Sougya : Le folio part de la distinction posée à la fin de la page précédente : celui qui parle sans entendre et celui qui entend sans parler sont dispensés de la reiya mais restent tenus à la simha. La Guemara demande d'où vient cet écart et répond que la reiya est apprise par une gzera chava reiya-reiya depuis le hakhel, dont les exclusions viennent de « afin qu'ils entendent et afin qu'ils apprennent ».
L'objection surgit alors : les deux muets du voisinage de Rabbi, guéris par sa prière, connaissaient la michna, le Sifra, le Sifrei et tout le Talmud, preuve qu'un muet apprend. Mar Zoutra et Rav Achi relisent donc le verset comme « afin qu'ils enseignent », et Rav Achi établit cette lecture par une preuve interne : autrement le second membre de phrase serait superflu.
Viennent ensuite trois enseignements de Rabbi Tanhoum — le sourd d'une oreille, le boiteux d'une jambe, la fosse de Yossef — puis le récit de Rabbi Yo'hanan ben Beroka et Rabbi Elazar ben Hisma venus saluer Rabbi Yehochoua à Peki'in, qui rapporte les deux derachot de Rabbi Elazar ben Azarya : pourquoi les enfants viennent au hakhel, et la hativa réciproque entre Hachem et Israël.
…est tenu à la simha. Et celui qui n'entend pas et ne parle pas, ainsi que le choté et le mineur, sont dispensés même de la simha, puisqu'ils sont dispensés de toutes les mitsvot énoncées dans la Torah.
En quoi la reiya diffère-t-elle, qu'ils en soient dispensés, et en quoi la simha diffère-t-elle, qu'ils y soient tenus ?
Le folio reprend la baraita citée à la fin de la page précédente. Elle distingue deux catégories. Celui qui parle sans entendre et celui qui entend sans parler sont dispensés de la reiya, la présentation au Temple aux trois fêtes, mais restent tenus à la simha, la joie de la fête, qui se réalise concrètement par la consommation de la viande des chelamim. Celui qui ne fait ni l'un ni l'autre, comme le choté et le mineur, est dispensé des deux, parce qu'il n'est pas un être de daat.
La question de la Guemara porte sur la première catégorie seulement : pourquoi le même homme est-il dispensé ici et tenu là ? Toute la sougya qui suit répond à cette question.
Pour ce qui touche à la reiya, il apprend « reiya » de « reiya » depuis le hakhel, car il est écrit : « Rassemble le peuple, les hommes, les femmes et les enfants », et il est écrit : « lorsque tout Israël viendra pour paraître ».
La réponse repose sur une gzera chava, une analogie verbale : le mot reiya, paraître, figure à la fois dans la mitsva de se présenter au Temple aux trois fêtes et dans le verset du hakhel, ce rassemblement de tout le peuple dans la azara, tous les sept ans, à l'issue de l'année de chemita, où le roi lit le Michne Torah.
La conséquence est mécanique : qui n'est pas convoqué au hakhel n'est pas non plus tenu de monter pour la reiya. La Guemara va donc devoir chercher, dans les versets du hakhel eux-mêmes, d'où viennent les exclusions.
Et là-bas, d'où le savons-nous ? De ce qu'il est écrit : « afin qu'ils entendent et afin qu'ils apprennent ».
Et il a été enseigné : « afin qu'ils entendent » exclut celui qui parle et n'entend pas ; « et afin qu'ils apprennent » exclut celui qui entend et ne parle pas.
Le verset du hakhel donne deux finalités au rassemblement : entendre et apprendre. La baraita en tire deux exclusions distinctes. « Afin qu'ils entendent » écarte le sourd, même s'il parle. « Afin qu'ils apprennent » écarte le muet, même s'il entend.
La seconde exclusion suppose donc, pour l'instant, qu'un homme privé de parole ne peut pas étudier. C'est précisément cette supposition que la Guemara va mettre à l'épreuve.
