Chullin 104b — volaille et fromage : un décret pour préserver un décret, et la mahloket Chammai-Hillel sur la table

Chullin 104b

Sougya : La sougya poursuit le débat ouvert en 104a : décrété-t-on un décret pour protéger un autre décret (gezera li-gezera) ? Abaye montre que la michna de Hala (la hala de l'étranger se mange à la table d'un profane) ne prouve rien, car la hala hors d'Israël n'a aucun interdit de la Torah derrière elle ; mais pour la volaille avec le fromage, monter ensemble risque d'entraîner viande de bétail et fromage, donc l'interdit de viande-dans-le-lait de la Torah.

Rav Chechet objecte que ce n'est que froid sur froid ; Abaye et la Guemara répondent par la crainte d'une casserole bouillante, puis d'un récipient premier (sur le feu) qui cuit vraiment. La michna oppose ensuite Beit Chammai (la volaille monte sur la table avec le fromage mais ne se mange pas) à Beit Hillel (ni ne monte ni ne se mange) ; Rabbi Yossi y voit une indulgence de Chammai et une sévérité de Hillel.

La Guemara identifie le premier Tana a Rabbi Yossi lui-même — car qui rapporte une chose au nom de son auteur amène la délivrance au monde. Enfin Agra enseigne que volaille et fromage se mangent librement (sans lavage des mains ni essuyage de la bouche), Rav Yits'hak précisant : de jour seulement, et une braita oppose l'essuyage (Chammai) au rinçage (Hillel).

Décrète-t-on un décret pour préserver un autre décret ? Hala de l'étranger (hors d'Israël) l'obligation de hala est elle-même rabbinique hors d'Israël on ne décrète PAS de manger à la table d'un profane Volaille avec fromage monter ensemble -> on viendrait à monter viande+fromage viande dans le lait = INTERDIT de la Torah Abaye : les deux cas diffèrent la hala hors d'Israël n'a aucun interdit de la Torah derrière elle -> rien à craindre Cascade de la Guemara sur la volaille froid sur froid (Rav Chechet) -> crainte d'une casserole bouillante (ilpass) récipient second ne cuit pas -> crainte d'un récipient premier (sur le feu) = cuisson réelle
Segments 0-4 : pourquoi la hala de l'étranger ne prouve pas qu'on décrète un décret pour un décret, et la cascade d'objections sur la volaille avec le fromage.
Volaille et fromage sur la table : Beit Chammai vs Beit Hillel Beit Chammai (indulgents ici) Beit Hillel (sévères ici) Monter sur la table PERMIS (monte ensemble) INTERDIT (ne monte pas) Manger ensemble INTERDIT (ne se mange pas) INTERDIT (ne se mange pas) Rabbi Yossi : c'est l'une des indulgences de Beit Chammai et des sévérités de Beit Hillel
Segment 5 (michna) : la position de Beit Chammai et de Beit Hillel sur la volaille et le fromage, monter sur la table et manger ensemble.
Volaille / fromage : à quel point faut-il se garder ? Volaille et fromage (Agra) se mangent librement (apikoren) sans se laver les mains et sans s'essuyer la bouche (Rav Yits'hak : seulement de jour) Viande de bétail et fromage requiert essuyage (kinouah) et rinçage (hadahah) de la bouche Beit Chammai : essuie ; Beit Hillel : rince
Segments 10-13 : volaille et fromage se mangent librement (Agra), alors que viande de bétail requiert essuyage et rinçage de la bouche.
1
נאכלת עם הזר על השלחן, וניתנת לכל כהן שירצה.

[La hala de l'étranger (hors d'Israël)] se mange en présence d'un profane (zar) à la table, et se donne à tout prêtre (kohen) que l'on veut.

