Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin du récit de l'ange de la mort qui a pris une femme avant son terme, et sur la question que lui pose Rav Bibi bar Abaye : a-t-il le droit d'agir ainsi ? La réponse ouvre une doctrine complète des années enlevées avant l'heure — l'ange les garde jusqu'à la fin de la génération, puis les remet à Douma, et il peut les transférer à un jeune érudit qui passe sur ses affaires.
Vient ensuite la longue série des versets devant lesquels Rabbi Yo'hanan pleurait, tous construits sur la même formule : un serviteur dont le maître agit ainsi, quel remède lui reste-t-il ? Iyov 2,3 sur le maître que l'on incite ; Iyov 15,15 sur Celui qui ne se fie pas à Ses saints, illustré par le cueilleur de figues qui prend les fruits non mûrs ; Malakhi 3,5 qui met le pressurage du salaire au rang de la sorcellerie ; Kohelet 12,14 sur le jugement de ce qui est caché ; Devarim 31,21 sur les maux qui deviennent rivaux l'un de l'autre.
La Guemara précise chaque fois ce qui est visé : tuer un pou ou cracher devant un autre, donner la tsedaka en public, envoyer de la viande non purgée un vendredi, prêter au pauvre seulement quand il est aux abois. Le folio s'achève sur l'enseignement de Rav au sujet du hester panim, interrompu au milieu de la phrase et repris en 5b.
... et elle balayait le four. Elle a pris [le tison] et l'a posé sur le dessus de son pied, elle s'est brûlée, son mazal s'est affaibli, et je l'ai amenée.
Fin du récit commencé en 4b. L'ange de la mort avait pris la mauvaise Miryam : au lieu de Miryam la coiffeuse, dont le terme était venu, son envoyé avait ramené Miryam la nourrice d'enfants. Il explique ici comment la chose a été possible.
Le mécanisme est celui du mazal : tant que la protection tient, l'ange n'a pas de prise. La brûlure a ouvert une brèche, et il en a profité. L'ange ne crée pas l'occasion, il la saisit.
Rav Bibi bar Abaye lui dit : avez-vous l'autorisation d'agir ainsi ? Il lui dit : n'est-il pas écrit « et il en est qui périssent sans jugement » (Michlei 13,23) ?
Il lui dit : mais il est écrit « une génération s'en va et une génération vient » (Kohelet 1,4) !
La question de Rav Bibi porte sur le droit, pas sur le fait : l'ange a-t-il l'autorisation de prendre un homme avant son terme ? Il répond par Michlei 13,23, où le texte admet qu'on peut périr sans jugement, c'est-à-dire hors du compte fixé.
Rav Bibi réplique par Kohelet 1,4 : la durée d'une génération est arrêtée. Si des années sont retranchées à un individu, le compte de la génération ne tombe plus juste. L'objection est comptable, et c'est sur ce terrain que l'ange devra répondre.
Il dit : je les fais paître moi-même jusqu'à ce que les années de la génération soient complètes, et ensuite je la remets à Douma. Il lui dit : en fin de compte, ses années, qu'en fais-tu ?
Il dit : s'il y a un jeune érudit qui passe sur ses affaires, je les lui ajoute, et il devient son remplaçant.
Réponse à l'objection comptable. L'ange ne remet pas l'âme à Douma, le gardien des morts, avant que les années de la génération ne soient achevées : le compte du verset reste donc exact, seul le sort de l'individu a changé.
Reste le solde d'années. Il est transférable à un tsourva me-rabbanan, un jeune érudit, à une condition : qu'il soit maavir al midotav, qu'il passe sur ce qui lui est dû et n'exige pas son droit face à ceux qui l'offensent. Celui-là prend la place du défunt dans le compte de la génération.
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il arrivait à ce verset, pleurait : « et tu M'as incité contre lui, pour l'engloutir sans raison » (Iyov 2,3). Un serviteur dont le maître se laisse inciter contre lui, et qui est effectivement incité — quel remède lui reste-t-il ?!
