Sougya : La première moitié du daf achève la sougya de la goutte de lait tombée sur un morceau de viande dans une marmite. Rabbi arbitre entre Rabbi Yehuda (qui interdit) et les Sages (qui permettent), et la Guemara dégage deux principes en litige : peut-on, ou non, sauver un aliment en l'essorant (efshar lesochto moutar / assour), et une espèce mêlée à sa propre espèce (min be-mino) s'annule-t-elle ou non.
Rav Aha de Difti objecte à Ravina qu'on pourrait tout expliquer par le seul désaccord sur min be-mino ; Ravina montre que la double formule de Rabbi ('les propos de R. Yehuda paraissent justes dans tel cas, et ceux des Sages dans tel autre') n'a de sens que si le litige porte aussi sur efshar lesochto.
La halakha suit R. Yehuda : efshar lesochto est interdit (le morceau devient nevela) et min be-mino ne s'annule pas.
La seconde moitié ouvre une nouvelle michna : la mamelle (kachal), pleine de lait, et le cœur (lev), plein de sang — on les déchire pour en faire sortir le lait ou le sang ; mais celui qui ne les a pas déchirés avant de cuire ne transgresse pas l'interdit.
[De là] on conclut [par inférence] que Rabbi Yehuda tient : lorsqu'il a remué [le contenu] du début à la fin, et [l']a couvert du début à la fin — [c'est] interdit. Pourquoi [donc] ?
Or [le morceau] n'a rien absorbé du tout !
On suit la sougya depuis 108b. Rabbi a dit que les propos de R. Yehuda paraissent justes 'lorsqu'on n'a pas remué ni couvert'. On en infère que R. Yehuda lui-même interdit même quand on a remué et couvert du début à la fin. Difficulté : si l'on a remué d'emblée, le goût du lait s'est aussitôt diffusé dans toute la marmite ; le premier morceau n'a rien absorbé de plus que les autres — pourquoi serait-il interdit ?
Dis [plutôt] : [le souci est qu']il n'a peut-être pas remué très bien, et n'a peut-être pas couvert très bien.
Réponse : R. Yehuda est sévère car on craint qu'on n'ait pas remué parfaitement au départ. Alors le premier morceau aurait pu, d'abord, absorber le lait (et devenir interdit), puis, lorsqu'on remue bien à la fin, rejeter ce goût dans les autres morceaux. Rabbi, lui, ne partage pas cette crainte ; il s'accorde à R. Yehuda seulement sur les deux principes de fond (essorer reste interdit, espèce dans son espèce ne s'annule pas).
Le Maître a dit : 'et les propos des Sages [paraissent justes] lorsqu'il a remué et couvert'. Que [signifie] 'remué' et que [signifie] 'couvert' ?
Si l'on dit [qu'il s'agit du cas où] il a remué à la fin et n'a pas remué au début, et [où il] a couvert à la fin et n'a pas couvert au début — n'as-tu pas [déjà] dit 'les propos de Rabbi Yehuda paraissent [justes] dans ce [cas]' ! Plutôt [c'est le cas où] il a remué du début à la fin, et [où il] a couvert du début à la fin.
Analyse de la seconde clause de Rabbi : 'les Sages paraissent justes lorsqu'on a remué et couvert'. Que vise 'remué' ? Si c'est 'remué à la fin seulement' (sans remuer au début), c'est exactement le cas où Rabbi a déjà donné raison à R. Yehuda — contradiction. Il faut donc comprendre : 'remué du début à la fin', le goût s'étant diffusé d'emblée dans toute la marmite.
[De là] on conclut [par inférence] que les Sages tiennent : [s']il a remué à la fin et n'a pas remué au début, [s']il a couvert à la fin et n'a pas couvert au début — [c'est] permis.
Inférence symétrique du côté des Sages : puisque Rabbi ne leur donne raison que 'lorsqu'on a remué [du début à la fin]', c'est qu'eux-mêmes permettent même lorsqu'on n'a remué qu'à la fin. Donc, pour les Sages, même le premier morceau (qui a pu absorber, puis rejeter) est permis : le goût qu'il a absorbé est ressorti — on peut l'essorer.
Il s'ensuit donc qu'ils tiennent : '[ce qu']on peut essorer est permis'.
