Sougya : Le folio achève la sougya aggadique sur la sortie d'Égypte : Hachem demande à Israël de réclamer aux Égyptiens or et argent pour qu'Avraham ne puisse pas dire que la seconde moitié de la promesse est restée lettre morte, et Israël répond par la parabole du prisonnier qui préfère sortir aujourd'hui les mains vides. Rabbi Ami et Rech Lakich décrivent l'Égypte vidée, un piège sans grain ou un abîme sans poissons, puis la guemara explique le double « Ehyeh » dit à Moche et le double « réponds-moi » d'Eliyahou au mont Carmel.
La michna ouvre alors le chapitre du Chema du matin : on lit dès que l'on distingue le tekhelet du blanc, jusqu'au lever du soleil selon le tana anonyme, jusqu'à trois heures selon Rabbi Yehochoua. La guemara précise que la distinction porte sur les fils d'un même tsitsit, rapporte les repères de Rabbi Meir, Rabbi Akiva et des Aherim, et tranche : pour les tefilin comme les Aherim, pour le Chema comme les vatikin, qui achevaient la lecture au lever du soleil afin de joindre la gueoula à la tefila.
Le reste du folio examine cette jonction : le témoignage de la sainte communauté de Jérusalem, l'objection de Rabbi Zera, la joie de Rav Berouna, puis la difficulté du verset « ה', ouvre mes lèvres » qui semble s'interposer, avec la réponse de Rav Achi. Le folio se clôt sur la place du verset « que les paroles de ma bouche soient agréées » et sur le compte des dix-huit sections des Psaumes.
... ce juste : « et ils les asserviront et les affligeront », Il l'a accompli à leur égard ; « et ensuite ils sortiront avec de grands biens », Il ne l'a pas accompli à leur égard.
Le folio précédent s'achevait sur la demande insistante adressée à Moche : parle donc au peuple, qu'ils réclament aux Égyptiens des objets d'argent et d'or. La raison est donnée ici, et notre segment en est la fin : afin qu'Avraham ne puisse pas dire que la première moitié de l'alliance conclue entre les morceaux a été tenue et la seconde non.
La promesse faite à Avraham (Gn. 15, 13-14) forme un seul énoncé en deux temps : l'asservissement, puis la sortie avec de grands biens. Le butin n'est pas un supplément, il est la seconde clause d'une même parole.
Ils lui dirent : si seulement nous pouvions sortir de nous-mêmes ! Parabole : un homme était enfermé en prison, et des gens lui disaient : on te fera sortir demain de prison et on te donnera beaucoup d'argent ; il leur répond : de grâce, faites-moi sortir aujourd'hui, et je ne demande rien.
La réponse d'Israël ne conteste pas la promesse, elle la classe : la liberté immédiate vaut plus que la richesse différée. La parabole fixe l'écart entre les deux biens par un contraste de temps, demain avec l'argent contre aujourd'hui sans rien.
Le mot halevaï, si seulement, marque un souhait que l'on n'ose pas exiger. Israël demande la sortie comme une faveur, et renonce d'avance à ce qui l'accompagnerait.
« Et ils leur prêtèrent » (Ex. 12, 36).
Rabbi Ami a dit : cela enseigne qu'ils leur prêtèrent malgré eux. Certains disent : malgré les Égyptiens ; et certains disent : malgré Israël.
Le verbe employé par le verset est une forme causative : les Égyptiens ont été amenés à prêter. Rabbi Ami en tire que le prêt ne fut pas spontané, et la guemara laisse ouverte la question de savoir de quel côté se trouvait la résistance.
Celui qui dit « malgré les Égyptiens » — car il est écrit : « et celle qui demeure à la maison partage le butin ». Celui qui dit « malgré Israël » — à cause de la charge.
Chaque position s'appuie sur un indice différent. Celui qui lit une contrainte exercée sur l'Égypte invoque le mot chalal, butin : on ne parle de butin que pour ce qui est arraché à un ennemi. Celui qui lit une contrainte exercée sur Israël invoque une donnée concrète, le poids à porter sur la route.
La seconde lecture rejoint directement la parabole du prisonnier : Israël voulait partir vite, et les objets d'or et d'argent ralentissaient le départ.
« Et ils vidèrent l'Égypte ». Rabbi Ami a dit : cela enseigne qu'ils la rendirent comme un piège sans grain ; et Rech Lakich a dit : ils la rendirent comme un abîme sans poissons.
Les deux images décrivent le même résultat, un lieu vide, mais par deux voies distinctes. Le piège sans grain est vide de ce qui attire ; l'abîme sans poissons est vide de ce qui vit. Rachi explique la première par la technique de l'oiseleur et la seconde par l'habitude des poissons, qui se tiennent au bord de la mer, là où se trouve la nourriture.
