Sougya : Le folio achève la sougya des bornes de la nuit puis bascule sur le korban Pessa'h. Il résout d'abord la contradiction de la baraita de Rabbi Chimon au nom de Rabbi Akiva : le moment qui précède le lever du soleil est jour, et s'il est appelé nuit, c'est à cause de ceux qui dorment encore à cette heure ; Rabbi Yehochoua ben Levi tranche comme Rabbi Chimon, avec la réserve de Rabbi Zeira sur Hachkivenou et l'épisode des deux maîtres enivrés aux noces de son fils.
Vient ensuite l'explication de la question des fils de Rabban Gamliel : ils demandaient si les Sages divergeaient réellement de leur père, ou s'ils avaient seulement posé une barrière pour éloigner l'homme de la faute. L'absence de la consommation du pessa'h dans la liste de la michna ouvre alors la grande mahloket entre Rabbi Elazar ben Azaria, qui la limite à minuit par une gezera chava sur « en cette nuit-là », et Rabbi Akiva, qui la prolonge jusqu'à l'aube par le mot « en hâte ».
Le folio rattache ce débat à celui de Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua sur les trois temps du verset du Deutéronome, puis à la lecture de Rabbi Abba : la délivrance commença le soir et la sortie eut lieu de jour, les deux maîtres divergeant sur l'identité de ceux qui se hâtèrent.
Non : en réalité c'est bien le jour, et s'il est appelé « nuit », c'est parce qu'il se trouve des gens qui dorment à cette heure-là.
La baraita disait qu'on lit deux fois le Chema dans la journée, une fois avant le lever du soleil, et qu'on s'acquitte ainsi de la lecture de la nuit. La guemara écarte la contradiction en distinguant le statut objectif du moment et la manière dont on le nomme : le temps qui suit l'aube est jour, et l'appellation « nuit » tient au fait que des gens y dorment encore.
Le critère du Chema est ainsi le comportement des hommes, ce qui permet d'appliquer à ce moment le verset ou-ve-chokhbekha (« et lorsque tu te couches ») malgré son statut de jour.
Rabbi Aha fils de Rabbi Hanina a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : la halakha suit Rabbi Chimon, qui a parlé au nom de Rabbi Akiva. Rabbi Zeira a dit : à condition qu'il ne dise pas « Hachkivenou ».
La décision pratique retient l'avis le plus large : celui qui a manqué le Chema du soir peut encore s'en acquitter après l'aube, jusqu'au lever du soleil.
Rabbi Zeira pose une réserve sur la liturgie qui accompagne cette lecture. La bénédiction Hachkivenou demande de reposer en paix ; la prononcer à l'approche du matin reviendrait à formuler une demande sans objet, puisque le temps du coucher touche à sa fin.
Lorsque Rav Yits'hak bar Yossef arriva, il dit : cet enseignement que Rabbi Aha fils de Rabbi Hanina rapporte au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi n'a pas été énoncé explicitement ; il a été tiré d'une déduction.
La guemara distingue deux modes de transmission d'une décision. Be-feiroush désigne une halakha formulée comme telle par le maître ; mi-kelala désigne une halakha déduite d'un cas pratique qu'il a tranché. La seconde a une force moindre, puisque la conduite du maître a pu tenir à des circonstances particulières.
Le segment suivant fournit précisément ce cas pratique et montre la réserve dont il était assorti.
En effet, une paire de maîtres s'était enivrée lors des noces du fils de Rabbi Yehochoua ben Levi. Ils vinrent devant Rabbi Yehochoua ben Levi, qui dit : Rabbi Chimon mérite qu'on s'appuie sur lui à l'heure de la contrainte.
Voici le cas d'où la halakha avait été déduite. Les deux maîtres s'étaient endormis avant d'avoir lu le Chema du soir et ne s'étaient réveillés qu'après l'aube.
La formule de Rabbi Yehochoua ben Levi contient sa propre limite : bi-cheat ha-dehak, à l'heure de la contrainte. Il autorise ces deux hommes sans établir une règle générale, et c'est pourquoi Rav Yits'hak bar Yossef refuse d'y voir une décision explicite.
« Il arriva que ses fils revinrent... » (reprise de la michna).
