Sougya : Le folio poursuit l'exposition du premier chapitre de Ye'hezkel, c'est-à-dire le Maasse Merkava. Il achève la lecture du mot hachmal comme notarikon de hayot ech memallelot, les créatures de feu qui parlent, puis explique le mouvement ratso vachov des hayot et la tempête venue du nord, qui alla soumettre le monde à Nevoukhadnetsar pour que les nations ne disent pas qu'Israël fut livré à un peuple vil.
Vient ensuite l'ange Sandalfon, l'ofan qui se tient à terre et noue des couronnes pour son Créateur, puis la comparaison de Rava entre Ye'hezkel, le villageois qui voit le roi, et Yechayahou, le citadin qui le voit sans s'étonner. Le cœur halakhique du passage est une série de contradictions entre versets : le bœuf de Ye'hezkel 1 devenu kerouv en Ye'hezkel 10, les six ailes de Yechayahou contre les quatre de Ye'hezkel, et les mille milliers de Daniel contre les troupes sans nombre de Iyov ; la guemara les résout toutes par la même distinction entre le temps où le Temple est debout et le temps où il ne l'est plus.
Le folio se clôt sur le nehar Dinour, né de la sueur des hayot, et sur les 974 générations retirées avant d'être créées.
Des hayot (créatures) de feu qui parlent. Dans une baraita on a enseigné : par moments elles se taisent, par moments elles parlent.
À l'heure où la parole sort de la bouche du Saint béni soit-Il, elles se taisent ; et à l'heure où la parole ne sort pas de la bouche du Saint béni soit-Il, elles parlent.
Le folio précédent lisait le mot hachmal de Ye'hezkel 1, 4 comme un notarikon, un acronyme : hayot ech memallelot, des créatures de feu qui parlent. La baraita rapportée ici fournit une seconde lecture, qui joue sur la coupure du mot en deux : hach, se taire, et mal, parler. Le même nom décrit donc les deux états successifs des mêmes créatures.
La règle donnée est une règle de préséance : tant que la parole divine est émise, elles se taisent ; le chant des créatures ne se superpose jamais à la parole du Saint béni soit-Il. Rachi précise que leur parole elle-même est de feu, ce qui rattache la baraita au premier terme du notarikon.
« Et les hayot allaient et venaient, comme l'aspect du bazak » (Ye'hezkel 1, 14). Que signifie « allaient et venaient » ?
Rav Yehouda a dit : comme la flamme qui sort de la bouche du four. Que signifie « comme l'aspect du bazak » ?
Rabbi Yossi bar Hanina a dit : comme la flamme qui sort d'entre les tessons.
Le verset décrit un mouvement de va-et-vient, ratso vachov, littleralement « courir et revenir ». Les deux Amoraim ne divergent pas : chacun explique un terme différent du verset. Rav Yehouda explique le mouvement, Rabbi Yossi bar Hanina explique le mot bazak.
Rachi donne deux emplois du mot bazak : une langue d'éclats et de fragments, d'où la flamme qui jaillit entre deux pierres d'un four à chaux, et le sens de répandre, comme dans la michna de Erouvin sur le sel répandu sur la rampe du Temple. Les deux images choisies décrivent une flamme discontinue, qui sort et rentre sans cesse et prend des teintes changeantes.
« Et je vis, et voici un vent de tempête venant du nord, une grande nuée et un feu s'embrasant, avec une clarté autour de lui, et du milieu de ce feu comme l'aspect du hachmal » (Ye'hezkel 1, 4). Où ce vent est-il allé ?
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : il est allé soumettre le monde entier sous Nevoukhadnetsar le racha. Et pourquoi tout cela ?
Pour que les nations du monde ne disent pas : c'est dans la main d'une nation vile que le Saint béni soit-Il a livré Ses fils. Le Saint béni soit-Il a dit : qui m'a amené à servir des adorateurs d'idoles ?
Ce sont les fautes d'Israël qui me l'ont causé.
La question porte sur un détail du verset : le vent vient du nord, donc il va quelque part. Rachi identifie le nord à Bavel, sur la base du verset de Yirmeyahou 1, 14, « du nord s'ouvrira le malheur ».
La réponse renverse la lecture attendue. La grandeur de Nevoukhadnetsar n'est pas une récompense, elle est aménagée pour l'honneur d'Israël : puisqu'il était déjà décrété qu'Israël tomberait entre ses mains, il fallait qu'il fut un conquérant universel, afin que la défaite ne soit pas une humiliation supplémentaire. Tossefot rattache cela au principe de Guittin 56b, « quiconque opprime Israël devient chef » : l'élévation précède l'oppression.
