Sougya : Le folio poursuit la sougya du hester panim, le visage caché annoncé en Deutéronome 31. Rava y est pris à partie par les maîtres, qui ne voient chez lui ni prière inexaucée ni spoliation ; sa réponse sur les présents versés en secret à la cour de Chapour n'empêche pas qu'ils posent les yeux sur lui, et la baraita de Rabban Chimon ben Gamliel se vérifie.
Viennent ensuite les lectures qui maintiennent un lien malgré la face cachée : le songe selon Rava, la main étendue selon Rav Yossef, dont Rabbi Yehochoua ben Hanania fait un signe devant César. La seconde moitié du folio porte sur ce qui est compté à l'homme, jusqu'au propos léger échangé avec sa femme, puis sur les larmes attribuées en haut : Mistarim, la contradiction de Rav Papa, la distinction des chambres intérieures et extérieures, les trois larmes de Jérémie et les trois motifs quotidiens.
Le folio se ferme sur la valeur de la rencontre des sages, sur le principe qu'un seul jour compte pour l'année entière en bien comme en mal, et revient à la michna sur le mineur.
il n'en est pas. Les maîtres dirent à Rava : notre maître ne se trouve pas dans le hester panim (le visage caché), et notre maître ne se trouve pas non plus dans « et il sera livré à la dévoration » !
Il leur dit : savez-vous combien j'envoie en secret à la maison du roi Châpour ? Malgré cela, les maîtres posèrent les yeux sur lui.
Sur ces entrefaites, on envoya de la maison du roi Châpour et on le dépouilla. Il dit : voilà ce qui a été enseigné, Rabban Chimon ben Gamliel dit : partout où les sages ont posé les yeux, il y eut ou la mort ou la pauvreté.
La sougya venue du folio précédent avait posé deux marques de l'appartenance à Israël dans le temps de l'exil : subir le hester panim, ou la prière monte sans que le malheur soit écarté, et subir le verset « et il sera livré à la dévoration », où les nations prennent le bien. Les maîtres relèvent que Rava ne présente ni l'une ni l'autre.
Rava répond que la seconde marque est bien présente chez lui, mais invisible : les sommes qu'il verse en secret à la cour de Châpour tiennent lieu de spoliation. La réponse ne les convainc pas, et ils posent les yeux sur lui. La suite vérifie aussitôt la baraita de Rabban Chimon ben Gamliel : le regard des sages produit la mort ou la pauvreté.
« Et Moi, Je cacherai, Je cacherai Ma face en ce jour-là. » Rava dit : le Saint béni soit-Il a dit : bien que J'aie caché Ma face d'eux, « c'est dans un songe que Je lui parlerai ». Rav Yossef dit : Sa main est étendue sur nous, ainsi qu'il est dit : « et à l'ombre de Ma main Je t ai couvert ».
Le verset redouble le verbe, hasteir astir, ce qui ouvre la voie à une lecture restrictive : la face est cachée, sans que tout lien soit rompu. Rava tire parti de la précision « en ce jour-là » : le retrait vaut pour le jour, et la nuit demeure le canal du songe, par lequel un homme est averti et peut prier sur ce qui le menace, comme l'explique Rachi.
Rav Yossef propose une autre voie, tirée d'Isaie 51,16 : ce qui subsiste est une protection, la main étendue au-dessus. La suite du folio va donner à cette formule la forme d'un signe échangé devant César.
Rabbi Yehochoua ben Hanania se tenait dans la maison de César. Un certain min (hérétique) lui fit un signe : le peuple dont le Maître a détourné de lui Sa face.
Il lui fit signe en retour : Sa main est étendue sur nous. César dit à Rabbi Yehochoua : quel signe t a-t-il fait ?
Le peuple dont le Maître a détourné de lui Sa face ; et moi je lui ai fait signe : Sa main est étendue sur nous.
La formule de Rav Yossef devient ici un geste. Le min attaque par un signe muet, hors du contexte d'une dispute ouverte : le peuple d'Israël est celui dont le Maître s'est détourné. Rabbi Yehochoua répond par le geste correspondant, la main étendue, qui reprend exactement le verset d'Isaie cité plus haut.
Ils dirent à ce min : quel signe lui as-tu fait ? Le peuple dont le Maître s'est détourné de lui.
Et quel signe t a-t-il fait ? Je ne sais pas.
Ils dirent : un homme qui ne sait pas ce qu'on lui fait comme signe se permettrait de faire des signes devant le roi ?! Ils le sortirent et le tuèrent.
