Sougya : Le folio s'ouvre sur la dernière réponse de la sougya précédente concernant les hommes de confiance de Yerouchalayim : ils l'étaient pour les paroles de Torah et ne l'étaient plus pour le commerce. La guemara revient ensuite au Maassé Merkava avec une longue baraita narrative.
Rabban Yo'hanan ben Zakkai chevauche un âne, Rabbi Elazar ben Arakh demande à être enseigné, le maître refuse d'enseigner et autorise l'élève à exposer devant lui ; il descend de l'âne, s'enveloppe et s'assied par terre, un feu descend du ciel, les arbres du champ disent un chant et un ange atteste depuis le feu. La même chose se produit, sous d'autres signes, quand Rabbi Yehochoua et Rabbi Yossi haKohen exposent à leur tour.
Une baraita de Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda compte alors trois hartsaot, expositions, et en exclut Rabbi Elazar ben Arakh, ce que la guemara explique par la réciprocité entre maître et élève. Le folio se clôt sur la baraita des quatre qui entrèrent dans le Pardès et sur deux questions posées à ben Zoma, la castration du chien et la vierge devenue enceinte.
Ceci concerne les paroles de Torah, cela concerne le commerce (massa oumatan). Pour les paroles de Torah, il y en avait ; pour le commerce, il n'y en avait pas.
Ce segment achève la contradiction laissée ouverte à la fin de 14a. D'un côté, l'habitant de Yerouchalayim jure « je ne serai pas un rassembleur », c'est-à-dire qu'il avoue n'avoir jamais étudié : preuve qu'il restait des baalei amana, des hommes dignes de confiance, capables de reconnaître la vérité à leur propre détriment. De l'autre, Rava enseigne que Yerouchalayim ne fut détruite que lorsque les baalei amana eurent disparu.
La réponse divise le domaine. La confiance dont parle Rava porte sur le massa oumatan, le négoce, où l'on tient parole et où l'on ne triche pas ; celle dont témoigne le verset d'Yechayahou porte sur les divrei Torah, où l'on ne se pare pas d'un savoir qu'on n'a pas. Les deux sources décrivent la même génération sous deux rapports distincts.
Nos maîtres ont enseigné : il arriva que Rabban Yo'hanan ben Zakkai chevauchait un âne et cheminait sur la route, et Rabbi Elazar ben Arakh conduisait l'âne derrière lui. Il lui dit : Mon maître, enseigne-moi un chapitre du Maassé Merkava.
Il lui dit : Ne vous ai-je pas enseigné ainsi : « et l'on n'expose pas la Merkava à un seul, à moins qu'il ne soit un sage qui comprend de lui-même » ? Il lui dit : Mon maître, permets-moi de dire devant toi une chose que tu m'as enseignée.
Il lui dit : Dis.
La guemara revient au sujet du Maassé Merkava, l'exposé du premier chapitre de Ye'hezkel, quitté au début du folio précédent. Elle le fait par une baraita narrative, et cette forme est elle-même un enseignement : ce qui ne peut être exposé peut être raconté.
Rabban Yo'hanan ben Zakkai refuse la demande en citant la michna de 11b, reprise à 13a : on n'expose pas la Merkava à un seul, sauf à un 'hakham mevin midaato, un sage qui comprend de lui-même. Rabbi Elazar ben Arakh contourne l'obstacle sans le forcer : au lieu de recevoir, il propose de dire devant son maître ce qu'il a lui-même compris. Le maître répond d'un seul mot, emor, dis.
Aussitôt Rabban Yo'hanan ben Zakkai descendit de l'âne, s'enveloppa, et s'assit sur la pierre sous l'olivier. Il lui dit : Mon maître, pourquoi es-tu descendu de l'âne ?
Il dit : Est-il possible que toi tu exposes le Maassé Merkava, que la Chekhina soit avec nous et que les anges de service nous accompagnent, et que moi je chevauche l'âne ? Aussitôt Rabbi Elazar ben Arakh ouvrit sur le Maassé haMerkava et exposa.
Un feu descendit du ciel et entoura tous les arbres du champ ; tous ouvrirent et dirent un chant.
Le maître traite l'exposé de son élève comme une révélation en acte. Trois gestes marquent ce changement de statut : il descend de sa monture, il s'enveloppe — le Ben Yehoyada comprend qu'il s'enveloppe dans les tsitsit, comme pour la prière — et il s'assied à même la pierre.
La raison qu'il donne est une règle de convenance : en présence de la Chekhina et des anges de service, la position dominante du cavalier n'a plus lieu d'être. Les signes qui suivent confirment l'exposé sans le commenter : un feu venu d'en haut entoure les arbres, et ce sont les arbres du champ, non les hommes, qui répondent par un chant.
Quel chant dirent-ils ? « Louez Hachem depuis la terre, monstres marins et tous les abîmes... arbres fruitiers et tous les cèdres...
