Sougya : Le folio achève l'épreuve des treize synagogues : Aher fait réciter leur verset à des enfants, et tous lui renvoient la même condamnation, jusqu'au dernier qui bégaie et transforme « et au méchant » en « et à Elicha ». Vient ensuite le sort d'Aher après sa mort : la cour céleste refuse de le juger et refuse de le faire entrer au monde à venir ; Rabbi Meir demande qu'il soit jugé, et de la tombe monte une fumée ; Rabbi Yo'hanan la fera cesser.
La fille d'Aher vient demander sa subsistance à Rabbi, et un feu lèche le banc. La guemara passe alors à la question halakhique de fond : comment Rabbi Meir a-t-il pu apprendre la Torah de la bouche d'Aher, puisqu'un verset exige que le maître ressemble à un ange ?
Deux versets opposés sont produits, et la réponse distingue le gadol du katan. Trois images — la datte, la noix, la grenade — disent la même chose : la Torah d'un maître fautif ne devient pas répugnante.
Le folio se clôt sur la faille d'origine, la tina du cœur, et sur Rabbi Akiva, seul à être monté et descendu en paix.
À un enfant : « Récite-moi ton verset. » Il lui dit : « Et toi, dévastée, que fais-tu, que tu te vêtes d'écarlate, que tu te pares d'ornements d'or, que tu élargis tes yeux au fard ? En vain tu t'embellis, etc. » (Yirmeyahou 4, 30).
Le folio s'ouvre au milieu d'une séquence commencée en 15a. Elicha ben Avouya, appelé Aher, l'Autre, depuis qu'il est sorti de la voie, s'est vu dire du Ciel que la techouva ne serait pas reçue de lui. Il met alors cette parole à l'épreuve d'un procédé courant : demander à un enfant de réciter le verset qu'il est en train d'étudier, ce verset valant alors comme une forme de signe.
Le verset que l'enfant lui renvoie décrit celle qui se pare en vain, une fois la ruine déjà venue. Appliqué à Aher, il dit que l'ornement extérieur ne changera plus rien à ce qui est déjà perdu — exactement la réponse qu'il redoutait.
Il le fit entrer dans une autre synagogue, jusqu'à l'avoir fait entrer dans treize synagogues : toutes lui récitèrent des versets de cette même façon. À la dernière, il lui dit : « Récite-moi ton verset. » Il lui dit : « Et au méchant, D.ieu dit : qu'as-tu à raconter mes lois, etc. » (Tehillim 50, 16).
Or cet enfant bégayait de la langue, et cela s'entendit comme s'il lui avait dit : « Et à Elicha, D.ieu dit. » Certains disent : il avait un couteau sur lui, il le déchira et l'envoya aux treize synagogues. Et certains disent qu'il dit : si j'avais eu un couteau en main, je l'aurais déchiré.
L'épreuve est répétée treize fois, et treize fois le résultat est le même. La dernière réponse est la plus dure : le verset de Tehillim s'adresse au racha, au méchant, et lui refuse le droit même de réciter les lois divines. Le bégaiement de l'enfant transforme oul-racha, « et au méchant », en oule-Elicha, « et à Elicha » : le verset général devient une adresse nominale.
La guemara donne alors deux versions de la réaction d'Aher. Selon la première, il déchira et envoya aux treize synagogues ; selon la seconde, il se contenta de dire qu'il l'aurait fait s'il avait eu un couteau. Le Ben Ich Haï discute longuement de ce que désigne ce « il le déchira ».
Quand Aher rendit l'âme, on dit [au Ciel] : qu'on ne le juge pas, et qu'il ne vienne pas au monde à venir. Qu'on ne le juge pas — parce qu'il s'est occupé de Torah ; et qu'il ne vienne pas au monde à venir — parce qu'il a fauté.
Rabbi Meir dit : mieux vaut qu'on le juge et qu'il vienne au monde à venir. Quand mourrai-je, pour faire monter la fumée de sa tombe ?
Quand Rabbi Meir rendit l'âme, une fumée monta de la tombe d'Aher.
La cour céleste est devant un cas sans issue : le mérite de l'étude interdit de le juger comme ses actes l'exigeraient, et ses actes interdisent de le faire entrer au monde à venir. Le résultat est une suspension : ni jugement, ni entrée, donc un blocage indéfini.