📜 Rachi (2)
נאכלת לכהן עם הזר ולא גזרינן דילמא שקיל זר מיניה ואכיל דהא אכילה גופה לא מיתסרא בה אלא משום גזירת אכילת חלת הארץ:
Se mange — pour le prêtre, en présence d'un profane ; et l'on ne décrète pas [par crainte] que peut-être le profane en prenne et [en] mange, car la consommation elle-même n'est interdite [pour lui] que par le décret de la consommation de la hala de [la Terre d']Israël.
לכל כהן שירצה אפילו לעם הארץ שאין משמרה בטהרה מה שאין כן בחלת הארץ דכתיב (דברי הימים ב ל״א:ד׳) לתת מנת לכהנים למחזיקים בתורת ה' מחזיקים יש להם מנת ולא שאין מחזיקין. אלמא בדרבנן לא גזרינן העלאה אטו אכילה:
À tout prêtre que l'on veut — même à un homme du peuple (am ha-aretz) qui ne [la] garde pas en pureté, ce qui n'[est] pas le cas pour la hala de [la Terre d']Israël, car il est écrit (II Chroniques 31:4) 'donner la part aux prêtres qui se tiennent fermes à la Torah de l'Éternel' : ceux qui se tiennent fermes ont une part, et non ceux qui ne se tiennent pas fermes. D'où [il ressort que], dans [une matière] rabbinique, on ne décrète pas de monter [à table] par crainte de manger.
🗂️ Tossefot (1)
וניתנת לכל כהן שירצה פירש בקונטרס דאפילו אינו מחזיק בתורת ה' יתנו לו חלת חוצה לארץ ואין נראה לר"י דהא הוו דומיא דהנהו ששונה אחר משנה זאת ואלו ניתנין לכל כהן שירצה כו' וחשיב בהדייהו הזרוע והלחיים והקבה ואמרינן לקמן בפרק הזרוע (חולין דף קל:) שאינן ניתנות למי שאינו מחזיק בתורת ה' לכך נראה לרבינו יצחק דהכא מיירי בדליכא כהן חבר אי נמי איכא כהן חבר שהוא עשיר ואינו רוצה לקבל ואפילו רוצה לקבל כיון דאין צריך וזה ע"ה עני וצריך שמצווים להחיותו שאם לא יתנו לו יצטרכו לתת לו חולין וקמ"ל דיכול ליתן אע"פ שאין בקי בטומאה וטהרה ולא חיישינן שמא יאכלנו בימי טומאתו אבל חלת הארץ אינה ניתנת אלא לכהן חבר שישמרנה בטהרה אפי' ליכא עתה כהן חבר אל יתננה לכהן ע"ה אלא ימתין עד שיזדמן לו כהן חבר:
Et se donne à tout prêtre que l'on veut — il a expliqué dans le commentaire (de Rachi) [que], même [s']il ne se tient pas ferme à la Torah de l'Éternel, on lui donnera la hala de l'étranger ; et [cela] ne paraît pas [juste] à Rabbi Yits'hak, car [ces hala] sont semblables à celles que [la michna] enseigne après cette michna-ci : 'et celles-ci se donnent à tout prêtre que l'on veut etc.', et l'on compte parmi elles l'épaule, les mâchoires et la caillette, et nous disons plus loin, au chapitre Ha-Zeroa (Houlin 130b), qu'elles ne se donnent pas à qui ne se tient pas ferme à la Torah de l'Éternel. C'est pourquoi il paraît à Rabbenou Yits'hak qu'ici [la michna] traite du cas où il n'y a pas de prêtre 'haver' (scrupuleux) ; ou bien il y a un prêtre haver qui est riche et ne veut pas [la] recevoir, ou même [qui] veut [la] recevoir, [mais] puisqu'il n'en a pas besoin, et que cet homme du peuple [est] pauvre et [en] a besoin — car on est tenu de le faire vivre, de sorte que, si on ne [la] lui donnait pas, on devrait lui donner du [profane] (houlin) — [la michna] nous enseigne qu'on peut [la] lui donner bien qu'il ne soit pas expert en impureté et pureté, et l'on ne craint pas qu'il [ne] la mange en ses jours d'impureté ; mais la hala de [la Terre d']Israël ne se donne qu'à un prêtre haver qui la gardera en pureté : même s'il n'y a pas maintenant de prêtre haver, qu'on ne la donne pas à un prêtre homme du peuple, mais qu'on attende jusqu'à ce qu'il se présente un prêtre haver.
💡 Explication

Fin de l'argument de Rav Yossef (commence en 104a). La michna de Hala enseigne que la hala de l'étranger (prélevée hors d'Israël) se mange à la même table qu'un profane (un non-prêtre), et se donne à n'importe quel prêtre. On ne craint pas que le profane en prenne et en mange : l'interdit pour le profane n'est ici que le décret rabbinique de manger de la hala. Preuve, selon Rav Yossef, qu'on ne décrète pas un décret pour préserver un autre décret.

2
אמר ליה אביי: בשלמא אי אשמועינן חלת חוצה לארץ בארץ, דאיכא למיגזר משום חלת הארץ דאורייתא, ולא גזרינן – איכא למשמע מינה.

