'autre du cœur qui fond.
La construction de la question est un procédé courant : une objection qui rapporte d'abord la mesure la plus faible, puis la plus forte, laisse au répondant le choix du terrain sur lequel il justifiera sa conduite.
Il lui dit : comment ne soupirerais-je pas ? Une maison où il y avait soixante boulangères le jour et soixante boulangères la nuit, qui cuisaient pour quiconque en avait besoin ; et il ne retirait pas la main de sa bourse, se disant : peut-être viendra un pauvre de bonne famille, et le temps qu'il porte la main à la bourse, cet homme aura honte.
De plus, quatre portes lui étaient ouvertes vers les quatre vents du monde, et quiconque y entrait affamé en sortait rassasié. Et l'on répandait pour lui du blé et de l'orge au dehors dans les années de disette, afin que celui à qui il en coûtait d'en prendre le jour vienne en prendre la nuit.
Maintenant elle est tombée en ruines — et je ne soupirerais pas ?
Rav Hisda justifie son soupir par un inventaire de la guemilout hassadim pratiquée dans cette maison. Trois traits y sont soulignés : une cuisine ouverte jour et nuit, une main tenue dans la bourse pour que le pauvre de bonne famille ne soit jamais laissé à attendre, et quatre portes ouvertes aux quatre points cardinaux.
Le détail du blé répandu au dehors pendant les années de disette répond au même souci : permettre à celui que la honte retient de prendre à l'abri des regards. La générosité est ici mesurée à la place qu'elle laisse à la dignité de celui qui reçoit.
Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — du jour où le Temple fut détruit, un décret fut prononcé sur les maisons des justes, qu'elles soient détruites, ainsi qu'il est dit « Aux oreilles de Hachem Tsevaot : de nombreuses maisons seront désolées, grandes et belles, sans habitant ». Et Rabbi Yo'hanan a dit : le Saint béni soit-Il les rétablira un jour dans leur état habité, ainsi qu'il est dit « Cantique des montées, de David : ceux qui se confient en Hachem sont comme le mont Tsion ».
De même que le Saint béni soit-Il rétablira le mont Tsion dans son état habité, de même les maisons des justes, le Saint béni soit-Il les rétablira dans leur état habité. Il vit que son esprit ne se calmait pas.
Il lui dit : il suffit au serviteur d'être comme son maître.
Oulla répond en deux temps. D'abord un décret général : depuis la destruction du Temple, la ruine des maisons des justes n'est plus un accident particulier, elle appartient à un ordre plus large, attesté par le verset d'Isaie. Ensuite une promesse : le rétablissement du mont Tsion sert de modèle au rétablissement de ces maisons, les deux étant liés par le verset des Psaumes qui compare ceux qui se confient en Hachem au mont Tsion.
La consolation ne suffit pas, et Oulla ajoute une dernière parole : il suffit au serviteur d'être comme son maître. Rachi en donne la portée : la maison du Saint béni soit-Il est elle-même détruite, et l'homme n'a pas à attendre pour ses propres murs un sort meilleur.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui voit des tombes d'Israël dit « Béni ... qui vous a formés avec justice, vous a nourris avec justice, vous a entretenus avec justice, vous a recueillis avec justice, et qui vous relèvera avec justice ». Mar fils de Ravina conclut la formule, au nom de Rav Nahman : « et qui connaît le nombre de vous tous, et qui vous fera revivre et vous maintiendra.
Béni ... qui fait revivre les morts ». Les tombes des non-Juifs, il dit « Votre mère sera couverte de honte, etc. »
La berakha des tombes répète cinq fois le mot ba-din, avec justice : la formation, la subsistance, l'entretien, le rappel et la résurrection future sont tous placés sous le même regard. La reconnaissance porte moins sur le fait de la mort que sur la mesure qui la régit.
Mar fils de Ravina ajoute la clause finale, qui transforme l'énoncé en berakha achevée par la formule « qui fait revivre les morts ». Le Roch transmet une variante de la liste, avec « vous a fait mourir avec justice » à la place de « vous a recueillis avec justice ». Pour les tombes des nations, un verset remplace la berakha.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : celui qui voit son compagnon après trente jours dit « Béni ... qui nous a fait vivre, nous a maintenus et nous a fait parvenir à ce temps ». Après douze mois, il dit « Béni ... qui fait revivre les morts ».
Rav a dit : le mort ne s'efface du cœur qu'après douze mois, ainsi qu'il est dit « J'ai été oublié du cœur comme un mort, j'ai été comme un ustensile perdu ».
