Chullin 7a — laisser de quoi se distinguer, ne pas rabrouer l'érudit, Beit Chean, et le fleuve de R. Pinhas ben Yair

Chullin 7a

Sougya : Rabbi conclut que ses ancêtres lui ont laissé Beit Chean pour s'y distinguer, comme Assa et Yehochafat laissèrent le serpent d'airain à Hizkiyahou ; d'où la règle qu'on ne rabroue pas un érudit qui énonce une halakha (trois versions : meziḥin, mazniḥin, mazḥiḥin). On objecte que Beit Chean est en Terre d'Israël (Juges 1:27), et l'on répond que beaucoup de villes conquises par les montants d'Égypte ne le furent pas par les montants de Babylone (la première sainteté ne valant pas pour l'avenir), laissées pour que les pauvres s'y appuient durant la cheviit.

La Guemara vérifie ensuite comment Rabbi Meir put manger une feuille non dîmée (d'une botte fixée pour le dîme ; et il n'oublia pas, car Dieu ne fait pas trébucher les justes). Enfin, le récit de Rabbi Pinhas ben Yair allant racheter des captifs : le fleuve Guinai se fendit trois fois (plus que la mer Rouge), et à l'auberge, son ânesse refusa l'orge non dîme.

Comment R. Meir a-t-il pu manger une feuille non dîmée à Beit Chean ? Objection Réponse Ce n'était qu'une feuille (consommationoccasionnelle, permise)non : d'une BOTTE (agouda),fixée pour le dîme Il a peut-être oublié de dîmerDieu ne fait pas trébucher les justes Il a peut-être dîme d'ailleursles haverim ne prélèvent pas d'unproduit non proche (min ha-mukaf) Il a visé un côté (pour dîmer)et mangé l'autrevois quel grand homme (R. Yehochoua)en témoigne -> la feuille était certainement permise : Beit Chean est exemptée
La chaîne d'objections sur la feuille de Rabbi Meir et leurs réponses (segments 6-8).
1
אֶלָּא מָקוֹם הִנִּיחוּ לוֹ אֲבוֹתָיו לְהִתְגַּדֵּר בּוֹ, אַף אֲנִי מָקוֹם הִנִּיחוּ לִי אֲבוֹתַי לְהִתְגַּדֵּר בּוֹ.

Plutôt, c'est un emplacement que ses pères lui ont laissé pour s'y distinguer (le-hitgader) ; moi aussi, c'est un emplacement que mes pères m'ont laissé pour m'y distinguer.

📜 Rachi (2)
מָקוֹם הִנִּיחוֹ כְּשֶׁיָּבֹאוּ בִּנְיָנוֹ אַחֲרֵינוּ אִם לֹא יִמְצְאוּ מַה לְתַקֵּן בַּמֶּה יִגְדַּל שְׁמָם:
Un emplacement [ils] ont laissé — [pour que,] lorsque nos fils viendront après nous, s'ils ne trouvent rien à rectifier, par quoi leur nom grandira-t-il ?
לְהִתְגַּדֵּר לְהִתְגַּדֵּל:
Le-hitgader — pour grandir (se distinguer).
🗂️ Tossefot (1)
אֶלָּא מָקוֹם הִנִּיחוּ לוֹ אֲבוֹתָיו לְהִתְגַּדֵּר בּוֹ תֵּימַהּ דְּלָא מְשַׁנֵּי הָכִי בְּפֶרֶק בַּמֶּה בְּהֵמָה (שַׁבָּת דַּף נו:) דְּדָרְשִׁינַן וְאֶת הַבָּמוֹת אֲשֶׁר עַל פְּנֵי יְרוּשָׁלִַים אֲשֶׁר בָּנָה שְׁלֹמֹה (אוֹתָם בֶּער יֹאשִׁיָּהוּ) כו' אֶפְשָׁר בָּא אָסָא כו' אֶלָּא מַקִּישׁ רִאשׁוֹנִים לָאַחֲרוֹנִים מָה אַחֲרוֹנִים לֹא עָשׂוּ וְתָלָה בָּהֶן אַף כּוּ' וְאַמַּאי לָא מְשַׁנֵּי דְּמָקוֹם הִנִּיחוּ לוֹ אֲבוֹתָיו לְהִתְגַּדֵּר בּוֹ כְּדִמְשַׁנֵּי הָכָא וְיֵשׁ לוֹמַר דְּבִשְׁלָמָא הָכָא גַּבֵּי נְחַשׁ הַנְּחֹושֶׁת לְפִי שֶׁנַּעֲשָׂה עַל פִּי הַדִּבּוּר טָעוּ בּוֹ הָרִאשׁוֹנִים וְהָיוּ סְבוּרִים שֶׁהָיָה אָסוּר לְבַעֲרוֹ אֶלָּא הָתָם בַּמֶּה הָיוּ טוֹעִין שֶׁלֹּא לְבַעֵר אוֹתָן הַבָּמוֹת:
'Plutôt, c'est un emplacement que ses pères lui ont laissé pour s'y distinguer' — c'est étonnant qu'on ne réponde pas ainsi au chapitre 'Ba-meh behema' (Chabbat 56b), où l'on exégète 'et les hauts-lieux qui étaient face à Jérusalem, qu'avait bâtis Salomon... [ceux-là, Yochiyahou les détruisit], etc. — est-il possible qu'Assa soit venu, etc.', et l'on répond 'plutôt, on compare les premiers aux derniers : de même que les derniers n'ont pas agi et [pourtant l'Écriture] le leur attribue, de même, etc.' — pourquoi ne répond-on pas 'c'est un emplacement que ses pères lui ont laissé pour s'y distinguer', comme ici ? On peut répondre : ici, à propos du serpent d'airain, soit — comme il avait été fait sur l'ordre de la Parole [divine], les premiers s'y trompaient et croyaient interdit de le détruire ; mais là-bas, en quoi se trompaient-ils, [au point] de ne pas détruire ces hauts-lieux ?
🪔 Ben Yehoyada (1)
אֶלָּא מָקוֹם הִנִּיחוּ לוֹ אֲבוֹתָיו לְהִתְגַּדֵּר בּוֹ. הִנֵּה בְּוַדַּאי הֵם לֹא עָלָה בְּלִבָּם דָּבָר זֶה וְנִתְעַצְּלוּ בּוֹ אֶלָּא מֵחֲמַת תִּגְבֹּורֶת הַסִּטְרָא אַחֲרָא הֶעֱלִימָה דָּבָר זֶה מִלִּבָּם וְלֹא הִנִּיחָה אוֹתָם לָשׂוּם לֵב לְזָכְרוֹ וּלְתַקְּנוֹ אַךְ בַּדּוֹר הָאַחֲרוֹן נֶחֶלְשָׁה הַקְּלִיפָּה וְלֹא הָיָה בָּהּ כֹּחַ לְהַשְׁכִּיחַ כָּל זֶה מִלֵּב חַכְמֵי הַדּוֹר הַהוּא וְזָכוּ לְתַקְּנוֹ וּלְיָסְדוּ.
« Plutôt, c'est un emplacement que ses pères lui ont laissé pour s'y distinguer. » Voici : assurément, eux [les premiers, Assa et Yehochafat] n'avaient pas eu cette pensée à l'esprit et ne s'étaient pas montrés négligents à son sujet [de leur propre fait] ; mais c'est à cause de la puissance du Sitra A'hra (le « Côté autre », le domaine de l'impureté) qu'elle leur a dissimulé cette chose [la possibilité de déclarer Beit Chean permise] et ne les a pas laissés y appliquer leur cœur, pour s'en souvenir et la rectifier. Seulement, à la dernière génération, la klipa (l'« écorce », l'enveloppe d'impureté) s'est affaiblie, et il n'y avait plus en elle de force pour faire oublier tout cela du cœur des sages de cette génération-là ; ils méritèrent alors de la rectifier (tikoun, réparation) et de l'établir.
💡 Explication

Conclusion du drach : Assa et Yehochafat laissèrent le serpent pour que Hizkiyahou ait de quoi se distinguer. De même, dit Rabbi, mes ancêtres m'ont laissé Beit Chean pour m'y illustrer (en la déclarant permise).

2
מִכָּאן לְתַלְמִיד חָכָם שֶׁאָמַר דְּבַר הֲלָכָה, שֶׁאֵין מְזַיְּחִין אוֹתוֹ, וְאָמְרִי לָהּ: אֵין מַזְנִיחִין אוֹתוֹ, וְאָמְרִי לָהּ: אֵין מַזְחִיחִין אוֹתוֹ.

De là [on apprend] qu'un érudit (talmid chacham) qui a énoncé une parole de halakha — on ne le 'déplace' pas (ein meziḥin oto) ; et certains disent : on ne le 'rejette' pas (ein mazniḥin oto) ; et certains disent : on ne l''attribue pas à son orgueil' (ein mazḥiḥin oto).