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il arrivait à ce verset, pleurait : « voici, en Ses saints Il ne se fie pas » (Iyov 15,15) : s'Il ne se fie pas à Ses saints, à qui se fiera-t-Il ?
Ici commence la série des versets devant lesquels Rabbi Yo'hanan pleurait. Tous suivent la même construction : une image de serviteur et de maître, puis la question takana yech lo, quel remède lui reste-t-il.
Le premier verset est celui qu'a dit Hachem au Satan au sujet d'Iyov. Ce qui arrache les larmes n'est pas la souffrance d'Iyov, c'est le mot hinam, sans raison : le serviteur n'a rien fait et le maître s'est laissé persuader. Aucune conduite ne le mettrait à l'abri.
Le second verset ouvre une autre difficulté : si la sainteté elle-même n'est pas une garantie, sur quoi peut-on compter ? La Guemara va y répondre par le récit du cueilleur de figues.
Un jour il allait en chemin. Il vit un homme qui cueillait des figues : il laissait celles qui étaient mûres et prenait celles qui ne l'étaient pas.
Il lui dit : celles-ci ne sont-elles pas bien meilleures ? Il lui dit : celles-là, j'en ai besoin pour la route ; celles-ci se conservent et celles-là ne se conservent pas.
Il dit : c'est bien ce qui est écrit, « voici, en Ses saints Il ne se fie pas ».
Le récit répond à la question laissée ouverte. Le cueilleur prend le fruit vert parce qu'il doit tenir jusqu'au bout du voyage ; le fruit déjà mûr, meilleur aujourd'hui, ne passerait pas la route.
Rabbi Yo'hanan applique l'image au juste pris jeune : il est retiré tant qu'il est intact, de peur qu'il ne trébuche plus tard. La phrase d'Iyov cesse d'être une accusation et devient une explication, mais elle reste douloureuse, puisque le juste paie de sa vie une faute qu'il n'a pas commise.
Est-ce ainsi ? Mais il y avait cet élève qui vivait dans le voisinage de Rabbi Alexandri et qui mourut jeune, et [Rabbi Alexandri] dit : si ce sage l'avait voulu, il aurait vécu.
Or s'il en est ainsi, peut-être était-il de ceux dont il est dit « voici, en Ses saints Il ne se fie pas » ? Celui-là ruait contre ses maîtres.
Objection contre la lecture qui précède. Si toute mort jeune pouvait s'expliquer par Iyov 15,15, Rabbi Alexandri n'aurait pas dû imputer à l'élève sa propre mort.
La réponse ne conteste pas le principe, elle retire ce cas particulier de son champ : cet élève ruait contre ses maîtres, et Rabbi Alexandri le savait. Les deux causes de mort prématurée coexistent donc, et l'on ne peut pas passer de l'une à l'autre sans connaissance des faits.
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il arrivait à ce verset, pleurait : « Je M'approcherai de vous pour le jugement, et Je serai un témoin prompt contre les sorciers, contre les adultères, contre ceux qui jurent faussement et contre ceux qui pressurent le salaire du salarié » (Malakhi 3,5). Un serviteur dont le maître s'approche pour le juger et se hâte de témoigner contre lui — quel remède lui reste-t-il ?!
Troisième verset de la série. Ce qui est visé ici n'est pas la sentence mais la procédure : le maître s'approche lui-même pour juger, et il est en même temps le témoin. Les deux fonctions que la halakha sépare se trouvent réunies, et le mot memaher, prompt, retire même le délai.
Le verset mélange délibérément des fautes de gravité très inégale, et c'est ce que va relever Rabbi Yo'hanan ben Zakkai dans le segment suivant.
Rabbi Yo'hanan ben Zakkai dit : malheur à nous, car le verset a pesé pour nous les fautes légères comme les graves.