Abaye lui dit : Soit (admettons) — si l'on nous avait enseigné [le cas de] la hala de l'étranger en [Terre d']Israël, où il y a lieu de décréter à cause de la hala [de la Terre] d'Israël [qui est] de la Torah, et [pourtant] l'on ne décrète pas — il y aurait [matière] à en tirer une leçon.

📜 Rachi (1)
בשלמא אי אשמועינן תלת חו"ל בארץ שהביאה לארץ ואשמועינן דאע"ג דיש כאן חלה דאורייתא ואיכא למיגזר הא אטו הא דאי מסקת חלת חוצה לארץ (לארץ) אתי לאסוקי חלת הארץ ומיכלה הזר הוה איכא למשמע מינה מתניתין נמי אי לא דאכילת עוף דאורייתא לא הוה גזר העלאתו אטו אכילתו ולא אטו דבהמה אלא בחוצה לארץ טעמא משום דליכא למיגזר אטו שום איסור דאורייתא הוא:
Soit, si l'on nous avait enseigné [le cas de] la hala de l'étranger en [Terre d']Israël — [à savoir une hala] qu'on a apportée en [Terre d']Israël, et [qu'ainsi] l'on nous enseigne que, bien qu'il y ait ici de la hala de la Torah et qu'il y ait lieu de décréter celle-ci à cause de celle-là — car si tu fais monter [à table] la hala de l'étranger, on en viendrait à faire monter la hala de [la Terre d']Israël et le profane [la] mangerait — [et pourtant on ne décrète pas], il y aurait [matière] à en tirer une leçon, [à savoir] que la michna [de notre chapitre] aussi, si la consommation de volaille [dans le lait] n'était pas de la Torah, n'aurait pas décrété de la faire monter à cause de la consommation, ni à cause [de la viande] de bétail [domestique] ; mais [c'est] seulement hors d'[Israël que] la raison [en] est qu'il n'y a pas lieu de décréter par crainte d'aucun interdit de la Torah.
💡 Explication

Abaye objecte à Rav Yossef. Pour que la michna prouve qu'on ne décrète pas un décret pour un autre, il faudrait qu'elle traite de la hala de l'étranger apportée en Terre d'Israël : là, il y aurait lieu de craindre qu'on en vienne à la hala de la Terre d'Israël, qui est de la Torah, et donc de décréter. Or la michna ne décrète pas — d'où l'on pourrait apprendre [la règle].

3
אלא חוצה לארץ, משום דליכא למיגזר הוא. אבל הכא, אי שרית ליה לאסוקי עוף וגבינה, אתי לאסוקי בשר וגבינה, ומיכל בשר בחלב דאורייתא.

Mais [puisqu'il s'agit de la hala de] l'étranger [restée hors d'Israël], [si on ne décrète pas] c'est parce qu'il n'y a pas lieu de décréter [du tout]. Mais ici, si tu lui permets de faire monter [à table] volaille et fromage, on en viendra à faire monter viande [de bétail] et fromage, et à manger de la viande dans le lait, [ce qui est] de la Torah.

📜 Rachi (1)
אבל הכא אע"ג דלא איבעי לן למגזר העלאתו אטו אכילתו איכא למיגזר העלאתו אטו העלאת ואכילת בשר בהמה דכי מסיק להו היינו אכילה דאתי למיכלינהו בהדדי:
Mais ici — bien qu'il n'y ait pas eu lieu de décréter sa montée [à table] à cause de sa consommation, il y a lieu de décréter sa montée à cause de la montée et de la consommation de la viande de bétail [domestique] : car, lorsqu'on les fait monter [ensemble], c'est cela [même qui mène à] la consommation, puisqu'on en viendrait à les manger ensemble.
💡 Explication

Réponse d'Abaye : la michna de Hala ne prouve rien, car la hala restée hors d'Israël n'a aucun interdit de la Torah derrière elle — il n'y a tout simplement rien à craindre. Mais pour la volaille avec le fromage, le cas est différent : permettre de la faire monter à table entraînerait de faire monter viande de bétail et fromage, donc de manger de la viande dans le lait, interdit de la Torah.

4
מתקיף לה רב ששת: סוף סוף צונן בצונן הוא! אמר אביי: גזירה שמא יעלה באילפס רותח.

Rav Chechet objecte : en fin de compte, [c'est] du froid sur du froid ! Abaye dit : [c'est] un décret [pris par crainte] que peut-être l'on [ne le] fasse monter dans une casserole bouillante (ilpass roté'ah).