Halélouya » (Tehilim 148). Un ange répondit depuis le feu et dit : Ce sont bien là les choses du Maassé haMerkava.
Rabban Yo'hanan ben Zakkai se leva, l'embrassa sur la tête et dit : Béni soit Hachem, D.ieu d'Israël, qui a donné à Avraham notre père un fils qui sait comprendre, scruter et exposer le Maassé Merkava. Il en est qui exposent bien et n'accomplissent pas bien ; d'autres accomplissent bien et n'exposent pas bien ; toi, tu exposes bien et tu accomplis bien.
Heureux es-tu, Avraham notre père, de qui Elazar ben Arakh est sorti.
Le chant choisi par les arbres est le psaume 148, où toute la création, depuis les abîmes jusqu'aux cèdres, est appelée à la louange. Les arbres chantent donc le verset qui les nomme. Puis un ange répond depuis le feu et atteste la justesse de l'exposé : hen hen maasse haMerkava, ce sont bien là les choses de la Merkava.
La bénédiction du maître est double. Elle situe d'abord l'élève dans une filiation, celle d'Avraham, et elle distingue ensuite deux qualités que l'on trouve rarement ensemble : naé dorech, exposer avec justesse, et naé mekayem, accomplir avec justesse. Le Maharcha, cité par le Ben Yehoyada, demande en quoi consiste ici l'accomplissement, puisqu'il s'agit d'un exposé ; la réponse proposée est que l'exposé lui-même opère quelque chose dans les mondes d'en haut.
Et lorsque ces choses furent rapportées devant Rabbi Yehochoua, il cheminait sur la route avec Rabbi Yossi haKohen. Ils dirent : Nous aussi, exposons le Maassé Merkava.
Rabbi Yehochoua ouvrit et exposa. Or ce jour-là était la tekoufa de Tamouz.
Les cieux se couvrirent de nuées, une sorte d'arc apparut dans la nuée, et les anges de service se rassemblaient et venaient écouter, comme des hommes qui se rassemblent et viennent voir les réjouissances d'un marié et d'une mariée.
Le récit se redouble. Une seconde paire de sages, sur une seconde route, décide d'exposer à son tour, et des signes se produisent à nouveau. La précision tekoufat Tamouz, le solstice d'été, sert à établir le caractère extraordinaire du phénomène : Rachi note qu'à cette saison les cieux ne se couvrent pas. La nuée, l'arc et le rassemblement des anges tiennent ici la place qu'occupaient le feu et le chant des arbres dans le premier récit.
La comparaison finale, les mizmoutei hatan vekala, désigne selon Rachi les divertissements que l'on joue devant les mariés. Les anges viennent en spectateurs d'une joie, non en ministres d'un jugement.
Rabbi Yossi haKohen alla rapporter ces choses devant Rabban Yo'hanan ben Zakkai, qui dit : Heureux êtes-vous et heureuse celle qui vous a enfantés ; heureux mes yeux qui ont vu cela. Et moi aussi avec vous, nous étions attablés en rêve sur le mont Sinaï, et une voix nous fut donnée depuis le ciel : Montez ici, montez ici !
De grands traklin, de belles couches sont préparées pour vous ; vous, vos disciples et les disciples de vos disciples êtes conviés au troisième groupe.
Le maître reste le point vers lequel tout revient : Rabbi Yossi haKohen va lui rapporter la scène, comme Rabbi Elazar ben Arakh avait exposé devant lui. Sa réaction associe deux témoignages, celui de ses yeux et celui d'un rêve.
Le rêve place les sages attablés au mont Sinaï, lieu du don de la Torah, et la voix les appelle plus haut. Le mot traklin, du grec, désigne une grande salle de réception. La troisième kat, le troisième groupe, désigne selon Rachi l'un des groupes qui siègent devant la Chekhina ; le Ben Yehoyada y voit le degré le plus élevé, celui de ceux qui sont conviés, au-dessus de ceux qui ont une part et de ceux qui sont fils du monde à venir.
Est-ce ainsi ? Mais on a enseigné : Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda dit : il y a trois hartsaot, expositions.
Rabbi Yehochoua exposa des choses devant Rabban Yo'hanan ben Zakkai, Rabbi Akiva exposa devant Rabbi Yehochoua, Hanania ben Hakhinai exposa devant Rabbi Akiva. Or Rabbi Elazar ben Arakh n'y est pas compté !
Celui qui exposa et devant qui l'on exposa est compté ; celui qui exposa sans que l'on expose devant lui n'est pas compté. Mais voici Hanania ben Hakhinai, devant qui l'on n'a pas exposé, et il est pourtant compté !
Il a du moins exposé devant celui qui avait exposé.