La dernière phrase exprime la contrepartie. Le Saint béni soit-Il se décrit comme contraint de mener les guerres d'idolâtres, et impute cette contrainte aux fautes d'Israël.
« Et je vis les hayot, et voici un ofan à terre, auprès des hayot » (Ye'hezkel 1, 15). Rabbi Elazar a dit : c'est un ange qui se tient à terre et dont la tête atteint les hayot.
Dans une baraita on a enseigné : Sandalfon est son nom, plus haut que son compagnon d'une marche de cinq cents ans. Il se tient derrière la Merkava et noue des couronnes pour son Créateur.
En est-il ainsi ? Mais il est écrit : « béni soit l'honneur de ה' depuis Son lieu » (Ye'hezkel 3, 12), d'où il ressort que nul ne connaît Son lieu !
Il prononce un Nom sur la couronne, et elle s'en va se poser sur Sa tête.
Le verset parle d'un ofan, une roue, posée à terre auprès des hayot. Rabbi Elazar y voit un ange, dont la taille relie les deux plans : les pieds à terre, la tête au niveau des hayot.
L'objection porte sur une contradiction interne. Si nul ne connaît le lieu du Saint béni soit-Il, comme l'enseigne le verset « depuis Son lieu », comment un ange peut-il déposer une couronne ? La réponse dissocie le geste de sa destination : Sandalfon noue la couronne et prononce sur elle un Nom ; la couronne monte d'elle-même. L'ange ne franchit pas ce qu'il ne peut franchir.
Tossefot précise la matière de ces couronnes : elles sont faites des prières des justes.
Rava a dit : tout ce que Ye'hezkel a vu, Yechayahou l'a vu. À quoi Ye'hezkel ressemble-t-il ?
À un villageois qui a vu le roi. Et à quoi Yechayahou ressemble-t-il ?
À un habitant de la grande ville qui a vu le roi. Rech Lakich a dit : que signifie ce qui est écrit, « je chanterai à ה', car Il s'est hautement élevé » (Chemot 15, 1) ?
Un chant à Celui qui s'élève au-dessus des orgueilleux. Car le maître a dit : le roi des bêtes sauvages est le lion, le roi des animaux domestiques est le bœuf, le roi des oiseaux est l'aigle ; et l'homme s'élève au-dessus d'eux ; et le Saint béni soit-Il s'élève au-dessus de tous et au-dessus du monde entier.
Rava résout une difficulté de fait : Yechayahou décrit sa vision en un verset, Ye'hezkel en un chapitre entier. La différence tient à celui qui voit, non à ce qui est vu. Rachi explique que Yechayahou était fils de rois et avait grandi au palais ; il n'est ni troublé ni étonné, et n'éprouve pas le besoin de tout raconter.
Tossefot ajoute une seconde raison, d'ordre pratique : le villageois doit apporter des preuves avant qu'on le croie, parce qu'il a vu le roi hors de sa résidence. Ye'hezkel a vu la Merkava au bord du fleuve Kevar, hors de la terre d'Israël ; ses auditeurs s'en sont étonnés, et le détail sert de garantie.
L'enseignement de Rech Lakich prépare la suite du folio : les quatre figures du chant, lion, bœuf, aigle, homme, sont exactement les quatre faces de la Merkava, et Rachi le dit expressément. Le verset de la mer chante Celui qui les domine toutes.
Un verset dit : « et la forme de leurs faces : une face d'homme ; et une face de lion à droite pour les quatre ; et une face de bœuf à gauche pour les quatre », etc. (Ye'hezkel 1, 10).
Et il est écrit : « et quatre faces à chacun : la face du premier, face de kerouv ; la face du deuxième, face d'homme ; la troisième, face de lion ; et la quatrième, face d'aigle » (Ye'hezkel 10, 14) — et le bœuf n'est pas compté ! Rech Lakich a dit : Ye'hezkel a demandé miséricorde à son sujet, et Il l'a changé en kerouv.
Il dit devant Lui : Maître du monde, l'accusateur deviendra-t-il défenseur ?
La contradiction est nette : les deux visions de Ye'hezkel ne donnent pas la même liste de quatre faces. Dans la première, on trouve homme, lion, bœuf, aigle ; dans la seconde, le bœuf a disparu et un kerouv a pris sa place.
La réponse de Rech Lakich fait de cette différence un événement : le prophète a obtenu la substitution par sa prière. Son argument tient en une formule de droit, katigor yeasse sanegor, l'accusateur deviendra-t-il défenseur ? Rachi l'explique : la Merkava est ce dont nous attendons qu'elle demande miséricorde sur nous, et le bœuf, qui rappelle le veau d'or, est un accusateur. Un même personnage ne peut pas tenir les deux rôles.