Est-ce à dire que celui qui ne parle pas n'apprend pas ? Mais voici ces deux muets qui se trouvaient dans le voisinage de Rabbi, fils de la fille de Rabbi Yo'hanan ben Goudgueda — et certains disent : fils de la sœur de Rabbi Yo'hanan —, qui, chaque fois que Rabbi entrait dans la maison d'étude, entraient et s'asseyaient devant eux, hochaient la tête et remuaient les lèvres ;
L'objection n'est pas exégétique mais factuelle. Deux muets suivaient régulièrement les cours de Rabbi, assis devant les Sages, marquant par leurs mouvements de tête et de lèvres qu'ils suivaient l'argumentation.
Le détail généalogique — petits-fils ou neveux de Rabbi Yo'hanan ben Goudgueda — sert à identifier précisément l'épisode, comme souvent dans les récits talmudiques qui servent d'objection.
Rabbi demanda miséricorde pour eux et ils furent guéris ; et il apparut qu'ils avaient appris la halakha, le Sifra, le Sifrei et tout le Talmud !
La preuve est complète : une fois la parole rendue, on constate qu'ils maîtrisaient l'ensemble du corpus — la michna, les midrachim halakhiques sur Vayikra et sur Bamidbar-Devarim, et tout le Talmud.
Le raisonnement de la baraita s'effondre donc : un homme privé de parole peut parfaitement apprendre. Il faut chercher une autre raison à son exclusion.
Mar Zoutra dit : lis-y « afin qu'ils enseignent ». Rav Achi dit : c'est assurément « afin qu'ils enseignent ».
Car si tu venais à penser que c'est « afin qu'ils apprennent », et que, puisqu'il ne parle pas il n'apprend pas, et que, puisqu'il n'entend pas il n'apprend pas —
Le mot du verset s'écrit sans voyelles et supporte deux lectures des mêmes consonnes : yilmedou, qu'ils apprennent, et yelamdou, qu'ils enseignent. Mar Zoutra propose de retenir la seconde : le muet est exclu non parce qu'il ne peut pas apprendre, mais parce qu'il ne peut pas transmettre.
Rav Achi accepte la conclusion et en renforce le statut : cette lecture ne dépend pas de l'anecdote des deux muets, elle se démontre à partir du verset seul. Le segment suivant porte la pointe de sa démonstration.
— cela découlerait déjà de « afin qu'ils entendent » ! Il faut donc dire que c'est assurément « afin qu'ils enseignent ».
Voici la pointe de Rav Achi. Suppose que « afin qu'ils apprennent » signifie apprendre, et que l'incapacité à parler empêche d'apprendre. Alors le muet serait déjà exclu par le premier membre de phrase, « afin qu'ils entendent », qui écarte quiconque ne peut pas apprendre. Le second membre ne servirait plus à rien.
Puisque la Torah n'écrit pas de mot superflu, la seule lecture qui laisse un travail au second membre est yelamdou, enseigner. On obtient ainsi le résultat inverse de la supposition de départ : le muet apprend, et c'est l'impossibilité d'enseigner qui le dispense.
Rabbi Tanhoum dit : celui qui est sourd d'une seule oreille est dispensé de la reiya, ainsi qu'il est dit « à leurs oreilles ».
La sougya passe à une série d'enseignements de Rabbi Tanhoum, toujours sur la reiya. Le mot « à leurs oreilles », dans le verset du hakhel, est lu au pluriel strict : il faut deux oreilles en état d'entendre.
Par la gzera chava établie plus haut, la règle du hakhel se transmet à la reiya : le sourd d'une oreille ne monte pas au Temple pour la fête.
Mais ce « à leurs oreilles » lui est nécessaire pour enseigner qu'il faut lire aux oreilles de tout Israël ! — Cela découle de « devant tout Israël ». — Si on le tirait de « devant tout Israël », j'aurais dit : même s'ils n'entendent pas ; c'est pourquoi la Torah a écrit « à leurs oreilles », et cela signifie qu'ils doivent entendre.