« Ehyeh acher Ehyeh » (Ex. 3, 14).
Le Saint, béni soit-Il, dit à Moche : va, dis à Israël : J'ai été avec vous dans cet asservissement, et Je serai avec vous dans l'asservissement des royaumes.
Le nom donné à Moche au buisson est redoublé. La guemara lit ce redoublement comme deux promesses portant sur deux temps : la présence divine dans l'esclavage d'Égypte, puis dans les exils à venir sous les royaumes.
Le nom Ehyeh est un verbe à l'inaccompli, Je serai. Le redoublement transforme un nom en programme historique.
Il dit devant Lui : Maître du monde, à chaque malheur suffit son heure. Le Saint, béni soit-Il, lui dit : va, dis-leur « Ehyeh m'a envoyé vers vous ».
Moche demande de ne transmettre que la première moitié du nom. L'argument est pastoral : annoncer un malheur lointain à des gens qui sortent d'un malheur présent les accable sans les aider.
La formule dayah le-tsara be-chaatah deviendra une règle générale : on ne devance pas la peine par l'anticipation.
« Réponds-moi, ה', réponds-moi » (I R. 18, 37).
Rabbi Abbahou a dit : pourquoi Eliyahou a-t-il dit « réponds-moi » deux fois ? Cela enseigne qu'Eliyahou dit devant le Saint, béni soit-Il : Maître du monde, « réponds-moi » — qu'un feu descende du ciel et consume tout ce qui est sur l'autel ; et « réponds-moi » — que Tu détournes leur esprit, afin qu'ils ne disent pas que ce sont des actes de sorcellerie.
Ainsi qu'il est dit : « et Toi Tu as retourné leur cœur en arrière ».
La guemara applique au verset d'Eliyahou la même méthode qu'au nom divin redoublé : une répétition porte deux demandes distinctes. La première concerne l'événement, le feu ; la seconde concerne sa réception, l'esprit des spectateurs.
Le miracle seul ne convainc pas : il peut toujours être requalifie en maasse kechafim, tour de sorcellerie. Eliyahou demande donc que l'interprétation elle-même soit gardée.
MICHNA. À partir de quand récite-t-on le Chema du matin ?
À partir du moment où l'on distingue entre le tekhelet et le blanc. Rabbi Eliezer dit : entre le tekhelet et le vert-poireau.
Et on l'achève jusqu'au lever du soleil. Rabbi Yehochoua dit : jusqu'à trois heures, car telle est la coutume des rois de se lever à trois heures.
La michna fixe les deux bornes du Chema du matin. Le début est donné par un signe de lumière : la capacité de séparer deux couleurs. Le tekhelet, teinture bleu-vert des tsitsit, est proche du blanc dans une lumière faible ; Rabbi Eliezer durcit le repère en prenant deux couleurs plus voisines encore, le tekhelet et le vert-poireau, ce qui recule le début du temps.
La fin repose sur le verset « et lorsque tu te lèveras » : le Chema du matin se lit au temps où les gens se lèvent. Le tana anonyme place cette limite au netz ha-hama, le lever du soleil ; Rabbi Yehochoua l'étend à la troisième heure, parce que les rois se lèvent tard et que leur heure fait encore partie du temps du lever.
Celui qui lit à partir de ce moment n'a rien perdu : il est comme un homme qui lit dans la Torah.
Passé le temps fixé, la lecture garde une valeur, mais elle change de titre. L'homme ne s'acquitte plus du commandement du Chema en son temps ; il accomplit l'étude de la Torah, dont ces sections font partie.
GUEMARA. Qu'est-ce que « entre le tekhelet et le blanc » ?
Si l'on dit : entre une touffe de laine blanche et une touffe de laine teinte en tekhelet — mais cela, la nuit aussi on le sait ! Plutôt : entre le tekhelet qui s'y trouve et le blanc qui s'y trouve.
La guemara refuse la lecture facile du repère. Deux masses de couleur nettement différentes se distinguent même dans l'obscurité ; un tel signe ne mesurerait aucune quantité de lumière.
Le repère porte donc sur deux nuances portées par un seul et même objet. Rachi pense à une toison teinte inégalement ; Tossefot objecte que le verset de Menahot rattache ce repère aux tsitsit, et lit la distinction entre le tour de blanc et le tour de tekhelet d'une même frange.
On a enseigné : Rabbi Meir dit : à partir du moment où l'on distingue entre un loup et un chien. Rabbi Akiva dit : entre un âne et un onagre.
Et d'autres disent : à partir du moment où l'on voit son compagnon à quatre coudées de distance et qu'on le reconnaît.