Ce principe est le même que celui qui interdit au kohen gadol d'entrer dans le Saint des saints le jour de Kippour en vêtements d'or. La logique est ici transposée de l'office du Temple aux figures de la Merkava.
Que signifie « kerouv » ? Rabbi Abahou a dit : comme keravya, car à Bavel on appelle un nourrisson ravya.
Rav Papa dit à Abaye : mais alors, puisqu'il est écrit « la face du premier, face de kerouv ; la face du deuxième, face d'homme ; la troisième, face de lion ; et la quatrième, face d'aigle » — la face de kerouv, c'est donc la face d'homme ? De grandes faces et de petites faces.
Rabbi Abahou lit kerouv comme ke-ravya, pareil à un nourrisson, en s'appuyant sur l'araméen de Bavel où ravya désigne un petit enfant. La face qui a remplacé le bœuf est donc un visage humain d'enfant.
Rav Papa objecte que la liste devient alors redondante : la deuxième face du verset est déjà une face d'homme. La réponse conserve la lecture de Rabbi Abahou et distingue les deux par la taille : apei ravrevei ve-apei zoutrei, de grandes faces et de petites faces. L'une est un visage d'adulte, l'autre un visage d'enfant.
Un verset dit : « six ailes, six ailes à chacun » (Yechayahou 6, 2), et un autre verset dit : « et quatre faces à chacune, et quatre ailes à chacune d'elles » (Ye'hezkel 1, 6). Il n'y a pas de difficulté : ici, au temps où le Temple est debout ; là, au temps où le Temple n'est pas debout.
Pour ainsi dire, les ailes des hayot ont diminué.
La guemara applique ici sa distinction centrale. Yechayahou a prophétisé alors que le Temple était en place ; Ye'hezkel, au bord de la destruction. Rachi le dit expressément : aux jours de Ye'hezkel, le temps de la ruine était déjà venu, et la familia d'en haut avait diminué.
Tossefot lève une objection préalable : le verset de Yechayahou parle de serafim, celui de Ye'hezkel de hayot, de sorte qu'il n'y aurait peut-être aucune contradiction. Tossefot répond qu'il est logique que les hayot aussi aient eu six ailes.
Le mot kivyakhol, pour ainsi dire, signale que le langage de la diminution est emprunté au monde d'en bas et applique par nécessité à ce qui n'en relève pas.
Lesquelles d'entre elles ont été retranchées ? Rav Hananel a dit au nom de Rav : celles par lesquelles elles disent le chant.
Il est écrit ici : « et avec deux il volait (yeofef), et l'un criait vers l'autre et disait » (Yechayahou 6, 2-3), et il est écrit : « poseras-tu (hata'if) tes yeux sur elle ? elle n'est plus » (Michlei 23, 5).
La preuve se construit en deux temps. D'abord une semikhout, une juxtaposition : le verset accole le vol des deux ailes et le chant que les serafim s'adressent l'un à l'autre ; ce sont donc les ailes du chant. Rachi ajoute qu'elles chantent par le bruissement de leurs ailes.
Ensuite une guezera chava de mots, sur la racine commune de yeofef et de hata'if. Le verset de Michlei, qui emploie cette racine, s'achève par « elle n'est plus » : ce sont donc ces ailes-là qui ont cessé d'être.
Et les Rabanan disent : celles par lesquelles elles couvrent leurs pieds, comme il est dit « et leurs pieds, un pied droit » (Ye'hezkel 1, 7) ; car si elles n'avaient pas été retranchées, d'où l'aurait-il su ? Peut-être se sont-elles découvertes et les a-t-il vus.
Car si tu ne dis pas ainsi, alors pour « et la forme de leurs faces, une face d'homme » (Ye'hezkel 1, 10), diras-tu là aussi que les ailes ont été retranchées ? Il faut donc dire qu'elles se sont découvertes et qu'il les a vues ; ici aussi, elles se sont découvertes et il les a vus.
Les Rabanan raisonnent par ce que le prophète a pu décrire. Ye'hezkel rapporte la forme des pieds des hayot ; s'ils étaient couverts par deux ailes, cette description serait impossible. Les ailes retranchées sont donc celles des pieds.
La guemara oppose une hypothèse plus économique : un dévoilement momentané suffirait. Elle la renforce par un argument de symétrie, car le prophète décrit aussi leurs visages, que deux ailes couvrent également selon le verset de Yechayahou ; personne ne prétend pour autant que ces ailes-là ont disparu. Le même raisonnement devrait donc valoir pour les pieds.