📜 Rachi (3)
מִכָּאן שֶׁרָאִינוּ שֶׁקִּבֵּל רַבִּי עֵדוּת זוֹ וְלָמַד הֵימֶנָּה אע"פ שֶׁדְּבַר תֵּימַהּ הוּא שֶׁהֲרֵי מֵעוֹלָם הָיוּ נוֹהֲגִין בּוֹ אִיסּוּר לָמַדְנוּ שֶׁאֵין מְזַיְּחִין תַּלְמִיד חָכָם הָאוֹמֵר דְּבַר הֲלָכָה חִידּוּשׁ לֵאמֹר לֹא שָׁמַעְתָּ. אֵין מְזַיְּחִין אֵין מַבְדִּילִין אוֹתוֹ מִשְּׁמוּעָתוֹ לֵאמֹר חֲזֹור בְּךָ:
De là — du fait que nous avons vu que Rabbi a accepté ce témoignage et en a tiré une règle, bien que ce fut étonnant (puisqu'on y avait toujours pratiqué l'interdit), nous apprenons qu'on ne 'déplace' pas un érudit qui énonce une parole de halakha nouvelle, en [lui] disant 'tu n'as pas [bien] entendu'. 'Ein meziḥin' — on ne le sépare pas de son enseignement en [lui] disant 'rétracte-toi'.
מַזְנִיחִין מְשַׁקְּצִים אֶת דְּבָרָיו:
Mazniḥin — on rend ses paroles abjectes (on les méprise).
מַזְחִיחִין לוֹמַר גֵּאוּתְךָ גָּרְמָה לְךָ שֶׁלֹּא הִטִּיתָ אֹוזֶן לִשְׁמוֹעַ דָּבָר כְּהִלְכָתוֹ מִפִּי רַבָּךְ. לִישָּׁנָא אַחְרִינָא מַגְבִּיהִין וּמְסַלְּקִין אוֹתוֹ מִדְּבָרָיו:
Mazḥiḥin — [lui] dire : ton orgueil a fait que tu n'as pas prêté l'oreille pour entendre la chose conformément [à la halakha] de la bouche de ton maître. Autre version : on l'élève (le rabroue) et l'écarte de ses paroles.
💡 Explication

Leçon : un érudit qui énonce une halakha nouvelle, on ne doit pas le déloger de son enseignement, ni le mépriser, ni l'imputer à son orgueil — trois versions du verbe (meziḥin / mazniḥin / mazḥiḥin).

🖼️ Schéma
L'érudit qui énonce une halakha : on ne le rabroue pas (3 versions) meziḥin on ne le DÉPLACE pas de son enseignement 'lo yizah ha-choshen' (Ex 28:28) mazniḥin on ne le MÉPRISE pas 'lo yiznah le-olam' (Lam 3:31) mazḥiḥin on ne l'IMPUTE pas à son orgueil les cœurs orgueilleux (zechouchei ha-lev)
Les trois versions de la maxime.
3
מַאן דְּאָמַר ״מְזַיְּחִין״ – כְּדִכְתִיב: ״וְלֹא יִזַּח הַחֹשֶׁן״, וּמַאן דְּאָמַר ״אֵין מַזְנִיחִין״ – דִּכְתִיב: ״כִּי לֹא יִזְנַח לְעוֹלָם ה׳״, וּמַאן דְּאָמַר ״מַזְחִיחִין״ – דִּתְנַן: מִשֶּׁרַבּוּ זְחוּחֵי הַלֵּב רַבּוּ מַחֲלוֹקוֹת בְּיִשְׂרָאֵל.

Celui qui dit 'meziḥin' — comme il est écrit 'et le pectoral ne se détachera pas (lo yizaḥ)' (Ex 28:28) ; celui qui dit 'ein mazniḥin' — comme il est écrit 'car le Seigneur ne rejette pas (yiznaḥ) à jamais' (Lam 3:31) ; et celui qui dit 'mazḥiḥin' — comme nous avons appris (Tossefta Sota 14:9) : depuis que se sont multipliés les cœurs orgueilleux (zechouchei ha-lev), se sont multipliées les disputes en Israël.

📜 Rachi (1)
זְחוּחֵי לְשׁוֹן גְּבוֹהֵי הַלֵּב שֶׁלֹּא דִּקְדֵּק מִפִּי רַבּוֹ כָּל צָרְכּוֹ וְסָמְכוּ עַל לִבָּם:
Zechouchei — au sens de cœurs hautains, [ceux] qui n'ont pas étudié suffisamment de la bouche de leur maître et se sont appuyés sur leur [propre] cœur.
💡 Explication

Source de chaque version : meziḥin de 'lo yizah ha-choshen' (Ex 28:28, le pectoral ne se détache pas) ; mazniḥin de 'lo yiznah' (Lam 3:31, [Dieu] ne rejette pas) ; mazḥiḥin de 'les cœurs orgueilleux' qui ont multiplié les disputes (Tossefta Sota 14:9).

4
מַתְקֵיף לַהּ יְהוּדָה בְּרֵיהּ דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן פַּזִּי: וּמִי אִיכָּא לְמַאן דְּאָמַר דְּבֵית שְׁאָן לָאו מֵאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל הִיא? וְהָכְתִיב: ״וְלֹא הוֹרִישׁ מְנַשֶּׁה אֶת בֵּית שְׁאָן וְאֶת בְּנוֹתֶיהָ וְאֶת תַּעְנַךְ וְאֶת בְּנֹתֶיהָ״!

Yehouda, fils de Rabbi Chimon ben Pazi, objecte : y a-t-il quelqu'un pour dire que Beit Chean n'est pas de Terre d'Israël ?! Or il est écrit : 'et Menacheh ne déposséda pas Beit Chean ni ses villes, ni Taanakh ni ses villes' (Juges 1:27) !

📜 Rachi (1)
הוֹרִישׁ וְגוֹ' אֶלָּא הִנִּיחוּם לְמַס עוֹבֵד וְיוֹשְׁבִים בֵּינֵיהֶם:
[Ne] déposséda, etc. — mais [Israël] les laissa [comme] tributaires (mas oved) et habitant parmi eux.
💡 Explication

Objection : Beit Chean serait hors d'Eretz Israël ? Mais 'Menache ne déposséda pas Beit Chean' (Juges 1:27) — preuve qu'elle fait partie de la Terre (parmi les villes non conquises).

5
אִישְׁתְּמִיטְתֵּיהּ הָא דְּאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן אֶלְיָקִים, מִשּׁוּם רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן פְּדָת, שֶׁאָמַר מִשּׁוּם רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן שַׁמּוּעַ: הַרְבֵּה כְּרַכִּים כְּבָשׁוּם עוֹלֵי מִצְרַיִם, וְלֹא כְּבָשׁוּם עוֹלֵי בָּבֶל.

Lui a échappé ce que dit Rabbi Chimon ben Eliakim au nom de Rabbi Elazar ben Pedat, [qui dit] au nom de Rabbi Elazar ben Chamoua : beaucoup de villes [fortifiées] furent conquises par les montants d'Égypte (olei Mitzrayim), et ne furent pas conquises par les montants de Babylone (olei Bavel).