L'objection est de méthode : un mot déjà employé par une autre deracha n'est plus disponible pour une seconde. Si « à leurs oreilles » sert à prescrire que la lecture atteigne le peuple entier, il ne peut plus enseigner la règle des deux oreilles.
La Guemara déplace alors la première loi vers « devant tout Israël », puis rencontre une difficulté : ce dernier verset garantit la présence, pas l'audition. Le va-et-vient continue au segment suivant.
Cela découle de « afin qu'ils entendent ».
La solution finale redistribue les tâches. L'exigence d'une audition effective vient de « afin qu'ils entendent » ; l'exigence de rassembler le peuple entier vient de « devant tout Israël ».
« À leurs oreilles » se trouve ainsi libéré, et peut porter la deracha de Rabbi Tanhoum sur les deux oreilles.
Rabbi Tanhoum dit : celui qui est boiteux d'une seule jambe est dispensé de la reiya, ainsi qu'il est dit « regalim ».
Même procédé, sur un autre mot. Le verset « trois regalim tu fêteras pour Moi dans l'année » (Chemot 23, 14) emploie un terme qui désigne les fêtes de pèlerinage, mais dont la racine signifie le pied. Rabbi Tanhoum en tire une exigence physique : monter sur ses deux jambes.
Mais « regalim » lui est nécessaire pour exclure les baalei kabin ! — Cela découle de « pe'amim », car il a été enseigné : « pe'amim » — pe'amim ne désigne rien d'autre que des pieds, et ainsi est-il dit : « le pied la foulera, les pieds du pauvre, les pas des indigents » ; et il est dit : « Que tes pas sont beaux dans les sandales, fille du prince ».
Nouvelle objection de méthode. Le mot regalim est déjà réclamé par une autre exclusion, celle des baalei kabin : ceux dont les jambes ont été amputées et qui marchent en appuyant le moignon sur un support de bois garni de bourre. Ils se déplacent, mais sans jambes.
La Guemara transfère donc cette exclusion sur un autre mot, pe'amim, que la baraita établit comme désignant les pieds par deux versets. Regalim reste alors disponible pour le boiteux d'une jambe.
Rava exposa : que signifie ce qui est écrit « Que tes pas sont beaux dans les sandales, fille du prince » ? Combien sont beaux les pieds d'Israël à l'heure où ils montent pour le regel.
« Fille du prince » : la fille d'Avraham avinou, qui est appelé prince, ainsi qu'il est dit : « les princes des peuples se sont rassemblés, le peuple du D.ieu d'Avraham ». Le D.ieu d'Avraham, et non le D.ieu de Yitzhak et de Yaakov ?
Mais « le D.ieu d'Avraham », parce qu'il fut le premier des guerim.
Le second verset cité par la baraita, tiré du Chir ha-chirim, devient le point de départ d'une deracha de Rava. Les pieds qui montent à Jérusalem pour le regel sont la beauté dont parle le verset, et la « fille du prince » désigne Israël comme descendance d'Avraham.
Le titre de nadiv, prince ou homme généreux, est rapporté à Avraham parce qu'il fut, selon Rachi, le premier à se porter de lui-même vers la reconnaissance de son Créateur, et selon Tossefot parce qu'il reçut le commandement de la mila. Les guerim qui le suivent sont, pour cette raison, appelés « princes des peuples ».
Rav Kahana dit : Rav Natan bar Manyoumi exposa au nom de Rabbi Tanhoum : que signifie ce qui est écrit « et la fosse était vide, il n'y avait pas d'eau en elle » ? De ce qui est dit « et la fosse était vide », ne sais-je pas déjà qu'il n'y avait pas d'eau en elle ?
Mais : d'eau il n'y en avait pas, tandis que des serpents et des scorpions il y en avait.
L'enseignement n'a aucun rapport de contenu avec la sougya : Rachi indique explicitement qu'il est placé ici parce qu'il appartient à la série des paroles de Rabbi Tanhoum. Le Talmud regroupe volontiers les enseignements d'un même maître.