Lecture du verset par sa liste. La sorcellerie et l'adultère sont passibles de mort ; pressurer le salaire d'un ouvrier relève d'un interdit dont l'opinion commune fait une faute mineure. Le verset les met sur la même ligne.
Le cri de Rabbi Yo'hanan ben Zakkai porte sur la hiérarchie que nous croyons connaître : elle ne coïncide pas avec celle du jugement.
Rech Lakich dit : quiconque fait dévier le jugement d'un guer, c'est comme s'il faisait dévier le jugement d'en haut, car il est dit « oumatei guer » — et le mot est écrit « oumati » (Me faisant dévier). Rabbi Hanina bar Papa dit : quiconque fait une chose et s'en repent, on lui pardonne immédiatement, car il est dit « et ils ne Me craignent pas » : donc s'ils Me craignent, on leur pardonne immédiatement.
Deux derachot tirées de la suite du même verset de Malakhi. La première joue sur la graphie : le mot se lit oumatei guer, qui fait dévier le guer, et la graphie du verset permet de le lire oumati, Me faisant dévier. Faire dévier le jugement du converti revient à faire dévier le jugement d'en haut.
La seconde retourne la fin du verset. Puisque le reproche porte sur « ils ne Me craignent pas », c'est que la crainte — ici la honte éprouvée devant la faute — obtient le pardon, et immédiatement. Ce point est discuté par les Tossefot, qui le confrontent aux règles générales de la techouva et du jour de Kippour.
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il arrivait à ce verset, pleurait : « car D.ieu fera venir en jugement toute œuvre, au sujet de toute chose cachée » (Kohelet 12,14). Un serviteur dont le maître lui pèse les fautes involontaires comme les fautes volontaires — quel remède lui reste-t-il ?!
Quatrième verset. Neelam, ce qui est caché, désigne ici ce qui a échappé à celui qui agit : la faute commise be-chogueg, par inadvertance.
Rabbi Yo'hanan lit que ce registre entre aussi en jugement, et au même poids que le mezid, la faute délibérée. Le serviteur ne peut pas se protéger de ce qu'il ne voit pas venir.
Qu'est-ce que « toute chose cachée » ? Rav dit : c'est celui qui tue un pou devant son compagnon et que cela écœure.
Et Chmouel dit : c'est celui qui crache devant son compagnon et que cela écœure.
La Guemara donne un contenu concret au neelam. Les deux exemples sont du même ordre : un geste ordinaire, sans intention de nuire, qui provoque chez un autre un dégoût dont l'auteur ne s'aperçoit pas.
Rachi souligne le mot kol, toute : même une chose minime entre dans le compte. Ce que le jugement retient, c'est le dommage éprouvé par autrui, non la gravité que l'auteur attribue à son geste.
Qu'est-ce que « que ce soit bien ou que ce soit mal » ? On dit dans la maison de Rabbi Yannai : c'est celui qui donne la tsedaka à un pauvre en public.
Comme dans ce cas où Rabbi Yannai vit un homme qui donnait un zouz à un pauvre en public ; il lui dit : mieux valait ne rien lui donner que de lui donner ainsi et de le couvrir de honte.
La seconde moitié du verset annonce un jugement sur le bien lui-même. La maison de Rabbi Yannaï l'applique à la tsédaka donnée au vu de tous : le don est un bien, la honte infligée au pauvre en fait un mal.
La phrase adressée par Rabbi Yannaï au donateur est sévère : dans ce cas précis, l'abstention aurait mieux valu. La mesure du geste se prend chez celui qui le reçoit.
Dans la maison de Rabbi Chila on dit : c'est celui qui donne la tsédaka à une femme en secret, car il l'expose au soupçon. Rava dit : c'est celui qui envoie à sa femme de la viande non découpée la veille de Chabbat.
