Sougya : Le folio poursuit le compte rendu de la journée d'étude de Yavné devant Rabbi Yehochoua. Rabbi Elazar ben Azarya y expose le verset de Kohelet qui compare les paroles des sages à des aiguillons, à des clous et à des plantations, et la Guemara suit pas à pas la chaîne des objections que chaque image soulève et que le mot suivant corrige.
La conclusion porte sur l'unité de la Torah malgré les avis opposés : toutes les positions viennent d'un seul berger, et l'élève doit faire de son oreille un entonnoir. La Guemara demande ensuite pourquoi les deux élèves avaient hésité à rapporter la chose directement, et répond par l'affaire de Rabbi Yossi ben Dormaskit, puni par Rabbi Eliezer pour avoir rapporté comme une nouveauté le vote sur le maasser ani d'Ammon et de Moab pendant la septième année, alors qu'il s'agissait d'une halakha le-Moche mi-Sinaï.
Le folio s'achève sur une baraita qui énumère les signes du choté et sur le désaccord entre Rav Houna et Rabbi Yo'hanan, résolu en montrant que chaque signe isolé admet une explication ordinaire.
« Et qui est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur la terre ? »
Le verset des Divrei ha-Yamim achève le drach commencé à la page précédente sur la réciprocité entre Israël et Hachem. Tossefot y rattache un midrach sur le triple témoignage, qui justifie la formule Ata Ehad récitée à la minha du Chabbat.
Et lui aussi ouvrit et exposa : « Les paroles des sages sont comme des aiguillons, et comme des clous plantés les maîtres d'assemblées ; ils ont été donnés par un seul berger. » Pourquoi les paroles de Torah ont-elles été comparées à un aiguillon ? Pour te dire : de même que cet aiguillon dirige la vache vers son sillon afin de faire sortir de la vie pour le monde, ainsi les paroles de Torah dirigent ceux qui les étudient, des voies de mort vers les voies de vie.
Si c'est ainsi : de même que cet aiguillon se déplace, les paroles de Torah se déplaceraient-elles aussi ? Le verset dit donc : « des clous ».
Le verset de Kohelet 12,11 aligne quatre expressions, et le drach les lit comme une suite où chaque mot corrige ce que le précédent laisse entendre de faux. Première image : l'aiguillon (darvan), le bâton dont le laboureur pique la bête pour la maintenir dans le sillon. La Torah joue le même rôle pour celui qui l'étudie, en le maintenant dans la direction qui produit la vie.
Toute image porte plus qu'on ne veut lui faire dire. L'aiguillon se transporte d'un champ à l'autre : l'image suggère alors une Torah mobile, qu'on déplace à volonté. Le mot suivant du verset, michmarot (les clous), corrige ce point en introduisant l'idée de fixité.
Si c'est ainsi : de même que ce clou diminue et n'augmente pas, les paroles de Torah diminueraient-elles et n'augmenteraient-elles pas ? Le verset dit donc : « plantés ».
De même que cette plantation fructifie et se multiplie, ainsi les paroles de Torah fructifient et se multiplient. « Les maîtres d'assemblées » : ce sont les talmidei hachamim, qui siègent par groupes et par groupes et s'occupent de Torah.
Ceux-ci déclarent impur et ceux-là déclarent pur, ceux-ci interdisent et ceux-là permettent, ceux-ci invalident et ceux-là valident,
L'image du clou, prise à son tour au sérieux, donne une Torah qui s'use : le clou enfoncé dans le mur se ronge et perd de sa matière. Le mot netouïm (plantés) corrige ce défaut, puisque la plantation est une chose fixée au sol qui pourtant croît et se multiplie. La fixité et la croissance se tiennent ensemble dans la même image.
Vient alors la quatrième expression, baalei assoufot, lue comme une allusion aux sages réunis en assemblées d'étude. Le drach en tire le tableau des avis opposés, sur trois couples : impur et pur, interdit et permis, invalide et valide. Rachi précise que le troisième couple vise l'invalidation d'un témoin et l'invalidation d'un cohen.
Peut-être un homme dira-t-il : comment donc vais-je apprendre la Torah, dès lors qu'il en va ainsi ? Le verset dit donc : « tous ont été donnés par un seul berger ».