Rabbi Meir, son disciple, retourne le raisonnement : le jugement devient ici la voie de passage. Être jugé, c'est payer, et payer ouvre l'entrée. Il demande donc que son maître soit jugé, et prend pour signe de l'exaucement la fumée montant de la tombe, marque du jugement en cours.
Rabbi Yo'hanan dit : est-ce une prouesse que de brûler son maître ? Il y en avait un parmi nous, et nous ne pourrions pas le sauver ?
Si je le tiens par la main, qui me l'arrachera ? Il dit : quand mourrai-je, pour éteindre la fumée de sa tombe ?
Quand Rabbi Yo'hanan rendit l'âme, la fumée cessa de monter de la tombe d'Aher. Un orateur funèbre ouvrit sur lui : même le gardien de la porte ne s'est pas tenu devant toi, notre maître !
Rabbi Yo'hanan conteste le moyen employé par Rabbi Meir. Faire entrer son maître au monde à venir en le faisant passer par le feu du guehinnom lui paraît un secours sans gloire. Sa formule, gvourta lemikli rabeh, met en cause la prouesse revendiquée.
Il propose autre chose : tenir Aher par la main, c'est-à-dire l'introduire sur son propre mérite, sans jugement préalable. Rachi glose le mot rare marmi : qui me l'enlèvera de la main ? La preuve que la demande a été exaucée est l'arrêt de la fumée à la mort de Rabbi Yo'hanan. Le hesped en tire la mesure de sa force : le gardien de la porte du guehinnom n'a pas pu lui barrer le passage.
La fille d'Aher vint devant Rabbi. Elle lui dit : Rabbi, assure ma subsistance.
Il lui dit : de qui es-tu la fille ? Elle lui dit : je suis la fille d'Aher.
Il lui dit : il reste encore de sa semence dans le monde ?! N'est-il pas écrit : « Il n'aura ni fils ni petit-fils parmi son peuple, ni survivant dans ses demeures » (Iyov 18, 19) !
Elle lui dit : souviens-toi de sa Torah, et ne te souviens pas de ses actes. Aussitôt un feu descendit et lèche le banc de Rabbi.
Rabbi pleura et dit : si, pour ceux qui se rendent méprisables par elle, il en va ainsi, pour ceux qui s'en font une gloire, à plus forte raison !
Rabbi applique à Aher un verset d'Iyov qui décrit la fin d'un méchant sans postérité. La fille lui répond par une phrase d'une grande économie : zekhor leTorato veal tizkor maassav — le mérite de la Torah reste attaché au nom de son père, même séparé de sa conduite.
Le feu qui lèche le banc est la réponse du Ciel à l'objection de Rabbi. Le kal va-homer qu'il en tire est le fil de tout le folio : si la Torah protège l'honneur de celui qui l'a déshonorée, elle protège à plus forte raison celui qui l'honore.
Et Rabbi Meir, comment a-t-il appris la Torah de la bouche d'Aher ? Rabba bar bar Hana n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Yo'hanan : quel est le sens de ce qui est écrit, « car les lèvres du cohen gardent le savoir, et l'on cherche la Torah de sa bouche, car il est un ange de Hachem Tsevakot » (Malakhi 2, 7) ?
Si le maître ressemble à un ange de Hachem Tsevakot, qu'on cherche la Torah de sa bouche ; et sinon, qu'on ne cherche pas la Torah de sa bouche !
La guemara quitte le récit pour la question de droit. Le verset de Malakhi, lu par Rabbi Yo'hanan, pose une condition sur le maître : on ne recueille l'enseignement que de celui dont la conduite répond à son savoir. Aher était précisément le contraire.
La question est normative : la conduite de Rabbi Meir, sage de premier rang, engage la halakha. Les segments suivants produiront deux versets opposés, puis la résolution.
Rech Lakich dit : Rabbi Meir a trouvé un verset et l'a expliqué : « Tends ton oreille et écoute les paroles des sages, et applique ton cœur à Ma connaissance » (Michlei 22, 17) — il n'est pas dit « à leur connaissance », mais « à Ma connaissance ».
Rech Lakich montre que le verset de Michlei suppose déjà le cas d'un maître imparfait. Si l'écoute portait sur des sages accomplis, il aurait fallu lire ledaatam, « à leur connaissance ». Le passage à ledaati, « à Ma connaissance », dédouble l'objet : on écoute les paroles, mais on les rapporte à la connaissance divine.
C'est la base halakhique de la conduite de Rabbi Meir : le contenu s'évalue à une mesure extérieure à celui qui l'énonce.