Deux autres formes du bien qui blesse. Donner discrètement à une femme évite de la couvrir de honte, mais expose sa réputation : on croira qu'elle a reçu le salaire d'une faute. Le remède du cas précédent devient ici le dommage.
Rava vise la viande qui n'a pas été ménouker, purgée du helev et du nerf sciatique. L'envoi est un bienfait ; la veille de Chabbat, dans la hâte, la femme risque de cuire une viande interdite. Le bienfaiteur crée la faute d'un autre.
Mais Rava en envoyait ! La fille de Rav Hisda est différente, car il était assuré qu'elle était experte.
Objection tirée de la conduite de Rava lui-même. La réponse ne retire rien à la règle : elle désigne le facteur qui la déclenche, le risque que la femme manque le nikour dans la hâte.
La femme de Rava, fille de Rav Hisda, était experte, et Rava en était assuré. Le danger n'existait pas, donc l'envoi était permis. La règle porte sur le risque, pas sur le geste.
Rabbi Yo'hanan, lorsqu'il arrivait à ce verset, pleurait : « et il arrivera, lorsque de nombreux maux et détresses l'atteindront » (Devarim 31,21). Un serviteur dont le maître lui fait trouver des maux et des détresses — quel remède lui reste-t-il ?!
Cinquième et dernier verset de la série. Le verbe timtséna, ils l'atteindront, est lu comme un actif : c'est le maître qui fait trouver le mal au serviteur.
La Guemara va montrer que le mot tsarot ne désigne pas seulement l'abondance des maux, mais leur agencement : des maux disposés de telle sorte que le remède de l'un aggrave l'autre.
Qu'est-ce que « maux et détresses » ? Rav dit : des maux qui deviennent rivaux l'un de l'autre, comme la guêpe et le scorpion.
Rav lit tsarot au sens où le mot désigne les deux épouses d'un même homme, rivales l'une de l'autre. Deux maux sont rivaux quand le traitement de l'un est le poison de l'autre.
L'exemple est médical et précis : d'après Avoda Zara 28b, la piqûre de scorpion se soigne par le chaud et celle de la guêpe par le froid, et l'inversion est dangereuse. Piqué par les deux, l'homme se trouve sans issue.
Et Chmouel dit : c'est celui qui fait trouver de l'argent au pauvre à l'heure de sa détresse. Rava dit : c'est ce que les gens disent — un zouz pour le grain, on n'en trouve pas ; pour la pendaison, on en trouve.
Chmouel revient à la moitié « que ce soit bien ou que ce soit mal » : prêter ou donner seulement quand le pauvre est aux abois. D'après Rachi, celui qui attend l'heure de la détresse laisse le pauvre acheter au prix fort ce qu'il aurait obtenu à bas prix en saison. Le don arrive, mais trop tard pour le servir.
Le proverbe de Rava résume la situation : personne ne prête pour acheter le grain de l'année, tout le monde prête quand l'homme est pendu à sa nécessité. Les Tossefot rapportent la lecture de Rabbenou Tam, qui y voit le cas du pauvre saisi par le gouverneur : l'offre de prêt sur ses terres fait monter le prix de sa libération.
« Ma colère s'enflammera contre lui en ce jour, Je les abandonnerai et Je cacherai Ma face d'eux » (Devarim 31,17). Rav Bardela bar Tavyoumi dit au nom de Rav : quiconque n'est pas dans l'occultation de la face n'est pas des leurs ; quiconque n'est pas dans « et il sera dévoré » —
Le folio s'achève sur un enseignement qui renverse la perspective. Le hester panim, l'occultation de la face, est annoncé comme un châtiment ; Rav en fait un signe d'appartenance : celui qui n'en fait jamais l'expérience, dont les prières sont toujours exaucées, n'est pas compté parmi eux.
La phrase s'interrompt ici et se poursuit en 5b, où le même raisonnement sera applique à « et il sera dévoré », puis mis à l'épreuve par les sages devant Rava.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).