📜 Rachi (2)
מתקיף לה רב ששת אפילו את"ל בשר עוף בחלב דאורייתא עדיין משכחת לה גזירה לגזירה דהא העלאה דרבנן משום אכילה ואכילה גופה דרבנן דהא סוף סוף צונן וצונן הוא ואפי' אכיל להו כי הדדי ליכא איסור דאורייתא דדרך בישול אסרה תורה:
Rav Chechet objecte — même si tu dis [que] la volaille dans le lait [est] de la Torah, on trouve encore [ici] un décret pour un décret, car la montée [à table] [est] rabbinique à cause de la consommation, et la consommation elle-même [est] rabbinique, puisqu'en fin de compte [c'est] du froid sur du froid : même [s']il les mange ensemble, il n'y a pas d'interdit de la Torah, car la Torah n'a interdit que [la viande dans le lait] par voie de cuisson.
גזירה שמא יעלה בשר בהמה עם הגבינה בתוך אילפס רותח דה"ל בישול:
[C'est] un décret [par crainte] que peut-être on [ne le] fasse monter — la viande de bétail [domestique] avec le fromage dans une casserole bouillante, ce qui [serait] une cuisson.
🗂️ Tossefot (1)
מתקיף לה רב ששת לא אאביי קא פריך אלא ארב יוסף חבירו פריך כדפי' בקונטרס:
Rav Chechet objecte — ce n'est pas à Abaye qu'il objecte, mais à Rav Yossef son collègue [qu']il objecte, comme [Rachi l']a expliqué dans le commentaire.
💡 Explication

Rav Chechet objecte (à Rav Yossef) : même si l'on admet que la volaille dans le lait est de la Torah, on reste devant un décret pour un décret — car il ne s'agit que de froid sur froid (tsonen be-tsonen), dont la consommation n'est elle-même qu'interdit rabbinique [la Torah n'interdit que la cuisson]. Abaye répond : le décret est pris par crainte qu'on ne fasse monter la viande avec le fromage dans une casserole bouillante (ilpass), ce qui constituerait une cuisson réelle.

5
סוף סוף, כלי שני הוא, וכלי שני אינו מבשל! אלא גזירה שמא יעלה באילפס ראשון.

En fin de compte, [c'est] un récipient second (keli cheni), et un récipient second ne cuit pas ! Mais [il faut donc dire que c'est] un décret [par crainte] que peut-être l'on [ne le] fasse monter dans une casserole première (ilpass richon).

💡 Explication

La Guemara repousse la réponse précédente : une casserole posée hors du feu n'est qu'un récipient second (keli cheni), et un récipient second ne cuit pas [au sens de la Torah]. Il faut donc dire que le décret est pris par crainte qu'on ne fasse monter la viande et le fromage dans une casserole première (keli richon, qui était sur le feu), ce qui est bien une cuisson de la Torah.

6
מתני׳ העוף עולה עם הגבינה על השולחן, ואינו נאכל, דברי בית שמאי. ובית הלל אומרים: לא עולה ולא נאכל. אמר רבי יוסי: זו מקולי בית שמאי ומחומרי בית הלל.

MICHNA. La volaille monte avec le fromage sur la table, mais ne se mange pas [avec lui] — [tels sont] les propos de Beit Chammai.

Et Beit Hillel disent : elle ne monte ni ne se mange. Rabbi Yossi dit : ceci [est] des indulgences de Beit Chammai et des sévérités de Beit Hillel.

📜 Rachi (2)
מתני' ואינו נאכל עם הגבינה:
MICHNA. Mais ne se mange pas — avec le fromage.
א"ר יוסי דבר זה כו' בגמ' פריך היינו תנא קמא:
Rabbi Yossi dit : cette chose etc. — dans la Guemara [on] objecte : [mais] c'est [identique au] premier Tana !
💡 Explication

La michna (voir le schéma). Beit Chammai : la volaille monte sur la table avec le fromage mais ne se mange pas avec lui. Beit Hillel : elle ne monte ni ne se mange. Rabbi Yossi note que c'est l'un des cas où Beit Chammai sont indulgents (ils permettent de monter) et Beit Hillel sévères (ils l'interdisent) — inversion de la règle habituelle.