La guemara revient à la michna, où les fils de Rabban Gamliel rentrent tard d'une salle de noces et demandent à leur père s'ils peuvent encore lire le Chema après minuit.
Et jusqu'à présent, n'avaient-ils pas entendu cet enseignement de Rabban Gamliel ?
L'objection porte sur la vraisemblance du récit. Rabban Gamliel enseigne publiquement que le temps du Chema du soir dure toute la nuit ; ses propres fils devaient le savoir. La question posée doit donc porter sur autre chose.
Voici ce qu'ils lui disaient : les Sages divergent-ils de toi, auquel cas, s'agissant d'un individu face à une majorité, la halakha suit la majorité ? Ou peut-être les Sages pensent-ils comme toi, et s'ils disent « jusqu'à minuit », c'est afin d'éloigner l'homme de la faute ?
Il leur répondit : les Sages pensent comme moi, et vous êtes tenus de lire ; et s'ils disent « jusqu'à minuit », c'est afin d'éloigner l'homme de la faute.
Les fils connaissaient l'avis de leur père ; ils l'interrogeaient sur le statut de l'avis adverse. Deux lectures s'offrent : ou bien les Sages tiennent que ou-ve-chokhbekha vise seulement le temps où les hommes ont coutume de rentrer et de se coucher, et alors leur limite est réelle, auquel cas la règle « individu contre majorité » s'impose ; ou bien ils lisent le verset comme Rabban Gamliel et ont posé hatsot comme seyag, une barrière de prudence.
La réponse à une conséquence immédiate : puisque la limite de minuit reste une barrière, les fils demeurent tenus de lire, l'obligation elle-même durant jusqu'à l'aube.
« Et ils n'ont pas dit cela seulement, mais... » (reprise de la michna).
Or Rabban Gamliel a-t-il dit « jusqu'à minuit », pour qu'il enseigne « et ils n'ont pas dit cela seulement » ?
La formule « et ils n'ont pas dit cela seulement » suppose que celui qui parle à lui-même pose la limite de minuit. Or Rabban Gamliel la refuse. L'objection porte donc sur la cohérence de la michna avec la position qu'elle prête à son auteur.
Voici ce que Rabban Gamliel disait à ses fils : même selon les Sages qui disent « jusqu'à minuit », l'obligation dure jusqu'à ce que monte l'aube ; et s'ils disent « jusqu'à minuit », c'est afin d'éloigner l'homme de la faute.
La phrase de la michna se comprend comme rapportant l'avis des Sages, non celui de Rabban Gamliel. Il leur enseigne que la règle des Sages elle-même s'étend jusqu'à l'aube dans tous les cas où ils ont dit « jusqu'à minuit », la limite de minuit fonctionnant partout comme une barrière.
« La combustion des graisses... » (reprise de la michna).
Or la consommation des sacrifices pascals n'y est pas enseignée.
La michna énumère les mitsvot que les Sages ont limitées à minuit et dont l'accomplissement s'étend en réalité jusqu'à l'aube : la combustion des graisses et des membres, la consommation des sacrifices. La consommation du korban Pessa'h ne figure pas dans cette liste, ce qui suggère que sa limite de minuit est réelle.
Et l'on oppose : la lecture du Chema du soir, le Hallel des nuits de Pessa'h et la consommation du sacrifice pascal — leur mitsva dure jusqu'à ce que monte l'aube !
Une baraita range explicitement la consommation du pessa'h parmi les mitsvot qui durent jusqu'à l'aube. La contradiction avec l'omission de la michna appelle une réponse.
Rav Yossef a dit : il n'y a pas de difficulté — ceci suit Rabbi Elazar ben Azaria, cela suit Rabbi Akiva. Car il a été enseigné : « et ils mangeront la chair en cette nuit-là » (Ex.
12, 8) ; Rabbi Elazar ben Azaria dit : il est dit ici « en cette nuit-là », et il est dit plus loin « et Je passerai dans le pays d'Égypte en cette nuit-là » (Ex. 12, 12) ; de même que là-bas c'est jusqu'à minuit, de même ici c'est jusqu'à minuit.
