Sougya : La suite de la braita sur les ablutions du repas précise le statut des trois eaux : les premières eaux (avant le pain) sont permises même très chaudes, les eaux du milieu (entre deux mets) sont facultatives sauf entre un mets et le fromage où elles sont obligatoires (Rav Nahman), et les dernières eaux (après le repas) sont obligatoires à cause du sel de Sodome, présent à raison d'un grain par kor, qui peut aveugler. Suit une longue série de révisions d'Abaye, toutes sur le même moule : 'au début je disais [telle raison évidente], mais le Maître m'a dit [la vraie raison, de santé ou de danger]' — pour les dernières eaux versées à terre, le fait de ne rien retirer de la table quand on tient une coupe, le ramassage des miettes, la mousse des boissons, les légumes du fagot du jardinier, les légumes tombés de la table, le fait de s'asseoir sous une gouttière, et l'eau qu'on vide du goulot de la cruche.
S'y entrelacent des récits : l'homme poursuivi par l'ange de la pauvreté, la matrone-sorcière sur le bateau, le procès du démon de la gouttière par Mar bar Rav Achi (qui révèle que les démons n'ont pouvoir que sur ce qui n'est ni lié, ni scellé, ni mesure, ni compté), et le fils de démon serviteur de Rav Papa qui attendait que passent les eaux mauvaises.
[la main] se retire d'elles [de l'eau, par sa chaleur]. Mais si la main se retire d'elles [tant elle est brûlante], on ne se lave pas avec elles.
Fin de phrase ouvrant le passage (suite de 105a) sur les dernières eaux (mayim acharonim). Le critère est la chaleur : tant que la main ne se retire pas, l'eau garde son statut d'eau ; mais une eau si chaude que la main s'en retire a perdu son statut d'eau et ne convient plus pour l'ablution.
Et il y a [des Maîtres] qui enseignent cela sur la clause finale [de la braita] : pour les dernières eaux, on ne se lave qu'avec [de l'eau] froide, mais avec [de l'eau] chaude — non. Rav Yitzhak bar Yossef a dit au nom de Rabbi Yannai : ils n'ont enseigné [cette interdiction] que [dans le cas] où la main se retire d'elles, mais [si] la main ne se retire pas d'elles — on se lave [avec].
[On apprend] par déduction que, pour les premières eaux, même [si] la main se retire d'elles — [c'est] permis.
Une autre tradition rattache l'enseignement non à la clause des premières eaux mais à celle des dernières eaux : on ne s'y lave qu'à l'eau froide, et l'eau chaude n'est interdite que si la main s'en retire (trop brûlante). On en déduit (mikhlal) que, pour les premières eaux, l'eau chaude est permise même très brûlante (voir le schéma des trois eaux).
[La braita enseigne :] les eaux du milieu [sont] facultatives. Rav Nahman a dit : ils n'ont enseigné [qu'elles sont facultatives] que [pour passer] d'un mets à un [autre] mets, mais [pour passer] d'un mets au fromage — [c'est] une obligation.
Les eaux du milieu (emtzaiyim, entre deux plats au cours du repas) sont facultatives (rechout). Rav Nahman restreint : facultatives seulement entre un mets et un autre mets [de même nature], mais entre un mets [de viande] et le fromage, le lavage des mains est obligatoire (voir Tossefot pour les détails du cas).
Rav Yehouda fils de Rabbi Hiyya a dit : pourquoi a-t-on dit [que] les dernières eaux [sont] une obligation ? Parce qu'il y a un sel de Sodome (melah Sedomit), qui aveugle les yeux.
Abaye a dit : et il s'en trouve comme un grain (korta) dans un kor [entier de sel]. Rav Aha fils de Rava dit à Rav Achi : celui qui a mesuré du sel — quoi [le statut, doit-il se laver] ?
Il lui dit : il n'est pas besoin [de le demander, c'est évidemment requis].
La raison de l'obligation des dernières eaux : il existe un sel de Sodome qui, reste sur les doigts, peut aveugler si on touche les yeux. Abaye précise sa rareté : un seul grain (korta) par kor de sel. Question de Rav Aha : celui qui a manié du sel [hors repas, en le mesurant] doit-il se laver ? Réponse : cela va de soi (à fortiori il le doit).
Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne verse pas les dernières eaux à terre [vient] d'une raison de saleté (zohama). Le Maître m'a dit : [c'est] parce qu'un esprit mauvais (ruah raa) repose sur elles.
Première des révisions d'Abaye, toutes sur le même moule (voir le schéma) : 'au début je disais [telle raison évidente], le Maître (mar = Rabba) m'a dit [la vraie raison].' Ici : on ne verse pas les dernières eaux à terre — non par saleté, mais parce qu'un esprit mauvais (ruah raa) repose sur elles [et peut nuire aux passants].