📜 Rachi (2)
אִשְׁתְּמִיטְתֵּיהּ לִיהוּדָה בְּרֵיהּ דְּר"ש בֶּן פַּזִּי:
Lui a échappé — à Yehouda, fils de Rabbi Chimon ben Pazi.
הַרְבֵּה כְּרַכִּים כָּבְשׁוּ עוֹלֵי מִצְרַיִם וְקִדְּשׁוּם בִּקְדֻושַּׁת הָאָרֶץ וְלֹא כְּבָשׁוּם עוֹלֵי בָּבֶל לְקַדְּשָׁם בַּשְּׁנִיָּה וּלְכָךְ לֹא כִּבְּשׁוּם דְּקָסָבְרִי הוֹאִיל וְהֻותְּרוּ הֻותְּרוּ דִּקְדֻושָּׁה רִאשׁוֹנָה בָּטְלָה דְּכִי קִדְּשָׁה יְהוֹשֻׁעַ לִשְׁעָתָהּ קִדְּשָׁה וְלֹא לֶעָתִיד לָבֹא כְּשֶׁגָּלוּ בִּימֵי נְבוּכַדְנֶצַּר וְלֹא רָצוּ לְהַחֲזִיר קְדֻושָּׁתָהּ כְּדֵי שֶׁיְּהֵא מֻותָּר לַחֲרֹושׁ וְלִזְרֹועַ שָׁם בַּשְּׁבִיעִית שֶׁאֵין נוֹהֶגֶת בְּחוּצָה לָאָרֶץ וְיִסְמְכוּ עֲלֵיהֶן עֲנִיִּים לִיטּוֹל לֶקֶט שִׁכְחָה וּפֵאָה וּמַעְשַׂר עָנִי וּבֵית שְׁאָן מֵהֶן הָיְתָה וְאוֹתָן שֶׁקִּדְּשׁוּ הֵן לֹא בָּטְלוּ בְּחֻורְבָּן שֵׁנִי כִּדְאָמְרִינַן בִּיבָמוֹת בְּהַעֲרֵל (יְבָמוֹת דַּף פב:) וֶהֱבִיאֲךָ ה' אֱ-לֹהֶיךָ אֶל הָאָרֶץ אֲשֶׁר יָרְשׁוּ אֲבֹותֶיךָ וִירִשְׁתָּהּ יְרֻושָּׁה רִאשׁוֹנָה וּשְׁנִיָּה יֵשׁ לָהֶם שֶׁבָּטְלָה יְרֻושָּׁה רִאשׁוֹנָה וְנִקְרֵאת שְׁנִיָּה יְרֻושָּׁה אֲבָל יְרֻושָּׁה שְׁלִישִׁית אֵין לָהֶם שֶׁהַשְּׁנִיָּה לֹא פָּסְקָה הִלְכָּךְ בִּימֵי רַבִּי נָהֲגוּ אִיסּוּר בָּאָרֶץ:
Beaucoup de villes furent conquises par les montants d'Égypte — et ils les sanctifièrent de la sainteté de la Terre ; mais les montants de Babylone ne les conquirent pas pour les sanctifier une seconde fois, estimant 'dès lors qu'elles ont été libérées [de la sainteté], elles le sont [restées]', car la première sainteté a été annulée : lorsque Josue [la] sanctifia, il [la] sanctifia pour son temps, non pour l'avenir, lors de l'exil au temps de Nabuchodonosor ; et [les montants de Babylone] ne voulurent pas restaurer leur sainteté, afin qu'il soit permis d'y labourer et d'y semer durant la cheviit (qui ne s'applique pas hors de la Terre), et que les pauvres s'appuient sur elles pour prélever le leket, la chikhecha, la pea et le maaser ani ; et Beit Chean en faisait partie. Et celles qu'ils [ré]sanctifièrent ne furent pas annulées lors de la seconde destruction, comme nous disons dans Yevamot (82b) : 'et l'Éternel ton Dieu te fera venir dans le pays qu'ont hérité tes pères, et tu en hériteras' — ils ont une première et une deuxième prise de possession, mais non une troisième : la première prise de possession a été annulée et la deuxième est appelée [définitive], mais la troisième, ils n'en ont pas, car la deuxième n'a pas cessé. C'est pourquoi, au temps de Rabbi, on pratiquait l'interdit en [Terre d'Israël].
💡 Explication

Réponse : Yehouda a oublié l'enseignement de R. Elazar ben Chamoua — beaucoup de villes conquises par les 'montants d'Égypte' (Josue) ne le furent pas par les 'montants de Babylone' (Ezra). Beit Chean en faisait partie.

6
וְקָסָבַר: קְדֻושָּׁה רִאשׁוֹנָה קִדְּשָׁה לִשְׁעָתָהּ וְלֹא קִדְּשָׁה לֶעָתִיד לָבֹא, וְהִנִּיחוּם כְּדֵי שֶׁיִּסְמְכוּ עֲלֵיהֶן עֲנִיִּים בַּשְּׁבִיעִית.

Et il estime : la première sainteté a sanctifié pour son temps mais n'a pas sanctifié pour l'avenir, et [les montants de Babylone] les laissèrent [non sanctifiées] afin que les pauvres s'appuient sur elles durant la cheviit.

💡 Explication

Rabbi tient : la première sanctification (de Josue) valut pour son temps mais pas pour l'avenir ; les revenants de Babylone laissèrent certaines villes (dont Beit Chean) hors sanctification, pour que les pauvres y trouvent de quoi vivre durant la cheviit.

7
אֲמַר לֵיהּ רַבִּי יִרְמְיָה לְרַבִּי זֵירָא: וְהָא רַבִּי מֵאִיר עָלֶה בְּעָלְמָא הוּא דְּאָכֵיל! אֲמַר לֵיהּ: מֵאֲגֻודָּה אַכְלֵיהּ, וּתְנַן: יָרָק הַנֶּאֱגָד מִשֶּׁיֵּאָגֵד.

Rabbi Yirmeya dit à Rabbi Zeira : mais Rabbi Meir n'a mangé qu'une feuille (ale be-alma) [= consommation occasionnelle, permise] ! Il lui dit : il l'a mangée d'une botte (agouda), et nous avons appris (Maasrot 1:5) : un légume qui se lie [en botte] — [est assujetti] dès qu'il est lié.

📜 Rachi (4)
עֲלָהּ בְּעָלְמָא דַּאֲכִילַת עֲרַאי הִיא וְשַׁרְיָא בָּאָרֶץ:
Une simple feuille — c'est une consommation occasionnelle (erai), permise [même] en Terre [d'Israël].
מֵאֲגֻודָּה אַכְלֵיהּ דְּמִשֶּׁנֶּאֱגַד אָסוּר לֶאֱכֹול עֲרַאי:
Il l'a mangée d'une botte — car, une fois liée, il est interdit d'en manger occasionnellement.
הַנֶּאֱגָד שֶׁדַּרְכּוֹ לְאָוגְדוֹ:
Qui se lie — dont l'usage est de le lier [en botte].
מִשֶּׁיֵּאָגֵד הֻוקְבַּע לְמַעֲשֵׂר וְנֶאֱסַר בַּאֲכִילַת עֲרַאי:
Dès qu'il est lié — il est fixé pour le dîme (houkba le-maaser) et devient interdit à la consommation occasionnelle.
💡 Explication

Objection de R. Yirmeya : R. Meir n'a mangé qu'une feuille — consommation occasionnelle (erai), permise même en non-dîme ! Réponse : il l'a mangée d'une botte (agouda), or un légume lié en botte est fixé pour le dîme (Maasrot 1:5) — interdit même en occasionnel.

🖼️ Schéma
Comment R. Meir a-t-il pu manger une feuille non dîmée à Beit Chean ? Objection Réponse Ce n'était qu'une feuille (consommationoccasionnelle, permise)non : d'une BOTTE (agouda),fixée pour le dîme Il a peut-être oublié de dîmerDieu ne fait pas trébucher les justes Il a peut-être dîme d'ailleursles haverim ne prélèvent pas d'unproduit non proche (min ha-mukaf) Il a visé un côté (pour dîmer)et mangé l'autrevois quel grand homme (R. Yehochoua)en témoigne -> la feuille était certainement permise : Beit Chean est exemptée
Pourquoi la feuille n'était pas une simple consommation occasionnelle.
8
וְדִלְמָא לָאו אַדַּעְתֵּיהּ? הַשְׁתָּא, בְּהֶמְתָּן שֶׁל צַדִּיקִים אֵין הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מֵבִיא תַּקָּלָה עַל יָדָן, צַדִּיקִים עַצְמָן לֹא כָּל שֶׁכֵּן!

Et peut-être cela n'était-il pas à son esprit (lav adeteih) [= il oublia de dîmer] ? Or : si, [même] par les bêtes des justes, le Saint béni soit-Il ne fait pas survenir de faute par leur intermédiaire, les justes eux-mêmes, à plus forte raison !

📜 Rachi (1)
לָאו אַדַּעְתֵּיהּ שָׁכַח ר' מֵאִיר וְלֹא עָשְׁרוֹ וּלְעוֹלָם סְבִירָא לֵיהּ דְּבָעֵי עֲשׂוֹרִי:
Cela n'était pas à son esprit — Rabbi Meir oublia et ne [le] dima pas, tout en tenant toujours qu'il faut [le] dîmer.
💡 Explication

Objection : R. Meir a peut-être oublié de dîmer (sans changer d'avis sur l'obligation) ? Réponse : 'Dieu ne fait pas trébucher les justes' — R. Meir n'aurait pas mangé du non-dîme par mégarde.

9
וְדִלְמָא עִישֵּׂר עֲלֵיהֶם מִמָּקוֹם אַחֵר? לֹא נֶחְשְׁדוּ חֲבֵרִים לִתְרֹום שֶׁלֹּא מִן הַמֻּוקָּף. וְדִלְמָא נָתַן עֵינָיו בְּצַד זֶה וְאָכַל בְּצַד אַחֵר? אֲמַר לֵיהּ: חֲזִי מַאן גַּבְרָא רַבָּה קָמַסְהֵיד עֲלֵיהּ.

Et peut-être dima-t-il pour elles depuis un autre endroit ? Les haverim ne sont pas soupçonnés de prélever [la teroumah] d'[un produit] non proche (chelo min ha-moukaf).

Et peut-être posa-t-il les yeux sur ce côté-ci [pour le dîmer] et mangea-t-il de l'autre côté ? Il lui dit : vois quel grand homme témoigne à son sujet !