🖼️ Schéma
Volaille et fromage sur la table : Beit Chammai vs Beit Hillel Beit Chammai (indulgents ici) Beit Hillel (sévères ici) Monter sur la table PERMIS (monte ensemble) INTERDIT (ne monte pas) Manger ensemble INTERDIT (ne se mange pas) INTERDIT (ne se mange pas) Rabbi Yossi : c'est l'une des indulgences de Beit Chammai et des sévérités de Beit Hillel
Beit Chammai (monter : permis ; manger : interdit) face à Beit Hillel (ni monter ni manger), et la remarque de Rabbi Yossi.
7
באיזה שולחן אמרו? בשולחן שאוכל עליו, אבל בשולחן שסודר עליו את התבשיל – נותן זה בצד זה, ואינו חושש.

De quelle table a-t-on parle ? D'une table sur laquelle on mange ; mais sur une table sur laquelle on dispose le mets [cuit], on place celui-ci à côté de celui-là et l'on ne s'inquiète pas.

📜 Rachi (1)
בשולחן שאוכל עליו דאיידי דממשמשי ביה ידא אתי לאתנוחי זה ע"ג זה:
Sur une table sur laquelle on mange — car, du fait que la main y tâtonne (s'y affaire), on en vient à poser celui-ci sur celui-là.
💡 Explication

Précision de la michna : l'interdit (selon Beit Hillel) ne vaut que pour la table sur laquelle on mange — car à force d'y porter la main, on en viendrait à poser l'un sur l'autre. Mais sur la table de service (où l'on dispose les plats cuits avant de servir), on peut placer viande et fromage côté à côté sans crainte.

8
גמ׳ רבי יוסי היינו תנא קמא? וכי תימא: אכילה גופה איכא בינייהו, דקאמר תנא קמא: בהעלאה קא מיפלגי, באכילה לא פליגי, ואמר ליה רבי יוסי: אכילה גופה מקולי בית שמאי ומחומרי בית הלל.

GUEMARA. Rabbi Yossi [n'est-il pas identique au] premier Tana ?

Et si tu dis [qu']il y a entre eux [une différence au sujet de] la consommation elle-même — car le premier Tana dit : c'[est] sur la montée [à table] qu'ils divergent, [mais] sur la consommation ils ne divergent pas ; et Rabbi Yossi lui répond : la consommation elle-même [fait partie] des indulgences de Beit Chammai et des sévérités de Beit Hillel.

🗂️ Tossefot (1)
רבי יוסי היינו ת"ק אבית הלל לא פריך היינו ת"ק דהכי קאמר דבר זה מחלוקת ב"ש וב"ה ואין זה סתמא ואח"כ מחלוקת דב"ש במקום בית הלל אינה משנה:
Rabbi Yossi [est] le premier Tana — ce n'est pas sur [la position de] Beit Hillel qu'[on] objecte 'il [est] le premier Tana', car voici ce que [Rabbi Yossi] dit : cette chose [est] une mahloket de Beit Chammai et de Beit Hillel, et ce n'est pas une [michna] anonyme (stam) ; et ensuite, une mahloket de Beit Chammai à la place de Beit Hillel n'est pas [une] michna [qui fait loi].
💡 Explication

La Guemara objecte : la position de Rabbi Yossi semble identique à celle du premier Tana ! On pourrait répondre qu'ils diffèrent sur la consommation : le premier Tana ne ferait diverger Chammai et Hillel que sur la montée à table (mais sur le fait de manger ensemble, tous deux interdisent), tandis que Rabbi Yossi dirait que la consommation elle-même est un point où Chammai sont indulgents et Hillel sévères. La Guemara va rejeter cette lecture.

9
והתניא, רבי יוסי אומר: ששה דברים מקולי בית שמאי ומחומרי בית הלל, וזו אחת מהן – עוף עולה עם הגבינה על השולחן, ואינו נאכל, דברי בית שמאי. ובית הלל אומרים: לא עולה ולא נאכל!

Mais n'est-il pas enseigné [dans une braita] : Rabbi Yossi dit : six choses [sont] des indulgences de Beit Chammai et des sévérités de Beit Hillel, et celle-ci [est] l'une d'elles — la volaille monte avec le fromage sur la table mais ne se mange pas [avec lui], [tels sont] les propos de Beit Chammai ; et Beit Hillel disent : elle ne monte ni ne se mange !