Rav Yossef répartit les deux sources entre deux tanaim. La michna, qui omet la consommation du pessa'h, suit Rabbi Elazar ben Azaria ; la baraita, qui l'inclut, suit Rabbi Akiva.
L'argument de Rabbi Elazar ben Azaria est une gezera chava : l'expression ba-layla ha-ze apparaît dans le verset qui commande de manger le sacrifice et dans celui qui annonce le passage de D.ieu en Égypte. Le second est explicitement daté de minuit ; l'expression commune transporte cette limite sur le premier.
Rabbi Akiva lui dit : mais il est déjà dit « en hâte » (Ex. 12, 11), donc jusqu'à l'heure de la hâte.
S'il en est ainsi, que vient enseigner « la nuit » ?
Rabbi Akiva oppose à la gezera chava un autre mot du même passage : be-hipazon, en hâte. Ce mot fixe le terme de la consommation à l'heure où Israël se hâta de sortir, c'est-à-dire au matin. Il doit alors rendre compte du mot « nuit », qui semble devenir superflu.
On aurait pu croire qu'il se mange comme les sacrifices, le jour ; c'est pourquoi il est dit « la nuit » : il se mange la nuit et il ne se mange pas le jour.
Le mot « nuit » garde une fonction propre pour Rabbi Akiva : il exclut la consommation diurne. Les autres sacrifices se mangent le jour de leur abattage ; sans ce mot, le pessa'h aurait suivi le même régime.
Soit : pour Rabbi Elazar ben Azaria, qui dispose d'une gezera chava, il était nécessaire d'écrire « cette ». Mais pour Rabbi Akiva, que fait-il de ce mot « cette » ?
La guemara serre l'analyse mot par mot. Rabbi Elazar ben Azaria a besoin de ha-ze pour asseoir sa gezera chava. Rabbi Akiva, qui la refuse, doit trouver à ce mot une autre fonction.
Il vient exclure une autre nuit. Il te serait venu à l'esprit de dire : puisque le pessa'h relève des sacrifices de moindre sainteté et que les chelamim relèvent eux aussi des sacrifices de moindre sainteté, de même que les chelamim se mangent deux jours et une nuit, de même le pessa'h se mangerait deux nuits à la place des deux jours, et il se mangerait deux nuits et un jour.
Le verset nous enseigne donc « en cette nuit-là » : c'est en cette nuit-là qu'il se mange, et il ne se mange pas une autre nuit.
La hava amina repose sur une analogie de catégorie : le pessa'h et les chelamim sont l'un et l'autre des kodachim kalim, sacrifices de moindre sainteté. Le régime des chelamim couvre deux jours et la nuit intermédiaire ; transposé au pessa'h, dont la consommation est nocturne, il donnerait deux nuits et le jour intermédiaire.
Rachi précise la portée exacte de cette supposition : le jour intermédiaire n'aurait jamais été un temps de consommation, il aurait seulement empêché le sacrifice de devenir invalide avant la seconde nuit. Le mot ha-ze écarte cette construction.
Et Rabbi Elazar ben Azaria ?
La question est symétrique : puisqu'il emploie ha-ze pour la gezera chava, d'où tire-t-il l'exclusion de la seconde nuit ?
Il le déduit de « vous n'en laisserez rien jusqu'au matin » (Ex. 12, 10).
L'interdit de laisser du sacrifice jusqu'au matin ferme à plus forte raison la nuit suivante. Rabbi Elazar ben Azaria n'a donc pas besoin de ha-ze pour cela.
Et Rabbi Akiva : si cela venait de là, j'aurais dit — que signifie « matin » ? Le second matin.
Pour Rabbi Akiva, le mot boker reste ambigu tant qu'aucun verset ne précise de quel matin il s'agit. Il pourrait viser le matin qui suit le jour intermédiaire, ce qui laisserait subsister la seconde nuit. D'où la nécessité de ha-ze.
Et Rabbi Elazar peut te répondre : tout « matin » désigne le premier matin.
Le principe d'interprétation est général : un mot employé sans précision se rapporte au terme le plus proche. Sans cette règle, aucun texte ne conserverait de sens déterminé.
