Sougya : La sougya poursuit le débat de bassar be-halav (viande cuite dans le lait). Question première : pourquoi le lait [de la marmite] serait-il permis, alors que le lait absorbé dans la viande est devenu 'lait de nevela' [interdit] et, ressortant, ne s'annule pas (min be-mino, Rav suivant Rabbi Yehouda) ?
Trois réponses sont tentées : (1) la Torah n'a interdit que 'le chevreau' et non 'le lait' (Deut 14:21) ; écartée, car Rav frappe pourtant qui mange une demi-olive de viande et une demi-olive de lait cuites ensemble — preuve qu'il tient le lait interdit. (2) Le lait est interdit, mais ici le morceau tombé dans une marmite bouillante : il absorbe (mevlâ bala) sans rejeter (meflâ lo pâlît), et l'on a retiré le morceau avant que la marmite ne refroidisse.
La Guemara examine ensuite la règle des demi-olives (Rav contre Levi sur la flagellation pour la cuisson), puis la braita de la goutte de lait tombée sur un morceau (Rabbi Yehouda : le morceau devient nevela et interdit tout ; les Sages : seulement s'il donne un goût dans la sauce, le résidu et les morceaux), et l'arbitrage de Rabbi selon que l'on a remué et couvert (niâr ve-kissâ) ou non. Le fil conducteur est la règle efshar lesochtô assour : ce qu'on pourrait essorer demeure interdit.
Le lait, pourquoi [serait-il] permis ? C'est du lait de nevela [d'une bête morte sans abattage, donc interdit] !
Reprise du débat de bassar be-halav. On a appris [plus haut] que Rav permet le lait de la marmite où est tombé un morceau de viande. La Guemara s'en étonne : le peu de lait absorbé dans la viande est devenu nevela [interdit en lui-même] ; lorsqu'il ressort et se mêle au reste du lait, c'est du lait interdit dans du lait permis — donc min be-mino (une espèce dans son espèce), et Rav tient, comme Rabbi Yehouda, que le min be-mino ne s'annule pas [même dans une majorité]. Toute la marmite devrait être interdite.
En réalité, Rav tient [que] 'ce qu'on peut essorer est interdit' (efshar lesochto assour) ; et là-bas [le lait de la marmite] est différent, car le verset dit 'tu ne cuiras pas un chevreau dans le lait de sa mère' (Deut 14:21) — la Torah a interdit le chevreau [la viande], et non le lait.
Première réponse. Rav tient bien efshar lesochto assour [ce qu'on pourrait essorer reste interdit], mais le cas du lait est différent : le verset n'interdit que la cuisson du chevreau dans le lait, c'est-à-dire la viande qui a absorbé le lait ; le lait qui a absorbé le goût de la viande, lui, n'est pas interdit par la Torah. Donc, lorsqu'il ressort, il s'annule normalement.
Et Rav tient-il [que] la Torah a interdit le chevreau et non le lait ? Mais il a été dit : une demi-olive de viande et une demi-olive de lait qu'on a cuites l'une avec l'autre, Rav dit : il est flagellé pour l'avoir mangée, mais il n'est pas flagellé pour l'avoir cuite.
Or, s'il te venait à l'esprit [que] la Torah a interdit le chevreau et non le lait, pour la consommation, pourquoi serait-il flagellé ? C'est une demi-mesure [de viande] !
Objection contre la première réponse. Rav a aussi enseigné : qui mange une demi-olive de viande + une demi-olive de lait cuites ensemble est flagellé pour la consommation (il a avalé une olive entière d'interdit), mais pas pour la cuisson (il n'a cuit qu'une demi-mesure de chaque). Or si le lait n'était pas interdit, il n'y aurait qu'une demi-olive de viande interdite — une demi-mesure ! — et l'on ne serait pas flagellé pour la consommation. Donc Rav tient bien le lait interdit.
Plutôt, en réalité Rav tient [que] le lait aussi est interdit ; et ici, de quoi s'agit-il ? Du cas où [le morceau de viande] est tombé dans une marmite bouillante, [de sorte] qu'absorber il absorbe, [mais que] rejeter il ne rejette pas.
Réponse retenue. En vérité Rav tient bien le lait interdit. Le cas où Rav permet le lait de la marmite est celui où le morceau de viande tombe dans une marmite bouillante : tant que le liquide bout, le morceau absorbe le lait (mevla bala) mais ne le rejette pas (mefla lo pâlit). Le lait interdit reste donc dans la viande et ne contamine pas le reste.
En fin de compte, lorsque [la marmite] se repose, [le morceau] rejette de nouveau ! [Réponse :] [c'est le cas] où l'on a devancé et retiré [le morceau].
Difficulté : une fois la marmite refroidie, le morceau finit par rejeter le lait absorbé, lequel contaminerait alors le reste. Réponse : il s'agit du cas où l'on a retiré le morceau à temps, avant que la marmite ne se repose [de son ébullition].
[Revenons] à la chose elle-même : une demi-olive de viande et une demi-olive de lait qu'on a cuites l'une avec l'autre, Rav dit : il est flagellé pour l'avoir mangée, mais il n'est pas flagellé pour l'avoir cuite. [Difficulté :] de quelque côté que tu [le] prennes : si [les deux demi-olives] se joignent, qu'il soit flagellé aussi pour la cuisson ; et si elles ne se joignent pas, que pour la consommation non plus il ne soit pas flagellé !