📜 Rachi (1)
גמ' רבי יוסי אומר ו' דברים כו' יש אחרות הרבה אבל באלו ששה לא היו מודים לו חביריו שיהיו ב"ש מקילין ובית הלל מחמירין:
GUEMARA. Rabbi Yossi dit : six choses etc. — il y [en] a beaucoup d'autres, mais sur ces six-là ses collègues ne lui accordaient pas que Beit Chammai [seraient] indulgents et Beit Hillel sévères.
💡 Explication

Réfutation de la lecture précédente. Une braita rapporte que Rabbi Yossi énumère six cas d'indulgence de Chammai et de sévérité de Hillel, dont celui-ci, et il y reproduit exactement la formule du premier Tana (Chammai : monte mais ne se mange pas). Donc Rabbi Yossi accorde que, même selon Beit Chammai, la volaille ne se mange pas avec le fromage — il n'y a aucune divergence sur la consommation.

10
אלא, הא קמשמע לן: מאן תנא קמא? רבי יוסי – כל האומר דבר בשם אומרו מביא גאולה לעולם, שנאמר ״ותאמר אסתר למלך בשם מרדכי״.

Plutôt, voici ce que [la michna] nous enseigne : qui [est] le premier Tana ? [C'est] Rabbi Yossi — [car] quiconque dit une chose au nom de celui qui l'a dite amène la délivrance au monde, comme il est dit (Esther 2:22) 'et Esther [le] dit au roi au nom de Mordekhai'.

📜 Rachi (1)
כל האומר דבר בשם אומרו והתנא שכח ולא הזכיר שמו בתחילה וחזר והזכיר שמו:
Quiconque dit une chose au nom de celui qui l'a dite — et le Tana [rédacteur de la michna] avait oublié et n'avait pas mentionné son nom au début, puis il revint et mentionna son nom.
💡 Explication

Résolution : le premier Tana est Rabbi Yossi lui-même. La michna le précise non par redondance, mais pour enseigner une leçon morale : qui rapporte une chose au nom de son auteur amène la délivrance au monde. Preuve : Esther rapporta au roi le complot 'au nom de Mordekhai' (Esther 2:22), ce qui valut à Mordekhai d'être récompense et ouvrit la voie au salut [de Pourim].

11
תנא אגרא חמוה דרבי אבא: עוף וגבינה נאכלין באפיקורן. הוא תני לה, והוא אמר לה: בלא נטילת ידים ובלא קינוח הפה.

Agra, beau-père de Rabbi Abba, enseigna : volaille et fromage se mangent librement (be-apikoren). C'est lui qui l'enseigne et c'est lui qui l'explique : sans lavage des mains (netilat yadayim) et sans essuyage de la bouche (kinoua'h ha-pe).

📜 Rachi (4)
באפיקורן דרך הפקר שאינו נזהר בהן וכדמפרש:
Librement (apikoren) — à la façon d'[une chose] sans contrainte (hefker), dont on ne se garde pas, comme [le texte l']explique.
הוא תני כך קבלה סדורה מרבו:
C'est lui qui l'enseigne — telle [est] la tradition ordonnée [qu'il a reçue] de son maître.
והוא אמר לה והוא פירשה מסברא שלו דמאי אפיקורן:
Et c'est lui qui l'explique — et c'est lui [qui] l'a expliqué d'après son propre raisonnement, [à savoir] ce qu'[est] 'apikoren'.
בלא קינוח הפה שאם אכל זה ובקש לאכול זה אין צריך ליטול ידיו ולקנח. אבל בבשר בהמה בעי קינוח כדלקמן שלא יהא נדבק כלום מן הראשון בחניכיו:
Sans essuyage de la bouche — [à savoir] que, s'il a mangé de ceci et veut manger de cela, il n'a pas besoin de se laver les mains ni de [s']essuyer ; mais avec de la viande de bétail [domestique] il faut un essuyage, comme [il sera dit] plus loin, afin que rien du premier [aliment] ne reste collé à ses gencives.
💡 Explication

Enseignement d'Agra : volaille et fromage se mangent librement (apikoren, sans façon). Agra lui-même précise le sens : on peut passer de l'un à l'autre sans se laver les mains et sans s'essuyer la bouche — contrairement à la viande de bétail, qui exige ces précautions (voir Tossefot).

12
רב יצחק בריה דרב משרשיא איקלע לבי רב אשי, אייתו ליה גבינה – אכל, אייתו ליה בשרא – אכל, ולא משא ידיה. אמרי ליה: והא תאני אגרא חמוה דרבי אבא: עוף וגבינה נאכלין באפיקורן, עוף וגבינה – אין, בשר וגבינה – לא!