Deux seuils commandent la berakha des retrouvailles. À trente jours, la joie de revoir suffit et l'on dit chehehiyanou. À douze mois, la formule change et devient « qui fait revivre les morts ».
Rav donne la raison du second seuil : douze mois est le terme au-delà duquel le mort s'efface du cœur. Rachi appuie cette mesure sur le droit des objets perdus : la loi fixe elle aussi à douze mois, soit trois fêtes de pèlerinage, le terme au bout duquel le propriétaire est réputé avoir renoncé. Retrouver quelqu'un après ce terme équivaut donc à le retrouver après l'oubli.
Les Tossefot au nom du Ri, et le Roch après eux, limitent la règle à un compagnon qui lui est cher et dont la vue le réjouit.
Rav Papa et Rav Houna fils de Rav Yehochoua marchaient sur la route. Ils rencontrèrent Rav Hanina fils de Rav Ika.
Ils lui dirent : en te voyant, nous avons récité sur toi deux berakhot, « Béni ... qui a donné de Sa sagesse à ceux qui Le craignent » et « chehehiyanou ». Il leur dit : moi aussi, dès que je vous ai vus je vous ai comptés à mes yeux comme soixante myriades de la maison d'Israël, et j'ai récité sur vous trois berakhot : ces deux-là, et « Béni ... le Sage des secrets ».
Ils lui dirent : es-tu sage à ce point ! Ils fixèrent sur lui leur regard, et il mourut.
L'épisode illustre par la pratique les berakhot énoncées dans la sougya. Rav Papa et Rav Houna disent deux berakhot : celle du sage, qui a donné de Sa sagesse à ceux qui Le craignent, et chehehiyanou, puisque, comme le note Rachi, plus de trente jours s'étaient écoulés.
Rav Hanina en ajoute une troisième, le Sage des secrets, normalement réservée à la vue de soixante myriades d'Israël. Il l'applique à deux hommes seuls, en estimant que leur valeur équivaut à celle d'une telle foule. C'est cette extension, tirée de son propre raisonnement, qui provoque l'exclamation de ses interlocuteurs.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : celui qui voit des bahakanim (hommes couverts de taches) dit « Béni ... qui change les créatures ». On objecte : il a vu un kouchi, un guihor, un lavkan, un kipeah, un nain, un darnikos, il dit « Béni ... qui change les créatures » ; un kitea (amputé), un aveugle, un petouyei ha-roch, un boiteux, un mouke chehin (homme atteint de plaies) et des bahakanim, il dit « Béni ...
Juge de vérité » !
Rabbi Yehochoua ben Levi range les bahakanim, hommes couverts de taches, sous la berakha « qui change les créatures ». La baraita citée contre lui donne deux listes de six termes chacune, et place les bahakanim dans la seconde, celle qui appelle « Juge de vérité ».
Rachi identifie chaque terme, souvent par un mot de la langue vulgaire de son temps : kouchi, très noir ; guihor, très rouge ; lavkan, blanc à l'excès ; kipeah, au ventre énorme ou au visage affaissé ; darnikos, à la bouche de travers. Il note aussi une règle de lecture utile : kitea employé seul désigne les jambes, mais lorsqu'il figure à côté de « boiteux », il désigne les mains.
Ce n'est pas une difficulté : ici, depuis le ventre de sa mère ; là, après qu'il est né. Le langage lui aussi est précis, puisqu'il enseigne ce cas à la manière de l'amputé.
Conclus-en ainsi.
La contradiction se résout par la cause du trait, non par sa nature. Une particularité présente depuis le ventre de la mère relève de la formation même de la créature, et appelle « qui change les créatures ». Une particularité survenue après la naissance est une perte, et appelle « le Juge de vérité ».
La Guemara ajoute une preuve tirée de la formulation : la baraita énumère les bahakanim aux côtés du kitea, et l'amputation ne survient jamais avant la naissance. Le voisinage des termes dans la liste indique donc de quel cas elle parle.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui voit un éléphant, un singe ou un kipof dit « Béni ... qui change les créatures ». Il a vu de belles créatures ou de beaux arbres, il dit « Béni ... à qui il en est ainsi dans Son monde ».
La même berakha « qui change les créatures » s'étend des hommes aux animaux dont l'aspect s'écarte de l'ordinaire. Rachi décrit le kipof comme un oiseau pourvu de mâchoires et de joues semblables à celles d'un homme, ce qui explique sa présence dans cette liste.
La seconde formule, à qui il en est ainsi dans Son monde, porte sur la beauté et non sur l'écart. Elle vaut pour les créatures comme pour les arbres.
« Sur les zikin » : que sont les zikin ? Chemouel a dit : une comète.