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne retire rien de la table quand quelqu'un tient une coupe pour boire [vient de la crainte] qu'il ne survienne quelque incident fâcheux (davar kilkala) au cours du repas. Le Maître m'a dit : [c'est] parce que [cela] nuit à [cause de] l'esprit de tzarda (ruah tzarda).
Deuxième révision. On ne retire rien de la table quand un convive tient une coupe pour boire — non par crainte d'un incident (qu'il s'irrite de voir partir ce qu'il voulait et s'étrangle), mais parce que cela nuit à la santé en provoquant un esprit de tzarda (ruah tzarda) — une douleur à la moitié de la tête, une migraine.
Et nous n'avons dit [cela] que [dans le cas] où il prend et ne remet pas [l'objet] ; mais [pour] prendre et remettre — nous n'avons rien [à y redire]. Et nous n'avons dit [cela] que [pour ce qui passe] au-delà de quatre coudées, mais [ce qui reste] en deçà de quatre coudées — nous n'avons rien [à y redire].
Et nous n'avons dit [cela] que [pour] une chose nécessaire au repas, mais [pour] une chose qui n'est pas nécessaire au repas — nous n'avons rien [à y redire].
Trois précisions sur l'interdit de retirer un objet de la table : il ne vaut que si l'on prend sans remettre (prendre puis reposer est permis), que si l'on porte l'objet au-delà de quatre coudées (en deçà, permis), et que pour une chose nécessaire au repas (une chose superflue, permise).
Mar bar Rav Achi était strict même [au sujet] du mortier (asita) et du pilon (boukhna) à épices, [qui sont] des choses nécessaires au repas.
Application : Mar bar Rav Achi était strict [à ne rien retirer de la table quand on tenait une coupe] même pour le mortier (asita) et le pilon (boukhna) servant aux épices, les rangeant parmi les choses nécessaires au repas.
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ramasse les miettes (nichvara) [vient] d'une raison de propreté (menkiruta). Le Maître m'a dit : [c'est] parce que [les laisser] nuit à [accroît] la pauvreté (aniyouta).
Troisième révision. On ramasse les miettes de pain après le repas — non par souci de propreté, mais parce que les laisser accroît la vulnérabilité à la pauvreté (aniyouta).
Un certain homme que poursuivait l'ange (sar) de la pauvreté, et [celui-ci] ne pouvait rien [contre] lui, car il prenait grand soin des miettes. Un jour, il rompit le pain sur de l'herbe ; il dit : maintenant, à coup sûr, [il] tombera entre mes mains.
Après qu'il eut mangé, il apporta une houe, déracina l'herbe [et] la jeta au fleuve. Il l'entendit dire : malheur, car cet homme m'a chassé de ma maison.
Récit illustrant la teaching précédente. Un homme échappait à l'ange de la pauvreté par son soin extrême des miettes. Un jour il rompit le pain sur de l'herbe ; l'ange crut le tenir [il ne pourrait ramasser les miettes parmi les brins]. Mais l'homme déracina l'herbe et la jeta au fleuve. Il entendit alors l'ange gémir : cet homme m'a chassé de ma demeure [son lieu de repos].
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne boit pas la mousse (oufya) [vient] d'une raison de dégoût (meisouta). Le Maître m'a dit : [c'est] parce que [cela] nuit au kirsem (catarrhe).
[La] boire — nuit au kirsem ; souffler dessus — nuit à la tête ; l'écarter [de la main] — nuit à [accroît] la pauvreté. Quel [en est] le remède ?
[Il faut] l'enfoncer (lechakeyei chikouyei) [dans la boisson].
Quatrième révision. On ne boit pas la mousse (oufya) d'une boisson — non par dégoût, mais parce que cela nuit au kirsèm (catarrhe, les humeurs qui coulent du nez). La boire nuit au kirsèm ; la souffler nuit à la tête ; l'écarter de la main accroît la pauvreté. Le bon remède : l'enfoncer dans la boisson [jusqu'à ce qu'elle disparaisse d'elle-même].
[Le remède] du kirsèm [venu] du vin [est] la bière ; [celui venu] de la bière [est] l'eau ; [celui venu] de l'eau — il n'a pas de remède. Et c'[est ce] que disent les gens : après le pauvre va la pauvreté.
Suite : le kirsèm causé par la mousse du vin se soigne par la bière ; celui de la bière, par l'eau ; mais celui de l'eau n'a aucun remède. D'où l'adage populaire : 'après le pauvre va la pauvreté' — le pauvre n'a que de l'eau à boire, et le mal qui en vient est sans remède.
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne mange pas de légume [pris] du fagot que lie le jardinier (kicha de-assar guinaa) [vient] de ce que [cela] ressemble à de la gloutonnerie (raavtanouta). Le Maître m'a dit : [c'est] parce que [cela] nuit à [cause de] la sorcellerie (kechafim).
Cinquième révision. On ne mange pas de légume tiré directement du fagot lié par le jardinier — non parce que cela paraît glouton (ne pas savoir attendre qu'on le délie), mais parce que cela expose à la sorcellerie (kechafim) : qui se garde de tels usages, les sortilèges n'ont pas prise sur lui.