Et ces tanaim sont comme ces tanaim. Car il a été enseigné, au sujet du verset : « là tu sacrifieras le pessa'h, le soir, au coucher du soleil, au temps de ta sortie d'Égypte » (Dt.
16, 6).
La guemara rattache le débat entre Rabbi Elazar ben Azaria et Rabbi Akiva à un débat tannaitique antérieur. Le verset du Deutéronome énonce trois moments distincts : ba-erev (l'après-midi), ke-vo ha-chemech (la tombée du jour) et moed tsetkha mi-Mitsrayim (le matin). La question est de savoir quel acte chacun régit.
Rabbi Eliezer dit : « le soir », tu sacrifies ; « au coucher du soleil », tu manges ; « au temps de ta sortie d'Égypte », tu brûlés. Rabbi Yehochoua dit : « le soir », tu sacrifies ; « au coucher du soleil », tu manges ; et jusqu'à quand continues-tu de manger ?
Jusqu'au « temps de ta sortie d'Égypte ».
Rabbi Eliezer attribue à chacun des trois temps un acte propre, et la consommation s'arrête alors à minuit, comme chez Rabbi Elazar ben Azaria. Rabbi Yehochoua fait des deux derniers temps les bornes d'un seul acte, ce qui prolonge la consommation jusqu'au matin, comme chez Rabbi Akiva.
Rabbi Abba a dit : tous s'accordent à dire que lorsque Israël fut délivré d'Égypte, la délivrance eut lieu le soir, ainsi qu'il est dit : « Hachem ton D.ieu t'a fait sortir d'Égypte de nuit » (Dt. 16, 1) ; et lorsqu'ils sortirent, ils ne sortirent que de jour, ainsi qu'il est dit : « le lendemain du pessa'h, les enfants d'Israël sortirent la main levée » (Nb.
33, 3).
Rabbi Abba propose une autre lecture du désaccord. Il commence par délimiter l'accord : la geoula, comprise comme la permission de partir, fut donnée la nuit ; la sortie effective eut lieu le jour. Les deux versets se répartissent ainsi sans se contredire.
Sur quoi divergent-ils ? Sur l'heure de la hâte.
Rabbi Elazar ben Azaria estime : que signifie « hâte » ? La hâte des Égyptiens.
Le désaccord se resserre sur un seul mot. Pour Rabbi Elazar ben Azaria, la hâte du verset est celle des Égyptiens, qui se produisit à minuit sous le coup de la plaie des premiers-nés. Le terme de la consommation se fixe donc à minuit.
Et Rabbi Akiva estime : que signifie « hâte » ? La hâte d'Israël.
Pour Rabbi Akiva, la hâte est celle d'Israël, qui n'eut lieu qu'au matin. Le terme de la consommation se fixe donc à l'aube. Les deux maîtres lisent le même mot et en tirent deux heures, ce qui explique leur divergence sur le korban Pessa'h.
Il a été enseigné de même : « Hachem ton D.ieu t'a fait sortir d'Égypte de nuit » — sortirent-ils donc de nuit ? Ils ne sortirent que de jour, ainsi qu'il est dit : « le lendemain du pessa'h, les enfants d'Israël sortirent la main levée » !
Cela enseigne plutôt que la délivrance commença pour eux dès le soir.
La baraita confirme la lecture de Rabbi Abba : le verset qui parle de nuit désigne le commencement du processus, celui qui parle de jour désigne son achèvement.
« Parle donc aux oreilles du peuple » etc. (Ex.
11, 2). On disait à l'école de Rabbi Yannai : le mot na exprime toujours une prière.
Le Saint béni soit-Il dit à Moche : je t'en prie, va et dis à Israël : je vous en prie, demandez aux Égyptiens des objets d'argent et des objets d'or, afin que ne dise pas
Le folio s'achève sur un midrach aggadique attaché au mot na. L'école de Rabbi Yannai lit ce mot comme une expression de bakacha, de prière, et non comme une simple particule.
La demande est double : D.ieu prie Moche, et Moche prie Israël. L'enjeu apparaîtra à la page suivante : il s'agit d'accomplir la promesse faite à Abraham lors de l'alliance entre les morceaux, afin qu'il ne puisse dire qu'une part en soit restée inaccomplie.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).