Et Chemouel a dit : les sentiers du ciel me sont aussi clairs que les sentiers de Nehardea, hormis la comète, dont je ne sais pas ce qu'elle est. Nous avons reçu par tradition qu'elle ne franchit pas Kessil, et que si elle franchissait Kessil le monde serait détruit.
Mais nous voyons bien qu'elle le franchit ! — C'est son éclat qui franchit, et cela paraît comme si elle-même franchissait. Rav Houna fils de Rav Yehochoua a dit : c'est le Vilon qui se déchire, s'enroule et laisse voir la lumière du firmament.
Rav Achi a dit : c'est une étoile qui se détache d'un côté de Kessil, une autre la voit de l'autre côté, prend peur, et cela paraît comme si elle franchissait.
La Guemara revient à la michna et définit le premier terme de sa liste. Chemouel identifie les zikin à la comète, et Rachi la décrit comme une traînée lumineuse qui traverse le ciel en paraissant l'ouvrir. L'aveu de Chemouel encadre cette définition : il connaît les chemins du ciel comme les rues de sa ville, sauf celui-là.
Une tradition affirme que la comète ne franchit pas Kessil, faute de quoi le monde serait détruit ; l'observation semble la contredire. Trois réponses sont données : seul l'éclat franchit, le Vilon se déchire, ou une étoile se détache et une autre s'effraie.
Les Tossefot précisent le statut de la deuxième réponse : Rav Houna répond à la difficulté du passage devant Kessil, il ne propose pas une nouvelle définition des zikin, contrairement à ce que suggère le commentaire de Rachi.
Chemouel a soulevé une contradiction. Il est écrit « Il fait Ach, Kessil et Kima », et il est écrit « Il fait Kima et Kessil ».
Comment cela ? S'il n'y avait pas la chaleur de Kessil, le monde ne subsisterait pas à cause du froid de Kima ; et s'il n'y avait pas le froid de Kima, le monde ne subsisterait pas à cause de la chaleur de Kessil.
La contradiction porte sur l'ordre de deux noms dans deux versets. Job place Kessil avant Kima, Amos place Kima avant Kessil. Chemouel en tire que ni l'un ni l'autre n'a la préséance : ils sont égaux.
La raison est fonctionnelle. Kessil apporte la chaleur, Kima le froid, et le monde ne subsiste que par leur équilibre : sans la chaleur de l'un il périrait du froid de l'autre, et inversement. Rachi ajoute la répartition dans l'année, Kessil dominant la saison chaude et Kima la saison des pluies, ce qui explique que chaque verset nomme en premier celui qui domine dans la saison dont il parle.
Nous avons reçu par tradition que si le dard du Scorpion ne reposait pas dans le fleuve de feu, quiconque est piqué par un scorpion ne survivrait pas. C'est ce que le Miséricordieux a dit à Job : « Peux-tu nouer les liens de Kima, ou délier les entraves de Kessil ? »
Le même principe d'équilibre s'applique à une troisième constellation. Le dard du Scorpion, reste dans le fleuve de feu, y perd de sa force, ce qui rend survivables les piqûres de scorpion ici-bas.
Le verset de Job vient sceller le passage : nouer les liens de Kima et délier les entraves de Kessil, c'est régler la balance du froid et du chaud, et cela n'appartient pas à l'homme.
Que signifie « Kima » ? Chemouel a dit : environ cent étoiles.
Certains disent qu'elles sont rassemblées, d'autres disent qu'elles sont dispersées.
Le nom est expliqué par son compte : Kima se lit ke-mea, environ cent, du nombre des étoiles qui composent la constellation. Deux traditions se partagent ensuite sur leur disposition, rassemblées ou dispersées.
Que signifie « Ach » ? Rav Yehouda a dit : Youta.
Que signifie « Youta » ? Certains disent la queue du Bélier, d'autres disent la tête du Taureau.
Et il est raisonnable de suivre celui qui dit la queue du Bélier, car il est écrit « Et Ach, tu la conduis avec ses fils ». Il ressort donc qu'elle est incomplète et qu'elle paraît
Le daf se termine sur l'identification du troisième nom du verset de Job. Ach est Youta, et deux traditions le situent, l'une à la queue du Bélier, l'autre à la tête du Taureau. Rachi rappelle que les deux positions sont voisines dans l'ordre du zodiaque, Bélier puis Taureau.
La Guemara tranche en faveur de la queue du Bélier à partir du verset « Et Ach, tu la conduis avec ses fils » : la figure y apparaît comme incomplète, ce qui convient à une queue. Le raisonnement se poursuit au début du folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).