Le dénouement tient au registre choisi par le min. Le signe muet suppose que les deux parties comprennent ; celui qui engage un tel échange devant le souverain sans savoir lire la réponse se disqualifie à la cour. Rabbi Yehochoua n'a pas eu à réfuter son propos.
Lorsque Rabbi Yehochoua ben Hanania s'en allait mourir, les maîtres lui dirent : qu'adviendra-t-il de nous du fait des minim (hérétiques) ? Il leur dit : « le conseil a disparu des fils, leur sagesse s'est corrompue ».
Dès lors que le conseil a disparu des fils, la sagesse des nations du monde s'est corrompue.
La crainte des maîtres porte sur la disparition de celui qui savait répondre. La réponse s'appuie sur Jérémie 49,7, verset adressé à Edom : la sagesse des nations s'y trouve liée au conseil retiré aux fils, c'est-à-dire à Israël. Les deux termes baissent ensemble, de sorte que l'affaiblissement des maîtres ne laisse pas l'adversaire en position de force.
Et si tu veux, dis plutôt d'ici : « et il dit : partons, allons, et j'irai à ta hauteur ».
Le verset est la parole d'Essav à Yaakov en Genèse 33,12. Rachi glose lenegdekha par « à égalité » : la marche des deux se fait de front. Le même rapport s'applique aux deux lignées, qui montent et descendent ensemble.
Rabbi Ila montait l'escalier de la maison de Rabba bar Chila. Il entendit un enfant qui lisait : « car voici Celui qui forme les montagnes et crée le vent, et qui annonce à l'homme quel est son propos ».
Il dit : un serviteur dont le maître lui annonce quel est son propos, y a-t-il pour lui un remède ?! Que signifie « quel est son propos » ?
Rav dit : même le propos superflu qui a lieu entre un homme et sa femme, on l'annonce à l'homme à l'heure de sa mort.
Le folio passe de ce qui est caché d'en haut à ce qui est mis à découvert d'en bas. Le verset d'Amos 4,13 place l'annonce de mah siho à côté de la formation des montagnes et de la création du vent, ce qui donne à cette annonce le poids d'un acte de gouvernement.
Rav en tire la mesure la plus fine : la chiha yetera, la parole légère échangée avant le rapport conjugal, entre dans le compte présenté à l'homme à l'heure de sa mort. Le mot de Rabbi Ila porte sur l'impossibilité de se dérober à un compte tenu à ce degré de détail.
Est-ce ainsi ? Mais Rav Kahana était couché sous le lit de Rav, et il l'entendit qui parlait, riait et accomplissait son besoin.
Il dit : la bouche de Rav ressemble à celle de qui n'a jamais goûté un mets ! Il lui dit : Kahana, sors !
Ce n'est pas la conduite convenable !
L'objection est tirée d'un fait rapporté : Rav lui-même parlait et riait avant le rapport conjugal. Rav Kahana, caché sous le lit pour apprendre la conduite de son maître, commente à voix haute par une image d'appétit, et Rav le renvoie en qualifiant sa présence de conduite qui ne se fait pas.
Cela ne fait pas difficulté : ici, là où il faut l'apaiser ; là, là où il n'est pas besoin de l'apaiser.
La réponse distingue deux situations. Quand la femme doit être apaisée, ces paroles remplissent une fonction et trouvent leur place. Quand elles sont sans emploi, elles tombent sous la parole de Rav et entrent dans le compte. Le statut de la parole se décide donc par la situation dans laquelle elle est prononcée.
« Et si vous ne l'écoutez pas, mon âme pleurera dans les lieux cachés à cause de votre orgueil. » Rav Chmouel bar Inia dit au nom de Rav : le Saint béni soit-Il a un lieu, et Mistarim est son nom. Que signifie « à cause de gava » ?
Rav Chmouel bar Yitshak dit : à cause de l'orgueil d'Israël, qui leur a été retiré et donné aux nations. Rabbi Chmouel bar Nahmani dit : à cause de l'orgueil du royaume des cieux.
Le verset de Jérémie 13,17 parle de larmes versées bemistarim, dans les lieux cachés. Rav en fait le nom d'un lieu. La suite de la sougya va soulever la difficulté que ce langage produit, et le Ben Yehoyada précise d'entrée que ces propos ne se prennent pas au sens littéral.
Les deux amoraim divergent ensuite sur le mot gava : l'orgueil d'Israël, passé aux nations, ou l'orgueil du royaume des cieux, retiré du monde.
Y a-t-il donc des pleurs devant le Saint béni soit-Il ? Mais Rav Papa a dit : il n'y a pas de tristesse devant le Saint béni soit-Il, ainsi qu'il est dit : « splendeur et majesté sont devant Lui, force et allégresse en Son lieu » !