Rav Hanina dit : de la : « Écoute, fille, et vois, et tends ton oreille, et oublie ton peuple et la maison de ton père, etc. » (Tehillim 45, 11).
Rav Hanina apporte un second appui. Le verset juxtapose deux mouvements : tendre l'oreille et oublier. Rachi lit ce dédoublement comme la règle même du tri : écouter l'enseignement, oublier les actes.
Les versets se contredisent ! Ce n'est pas une difficulté : ici il s'agit d'un grand, là il s'agit d'un petit.
La contradiction est posée de front : Malakhi interdit, Michlei et Tehillim permettent. La réponse ne choisit pas entre les versets, elle distingue les situations. Le gadol, l'adulte formé, sait prendre l'enseignement sans prendre la conduite ; le katan, encore en formation, prendra les deux.
Tossefot confronte cette règle au cas de Moed Katan 17a, où Rav Yehouda a excommunié un maître de mauvaise réputation. Deux réponses : ses élèves y étaient des petits, ou bien la mauvaise réputation suffisait à justifier l'excommunication indépendamment de cette règle.
Quand Rav Dimi vint, il dit : on dit en Occident : Rabbi Meir a mangé la datte et a jeté le noyau. Rava exposa : quel est le sens de ce qui est écrit, « Je suis descendu au jardin des noyers pour voir les pousses de la vallée, etc. » (Chir haChirim 6, 11) ?
Pourquoi les sages ont-ils été comparés à la noix ? Pour te dire : de même que cette noix, bien que salie de boue et d'immondice, ce qui est à l'intérieur n'en devient pas répugnant, de même le sage, bien qu'il ait mal tourné, sa Torah n'en devient pas répugnante.
La sougya passe du raisonnement exégétique aux images. La formule d'Erets Israël, rapportée par Rav Dimi, décrit le geste de Rabbi Meir : manger la chair, jeter le noyau. Rachi précise les deux termes araméens, tehala, la chair extérieure comestible de la datte, et chihla, le noyau rejeté.
La dracha de Rava ajoute un point distinct : la saleté de la coque reste sur la coque et ne passe pas à l'intérieur. La Torah du maître fautif demeure ainsi intacte sous ses actes.
Rabba bar Chila rencontra Eliahou. Il lui dit : que fait le Saint, béni soit-Il ?
Il lui dit : Il dit des enseignements au nom de tous les maîtres, mais au nom de Rabbi Meir Il ne dit pas. Il lui dit : pourquoi ?
Parce qu'il a appris des enseignements de la bouche d'Aher. Il lui dit : pourquoi donc ?
Rabbi Meir a trouvé une grenade, il en a mangé l'intérieur et en a jeté l'écorce ! Il lui dit : à l'instant Il dit : Meir, mon fils, dit : lorsqu'un homme souffre, quel langage tient la Chekhina ?
Je suis alourdi de ma tête, je suis alourdi de mon bras. Si le Saint, béni soit-Il, souffre ainsi pour le sang des méchants, à plus forte raison pour le sang des justes qui est répandu.
Le même argument est repris, mais cette fois il produit un effet immédiat : la défense de Rabbi Meir par Rabba bar Chila est reçue, et le Saint, béni soit-Il, cite aussitôt un enseignement en son nom. L'image de la grenade ajoute à celle de la datte que l'écorce se rencontre en premier, ce qui répond au cas où Rabbi Meir voyait la faute de son maître avant d'en recevoir la Torah.
L'enseignement cité est celui de Sanhédrin 46a sur le pendu : kalani merochi, lu par Rabbi Meir dans le mot kilelat. Le kal va-homer qui le clôt est parallèle à celui de Rabbi au segment 4 : si la souffrance divine accompagne même le supplice du coupable, elle accompagne à plus forte raison le sang du juste.
Chmouel trouva Rav Yehouda appuyé au verrou de la porte, en train de pleurer. Il lui dit : Chinena !
Pourquoi pleures-tu ? Il lui dit : est-ce peu de chose que ce qui est écrit à propos des maîtres, « où est celui qui comptait, où est celui qui pesait, où est celui qui comptait les tours ? » (Yechayahou 33, 18) ?
« Où est celui qui comptait » — car ils comptaient toutes les lettres de la Torah. « Où est celui qui pesait » — car ils pesaient les cas légers et les cas graves de la Torah.
« Où est celui qui comptait les tours » — car ils enseignaient trois cents halakhot sur la tour flottant dans l'air.