Rav Yits'hak fils de Rav Mecharchia se trouva à la maison de Rav Achi ; on lui apporta du fromage — il [en] mangea ; on lui apporta de la viande — il [en] mangea, et il ne se lava pas les mains. Ils lui dirent : Mais Agra, beau-père de Rabbi Abba, n'a-t-il pas enseigné : volaille et fromage se mangent librement — volaille et fromage, oui ; viande [de bétail] et fromage, non !

🗂️ Tossefot (1)
עוף וגבינה אין בשר וגבינה לא תימה דהיכי פריך מגבינה אחר בשר אבשר אחר גבינה דרב יצחק גבינה ואח"כ בשר אכיל ולא דמי כדאמר בסמוך ויש לומר דהכי פריך דברייתא דאגרא משמע עוף וגבינה נאכלין באפיקורן בלי נטילת ידים ובלא קינוח הפה אבל שאר בשר בעי נטילה וקינוח הפה והיכי דמי אי בשר תחלה אפילו בנטילה וקינוח לא סגי עד סעודה אחריתי כדאמר בסמוך אלא לאו אגבינה תחלה והא דנקט הכא בשר וגבינה לא דק אלא. גבינה ובשר לא ואגב דמזכיר בברייתא עוף תחלה נקט נמי הכא בשר תחלה וברייתא נקט עוף תחלה דאפילו עוף תחלה נאכל באפיקורן ור"ת מפרש וכן הלכות גדולות דאכל בשר אסור לאכול גבינה היינו בלא נטילה וקינוח אבל בנטילה וקינוח שרי אכל גבינה מותר לאכול בשר אף בלא נטילה וקינוח ומר עוקבא דלא אכיל עד סעודה אחריתי היינו בלא נטילה וקינוח אי נמי מחמיר על עצמו היה ולפירושו קשה מאי פריך הכא ארב יצחק וצ"ל לפירושו דלענין נטילת ידים אין חילוק בין בשר תחלה לגבינה תחלה ולגבי קינוח דווקא יש חילוק והעולם נהגו שלא לאכול גבינה אחר בשר כלל ואפילו אחר עוף ואע"ג דתני אגרא עוף וגבינה נאכלין באפיקורן דמשמע עוף תחלה דילמא משום דסבר בשר עוף בחלב לאו דאורייתא ולא קיימא לן הכי ומיהו קשה ברייתא דאגרא כמאן אי כרבי יוסי הגלילי הא אף לכתחלה שרי לבשל ולאכול זה עם זה כדאמר לקמן (חולין דף קטז.) דבמקומו של רבי יוסי הגלילי היו אוכלין בשר עוף בחלב ואי כר"ע הוה ליה למיתני חיה בהדי עוף ודוחק להעמידה כב"ש דאמרי העוף עולה ואינו נאכל ומיהו אשכחן נמי לרבי אלעזר בר' צדוק דתניא בתוספתא כב"ש אי נמי כר"ע ונקט עוף משום דשכיח והוא הדין חיה דהכי נמי קאמר לעיל הא עוף אסור מדאורייתא כמאן דלא כר"ע והוה ליה למינקט נמי חיה ור"ת מפרש טעמא דאגרא משום דעוף אינו נדבק בידים ובשינים וחניכים:
Volaille et fromage, oui ; viande et fromage, non — [c'est] étonnant : comment objecte-t-on a partir du [cas du] fromage après la viande au [cas de la] viande après le fromage, [alors que] Rav Yits'hak [avait] mangé du fromage puis de la viande, et [que cela] n'est pas semblable, comme on [le] dit plus loin ? Et l'on peut dire que voici ce qu'on objecte : la braita d'Agra implique [que] volaille et fromage se mangent librement, sans lavage des mains et sans essuyage de la bouche, mais le reste de la viande requiert lavage et essuyage de la bouche ; et de quelle manière ? Si [c'est] la viande en premier, même avec lavage et essuyage [cela] ne suffit pas avant un autre repas, comme on [le] dit plus loin ; [c'est] donc bien [le cas du] fromage en premier. Et le fait qu'[ici la braita] énonce 'viande et fromage non' [est] imprécis — [il faudrait dire] plutôt 'fromage et viande non', et c'est parce qu'on mentionne dans la braita la volaille en premier qu'on énonce aussi ici la viande en premier ; et la braita énonce la volaille en premier [pour enseigner] que même la volaille en premier se mange librement. Et Rabbenou Tam explique, ainsi que les Halakhot Guedolot : [le fait qu']ayant mangé de la viande il [soit] interdit de manger du fromage, c'[est] sans lavage et essuyage, mais avec lavage et essuyage [c'est] permis ; [et] ayant mangé du fromage il [est] permis de manger de la viande, même sans lavage et essuyage ; et [le cas de] Mar Oukva qui ne mangeait pas [de l'un après l'autre] avant un autre repas, c'[était] sans lavage et essuyage, ou bien il était sévère envers lui-même. Et selon son explication, [il y a une] difficulté : que objecte-t-on ici à Rav Yits'hak ? Et il faut dire, selon son explication, que pour le lavage des mains il n'y a pas de différence entre la viande en premier et le fromage en premier, et que [c'est] seulement pour l'essuyage qu'il y a précisément une différence. Et le monde à pris l'usage de ne pas manger de fromage après la viande du tout, et même après la volaille ; et bien qu'Agra enseigne [que] volaille et fromage se mangent librement, [ce] qui implique [même] la volaille en premier, [c'est] peut-être parce qu'il tient [que] la volaille dans le lait n'[est] pas de la Torah, et nous ne tranchons pas ainsi. Toutefois [il y a une] difficulté : la braita d'Agra, selon qui [est-elle] ? Si [c'est] selon Rabbi Yossi le Galiléen — [mais] il permet même a priori de cuire et de manger [volaille et lait] ensemble, comme on [le] dit plus loin (Houlin 116a), [à savoir] qu'au pays de Rabbi Yossi le Galiléen on mangeait de la volaille dans le lait ; et si [c'est] selon Rabbi Akiva, il aurait fallu enseigner [aussi] la bête sauvage (haya) à côté de la volaille ; et [c'est] force de l'établir selon Beit Chammai qui disent 'la volaille monte mais ne se mange pas'. Toutefois nous trouvons aussi pour Rabbi Eleazar fils de Rabbi Tsadok, dont il est enseigné dans la Tossefta [un avis] comme Beit Chammai ; ou bien [c'est] selon Rabbi Akiva, et l'on a énoncé 'volaille' parce qu'elle [est] fréquente, et il en va de même pour la bête sauvage — car ainsi [la Guemara] dit-elle plus haut 'mais la volaille [est] interdite de la Torah' [implique] selon qui ? [selon une opinion qui n'est] pas [celle de] Rabbi Akiva, [et alors] il aurait fallu énoncer aussi la bête sauvage. Et Rabbenou Tam explique la raison d'Agra [autrement] : parce que la volaille ne se colle pas aux mains, aux dents ni aux gencives.
💡 Explication