Cela ne fait pas difficulté : ceci dans les chambres intérieures, cela dans les chambres extérieures.
L'objection oppose au propos de Rav un verset des Chroniques qui place l'allégresse dans le lieu même. La réponse distingue deux registres, les batei gavai, chambres intérieures, et les batei barai, chambres extérieures. Le verset de Jérémie parlait justement de mistarim, ce qui oriente vers l'intérieur, tandis que la parole de Rav Papa vaut pour l'extérieur.
Et dans les chambres extérieures, il n'y en a pas ? Mais il est écrit : « et le Maître, Hachem des armées, appela en ce jour-là aux pleurs, au deuil, à la tonsure et à la ceinture de sac » !
La destruction de la maison du Sanctuaire est différente, car même les anges de paix pleurèrent, ainsi qu'il est dit : « voici, leurs vaillants crient au-dehors, les anges de paix pleurent amèrement ».
La seconde objection se fonde sur le verbe vayikra, il appela : un appel se fait entendre au-dehors, donc dans les chambres extérieures. La réponse traite la destruction du Sanctuaire comme un cas hors norme, et l'appuie sur Isaie 33,7 : les anges de paix eux-mêmes y pleurent, ce qui n'est pas leur manière.
« Et mon œil pleurera abondamment et se fondra en larmes, car le troupeau de Hachem est emmené captif. » Rabbi Elazar dit : pourquoi ces trois larmes ? Une sur le premier Sanctuaire, une sur le second Sanctuaire, et une sur Israël exilé de son lieu.
Et certains disent : une sur l'annulation de l'étude de la Torah.
Rabbi Elazar compte trois expressions de larmes dans la suite du même verset de Jérémie et attribue à chacune un objet. La variante remplace le troisième objet par le bitoul Torah, l'étude interrompue.
Certes, selon celui qui dit : sur Israël exilé, c'est bien ce qui est écrit « car le troupeau de Hachem est emmené captif ». Mais selon celui qui dit : sur l'annulation de la Torah, que signifie « car le troupeau de Hachem est emmené captif » ?
Dès lors qu'Israël a été exilé de son lieu, tu n'as pas de plus grande annulation de la Torah que celle-là.
La fin du verset mentionne la captivité, ce qui appuie directement la première répartition. La seconde doit donc montrer que la captivité vaut pour l'annulation de l'étude : l'exil lui-même produit l'interruption la plus large, de sorte que le même mot couvre les deux lectures.
Nos maîtres ont enseigné : il en est trois sur lesquels le Saint béni soit-Il pleure chaque jour : sur celui qui peut s'adonner à la Torah et ne s'y adonne pas, sur celui qui ne peut pas s'adonner à la Torah et s'y adonne, et sur le dirigeant qui s'enorgueillit sur la communauté.
La baraita réunit trois figures : celui qui dispose des moyens de l'étude et les laisse sans emploi, celui qui s'y engage sans en avoir les moyens, et le parnass qui tire de sa charge un motif d'orgueil. Le Ben Yehoyada explique ce qui rapproche ces trois cas, en les rattachant à la difficulté qui reste sans résolution dans l'étude.
Rabbi tenait le livre des Lamentations et y lisait. Quand il parvint à ce verset, « Il a jeté du ciel à terre », le livre tomba de sa main.
Il dit : d'un toit élevé vers une fosse profonde.
La chute du livre accompagne le verset lu. L'expression araméenne meigra rama levira amikta mesure l'écart entre les deux termes du verset, du ciel à la terre. Le Ben Yehoyada tire de l'incident un enseignement supplémentaire sur le lieu où le livre est tombé.
Rabbi et Rabbi Hiya cheminaient sur la route. Quand ils arrivèrent dans une certaine ville, ils dirent : y a-t-il ici un jeune maître ?
Allons et recevons sa face. On leur dit : il y a ici un jeune maître, et il est aveugle.
Rabbi Hiya dit à Rabbi : toi, reste assis, ne rabaisse pas ta charge de nassi. J'irai, moi, et je recevrai sa face.
La coutume rapportée ici est celle de la hakbalat panim, la visite faite à un maître du lieu où l'on se trouve. La difficulté soulevée par Rabbi Hiya porte sur la dignité du nassi : rendre visite à un homme qui ne pourra ni sortir à sa rencontre ni se tenir devant lui donne, aux yeux de ceux qui regardent, l'apparence d'un abaissement de la charge.