Examen de l'énoncé de Rav lui-même. Difficulté par le 'de quelque côté' (ma nafchakh) : ou bien la demi-olive de viande et la demi-olive de lait se joignent en une olive entière — alors l'on devrait être flagellé aussi pour la cuisson ; ou bien elles ne se joignent pas — alors l'on ne devrait pas non plus être flagellé pour la consommation. Pourquoi Rav distingue-t-il les deux ?
En réalité, elles ne se joignent pas, et [le cas de la consommation est celui] où [le mélange] provient d'une grande marmite.
Réponse. En soi, une demi-olive de viande et une demi-olive de lait ne se joignent pas [pour constituer une mesure d'interdit]. Lorsque Rav dit qu'on est flagellé pour la consommation, il vise le cas où la bouchée provient d'une grande marmite où furent cuits ensemble une mesure de viande et une mesure de lait : le tout y est déjà devenu interdit, et l'on a mangé une olive pleine d'un interdit unique. Pour la cuisson, en revanche, il faut une mesure complète de chaque pour rendre l'acte passible de flagellation.
Et Levi dit : il est flagellé même pour l'avoir cuite ; et ainsi Levi a-t-il enseigné dans son recueil [de braitot] : de même qu'il est flagellé pour l'avoir mangée, ainsi est-il flagellé pour l'avoir cuite. Et de quelle cuisson ont-ils parlé ?
D'une cuisson telle que d'autres en mangeraient du fait de sa cuisson.
Position opposée. Levi tient que les deux demi-olives se joignent : l'on est donc flagellé même pour la cuisson. Et la cuisson qui rend passible de flagellation est celle qui rend l'aliment cuit à point, c'est-à-dire telle que d'autres [des non-Juifs] en mangeraient du fait qu'elle est cuite.
Et [la question de] ce qu'on peut essorer soi-même [efshar lesochto] est [l'objet d'une dispute] de Tanaim ; car il a été enseigné : une goutte de lait tombée sur le morceau [de viande], dès lors qu'elle a donné un goût dans le morceau, le morceau lui-même est devenu nevela, et il interdit tous les morceaux ensemble, parce qu'ils sont de son espèce — paroles de Rabbi Yehouda.
La règle efshar lesochto (ce qu'on pourrait essorer) est elle-même une controverse de Tanaim. Selon Rabbi Yehouda, une goutte de lait tombée sur un morceau de viande, dès qu'elle lui a donné un goût, rend ce morceau nevela [interdit en lui-même] ; ce morceau interdit alors tous les autres de la marmite, fussent-ils mille, car ils sont de son espèce (min be-mino) et ne s'annulent pas.
Et les Sages disent : [le morceau n'est pas interdit] tant qu'elle n'a pas donné un goût dans la sauce, dans le résidu et dans les morceaux.
Position des Sages : le morceau n'est interdit que si la goutte de lait est en quantité suffisante pour donner un goût dans toute la marmite — la sauce (rotev), le résidu de viande au fond (kipa) et les autres morceaux — car on suppose qu'elle se diffuse et que 'ce qu'on pourrait essorer' est compté comme déjà ressorti et réparti.
Rabbi a dit : les paroles de Rabbi Yehouda paraissent [justes] dans [le cas] où l'on n'a pas remué et où l'on n'a pas couvert, et les paroles des Sages dans [le cas] où l'on a remué et couvert.
Arbitrage de Rabbi [Yehouda HaNassi] (voir le schéma). Les paroles de Rabbi Yehouda valent quand on n'a pas remué ni couvert la marmite [le lait reste concentré sur le morceau, qui devient nevela]. Les paroles des Sages valent quand on a remué et couvert [le lait se diffuse dans toute la marmite et s'y annule, sauf s'il donne un goût au tout].
Que signifie 'on n'a pas remué et on n'a pas couvert' ? Si l'on dit [que] l'on n'a pas remué du tout ni couvert du tout — [alors] absorber il absorbe, [mais] rejeter il ne rejette pas !
Examen des termes de Rabbi. Si 'on n'a pas remué ni couvert' veut dire jamais, pas du tout, alors le morceau sur lequel la goutte est tombée absorbe le lait mais ne le rejette pas [vers les autres morceaux] — et il n'y aurait aucune raison d'interdire les autres morceaux, même selon Rabbi Yehouda.
Mais plutôt [si tu dis que cela signifie] : on n'a pas remué au début mais [seulement] à la fin, et on n'a pas couvert au début mais [seulement] à la fin — pourquoi [serait-ce interdit] ? Voici [que le morceau] a absorbé et voici qu'il a rejeté !
Autre lecture, écartée aussi. Si 'on n'a pas remué [puis si]' veut dire : on a remué et couvert seulement à la fin [pas au début], alors le morceau a d'abord absorbé la goutte, puis, en remuant, l'a rejetée et répartie dans toute la marmite où elle s'annule. Pourquoi donc tout serait-il interdit, comme le veut Rabbi Yehouda ? L'interdit ressorti n'a plus la mesure d'interdire.
[Rabbi] tient [que] 'ce qu'on peut essorer est interdit' (efshar lesochto assour).
Conclusion : Rabbi tient efshar lesochto assour. Dès que le premier morceau a absorbé la goutte, il est devenu interdit en lui-même ; même après que le lait s'est annulé [en ressortant], le goût de la viande [devenue] interdite qu'il rejette interdit tous les autres morceaux, fussent-ils mille, car min be-mino ne s'annule pas [selon Rabbi Yehouda]. Voilà pourquoi 'on a remué à la fin' n'aide pas à permettre.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).