Rav Hisda et Rabba bar Rav Houna allaient en bateau. Une certaine matrone (matronita) leur dit : faites-moi asseoir avec vous.
Ils ne la firent pas asseoir. Elle dit une parole [un sortilège], [et] immobilisa le bateau.
Eux dirent une parole, [et le] libérèrent. Elle leur dit : que vous ferais-je, [puisque] vous ne vous essuyez pas avec un tesson (haspa), vous ne tuez pas un pou sur vos vêtements, et vous ne mangez pas de légume du fagot que lie le jardinier ?
Récit illustrant la teaching précédente. Une matrone-sorcière, éconduite par Rav Hisda et Rabba bar Rav Houna, immobilisa leur bateau par un sortilège ; eux le délivrèrent de même. Elle avoua son impuissance : la sorcellerie n'a pas prise sur eux parce qu'ils observent trois usages préventifs — ne pas s'essuyer avec un tesson, ne pas tuer un pou sur leurs habits, et ne pas manger du fagot du jardinier.
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne mange pas de légume tombé de la table (mitakha) [vient] d'une raison de dégoût. Le Maître m'a dit : [c'est] parce que [cela] nuit à l'odeur de la bouche [l'haleine].
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on ne s'assoie pas sous une gouttière (marziva) [vient] des eaux usées (chofkhim). Le Maître m'a dit : [c'est] parce que les démons (mazikin) y sont fréquents.
Sixième et septième révisions. On ne mange pas de légume tombé de la table — non par dégoût, mais parce que cela nuit à l'haleine. Et on ne s'assoit pas sous une gouttière (marziva) — non à cause des eaux usées qui s'en déversent, mais parce que les démons (mazikin) s'y tiennent fréquemment.
Ces porteurs (chakoulaï) qui transportaient une barrique de vin, [et qui] voulurent se reposer, la posèrent sous une gouttière ; elle éclata. Ils vinrent devant Mar bar Rav Achi ; il fit sortir des chofarot [et] excommunia [le démon].
[Le démon] vint devant lui. Il lui dit : pourquoi as-tu fait cela ?
Il lui dit : comment ferais-je [autrement], quand il [l']a posée sur mon oreille ?
Récit du démon de la gouttière (voir le schéma). Des porteurs posèrent une barrique de vin sous une gouttière pour se reposer ; elle éclata [brisée par le démon]. Mar bar Rav Achi fit sonner des chofarot et excommunia le démon, qui comparut. Sa défense : on a posé la barrique sur son oreille [son lieu de repos] — il ne pouvait faire autrement.
Il lui dit : que cherches-tu dans un lieu fréquente par le public ? C'est toi qui as dévié [de la norme] ; va, paie !
Il lui dit : que le Maître me fixe maintenant un délai, et je paierai. Il lui fixa un délai.
Quand le délai arriva, [le démon] tarda. Lorsqu'il vint, il lui dit : pourquoi n'es-tu pas venu en ton temps ?
Il lui dit : tout ce qui est lié, scellé, mesuré et compté, nous n'avons pas autorisation d'en prendre, jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose sans propriétaire (hefkera).
Suite et conclusion du procès. Mar bar Rav Achi condamne le démon : il n'avait rien à faire dans un lieu public, c'est lui qui a dévié, qu'il paie ! Le démon obtient un délai, mais tarde à payer. Il s'explique en révélant une règle : les démons n'ont pouvoir sur rien de ce qui est lié, scellé, mesuré ou compté ; ils ne peuvent prendre que ce qui est sans propriétaire (hefker) — d'où le temps qu'il lui fallut pour réunir la somme.
Et Abaye a dit : au début je disais [que] le fait que l'on jette [un peu d']eau du goulot de la cruche (poumma de-hatzba) [vient] d'une raison de brindilles (tzivta). Le Maître m'a dit : [c'est] parce qu'il y a des eaux mauvaises (mayim haraïm).
Huitième révision. On verse un peu d'eau du goulot de la cruche avant d'y boire — non à cause des brindilles (tzivta, fétus à la surface), mais parce qu'il peut y avoir des eaux mauvaises (mayim haraïm) [dont un démon aurait bu] ; les verser est le remède.
Un certain fils de démon (bar chida) qui était dans la maison de Rav Papa [et le servait] alla puiser de l'eau au fleuve ; il tarda. Quand il vint, ils lui dirent : pourquoi as-tu tardé ?
Il leur dit : jusqu'à ce que passent les eaux mauvaises (mayim haraïm). Sur ces entrefaites,
Dernier récit (interrompu, il continue en 106a). Un fils de démon serviteur de Rav Papa alla puiser de l'eau au fleuve et tarda. Il expliqua : il avait attendu que passent les eaux mauvaises [celles dont les démons avaient bu], confirmant la teaching précédente. La phrase s'arrête en suspens, la suite se trouvant au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).