Rav Yehouda pleure sur les maîtres qui sont sortis de la voie. Le verset de Yechayahou, qui parle à l'origine de la disparition de fonctionnaires étrangers, est lu ici comme une élégie sur des sages disparus : le compteur, le peseur, le compteur de tours.
Les trois expressions désignent trois degrés de maîtrise : la connaissance matérielle du texte, lettre par lettre ; la connaissance logique, qui pèse le léger et le grave pour construire un kal va-homer ; et la connaissance casuistique, capable de trois cents halakhot sur un cas aussi marginal que la tour de bois ouverte sur l'air, en matière d'impuretés des tentes. Rachi rapporte trois explications de cette dernière expression.
Et Rabbi Ami a dit : Doeg et Ahitofel ont posé trois cents questions sur la tour flottant dans l'air. Et nous avons appris : trois rois et quatre particuliers n'ont pas de part au monde à venir.
Nous, qu'adviendra-t-il de nous ? Il lui dit : Chinena !
Il y avait de la boue dans leur cœur.
Rav Yehouda pousse l'argument à son terme. Doeg et Ahitofel avaient exactement la maîtrise décrite par le verset, et la michna de Sanhédrin 90a les compte pourtant parmi ceux qui n'ont pas de part au monde à venir. Si une telle étude n'a pas protégé, que vaut la nôtre ?
La réponse de Chmouel déplace la question : tina hayta belibam, il y avait de la boue dans leur cœur. Rachi glose : ils étaient méchants depuis toujours. Le défaut était donc antérieur à l'étude. La suite du folio va montrer qu'il en allait de même pour Aher.
Aher, quoi donc ? Un chant grec n'a pas cessé de sa bouche.
On a dit à propos d'Aher : lorsqu'il se levait de la maison d'étude, de nombreux livres de minim tombaient de son giron.
La guemara applique à Aher le principe de la tina : elle cherche le défaut antérieur. Deux signes sont donnés. Le chant grec, que Rachi rattache au deuil du Temple, puisqu'il est écrit « ils ne boiront plus de vin en chantant » (Yechayahou 24, 9) : Aher aurait dû y renoncer et ne l'a pas fait. Et les livres de minim, les écrits hérétiques, qu'il lisait dans la maison d'étude elle-même.
Rachi précise le point décisif : cela se passait avant qu'il ne se livre à la mauvaise voie. La faille précédait donc la chute, ce qui explique que son étude ne l'ait pas protégé.
Nimos haGardi demanda à Rabbi Meir : toute laine qui descend dans la cuve en ressort-elle ? Il lui dit : tout ce qui était propre auprès de sa mère en ressort ; tout ce qui n'était pas propre auprès de sa mère n'en ressort pas.
La question du philosophe reprend le problème de Rav Yehouda sous forme d'image d'atelier. La cuve est le bain de teinture, et la question est de savoir si toute laine qui y descend en ressort teinte — autrement dit, si l'étude produit son effet sur tous ceux qui s'y engagent.
La réponse de Rabbi Meir fait de la propreté préalable la condition de la teinture : la laine encore salie de suint, telle qu'elle était sur la brebis, ne prend pas la couleur. Rachi donne la clé : celui dont la crainte de la faute précède la sagesse, la teinture prend chez lui — ce que Tossefot applique précisément à Doeg et Ahitofel, qui n'avaient aucune crainte. Rachi rapporte aussi la lecture de ses maîtres, qui entendent la descente dans la cuve comme la descente au guehinnom.
Rabbi Akiva est monté en paix et est descendu en paix, et c'est sur lui que le verset dit : « Entraîne-moi, courons derrière toi » (Chir haChirim 1, 4). Et Rabbi Akiva lui-même, les anges de service voulurent le repousser ; le Saint, béni soit-Il, leur dit : laissez cet ancien, car il est digne de se servir de Ma gloire.
Le folio revient à la baraita des quatre qui entrèrent dans le Pardes, exposée en 14b. Aher en est sorti retranché, et tout le folio a commenté son cas. Rabbi Akiva est celui dont il est dit qu'il est monté en paix et descendu en paix.
Même lui a pourtant rencontré une résistance : les anges de service ont voulu le repousser. La réponse divine porte sur ce à quoi il est apte, raoui lehichtamech bikhvodi. Le contraste avec Aher, qui avait la même science, referme la sougya sur son enjeu.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).