Conclusion : les Sages tiennent efshar lesochto moutar — un aliment dont on peut faire ressortir (essorer) la substance interdite [qu'il a absorbée] reste permis. C'est le point de divergence avec R. Yehuda (et Rabbi), pour qui efshar lesochto assour : même essorable, le morceau est devenu interdit.
Rav Aha de Difti dit à Ravina : d'où [sait-on] que c'est sur '[ce qu']on peut essorer' qu'ils divergent ? Peut-être, '[ce qu']on peut essorer', de l'avis de tous [c'est] interdit, et ici [c'est] sur 'espèce dans son espèce' (min be-mino) qu'ils divergent : Rabbi Yehuda [reste] fidèle à son raisonnement, lui qui dit 'une espèce dans son espèce ne s'annule pas', et les Sages [restent] fidèles à leur raisonnement, eux qui disent 'une espèce dans son espèce s'annule' !
Objection de Rav Aha de Difti : rien n'oblige à placer le litige sur l'essorage. Peut-être tous admettent-ils qu'efshar lesochto est interdit, et le désaccord ne porte-t-il que sur min be-mino (espèce dans son espèce) : R. Yehuda tient qu'elle ne s'annule pas (donc le premier morceau interdit rend tout interdit), les Sages qu'elle s'annule (donc tant qu'il n'y a pas de quoi donner goût, tout est permis).
[Ravina répondit :] qu'est-ce [que cette objection] ? Accorde [seulement] que tu dises [que], pour les Sages [le cas de] 'espèce dans son espèce', ici, ils tiennent comme Rabbi Yehuda, et [que] c'est sur '[ce qu']on peut essorer' qu'ils divergent — [alors] c'est [bien] ce que dit Rabbi : 'les propos de Rabbi Yehuda paraissent [justes] dans ce [cas], et les propos des Sages [paraissent justes] dans ce [autre cas]'.
Réponse de Ravina : seule l'hypothèse 'le litige porte (aussi) sur l'essorage' rend cohérente la double formule de Rabbi. Si les Sages admettent, comme R. Yehuda, que min be-mino ne s'annule pas, et que le désaccord ne porte que sur l'essorage, alors Rabbi peut bien dire : R. Yehuda a raison dans un cas (on n'a pas remué au début : le morceau a absorbé) et les Sages dans l'autre (on a remué au début : pas d'absorption).
Mais si tu dis : '[ce qu']on peut essorer, de l'avis de tous [c'est] interdit, et ici [c'est] sur espèce dans son espèce qu'ils divergent' — [alors] ce 'les propos de Rabbi Yehuda paraissent [justes]' aurait dû [être] 'et [ils] ne paraissent pas [justes]' [qu'il aurait fallu dire] ; et rien de plus.
Achèvement de la preuve de Ravina : dans l'hypothèse de Rav Aha (essorage interdit pour tous, litige seulement sur min be-mino), Rabbi n'aurait pas du formuler une double approbation. Il aurait dû dire : 'les propos de R. Yehuda paraissent justes [quand on n'a pas remué] et ne paraissent pas justes [quand on a remué]'. La double formule ('R. Yehuda dans un cas, les Sages dans l'autre') prouve donc que le litige porte aussi sur l'essorage. Et rien de plus n'est à ajouter : la halakha suit R. Yehuda — efshar lesochto interdit, min be-mino ne s'annule pas.
MICHNA. La mamelle (kachal) — il la déchire et en fait sortir le lait ; [s']il ne l'a pas déchirée, il ne transgresse pas à son sujet.
Le cœur (lev) — il le déchire et en fait sortir le sang ; [s']il ne l'a pas déchiré, il ne transgresse pas à son sujet.
Nouvelle michna (voir le schéma). La mamelle (kachal) est pleine de lait : on la déchire (kor'o) pour en faire sortir le lait avant de la cuire ; mais si on ne l'a pas déchirée [avant cuisson], on ne transgresse pas l'interdit de viande-et-lait, car ce lait n'a pas le statut de 'lait' au sens de la Torah. De même le cœur (lev), plein de sang : on le déchire pour en faire sortir le sang ; faute de l'avoir déchiré, on ne transgresse pas l'interdit du sang. La Guemara précisera s'il subsiste un interdit rabbinique.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).