Une seule D.ieu les a donnés, un seul dirigeant les a dits, de la bouche du Maître de toutes les œuvres, béni soit-Il, comme il est écrit : « Et D.ieu prononça toutes ces paroles. »
La question de l'élève est pratique : devant des avis qui se contredisent, il ne sait plus quoi apprendre. La réponse porte sur l'origine des positions, non sur leur contenu. Toutes se rattachent à une source unique, et le verset l'exprime par deux formules que Rachi distingue : un seul D.ieu. vise la Torah écrite d'où chacun tire sa preuve, un seul dirigeant vise Moche, qu'aucun prophète ne vient contredire.
Le verset de Chemot 20,1 est cité pour son pluriel, « toutes ces paroles » : la révélation contient d'emblée l'ensemble des développements que les sages en tireront.
Toi aussi, fais de tes oreilles un entonnoir, et acquiers-toi un cœur qui comprend, pour entendre les paroles de ceux qui déclarent impur et les paroles de ceux qui déclarent pur, les paroles de ceux qui interdisent et les paroles de ceux qui permettent, les paroles de ceux qui invalident et les paroles de ceux qui valident. En ces termes il leur dit : aucune génération n'est orpheline lorsque Rabbi Elazar ben Azarya réside en son sein.
La conséquence pratique du drach : l'élève doit tout recueillir avant de trancher. L'apparkesset est la trémie posée sur la meule, large en haut pour recevoir et étroite en bas pour laisser passer. Rachi tire l'ordre des opérations : d'abord entendre et connaître les avis de tous, ensuite seulement discerner lequel est juste et fixer la halakha comme lui.
La dernière phrase est la réaction de Rabbi Yehochoua à ce qu'on vient de lui rapporter. La formule dor yatom, génération orpheline, désigne une génération privée de maître.
Mais qu'ils le lui disent donc explicitement ! À cause d'une affaire qui eut lieu.
Car il a été enseigné : une affaire eut lieu avec Rabbi Yossi ben Dormaskit, qui alla saluer Rabbi Eliezer à Lod. Il lui dit : quelle nouveauté y a-t-il eu aujourd'hui au beit hamidrach ?
La Guemara revient sur le récit de la page précédente : les deux élèves avaient d'abord répondu par une formule d'humilité avant de rapporter l'exposé. La question porte sur ce détour. La réponse renvoie à un précédent qui explique leur prudence.
Rabbi Yossi ben Dormaskit se rend à Lod pour hakbalat panim, la visite de déférence que l'on rend à son maître. La question de Rabbi Eliezer porte sur le hidouch, la nouveauté enseignée ce jour-là.
Il lui dit : ils ont compté les voix et conclu qu'Ammon et Moab prélèvent le maasser ani pendant la septième année.
Le maasser ani, la dîme du pauvre, se prélève la troisième et la sixième année du cycle de sept. Pendant la chemita, la septième année, la terre d'Israël reste en friche et rien ne se prélève. Les territoires dits d'Ammon et de Moab, à l'est du Jourdain, se trouvent hors du régime strict de la Terre : on y sème et on y moissonne la septième année, et les sages y ont institué le prélèvement du maasser ani.
La formule nimnou ve-gamrou désigne une décision prise au vote, procédure réservée aux questions non tranchées par une tradition reçue.
Il lui dit : Yossi, étends tes mains et reçois tes yeux. Il étendit ses mains et reçut ses yeux.
Rabbi Elazar pleura et dit : « Le secret de Hachem est pour ceux qui Le craignent, et Son alliance pour les leur faire connaître. »
Rachi donne la raison de la sévérité : Rabbi Eliezer supporte mal qu'on couronne d'une nouveauté une décision déjà fixée depuis les hommes de la Grande Assemblée. Les commentateurs se partagent sur la nature exacte de la punition, arrachement effectif ou obscurcissement de la vue.
Le nom de Rabbi Elazar dans la dernière phrase renvoie au même maître que le récit appelle Rabbi Eliezer, la source Sefaria portant ici les deux formes. Le verset de Tehilim 25,14 exprime que les sages ont atteint la bonne conclusion sans connaître la tradition qui la fonde.
Il lui dit : va et dis-leur, ne vous inquiétez pas de votre compte. Ainsi ai-je reçu de Rabban Yo'hanan ben Zakkai, qui l'entendit de son maître, et son maître de son maître : c'est une halakha le-Moche mi-Sinaï, Ammon et Moab prélèvent le maasser ani pendant la septième année.