📜 Rachi (4)
מִמָּקוֹם אַחֵר שֶׁמָּא הָוֵי לֵיהּ יָרָק תָּלוּשׁ בְּבֵיתוֹ וְאָמַר הֲרֵי הוּא מַעֲשֵׂר עַל אֲגֻודָּה זוֹ:
Depuis un autre endroit — peut-être avait-il chez lui un légume détaché (cueilli), et a dit 'voici qu'il sert de dîme pour cette botte'.
לִתְרֹום שֶׁלֹּא מִן הַמֻּוקָּף מִן הַמְחֻובָּר וְסָמוּךְ לוֹ כְּגוֹן אֵין מַקִּיפִין שְׁתֵּי חָבִיּוֹת (בֵּיצָה דַּף לב:) וּכְמוֹ מַקֶּפֶת וְקוֹרֵא לָהּ שֵׁם (נִדָּה דַּף עא:) לְשׁוֹן מַקְרִיב וּמַגִּיעָן זֶה לָזֶה. וְאָסוּר לְחָבֵר לְהַפְרִישׁ מִמַּה שֶׁאֵין לְפָנָיו עַל מַה שֶּׁלְּפָנָיו דְּשֶׁמָּא אוֹתוֹ שֶׁהוּא סוֹמֵךְ עָלָיו אֵינוֹ בְּעַיִן שֶׁנֶּאֱבַד אוֹ נִרְקַב וְנִמְצָא שֶׁאֵין אוֹמֵר כְּלוּם וְאוֹכֵל טְבָלִים:
Prélever d'[un produit] non proche (chelo min ha-moukaf) — [le 'moukaf' désigne] ce qui est joint et proche, comme 'on ne rapproche pas deux jarres' (Beitsa 32b) et 'elle [en] rapproche et lui donne un nom' (Nidda 71a) : au sens de rapprocher et faire toucher l'un à l'autre. Il est interdit à un haver de prélever depuis ce qui n'est pas devant lui sur ce qui est devant lui, car peut-être ce sur quoi il s'appuie n'est-il plus en l'état (perdu ou pourri) — et il se trouve qu'il n'a rien dit [de valable] et mange du tevel.
נָתַן עֵינָיו בְּצַד זֶה לִקְרֹוא לוֹ שֵׁם מַעֲשֵׂר עַל צַד שֵׁנִי וְאָכַל מִצַּד שֵׁנִי:
Posa les yeux sur ce côté-ci — pour [le] désigner comme dîme sur l'autre côté, et il mangea de l'autre côté.
חֲזִי מַאן גַּבְרָא רַבָּה אַסְהִיד עָלֶיהָ רָאָה כַּמָּה אָדָם גָּדוֹל הֵעִיד עָלָיו דְּהַייְנוּ רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ הוֹאִיל וּבָא לְהָעִיד עַל זֹאת יָפֶה כִּוֵּון וְדִקְדֵּק בַּדָּבָר אֶל נָכוֹן:
Vois quel grand homme témoigne à son sujet — vois quel homme considérable a témoigné à son sujet, à savoir Rabbi Yehochoua ; dès lors qu'il est venu témoigner de cela, il a bien visé et examine la chose avec exactitude.
🗂️ Tossefot (1)
וְדִילְמָא נָתַן עֵינָיו בְּצַד זֶה וְאָכַל בְּצַד אַחֵר וא"ת דִּתְנַן בְּפֶרֶק בַּמֶּה מַדְלִיקִין (שַׁבָּת דַּף לד.) סָפֵק חֲשֵׁכָה מְעַשְּׂרִין אֶת הַדְּמַאי הָא וַדַּאי חֲשֵׁכָה לֹא אַמַּאי כֵּיוָן דְּאֶפְשָׁר ע"י נוֹתֵן עֵינָיו בְּצַד זֶה וְאוֹכֵל בְּצַד אַחֵר אִם כֵּן יְהֵא מֻותָּר לְהַפְרִישׁ בְּשַׁבָּת כִּדְמוֹכַח בְּפֶרֶק נוֹטֵל (שַׁבָּת דַּף קַמָּא:) ד רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר אַף מַעֲלִין אֶת הַמְדֻומָּע בְּאֶחָד וּמֵאָה וּפָרִיךְ בַּגְּמָרָא (שָׁם דַּף קמב.) וְהָא מְתַקֵּן הוּא וּמְשַׁנֵּי הָא מַנִּי רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן אֶלְעָזָר הִיא דְּאָמַר נוֹתֵן עֵינָיו בְּצַד זֶה וְאוֹכֵל בְּצַד אַחֵר וּלְהָכֵי לָא חֲשִׁיב תִּקּוּן בְּשַׁבָּת כְּשֶׁמַּעֲלֶה וְיֵשׁ לוֹמַר דְּשָׁאנֵי מְדֻומָּע שֶׁכְּבָר הָיָה נִתְקַן אֲבָל תְּחִלָּתוֹ שֶׁל טֶבֶל לָא שָׁרִי עַל יְדֵי דְּאֶפְשָׁר לִיתֵּן עֵינָיו בְּצַד זֶה וְלֶאֱכֹול בְּצַד אַחֵר. [וע"ע תּוֹסְפוֹת גִּיטִּין לא. וּבִמְנָחוֹת נה. וּבִבְכוֹרוֹת נט. ד"ה בְּמַחְשָׁבָה]:
'Et peut-être posa-t-il les yeux sur ce côté-ci et mangea de l'autre' — on pourrait objecter : nous avons appris (Chabbat 34a) 'au crépuscule douteux on dîme le demai', mais à la nuit certaine, non — pourquoi [non], puisque c'est possible par 'il pose les yeux sur ce côté-ci et mange de l'autre' ? Si tel était le cas, il serait permis de prélever [la dîme] le Chabbat, comme le prouve 'Notel' (Chabbat 141b), où Rabbi Yehouda dit 'on relève aussi le medouma à un sur cent-un', et la Guemara (142a) objecte 'mais il rectifie [le Chabbat] !' et répond 'cette [michna] est selon Rabbi Chimon ben Elazar, qui dit : il pose les yeux sur ce côté-ci et mange de l'autre' — d'où cela ne compte pas comme rectification le Chabbat. On peut répondre : le medouma est différent, car il était déjà rectifié ; mais le tevel à son origine n'est pas permis par le fait qu'il est possible de poser les yeux sur ce côté-ci et de manger de l'autre.
💡 Explication

Autres objections : peut-être dima-t-il d'ailleurs ? — non, les haverim ne prélèvent pas d'un produit non proche (min ha-moukaf). Peut-être visa-t-il un côté pour dîmer et mangea-t-il l'autre ? Réponse : vois quel grand homme (R. Yehochoua ben Zerouz) en témoigne — il a observé avec précision.

10
מַאי בְּהֶמְתָּן שֶׁל צַדִּיקִים? דְּרַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר הֲוָה קָאָזֵיל לְפִדְיוֹן שְׁבוּיִין, פְּגַע בֵּיהּ בְּגִינַּאי נַהֲרָא.

Que [signifie] 'les bêtes des justes' ? [L'histoire] de Rabbi Pinhas ben Yair, qui allait [s'occuper] du rachat de captifs (pidyon chevouyim) et rencontra le fleuve Guinai.

📜 Rachi (1)
גִּינָּאֵי שֵׁם הַנָּהָר:
Guinai — nom du fleuve.
💡 Explication

Origine du principe 'les bêtes des justes' : R. Pinhas ben Yair, en route pour racheter des captifs, rencontre le fleuve Guinai.

11
אֲמַר לֵיהּ: גִּינָּאֵי, חֲלֹוק לִי מֵימֶךָ וְאֶעֱבֹור בָּךְ! אֲמַר לֵיהּ: אַתָּה הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנֶךָ וַאֲנִי הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנִי, אַתָּה סָפֵק עוֹשֶׂה סָפֵק אִי אַתָּה עוֹשֶׂה, אֲנִי וַדַּאי עוֹשֶׂה. אֲמַר לֵיהּ: אִם אִי אַתָּה חוֹלֵק גּוֹזְרַנִי עָלֶיךָ שֶׁלֹּא יַעַבְרוּ בְּךָ מַיִם לְעוֹלָם. חָלַק לֵיהּ.

Il lui dit : Guinai, partage-moi tes eaux et je passerai à travers toi ! Il lui dit : tu vas accomplir la volonté de ton Créateur, et moi je vais accomplir la volonté de mon Créateur ; toi, il est incertain que tu accomplisses [la tienne], incertain que tu ne [l']accomplisses pas ; moi, je [l']accomplis certainement.

Il lui dit : si tu ne [te] partages pas, je décrète sur toi que jamais des eaux ne passeront à travers toi. Il [se] partagea pour lui.