La baraita ajoute trois repères au signe des couleurs. Ils sont ordonnés par difficulté croissante de discrimination : le loup et le chien se ressemblent de loin, l'âne et l'arod, l'âne sauvage, appartiennent à la même espèce, et la reconnaissance d'un visage à quatre coudées demande davantage encore.
Tossefot précise, d'après le Talmud de Jérusalem, que le repère des Aherim ne vaut que pour une connaissance intermédiaire : un familier se reconnaît dans la pénombre, un inconnu ne se reconnaît jamais.
Rav Houna a dit : la halakha est comme les Aherim. Abaye a dit : pour les tefilin, comme les Aherim ; pour la lecture du Chema, comme les vatikin.
Car Rabbi Yo'hanan a dit : les vatikin achevaient sa lecture avec le lever du soleil.
Abaye sépare deux commandements que le même repère de lumière pourrait régir. Pour les tefilin, dont la pose est un acte de jour, la halakha suit les Aherim : dès que l'on reconnaît un compagnon à quatre coudées, il fait jour. Pour le Chema, un autre principe s'ajoute, celui de la conduite des vatikin, les hommes scrupuleux qui réglaient leur lecture de façon à l'achever exactement au lever du soleil.
Le repère des Aherim marque le début du temps permis ; la pratique des vatikin marque le moment préféré. Les deux ne se contredisent pas, ils répondent à deux questions différentes.
On a enseigné de même : les vatikin achevaient sa lecture avec le lever du soleil, afin de joindre la gueoula à la tefila, et il se trouve ainsi qu'il prie de jour.
La baraita donne la raison de la pratique. En achevant le Chema au lever du soleil, on enchaîne immédiatement la bénédiction Gaal Israël et la Amida, et l'on prie à une heure qui est jour de l'avis de tous.
Deux gains se cumulent donc : la jonction sans coupure, et la certitude de prier de jour.
Rabbi Zera a dit : quel est le verset ? « Ils Te craindront avec le soleil, et devant la lune, d'âge en âge ».
Rabbi Zera rattache la pratique des vatikin à un verset des Psaumes. La préposition im, avec, indique la simultanéité entre la prière et le soleil.
Rachi note que le verset porte aussi sur la seconde moitié de la journée : « devant la lune » vise la prière de minha, dont le moment préféré est le déclin du soleil.
Rabbi Yossi ben Elyakim a témoigné au nom de la sainte communauté de Jérusalem : quiconque joint la gueoula à la tefila n'est pas lésé de toute la journée.
Le témoignage attache une protection à cette jonction. Tossefot précise que la promesse ne peut pas viser la simple pratique ordinaire, que tout le monde observe, mais la jonction accomplie à la manière des vatikin.
Rabbi Zera dit : est-ce ainsi ? J'ai moi-même joint et j'ai été lésé !
Il lui dit : en quoi as-tu été lésé ? En ce que tu as porté du myrte à la maison du roi.
Là aussi il te fallait payer pour voir la face du roi, car Rabbi Yo'hanan a dit : que l'homme s'efforce toujours de courir à la rencontre des rois d'Israël. Et non pas seulement à la rencontre des rois d'Israël, mais même à la rencontre des rois des nations du monde, afin que, s'il en est digne, il puisse distinguer entre les rois d'Israël et les rois des nations du monde.
Rabbi Zera oppose son expérience au témoignage. La réponse ne nie pas le fait, elle requalifie le dommage : la corvée qu'il a subie, porter un présent au palais, lui a valu de voir le roi, ce qui est un gain.
Rabbi Yo'hanan fonde ce gain : voir des rois, même étrangers, prépare la comparaison future avec la royauté d'Israël. Le préjudice se retourne donc en occasion, et le témoignage tient.
Rabbi Ela dit à Oulla : quand tu arriveras là-bas, prends des nouvelles de Rav Berouna mon frère, en présence de toute la compagnie, car c'est un grand homme et il se réjouit dans les commandements. Une fois, il joignit la gueoula à la tefila, et le rire ne cessa pas de sa bouche de toute la journée.
Le récit illustre la qualité annoncée : samehe be-mitsvot, celui qui se réjouit des commandements. La joie de Rav Berouna ne vient pas d'un événement heureux mais de l'accomplissement lui-même, et elle dure toute la journée.
Comment peut-il joindre ? Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit : au début on dit « ה', ouvre mes lèvres », et à la fin on dit « que les paroles de ma bouche soient agréées », etc. !
La question est pratique. Si la Amida s'ouvre par un verset des Psaumes, ce verset se glisse entre la bénédiction de la gueoula et la première bénédiction de la prière ; la jonction louée plus haut deviendrait alors impossible.
Rabbi Elazar dit : que ce soit dans la prière du soir.