L'objection porte sur un décompte. La baraita de Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda énumère trois hartsaot, trois expositions du Maassé Merkava d'un élève devant son maître, et Rabbi Elazar ben Arakh, dont le folio vient de raconter l'exposé, n'y figure pas.
La réponse pose un critère de réciprocité : on ne compte que celui qui a exposé devant quelqu'un et devant qui quelqu'un a exposé. Rabban Yo'hanan ben Zakkai n'ayant jamais exposé devant personne, son élève tombe hors de la liste. La contre-objection sur Hanania ben Hakhinai, devant qui personne n'exposa, est réglée par un élargissement : il a exposé devant Rabbi Akiva, qui lui-même avait exposé. Tossefot conteste cette lecture et propose, au nom du Ri et du Sefer haYachar, un critère différent : la baraita compte les élèves qui réussirent au point d'exposer devant leur propre maître.
Nos maîtres ont enseigné : quatre entrèrent dans le Pardes, et les voici : ben Azzai, ben Zoma, Aher, et Rabbi Akiva. Rabbi Akiva leur dit : Quand vous parviendrez auprès des pierres de marbre pur, ne dites pas « de l'eau, de l'eau », car il est dit : « celui qui profère des mensonges ne tiendra pas devant Mes yeux » (Tehilim 101, 7).
Cette baraita est le passage le plus cité de la massekhet. Le mot pardes, verger, désigne ici un domaine d'accès réservé. Rachi comprend une montée effective au firmament au moyen d'un Nom ; Tossefot, suivant le Aroukh, restreint la portée de l'image : ils ne montèrent pas réellement, il leur apparaissait qu'ils montaient.
L'avertissement de Rabbi Akiva porte sur une erreur de perception. Les avnei chayich tahor, les pierres de marbre pur, brillent comme une eau limpide, dit Rachi, et celui qui les prend pour de l'eau s'arrête et demande comment passer. Dire « de l'eau » là où il n'y a pas d'eau relève du verset sur celui qui profère des mensonges : dans ce domaine, une parole inexacte disqualifie celui qui la dit.
Ben Azzaï jeta un regard et mourut ; sur lui l'Écriture dit : « précieuse aux yeux de Hachem est la mort de Ses fidèles » (Tehilim 116, 15). Ben Zoma jeta un regard et fut atteint ; sur lui l'Écriture dit : « as-tu trouvé du miel ? manges-en ce qui te suffit, de peur d'en être rassasié et de le vomir » (Michlei 25, 16).
Aher trancha les plantations. Rabbi Akiva sortit en paix.
Quatre entrées, quatre issues. Le verbe hétsits, jeter un regard, est le même pour les deux premiers, et Rachi précise qu'il s'agit d'un regard porte du côté de la Chekhina. Ben Azzaï en meurt, et le verset de Tehilim 116 vaut ici comme consolation : sa mort fut pénible devant Hachem parce qu'il mourut jeune, et pourtant elle était inévitable, puisque l'homme ne peut voir et vivre.
Ben Zoma nifga, fut atteint : Rachi glose que sa raison fut troublée. Le verset du miel donne la règle correspondante, celle de la mesure : la chose est bonne, et l'excès de ce qui est bon rend malade. Aher, l'autre, nom donné à Élicha ben Avouya, trancha les plantations, expression que la guemara développera plus loin. Rabbi Akiva, qui avait donné l'avertissement, est le seul à sortir béchalom.
On demanda à ben Zoma : qu'en est-il de castrer un chien ? Il leur dit : « et dans votre pays vous ne le ferez pas » (Vayikra 22, 24) — tout ce qui est dans votre pays, vous ne le ferez pas.
On demanda à ben Zoma : une vierge qui est devenue enceinte, qu'en est-il pour le Cohen Gadol ? Craignons-nous l'enseignement de Chmouel, car Chmouel a dit :
Après avoir dit que ben Zoma fut atteint, la guemara rapporte des questions qui lui furent posées et qui montrent sa maîtrise de l'exégèse. La première porte sur le sirous, la castration : l'interdit est énoncé dans Vayikra 22 au milieu des défauts qui rendent un animal impropre au sacrifice, ce qui pourrait le limiter aux espèces offrables. Le chien en est exclu doublement, puisque même ce que l'on obtient en échange d'un chien est interdit à l'autel. Ben Zoma répond par la clause finale du verset, ouvearts'khem lo taassou : la portée du mot « dans votre pays » est générale et ne dépend pas de l'aptitude au sacrifice.
La seconde question porte sur une femme réputée vierge et pourtant enceinte, au regard de la règle qui impose au Cohen Gadol d'épouser une vierge. Elle dépend d'un enseignement de Chmouel, dont l'énoncé est coupé ici et se poursuit au folio suivant. Tossefot discute longuement de la crédibilité de cette femme et de l'examen dit « de l'épreuve du tonneau ».
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).