📜 Rachi (2)
רְצוֹן קוֹנִי כָּל הַנְּחָלִים הֹולְכִים אֶל הַיָּם בִּגְזֵירַת הַמֶּלֶךְ:
La volonté de mon Créateur — tous les fleuves vont à la mer par décret du Roi.
סָפֵק עוֹשֶׂה שֶׁמָּא לֹא יִתְּנוּ לְךָ בְּפִדְיוֹן:
Tu [l']accomplis peut-être — peut-être ne te [les] donnera-t-on pas [les captifs] contre rançon.
🗂️ Tossefot (1)
אֲמַר לֵיהּ אַתָּה הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנֶךָ כּוּ' שֶׁמָּא שַׂר שֶׁל יָם הֵשִׁיב לוֹ כָּךְ אִי נָמֵי רַבִּי פִּנְחָס הָיָה מְחַשֵּׁב בְּלִבּוֹ שֶׁלְּכָךְ הָיָה מַנִּיחַ מִלַּחֲלֹוק לוֹ וּכְעִנְיָן זֶה צָרִיךְ לְפָרֵשׁ בְּפֶרֶק קַמָּא דְּמַסֶּכֶת ע"ז (דַּף יז.) גַּבֵּי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן דְּוַרְדַיָּיא דְּאָמַר שָׁמַיִם בִּקְּשׁוּ עָלַי רַחֲמִים:
'Il lui dit : tu vas accomplir la volonté de ton Créateur, etc.' — peut-être est-ce le prince [génie] de la mer (sar chel yam) qui lui répondit ainsi ; ou bien Rabbi Pinhas raisonnait en son cœur que c'était pour cela que [le fleuve] tardait à se partager pour lui. Et de la même manière il faut expliquer, au premier chapitre d'Avoda Zara (17a), à propos de Rabbi Eliezer ben Dordaya qui dit 'Cieux, implorez miséricorde pour moi'.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אֲמַר לֵיהּ: גִּינָּאֵי, חָלַק לְמֵימֶיךָ וָאֶעֱבֹר בָּךְ. הִנֵּה בְּוַדַּאי עִם הַמַּלְאָךְ הַמְמֻונֶּה עַל אוֹתוֹ נָהָר הָיָה מְדַבֵּר וּכְמוֹ שֶׁכָּתְבוּ הַתּוֹסָפוֹת זַ"ל וְקָרְאוּ בִּשְׁמוֹ כִּי כָּל דָּבָר אוֹתִיּוֹת שְׁמוֹ הֵם צִינּוֹרוֹת הַשֶּׁפַע שֶׁלּוֹ וּבָהֶם מִתְלַבֵּשׁ אוֹתוֹ הַמַּלְאָךְ הַמְמֻונֶּה עַל אוֹתוֹ דָּבָר לָכֵן כָּאן הִזְכִּיר שֵׁם הַנָּהָר כְּדֵי לְעוֹרֵר אוֹתוֹ הַמַּלְאָךְ שֶׁהָיָה מִתְלַבֵּשׁ בְּאוֹתִיּוֹת גִּינָּאֵי כְּדֵי שֶׁיָּשִׁיב לוֹ תְּשׁוּבָה וְיַעֲשֶׂה רְצוֹנוֹ. אוֹ אֶפְשָׁר שֶׁאוֹתוֹ הַמַּלְאָךְ נִקְרָא גִּינָּאֵי בְּשֵׁם הַנָּהָר כְּמוֹ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זִ"לִ עַל מַלְאָךְ שֶׁבָּא לְאֵשֶׁת מָנוֹחַ שֶׁנִּקְרָא פִּלְאֵי (שׁוֹפְטִים יג, יח) עַל שֵׁם הַנְּזִירוּת שֶׁבָּא לְדַבֵּר עִמָּהּ בַּעֲבוּרָהּ.
« Il lui dit : Guinai, partage-moi tes eaux et je passerai à travers toi. » Voici : assurément, c'est avec l'ange préposé à ce fleuve qu'il parlait — comme l'ont écrit les Tossafot, que leur mémoire soit bénie — et il l'appela par son nom [celui du fleuve], car en toute chose les lettres de son nom sont les canaux (tsinorot) de son flux (chefa, l'épanchement de l'influx divin), et c'est par elles que se revêt l'ange préposé à cette chose. C'est pourquoi il mentionna ici le nom du fleuve, afin d'éveiller cet ange qui se revêtait des lettres de « Guinai », pour qu'il lui réponde et fasse sa volonté. Ou bien il est possible que cet ange lui-même soit appelé « Guinai », du nom du fleuve, comme l'ont dit nos maîtres, de mémoire bénie, au sujet de l'ange qui vint à la femme de Manoa'h, lequel est appelé « Peli » (« Merveilleux », Juges 13:18), du nom du naziréat au sujet duquel il était venu lui parler pour elle.
אָמַר לוֹ: אַתָּה הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנֶךָ, וַאֲנִי הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנִי. מַקְשִׁים לָמָּה גִּינָּאֵי נַהֲרָא הִקְדִּים מַעֲשֵׂה רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר לְמַעֲשָׂיו? וְעוֹד לָמָּה לֹא כָּלַל דְּבָרָיו יַחַד דְּהָיָה לוֹ לוֹמַר אַתָּה הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנֶךָ בְּסָפֵק וַאֲנִי הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת רְצוֹן קוֹנִי בְּוַדַּאי? וְעוֹד יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת גִּינָּאֵי בָּא בְּטַעֲנָה וְרַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר לֹא הֵשִׁיב לִסְתּוֹר טַעֲנָתוֹ אֶלָּא דִּבֵּר עִמּוֹ דֶּרֶךְ גְּזֵרָה וְאִם יִגְזֹור עָלָיו כָּךְ הֲלֹא הוּא דִּבֵּר בְּטַעֲנָה גְּדוֹלָה? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּיָדוּעַ דְּמַחְצַב הַנְּשָׁמוֹת הוּא לְמַעְלָה מִן מַחְצַב הַמַּלְאָכִים וּבָזֶה יֵשׁ יִתְרוֹן גָּדוֹל לַצַּדִּיק עַל הַמַּלְאָךְ מִפְּנֵי שֶׁתִּיקּוּן שֶׁיִּהְיֶה בַּמִּצְוֹת שֶׁלּוֹ הוּא עוֹלֶה בְּמָקוֹם גָּבוֹהַּ וְעֶלְיוֹן לְפִי מַדְרֵגַת הַמַּחְצֵב שֶׁל נִשְׁמָתוֹ, וְעוֹד הַשֶּׁפַע שֶׁיּוֹרֵד מִן מַעֲשִׂים שֶׁלּוֹ מִשְׁתַּלְשֵׁל וְיוֹרֵד גַּם לְמַחְצַב הַמַּלְאָכִים וְהֵם נֶהֱנִים מִן הַשֶּׁפַע הַהוּא כִּי כָּל אֶחָד יוּכַל לְהוֹרִיד שֶׁפַע וּלְהַשְׁפִּיעַ לְהַתַּחְתּוֹן מִמֶּנּוּ, אָמְנָם יֵשׁ יִתְרוֹן לַמַּלְאָךְ עַל הַצַּדִּיק מִצַּד אַחֵר כִּי הַמַּלְאָךְ לֹא יֶחֱטָא וְאֵין חֲשָׁשׁ שֶׁיְּקַלְקֵל מַעֲשָׂיו אֲבָל הַצַּדִּיק אַף עַל פִּי שֶׁהַיּוֹם הוּא צַדִּיק וּמַעֲשָׂיו עוֹשִׂין תִּיקּוּן וְשֶׁפַע גָּדוֹל בְּעוֹלָמוֹת אֶפְשָׁר דח"ו יְקַלְקֵל מַעֲשָׂיו אַחֲרֵי זֶה וְאֵינוֹ בָּטוּחַ שֶׁיִּשָּׁאֵר בְּצִדְקָתוֹ כָּל זְמַן שֶׁהוּא בָּעוֹלָם הַזֶּה וְאִם הָלַךְ עֵת הַזֹּאת לַעֲשׂוֹת מִצְוָה בְּמָקוֹם אַחֵר אֶפְשָׁר כְּשֶׁיַּגִּיעַ לְאוֹתוֹ מָקוֹם נֶהְפַּךְ לִבּוֹ וְלֹא יַחְפֹּוץ לַעֲשׂוֹת הַמִּצְוָה אוֹ שֶׁמָּא יָמוּת קֹודֶם שֶׁיַּעֲשֶׂה הַמִּצְוָה וְנִמְצָא אֵינוֹ בָּטוּחַ שֶׁיַּעֲשֶׂה הַמִּצְוָה אֶלָּא עַד שֶׁיַּעֲשֶׂנָּה מַה שֶׁאֵין כֵּן הַמַּלְאָךְ שֶׁמְּמֻונֶּה עַל דָּבָר אֶחָד לַעֲשׂוֹתוֹ הִנֵּה הוּא בָּטוּחַ בַּעֲשִׂיַּית מִצְוָתוֹ כַּאֲשֶׁר נִצְטַווָּה מֵאֵת הַשֵּׁם יִתְבָּרַךְ. וְהִנֵּה כְּבָר כָּתַבְתִּי לְעֵיל כִּי גִּינָּאֵי נַהֲרָא שֶׁהָיָה מְדַבֵּר עִמּוֹ רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר הוּא הַמַּלְאָךְ הַמְמֻונֶּה עַל אוֹתוֹ הַנָּהָר וְנִקְרָא עַל שֵׁם אוֹתוֹ הַנָּהָר וְאָמַר לוֹ רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר שֶׁיַּחֲלֹוק אֶת הַנָּהָר וְהֵשִׁיב לוֹ הַמַּלְאָךְ הֵן אֱמֶת שֶׁיֵּשׁ לְךָ קְדִימָה מִצַּד הַמַּעֲשֶׂה שֶׁל הַמִּצְוָה שֶׁאַתָּה עוֹשֶׂה הַמִּצְוָה בְּמָקוֹם גָּבוֹהַּ יוֹתֵר מִמָּקוֹם שֶׁתַּגִּיעַ אֵלָיו מִצְוֹתַי מִפְּנֵי שֶׁמְּקוֹם מַחְצַב נִשְׁמָתְךָ הוּא עֶלְיוֹן וְגָבוֹהַּ עַל מְקוֹם מַחְצַב נִשְׁמָתִי וְלָכֵן זָכַר מַעֲשֵׂה מִצְוֹתָיו שֶׁל רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר קֹודֶם מַעֲשֶׂה עַצְמוֹ לִרְמֹוז עַל קְדִימָה שֶׁיֵּשׁ לְרַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר מִצַּד מַחְצַב הַנְּשָׁמוֹת אַךְ עִם כָּל זֶה אֲנִי יֵשׁ לִי יִתְרוֹן עָלֶיךָ כִּי אַתָּה מִצְוָה שֶׁלְּךָ שֶׁאַתָּה הוֹלֵךְ לַעֲשׂוֹת הָיָה עוֹדֶנָּה בְּסָפֵק דְּשֶׁמָּא קֹודֶם שֶׁתַּגִּיעַ לִמְקוֹם פִּדְיוֹן הַשְּׁבוּיִים אַחַר שֶׁתַּעֲבֹור הַנָּהָר תַּחֲזֹור בְּךָ וְלֹא תְּקַייֵּם אוֹ תִּסְתַּלֵּק מִן הָעוֹלָם אַחַר שֶׁתַּעֲבֹור הַנָּהָר וְלֹא תַּגִּיעַ לִמְקוֹם פִּדְיוֹן שְׁבוּיִים אוֹ יִוָּולְדוּ עוֹד סִבּוֹת אֲחֵרוֹת בְּבִיטּוּל הַמִּצְוָה אֲבָל אֲנִי בָּטוּחַ בְּקִיּוּם מִצְוֹתַי בְּוַדַּאי שֶׁאֵין לִי כָּל אוֹתָם סִיבּוֹת הַנִּמְצָאִים בְּאָדָם בְּבִיטּוּל הַמִּצְוָה. וְהֵשִׁיב לוֹ רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר אִם לֹא תַּחֲלֹוק גּוֹזְרַנִי עָלֶיךָ שֶׁלֹּא יַעַבְרוּ בְּךָ מַיִם לְעוֹלָם אֵין כַּוָּנָתוֹ עַל מֵי הַנָּהָר אֶלָּא כַּוָּנָתוֹ עַל הַשֶּׁפַע הַנִּקְרָא מַיִם שֶׁנִּמְשַׁךְ מִן מַחְצַב הַנְּשָׁמוֹת לְמַחְצַב הַמַּלְאָכִים עַל יְדֵי מִצְוֹת שֶׁעוֹשִׂים הַצַּדִּיקִים וַאֲנִי אוּכַל לִגְזֹור דְּהַשֶּׁפַע הַיּוֹרֵד עַל יְדֵי מִצְוֹת שֶׁלִּי מִן מַחְצַב הַנְּשָׁמוֹת לְמַחְצַב הַמַּלְאָכִים לֹא יַגִּיעַ לְךָ מִמֶּנּוּ חֵלֶק כִּי הַמַּיִם הָאֵלֶּה שֶׁלִּי הֵם וְאוֹכֵל לִגְזֹור שֶׁלֹּא יַעַבְרוּ בְּךָ לְעוֹלָם מֵאַחַר שֶׁאַתָּה אִינָךְ מְקַבֵּל דְּבָרַי לַעֲשׂוֹת רְצוֹנִי לַחֲלֹוק לִי כְּדֵי לְמַהֵר לַעֲשׂוֹת מִצְוֹתַי וְנִמְצָא אַתָּה מַפְסִיד הַשֶּׁפַע הַמַּגִּיעַ לְךָ מִשֶּׁל מִצְוֹת שֶׁלִּי וְכֵיוָן שֶׁשָּׁמַע כָּךְ חָלַק לוֹ. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד הַטַּעַם שֶׁהִקְדִּים הַמַּלְאָךְ מַעֲשֵׂה רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר לַמַּעֲשֶׂה שֶׁלּוֹ כִּי יֵשׁ יִתְרוֹן בְּמַעֲשֵׂה רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר עַל מַעֲשֶׂה שֶׁלּוֹ בְּכַמָּה דְּבָרִים הָאֶחָד שֶׁרַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר הָלַךְ לְפִדְיוֹן שְׁבוּיִים שֶׁיֵּשׁ בָּזֶה פִּקּוּחַ נֶפֶשׁ וְהַצָּלַת נְפָשׁוֹת וְנָפֵיק מִינָּהּ חֻורְבָּא אִם יִתְעַכֵּב אֲבָל הֲלִיכַת מֵי הַנָּהָר לַיָּם אַף עַל פִּי שֶׁזּוֹ הִיא מִצְוָה לְקַייֵּם גְּזֵרָתוֹ יִתְבָּרֵךְ שֶׁגָּזַר כָּל הַנְּחָלִים הֹלְכִים אֶל הַיָּם (קֹהֶלֶת א, ז) אִם יִתְעַכֵּב אֵיזֶה רְגָעִים לָא נָפֵיק מִינָּהּ חֻורְבָּא וַאֲפִילּוּ אִם לֹא יֵלְכוּ מֵי הַנָּהָר כְּלָל אֵינוֹ יוֹצֵא מִזֶּה תַּקָּלָה וְעוֹד כָּל מִצְוָה שֶׁיַּעֲשֶׂה הָאָדָם יֵשׁ לָהּ יִתְרוֹן גָּדוֹל עַל מִצְוַת הַמַּלְאָךְ כִּי יֵשׁ בָּזֶה פְּאֵר גָּדוֹל לְמִצְוָה וּכְבוֹד שָׁמַיִם מִפְּנֵי שֶׁהָאָדָם חוּמְרֵי וְהַחֹומֶר שֶׁלִּי וְיִצְרוֹ הָרַע מוֹנְעוֹ לַעֲשׂוֹת הַמִּצְוָה וְעִם כָּל זֶה נִלְחָם בְּיִצְרוֹ וְעוֹשֶׂה מַה שֶׁאֵין כֵּן הַמַּלְאָךְ לֵית גַּבֵּיהּ הָכִי וְלָכֵן הִקְדִּים מַעֲשֵׂה רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר לְמַעֲשָׂיו אַךְ עִם כָּל זֶה טָעַן שֶׁאֵינוֹ חַיָּיב לַחֲלֹוק מִפְּנֵי שֶׁשֶּׁלּוֹ וַדַּאי וְשֶׁל רַבִּי פִּנְחָס בֶּן יָאִיר סָפֵק.
« Il lui dit : tu vas accomplir la volonté de ton Créateur, et moi je vais accomplir la volonté de mon Créateur. » On objecte : pourquoi le fleuve Guinai a-t-il placé l'action de Rabbi Pinhas ben Yair avant la sienne propre ? Et de plus, pourquoi n'a-t-il pas réuni ses paroles ensemble — car il aurait dû dire : « tu vas accomplir la volonté de ton Créateur de manière incertaine, et moi je vais accomplir la volonté de mon Créateur de manière certaine » ? Et il y a encore à objecter : Guinai vint avec un argument, et Rabbi Pinhas ben Yair ne répondit pas pour réfuter son argument, mais lui parla par voie de décret — or s'il décrétait ainsi sur lui, [le fleuve] avait pourtant parlé avec un grand argument [resté sans réponse] ? Et il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'on sait que la carrière [source] des nechamot (les âmes) est au-dessus de la carrière des anges. En cela il y a un grand avantage pour le tsadik (le juste) sur l'ange, parce que le tikoun (réparation) qui se réalise par ses mitsvot s'élève à un lieu haut et supérieur, selon le degré de la carrière de sa nechama (âme). De plus, le chefa (flux) qui descend de ses actes se déroule et descend aussi jusqu'à la carrière des anges, et ceux-ci jouissent de ce flux, car chacun peut faire descendre du flux et le déverser sur celui qui est en dessous de lui. Toutefois, l'ange a un avantage sur le tsadik d'un autre côté : car l'ange ne pèche pas, et il n'y a pas à craindre qu'il gâte ses actes ; tandis que le tsadik, bien qu'aujourd'hui il soit juste et que ses actes opèrent un tikoun et un grand chefa dans les mondes, il est possible — à Dieu ne plaise — qu'il gâte ses actes après cela, et il n'a pas la garantie de demeurer dans sa justice tout le temps qu'il est dans ce monde-ci ; et s'il est allé cette fois accomplir une mitsva en un autre lieu, il est possible que, lorsqu'il parviendra à ce lieu, son cœur se retourne et qu'il ne veuille plus accomplir la mitsva, ou bien qu'il meure avant de l'accomplir — il se trouve donc qu'il n'a pas la garantie d'accomplir la mitsva jusqu'à ce qu'il l'ait effectivement accomplie. Il n'en va pas de même de l'ange qui est préposé à une seule chose pour l'accomplir : voici qu'il a la garantie d'accomplir sa mitsva telle qu'il en a été chargé par le Nom, qu'Il soit béni. Et voici, j'ai déjà écrit plus haut que le fleuve Guinai avec lequel parlait Rabbi Pinhas ben Yair est l'ange préposé à ce fleuve, appelé du nom de ce fleuve. Rabbi Pinhas ben Yair lui dit de se fendre, et l'ange lui répondit : il est vrai que tu as une préséance du côté de l'acte de la mitsva, car tu accomplis la mitsva en un lieu plus haut que le lieu auquel parviennent mes mitsvot, parce que le lieu de la carrière de ta nechama (âme) est supérieur et plus haut que le lieu de la carrière de ma nechama. C'est pourquoi il mentionna l'accomplissement des mitsvot de Rabbi Pinhas ben Yair avant son propre acte, pour faire allusion à la préséance qu'a Rabbi Pinhas ben Yair du côté de la carrière des nechamot (âmes). Mais malgré tout cela, moi j'ai un avantage sur toi : car ta mitsva, que tu vas accomplir, est encore incertaine — car peut-être, avant que tu ne parviennes au lieu du rachat des captifs, après avoir traversé le fleuve, te rétracteras-tu et ne l'accompliras-tu pas ; ou bien tu quitteras ce monde après avoir traversé le fleuve et ne parviendras pas au lieu du rachat des captifs ; ou encore d'autres causes surgiront qui annuleront la mitsva. Tandis que moi, j'ai la garantie de l'accomplissement de mes mitsvot de manière certaine, car je n'ai aucune de toutes ces causes qui se rencontrent chez l'homme et annulent la mitsva. Et Rabbi Pinhas ben Yair lui répondit : « Si tu ne te partages pas, je décrète sur toi que jamais des eaux ne passeront à travers toi. » Son intention ne porte pas sur les eaux du fleuve, mais sur le chefa (flux) appelé « eaux », qui s'écoule de la carrière des nechamot (âmes) vers la carrière des anges par le moyen des mitsvot qu'accomplissent les justes ; [il veut dire :] et moi je puis décréter que le chefa qui descend par le moyen de mes mitsvot, de la carrière des nechamot vers la carrière des anges, ne te parviendra pas en partage, car ces eaux-là sont les miennes, et je puis décréter qu'elles ne passeront jamais à travers toi, des lors que tu n'acceptes pas mes paroles d'accomplir ma volonté de te partager pour moi afin de hâter l'accomplissement de mes mitsvot ; il se trouve donc que tu perds le chefa qui te parviendrait du fait de mes mitsvot. Et lorsqu'il entendit cela, il se partagea pour lui. Et il me semble encore, avec l'aide du Ciel, [voici] la raison pour laquelle l'ange plaça l'acte de Rabbi Pinhas ben Yair avant le sien propre : c'est qu'il y a un avantage dans l'acte de Rabbi Pinhas ben Yair sur son propre acte en plusieurs points. Le premier : Rabbi Pinhas ben Yair allait pour le rachat de captifs, ce qui comporte un pikoua'h nefech (sauvegarde de vie) et un sauvetage d'âmes, et il en résulterait une perte [un dommage, 'hourba] s'il tardait ; tandis que l'écoulement des eaux du fleuve vers la mer, bien que ce soit une mitsva — accomplir le décret du Béni soit-Il, qui a décrété que « tous les fleuves vont à la mer » (Qohelet 1:7) — s'il tarde quelques instants, il n'en résulte aucune perte, et même si les eaux du fleuve ne coulaient pas du tout, il n'en sortirait aucun méfait. De plus, toute mitsva qu'accomplit l'homme a un grand avantage sur la mitsva de l'ange, car il y a en cela une grande parure pour la mitsva et un honneur du Ciel, parce que l'homme est matériel — la matière (le 'homer) et son yetser ha-ra (penchant au mal) l'empêchent d'accomplir la mitsva, et malgré tout cela il combat son penchant et l'accomplit ; il n'en va pas de même de l'ange, chez qui il n'en est pas ainsi. C'est pourquoi il plaça l'acte de Rabbi Pinhas ben Yair avant les siens. Mais malgré tout cela, il argua qu'il n'était pas tenu de se partager, parce que le sien [son accomplissement] est certain et celui de Rabbi Pinhas ben Yair incertain.
💡 Explication