Première réponse : le verset d'ouverture ne se dit qu'à la prière du soir. Rachi en donne la raison : la sortie d'Égypte eut lieu de jour, et l'on ne se soucierait donc pas de la jonction le soir.
Mais Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit : quel est celui qui a part au monde à venir ? Celui qui joint la gueoula du soir à la prière du soir !
La réponse tombe : Rabbi Yo'hanan lui-même loue la jonction du soir, et en termes plus forts encore. La prière du soir ne peut donc pas être le lieu où l'on tolérerait une coupure.
Plutôt, Rabbi Elazar dit : que ce soit dans la prière de minha.
La réponse est corrigée et déplacée vers minha. Cette prière n'est précédée d'aucune lecture du Chema ni de la bénédiction de la gueoula ; rien n'y risque d'être séparé.
Rav Achi dit : tu peux même dire que cela vaut pour toutes ; et puisque les Sages l'ont fixé dans la prière, elle est considérée comme une prière prolongée.
Rav Achi change de terrain. Au lieu de restreindre le verset à une prière, il redéfinit son statut : institué par les Sages à l'ouverture de la Amida, il n'est plus un ajout extérieur mais une partie de la prière.
La formule tefila arikhta, prière prolongée, résout la difficulté : ce qui appartient à la prière ne la sépare pas de ce qui la précède.
Car si tu ne dis pas ainsi, comment peut-on joindre le soir ? Il faut bien dire Hachkivenou !
Plutôt, puisque les Sages ont institué Hachkivenou, elle est considérée comme une gueoula prolongée. De même ici : puisque les Sages l'ont fixé dans la prière, elle est considérée comme une prière prolongée.
Rav Achi appuie son principe sur un cas admis de tous. Le soir, la bénédiction Hachkivenou s'intercale entre Gaal Israël et la Amida, et personne n'y voit une coupure : instituée par les Sages à cet endroit, elle compte comme un prolongement de la bénédiction de la gueoula.
Le même raisonnement s'applique au verset d'ouverture de la Amida, et la difficulté tombe pour toutes les prières.
Or ce verset « que les paroles de ma bouche soient agréées » peut se comprendre comme portant sur la fin, et il peut se comprendre comme portant sur le début, sur ce que je veux dire. Quelle est la raison pour laquelle les Sages l'ont institué après les dix-huit bénédictions ?
Qu'on le dise d'emblée !
Le verset est ambigu : il peut demander l'agrément de ce qui vient d'être dit, ou de ce qui va être dit. La guemara demande pourquoi les Sages ont choisi la première lecture en le plaçant à la fin de la Amida, alors que la seconde paraissait plus naturelle.
Rabbi Yehouda, fils de Rabbi Chimon ben Pazi, a dit : puisque David ne l'a dit qu'après dix-huit sections, les Sages ont donc institué de le dire après dix-huit bénédictions.
La réponse est un calque : la place du verset dans la Amida reproduit sa place dans les Psaumes. David le prononce à la fin du dix-neuvième psaume, après dix-huit sections ; les Sages l'ont donc placé après dix-huit bénédictions.
Ces sections sont-elles dix-huit ? Elles sont dix-neuf !
Le compte ne tombe pas juste : le verset clôture le dix-neuvième psaume, précédé donc de dix-huit psaumes seulement si l'on regroupe deux d'entre eux.
« Heureux l'homme » et « Pourquoi les nations s'agitent-elles » forment une seule section.
Les deux premiers psaumes n'en font qu'un. Le compte redevient exact : dix-huit sections précèdent le verset.
Car Rabbi Yehouda, fils de Rabbi Chimon ben Pazi, a dit : David a prononcé cent trois sections, et il n'a pas dit « Halelou-Ya » avant d'avoir vu la chute des impies, ainsi qu'il est dit : « que les pécheurs disparaissent de la terre et que les impies ne soient plus ; bénis, mon âme, ה', Halelou-Ya ».
La guemara appuie sa réponse sur un second enseignement du même maître, qui contient lui aussi un compte. Le premier Halelou-Ya des Psaumes se trouve à la fin du psaume 104, et il est motivé par la vision de la disparition des impies.
Ces sections sont-elles cent trois ? Elles sont cent quatre !
Il faut donc en conclure que « Heureux l'homme » et « Pourquoi les nations s'agitent-elles » forment une seule section.
Le même écart d'une unité se reproduit dans le second compte. Une seule cause explique les deux : la réunion des deux premiers psaumes en une seule section. L'accord des deux comptes transforme l'hypothèse en conclusion.
Car Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit au nom de Rabbi Yo'hanan :
Le folio se coupe au milieu d'une citation. La preuve annoncée, qui montrera par un autre chemin que les deux premiers psaumes n'en font qu'un, sera donnée au début du folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).