Comment comparer ? Admettons pour sa face : il est dans l'usage de la découvrir devant son maître.
Son pied : il n'est pas dans l'usage de le découvrir devant son maître.
La guemara brise la symétrie invoquée au segment précédent. Les deux dévoilements ne sont pas de même nature. Découvrir son visage devant celui qu'on sert relève de l'orah ara, la conduite convenable ; découvrir son pied ne s'en relève pas.
Il reste donc que le dévoilement occasionnel explique la description des visages, mais non celle des pieds. Si Ye'hezkel a vu les pieds, c'est que les ailes qui les couvraient avaient bien été retirées, et la preuve des Rabanan tient.
Un verset dit : « mille milliers Le servent, et une myriade de myriades se tiennent devant Lui » (Daniel 7, 10), et un autre verset dit : « y a-t-il un nombre à Ses troupes ? » (Iyov 25, 3). Il n'y a pas de difficulté : ici, au temps où le Temple est debout ; là, au temps où le Temple n'est pas debout.
Pour ainsi dire, la familia d'en haut a diminué.
La même distinction est appliquée une seconde fois, à une contradiction d'une autre nature : le verset de Iyov décrit une armée sans nombre, celui de Daniel en donne le compte. Rachi ancre la réponse dans la chronologie : aux jours de Daniel, le Temple était déjà détruit.
Rachi s'arrête sur le mot kivyakhol : c'est un terme de précaution. Parler de diminution à propos de l'armée de la Chekhina emprunte un langage qui ne vaut proprement que pour la chair et le sang ; on l'emploie faute d'un autre.
Il est enseigné : Rabbi dit au nom d'Abba Yossi ben Dossai : « mille milliers Le servent » est le nombre d'une seule troupe, et « à Ses troupes il n'y a pas de nombre ». Et Rabbi Yirmeya bar Abba a dit : « mille milliers le servent » se rapporte au fleuve Dinour, comme il est dit « un fleuve de feu coulait et sortait de devant Lui ; mille milliers le servaient, et une myriade de myriades se tenaient devant lui » (Daniel 7, 10).
La baraita et l'Amora offrent deux résolutions qui se passent de la distinction entre les deux époques. Abba Yossi ben Dossai lit le chiffre de Daniel comme l'effectif d'une seule unité : le nombre des troupes, lui, reste incalculable.
Rabbi Yirmeya bar Abba déplace le pronom. Le verset de Daniel énumère deux sujets, le fleuve de feu et Celui de qui il sort ; il rapporte le service au fleuve, et non au Saint béni soit-Il. Rachi le note brièvement : ce verset aussi est écrit à propos du fleuve Dinour. Le compte de Daniel cesse alors de concerner l'armée d'en haut.
D'où sort-il ? De la sueur des hayot.
Et où se déverse-t-il ? Rav Zoutra bar Tovia a dit au nom de Rav : sur la tête des méchants dans le Guehinom, comme il est dit « voici la tempête de ה', une fureur est sortie, une tempête tourbillonnante ; sur la tête des méchants elle tourbillonnera » (Yirmeyahou 23, 19).
Et Rav Aha bar Yaakov a dit : sur ceux qui ont été retirés, comme il est dit « eux qui ont été retirés avant le temps, dont le fondement s'écoule comme un fleuve » (Iyov 22, 16). Il est enseigné : Rabbi Chimon le Hassid a dit : ce sont les neuf cent soixante-quatorze générations qui ont été retirées d'être créées
Le folio suit le fleuve de bout en bout : sa source, la sueur des hayot ; son cours ; puis sa destination, sur laquelle deux Amoraim divergent. Rav Zoutra bar Tovia le fait tomber sur les méchants du Guehinom, en s'appuyant sur le verset de la tempête tourbillonnante. Rav Aha bar Yaakov le fait tomber sur ceux que le verset de Iyov appelle kometou, retirés.
Rachi explique ce mot d'après la baraita citée immédiatement : ce sont les 974 générations qui devaient être créées avant le don de la Torah et ne l'ont pas été. La phrase reste inachevée et se poursuit au folio suivant.
Tossefot ouvre un autre versant du même fleuve : des anges en sortent, disent un chant, et sont aussitôt écartés. La raison tient à une règle de préséance parmi les anges fixés, qui s'attendent les uns les autres pour chanter ; ces nouveaux venus ne la connaissent pas et se hâtent. Tossefot y rattache plusieurs formules du Yotser, « ils se donnent permission les uns aux autres », et l'opposition entre ce qui est créé chaque matin et ceux de Ses serviteurs qui se tiennent à jamais.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).