Récit : Rav Yits'hak fils de Rav Mecharchia, chez Rav Achi, mange du fromage puis de la viande sans se laver les mains. On lui objecte : Agra n'a permis que volaille et fromage librement — la viande de bétail, elle, exige lavage et essuyage. La Tossefot discute longuement de l'ordre (fromage puis viande vs viande puis fromage) et du sens précis de l'objection.

13
אמר להו: הני מילי בליליא, אבל ביממא הא חזינא.

Il leur dit : ces choses [valent] de nuit, mais de jour — voici que je [le] vois [bien].

📜 Rachi (1)
הא קא חזינן ידים ריקניות שאין דבוק בהם כלום:
Voici que je [le] vois — [mes] mains vides, [à savoir] que rien n'y est collé.
💡 Explication

Réponse de Rav Yits'hak : la règle d'Agra (qui exige tout de même lavage et essuyage pour la viande) ne s'applique qu'de nuit, où l'on ne peut voir si des restes adhèrent encore aux mains. Mais de jour, on voit clairement que les mains sont nettes, et il n'est donc pas besoin de les laver.

14
תניא: בית שמאי אומרים: מקנח, ובית הלל אומרים: מדיח. מאי ״מקנח״ ומאי ״מדיח״?

Il est enseigné [dans une braita] : Beit Chammai disent : on essuie (mekane'ah) ; et Beit Hillel disent : on rince (madi'ah). Que [veut dire] 'essuyer' (mekane'ah) et que [veut dire] 'rincer' (madi'ah) ?

💡 Explication

Une braita oppose les deux écoles sur la manière de nettoyer la bouche entre viande et fromage : Beit Chammai prescrivent l'essuyage (kinoua'h, à sec, avec du pain par exemple), Beit Hillel le rinçage (hadahah, à l'eau ou au vin). La Guemara s'apprête à définir ces deux termes — discussion qui se poursuit au daf suivant (105a).

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).