R. Pinhas ordonne au fleuve de se fendre. Le fleuve objecte : lui accomplit certainement la volonté divine (couler), R. Pinhas seulement peut-être (le rachat est incertain). R. Pinhas le menace de le tarir à jamais — et le fleuve se fend.

🖼️ Schéma
Rabbi Pinhas ben Yair et le fleuve Guinai Le fleuve moi j'accomplis CERTAINEMENT la volonté divine (couler) R. Pinhas (pour le rachat) toi, c'est incertain ; mais si tu ne te fends pas, je te tarirai à jamais Le fleuve se fendit — trois fois (lui, l'homme à la matsa, l'Arabe) Rav Yossef : plus grand que Moché et les 600 000 (la mer ne se fendit qu'une fois).
Le dialogue avec le fleuve Guinai.
12
הֲוָה הָהוּא גַּבְרָא דַּהֲוָה דָּארֵי חִיטֵּי לְפִיסְחָא, אֲמַר לֵיהּ חֲלֹוק לֵיהּ נָמֵי לְהַאי, דִּבְמִצְוָה עָסֵיק. חָלַק לֵיהּ. הֲוָה הָהוּא טַיָּיעָא דִּלְוָוה בַּהֲדַייְהוּ, אֲמַר לֵיהּ חֲלֹוק לֵיהּ נָמֵי לְהַאי, דְּלָא לֵימָא: ״כָּךְ עוֹשִׂים לִבְנֵי לְוִיָּה״, חָלַק לֵיהּ.

Il y avait un homme qui portait du blé pour [la matsa de] Pessa'h. Il [Rabbi Pinhas] lui dit : partage-toi aussi pour celui-ci, car il s'occupe d'une mitsva.

Il [se] partagea pour lui. Il y avait un Arabe (taya) qui s'était joint à eux [en chemin].

Il lui dit : partage-toi aussi pour celui-ci, pour qu'il ne dise pas : 'est-ce ainsi qu'on agit envers ceux qui [vous] accompagnent ?'. Il [se] partagea pour lui.

📜 Rachi (5)
דִּבְמִצְוָה עָסֵיק דִּכְתִיב (שְׁמוֹת יב) וּשְׁמַרְתֶּם אֶת הַמַּצּוֹת דְּמִתְּחִלַּת טְחִינָה וְהַרְקָדָה בָּעֲיָא שִׁימּוּר לְשֵׁם מַצָּה:
Car il s'occupe d'une mitsva — comme il est écrit (Ex 12) 'et vous garderez les matsot' : dès le début de la mouture et du tamisage, [le blé] requiert une 'garde' (chimour) en vue de la matsa.
דְּלָווָה בַּהֲדַיְיהוּ נִתְחַבֵּר עִמָּם בַּדֶּרֶךְ:
Qui s'était joint à eux — il s'était associé à eux en chemin.
טַיָּיעָא סוֹחֵר עַרְבִי:
Taya — un marchand arabe.
כָּךְ עוֹשִׂין בִּתְמִיהַּ:
Est-ce ainsi qu'on agit — sur un ton d'étonnement.
לִבְנֵי לְוִיָּה לִבְנֵי חֲבוּרָה שֶׁמַּנִּיחָן וְהוֹלֵךְ:
Envers ceux qui [vous] accompagnent (benei levaya) — les compagnons [de route] qu'on abandonne et laisse [partir].
💡 Explication

R. Pinhas fait fendre le fleuve aussi pour un homme portant du blé pour la matsa (occupé d'une mitsva), puis pour un Arabe qui les accompagnait (pour ne pas le laisser dire qu'on abandonne un compagnon de route).