Quelle en est la raison ? Les montants d'Égypte conquirent de nombreuses villes fortes que les montants de Babylone ne conquirent pas,
La décision prise au vote se révèle identique à une tradition remontant au Sinaï : les sages ont vu juste, et leur vote n'a rien institué de nouveau. La chaîne de transmission est donnée explicitement, de Rabban Yo'hanan ben Zakkai à ses maîtres.
La raison repose sur la différence entre les deux entrées en Terre d'Israël. Yehochoua et les montants d'Égypte ont conquis des territoires que Ezra et les montants de Babylone n'ont pas repris. Rachi ajoute que la seconde sanctification, elle, vaut pour toujours, et que les sages disposaient du choix du prélèvement puisque l'obligation dans ces terres n'est pas de la Torah.
parce que la première sanctification a sanctifié pour son temps et n'a pas sanctifié pour l'avenir à venir ; et ils les ont laissées de côté afin que les pauvres s'appuient sur elles pendant la septième année.
Deux propositions se combinent ici. La première est un principe général : la sanctification opérée par Yehochoua a cessé avec l'exil, de sorte que ces territoires n'étaient plus tenus par elle. La seconde est une intention délibérée : les montants de Babylone ont choisi de ne pas les réintégrer, afin de conserver une réserve de récolte accessible pendant la chemita.
Il a été enseigné : après que son esprit se fut apaisé, il dit : que ce soit Ta volonté que les yeux de Yossi reviennent à leur place. Et ils revinrent.
La baraita clôt le récit. L'apaisement précède la prière, ce qui rejoint la lecture du Ben Yehoyada sur les pleurs du maître. Pour la Guemara, ce précédent suffit à expliquer la prudence des deux élèves devant Rabbi Yehochoua.
Nos maîtres ont enseigné : quel est celui qu'on appelle choté ? Celui qui sort seul la nuit, celui qui passe la nuit au cimetière, et celui qui déchire son vêtement.
Il a été dit : Rav Houna dit, jusqu'à ce qu'ils soient tous ensemble en même temps. Rabbi Yo'hanan dit, même avec l'un d'entre eux.
La Guemara revient à la michna du début du traité, qui dispense le choté de la reiya. Elle demande maintenant ce qui définit ce statut. La baraita répond par trois signes de comportement.
Rachi rappelle la portée du terme : le choté dont parlent les sources est dispensé des mitsvot et des peines, et ses actes juridiques, achat comme vente, sont sans effet. Le désaccord entre Rav Houna et Rabbi Yo'hanan porte sur le nombre de signes requis pour établir ce statut.
De quoi s'agit-il ? Si c'est qu'il les accomplit de manière insensée, même avec un seul cela devrait suffire.
Si c'est qu'il ne les accomplit pas de manière insensée, même avec tous cela ne devrait pas suffire.
La question serre les deux positions. Le critère décisif est la manière dont l'acte est accompli : s'il porte déjà la marque de l'égarement, un seul acte devrait trancher, et Rav Houna n'aurait pas besoin des trois ; s'il ne la porte pas, aucun nombre d'actes ne devrait suffire, et Rabbi Yo'hanan n'aurait rien sur quoi s'appuyer.
Tossefot écarte d'avance une réponse possible, celle qui ferait du choté un statut partiel établi acte par acte, sur le modèle du bœuf moued. Il cite le Yerouchalmi, qui ajoute un quatrième signe, celui qui perd ce qu'on lui donne.
En vérité, il s'agit de celui qui les accomplit de manière insensée. Et celui qui passe la nuit au cimetière, dis qu'il le fait afin qu'un esprit d'impureté repose sur lui.
Et celui qui sort seul la nuit, dis qu'un gandripas l'a saisi. Et celui qui déchire son vêtement, dis que c'est un homme de pensées.
Dès lors qu'il les a tous accomplis, ils deviennent pour lui
La réponse maintient que les actes sont accomplis de manière insensée, tout en montrant que chacun, pris isolément, admet une explication ordinaire qui empêche de conclure. Passer la nuit au cimetière se comprend par une pratique de sorcellerie, condamnable mais raisonnée ; sortir seul la nuit se comprend par un accès de fièvre, le gandripas, que Rachi rapporte selon deux explications ; déchirer son vêtement se comprend par la distraction d'un homme absorbé.
Le cumul des trois retire toute explication de ce genre et établit la hazaka. La phrase reste ouverte au bas du folio : la comparaison avec le bœuf devenu moued se lit au début de 4a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).