La deracha repose sur une redondance du verset sur Yossef (Berechit 37, 24). Puisque « vide » suffirait, la précision « il n'y avait pas d'eau » enseigne que l'absence portait sur l'eau seulement.
Nos maîtres ont enseigné : il advint que Rabbi Yo'hanan ben Beroka et Rabbi Elazar ben Hisma allèrent saluer Rabbi Yehochoua à Péki'in. Il leur dit : quelle nouveauté y a-t-il eu aujourd'hui à la maison d'étude ?
Ils lui dirent : nous sommes tes élèves et c'est de ton eau que nous buvons. Il leur dit : malgré tout, il est impossible qu'il n'y ait pas de nouveauté à la maison d'étude.
La sougya passe à un récit. Deux Sages viennent saluer Rabbi Yehochoua à Péki'in un jour de fête, où l'usage veut que l'on se rende chez son maître. Il leur demande aussitôt ce qui s'est enseigné de nouveau.
Leur réponse est une formule de déférence : tout ce qu'ils savent vient de lui. Rabbi Yehochoua la refuse par une règle générale — une maison d'étude produit toujours du neuf — et les oblige à rapporter ce qu'ils ont entendu.
De qui était le chabbat ? Le chabbat était celui de Rabbi Elazar ben Azarya.
Et sur quoi a porte la haggada aujourd'hui ? Ils lui dirent : sur la parachat hakhel.
Et qu'y a-t-il exposé ?
Les questions se resserrent en trois temps : qui enseignait cette semaine-là, sur quel passage, et quelle deracha en a été tirée. La mention du tour de parole renvoie à l'arrangement conclu entre Rabban Gamliel et Rabbi Elazar ben Azarya sur l'alternance des derachot.
« Rassemble le peuple, les hommes, les femmes et les enfants » : si les hommes viennent pour apprendre et les femmes pour entendre, les enfants, pourquoi viennent-ils ? Afin de donner une récompense à ceux qui les amènent.
Il leur dit : vous aviez en main une perle précieuse, et vous vouliez me la dérober ?
La deracha part d'une difficulté du verset : la Torah convoque au hakhel trois groupes, mais seuls les deux premiers ont une raison évidente d'y être. Les hommes comprennent et étudient, les femmes écoutent. Les enfants, eux, ne retirent rien de la lecture.
Rabbi Elazar ben Azarya déplace alors la raison de leur venue : la récompense ne va pas à eux mais à ceux qui les amènent. Tossefot en tirent l'usage de faire venir les petits enfants à la synagogue.
Et il exposa encore : « Tu as aujourd'hui exalté Hachem », « et Hachem t'a aujourd'hui exalté »,
Seconde deracha rapportée de la même journée. Elle porte sur deux versets de Devarim 26, 17-18, où le même verbe rare revient deux fois, une fois avec Israël pour sujet et une fois avec Hachem.
Rachi fixe le sens du verbe par un autre emploi biblique : il signifie louer, exalter. La symétrie du verbe porte tout le contenu de la deracha, donné au segment suivant.
Le Saint béni soit-Il dit à Israël : vous avez fait de Moi une entité unique dans le monde, et Moi Je ferai de vous une entité unique dans le monde. Vous avez fait de Moi une entité unique dans le monde, ainsi qu'il est écrit : « Écoute Israël, Hachem est notre D.ieu, Hachem est un » ; et Moi Je ferai de vous une entité unique dans le monde, ainsi qu'il est dit :
La deracha lit la symétrie des deux versets comme un échange. Israël proclame l'unicité de Hachem par le Chema ; en retour, Hachem proclame l'unicité d'Israël parmi les nations.
Le terme hativa, rendu ici par entité unique, désigne selon Rachi une louange exclusive : affirmer qu'il n'y a rien de comparable. Le folio s'interrompt avant le verset qui doit prouver le second membre, cité au début de la page suivante.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).