Il le saisit et alla avec lui. Quand ils prirent congé de lui, il leur dit : vous avez reçu une face qui est vue et qui ne voit pas ; puissiez-vous mériter de recevoir la face de Celui qui voit et n'est pas vu.
Il lui dit : si les choses s'étaient passées ainsi, tu m aurais privé de cette bénédiction.
Rabbi entraîne Rabbi Hiya et va lui aussi. La bénédiction reçue au moment du congé construit un rapport entre deux manières d'être face à face : celle de l'aveugle, vu sans voir, et celle qui est promise, voir la face de Celui qui voit sans être vu.
La remarque de Rabbi tire la conclusion pratique : la réserve de Rabbi Hiya, suivie jusqu'au bout, lui aurait fait perdre cette bénédiction.
Ils lui dirent : de qui l'as-tu entendu ? Je l'ai entendu de l'enseignement de Rabbi Yaakov, car Rabbi Yaakov, l'homme du village de Hitaya, recevait la face de son maître chaque jour.
Quand il vieillit, son maître lui dit : que mon maître ne se donne pas cette peine, car mon maître ne le peut pas.
La question porte sur la source : d'où tient-il que la hakbalat panim mérite une telle bénédiction ? La réponse remonte à l'enseignement de Rabbi Yaakov de Kfar Hitaya, dont la pratique quotidienne pose la question au moment où la vieillesse la rend pénible.
Il lui dit : est-ce peu de chose, ce qui est écrit au sujet des sages : « qu'il vive encore à jamais, qu'il ne voie pas la fosse, car il voit que les sages meurent » ? Or si celui qui voit les sages dans leur mort vit, dans leur vie à plus forte raison.
Rabbi Yaakov lit le verset des Psaumes 49,10-11 comme une promesse attachée au fait de voir les sages, jusque dans leur mort. De là il tire un kal va-homer (raisonnement à plus forte raison) : si voir les sages morts porte cette promesse, les voir de leur vivant la porte davantage encore. Tossefot rappelle que le sens simple du verset va dans une autre direction.
Rav Idi, père de Rabbi Yaakov bar Idi, avait coutume de faire trois mois de route et de passer un seul jour à la maison d'étude de Rav ; et les maîtres l'appelaient « fils de maison d'étude d'un seul jour ». Son esprit en fut affaibli, et il appliqua sur lui-même le verset : « je suis une risée pour mon prochain », etc.
Rabbi Yo'hanan lui dit : de grâce, ne fais pas punir les maîtres.
Le surnom vise un homme qui consacre six mois de route à une seule journée d'étude. La demande de Rabbi Yo'hanan porte sur la réaction : la peine d'un homme offensé expose ceux qui l'ont offensé à une sanction venue d'en haut, et il lui demande de ne pas laisser cet effet se produire.
Rabbi Yo'hanan sortit vers la maison d'étude et exposa : « et Moi, jour après jour ils Me recherchent et désirent connaître Mes voies ». Est-ce que le jour on Le recherche et la nuit on ne Le recherche pas ?!
Cela vient plutôt te dire : quiconque s'adonne à la Torah ne serait-ce qu'un seul jour dans l'année, l'Écriture le lui compte comme s'il s'y était adonné l'année entière.
La difficulté porte sur le redoublement yom yom, jour après jour, qui ne peut désigner une recherche limitée aux heures du jour. Rabbi Yo'hanan en tire un rapport du jour à l'année : un jour d'étude est compté pour l'année. La deracha est faite en public, ce qui répare le surnom donné à Rav Idi.
Et de même pour la mesure du châtiment, car il est écrit : « selon le nombre des jours où vous avez exploré le pays ». Ont-ils donc fauté quarante ans ?
Ils ont fauté quarante jours ! Cela vient plutôt te dire : quiconque transgresse une faute ne serait-ce qu'un seul jour dans l'année, l'Écriture le lui compte comme s'il avait transgressé l'année entière.
Le verset des explorateurs convertit quarante jours en quarante années, ce qui fournit la contrepartie du principe précédent dans l'ordre du châtiment. Le Ben Yehoyada précise la portée du principe : le jour visé est un jour occupé tout du long, et c'est de là que le raisonnement peut passer à l'étude.
« Quel est le mineur ? Tout enfant qui ne peut pas monter sur les épaules de son père. » Rabbi Zeira objecte fortement :
Le folio se ferme sur le retour au texte de la michna, qui définissait le mineur exempté de la réeya par sa capacité à être porte sur les épaules de son père pour monter de Jérusalem au Har haBayit. L'objection de Rabbi Zeira, dont l'énoncé commence ici, se poursuit au début du folio 6a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).