13
אָמַר רַב יוֹסֵף: כַּמָּה נְפִישׁ גַּבְרָא מִמֹּשֶׁה וְשִׁתִּין רִבְּוָון, דְּאִילּוּ הָתָם חַד זִימְנָא, וְהָכָא תְּלָתָא זִימְנִין. וְדִלְמָא הָכָא נָמֵי חֲדָא זִימְנָא? אֶלָּא כְּמֹשֶׁה וְשִׁתִּין רִבְּוָון.

Rav Yossef dit : combien cet homme est plus grand que Moché et les six cent mille [Israélites] ! Car là-bas [à la mer Rouge] ce fut une seule fois, et ici trois fois.

Et peut-être ici aussi [n'y eut-il qu']une seule fois ? Plutôt, [il fut] comme Moché et les six cent mille.

📜 Rachi (2)
דִּלְמָא ה"נ חֲדָא זִימְנָא אֶלָּא מִתְייָרֵא הָיָה שֶׁלֹּא יַחְזְרוּ הַמַּיִם וְיִשְׁטֹפוּ הַשְּׁנַיִם וְהָיָה מְדַבֵּר עֲלֵיהֶם שֶׁיַּמְתִּין לָהֶם הַנָּהָר:
Peut-être ici aussi une seule fois — mais [Rabbi Pinhas] craignait que les eaux ne reviennent et n'emportent les deux [autres], et il parlait pour eux [pour] que le fleuve les attende.
כְּמֹשֶׁה וְשָׁתַיִן רִבְּוָון שֶׁנֶּחֱלַק לָהֶן יַם סוּף:
Comme Moché et les six cent mille — pour qui la mer Rouge se partagea.
🪔 Ben Yehoyada (2)
וְדִילְמָא הָכָא נָמֵי חֲדָא זִימְנָא. פֵּירֵשׁ רַשִׁ"י שֶׁהוּא הָיָה מִתְיָרֵא פֶּן אַחַר שֶׁיַּעֲבֹור הוּא יִשְׁטְפוּ הַמַּיִם אֶת הַהוֹלְכִים אַחֲרָיו וּלְכָךְ אַחַר שֶׁנַּעֲשֵׂית הַבְּקִיעָה לְפָנָיו צִוָּהוּ שֶׁתִּשָּׁאֵר הַבְּקִיעָה עַד שֶׁיֵּצֵא אוֹתוֹ גַּבְרָא מִן הַנָּהָר לְעֵבֶר הַשֵּׁנִי לַיַּבָּשָׁה וְעַד שֶׁיֵּצֵא אוֹתוֹ טַיָּיעָא נָמֵי. וְדַע דְּאֵין לְהַקְשׁוֹת לָמָּה הֻוצְרַךְ לְצַוּוֹת כָּךְ, יוֹלִיךְ אֶת הַשְּׁנַיִם לְפָנָיו וְהוּא אַחֲרֵיהֶם וְאָז אֵין כָּאן חֲשָׁשׁ? דְּיֵשׁ לוֹמַר לֹא רָצָה לַעֲשׂוֹת כֵּן מִפְּנֵי שֶׁרָאָה דְּהַמַּלְאָךְ עוֹבֵר לְפָנָיו בְּרֹאשׁ וְאֵיךְ יַנִּיחַ אוֹתָם הַשְּׁנַיִם בֵּינוֹ וּבֵין הַמַּלְאָךְ דְּנִמְצָא הַמַּלְאָךְ הוֹלֵךְ לִפְנֵי הֶדְיוֹטוֹת אֵלּוּ בִּמְקוֹם הַבְּקִיעָה וְלָכֵן הוּא הָלַךְ רִאשׁוֹן וְהַשְּׁנַיִם הוֹלְכִים אַחֲרָיו.
« Et peut-être ici aussi [n'y eut-il qu']une seule fois ? » Rachi a expliqué qu'il craignait que, après son propre passage, les eaux n'emportent ceux qui marchaient derrière lui ; c'est pourquoi, une fois la fente opérée devant lui, il ordonna [au fleuve] que la fente demeure jusqu'à ce que cet homme sorte du fleuve sur l'autre rive, vers la terre sèche, et de même jusqu'à ce que cet Arabe en sorte aussi. Et sache qu'il n'y a pas à objecter : pourquoi a-t-il fallu ordonner ainsi ? Qu'il fasse marcher les deux [autres] devant lui et lui derrière eux, et alors il n'y a plus de crainte ! Car on peut répondre : il ne voulut pas faire ainsi, parce qu'il voyait que l'ange passait devant lui en tête, et comment laisserait-il ces deux-là entre lui et l'ange — il se trouverait alors que l'ange marche devant ces gens du commun (hedyotot) au lieu de la fente ; c'est pourquoi lui marcha le premier et les deux [autres] marchèrent derrière lui.
אֶלָּא כְּמֹשֶׁה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא. עֲדַייִן קַשָּׁא אֵיךְ רַבִּי יוֹסֵף אָמַר לַהֲדֵיהּ נְפִישׁ מִמֹּשֶׁה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא? וְנִרְאֶה לִי בס"ד כַּוָּנַת רַב יוֹסֵף לוֹמַר נְפִישׁ מֵעֵין מֹשֶׁה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא כִּי מֵ"ם שֶׁל מ מֹשֶׁה אֵינוֹ מֵ"ם הַיִּתְרוֹן אֶלָּא רְצוֹנוֹ לוֹמַר מֵעֵין וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל עַל פָּסוּק מִנָּשִׁים בְּאֹהֶל תְּבָרֵךְ (שׁוֹפְטִים ה, כד) דְּאִם הוּא מֵ"ם הַיִּתְרוֹן מַאי נִינְהוּ נָשִׁים בָּאֹהֶל שָׂרָה רִבְקָה רָחֵל לֵאָה, וְכִי אוֹרַח אַרְעָא לוֹמַר הָכִי שֶׁתִּהְיֶה יְתֵירָה עֲלֵיהֶם? אֶלָּא מַאי 'מִנָּשִׁים בְּאֹהֶל' מֵעֵין נָשִׁים בָּאֹהֶל וְהָכָא נָמֵי הָכִי קָאָמַר נְפִישׁ חֵילֵיהּ מֵעֵין חֵילֵיהּ דְּמֹשֶׁה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא. אִי נָמֵי הָכִי קָאָמַר נְפִישׁ בְּנֵס זֶה מֵחֲמַת הַנֵּס שֶׁל מֹשֶׁה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא כִּי מְקוֹר הַנֵּס שֶׁל בְּקִיעָה שֶׁנִּפְתַּח אֵצֶל מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה וְשִׁשִּׁים רִבּוֹא מִמֶּנּוּ יָצָא שֶׁפַע נֵס בְּקִיעָה זוֹ.
« Plutôt, comme Moché et les six cent mille. » Il reste encore une difficulté : comment Rabbi Yossef a-t-il pu dire que [cet homme] est plus grand (nefich) que Moché et les six cent mille ? Et il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'intention de Rav Yossef est de dire « plus grand à l'instar (me-ein) de Moché et des six cent mille » — car le mem de « mi-Moché » (« de Moché ») n'est pas le mem du comparatif [« plus que »], mais il veut dire « à l'instar de » (me-ein, du genre de). C'est comme l'ont dit nos maîtres, de mémoire bénie, sur le verset « Qu'elle soit bénie d'entre les femmes sous la tente » (Juges 5:24) : car si c'était le mem du comparatif [« plus que les femmes »], quelles sont ces « femmes sous la tente » ? Sara, Rivka, Ra'hel, Léa ! Or, est-il convenable (orah ar'a) de dire ainsi, qu'elle [Yael] leur serait supérieure ? Plutôt, que signifie « mi-nachim ba-ohel » ? « À l'instar des femmes sous la tente. » Et ici de même, voici ce qu'il dit : sa force est grande à l'instar de la force de Moché et des six cent mille. Ou bien voici ce qu'il dit : ce miracle est plus grand par l'effet du miracle de Moché et des six cent mille — car la source du miracle de la fente qui s'ouvrit auprès de Moché notre maître, paix sur lui, et des six cent mille, c'est de lui qu'est sorti le chefa (flux) de ce miracle de la fente [présente].
💡 Explication

Rav Yossef : R. Pinhas surpasse Moché et les 600 000 — la mer ne se fendit qu'une fois, le fleuve trois fois. Objection : peut-être une seule fois (il craignait que l'eau ne revienne) ? Conclusion : au moins comme Moché et les 600 000.

14
אִקְּלַע לְהַהוּא אֻושְׁפִּיזָא, רְמוֹ לֵיהּ שְׂעָרֵי לְחַמְרֵיהּ, לָא אָכַל.

Il arriva à une certaine auberge (ouchpiza) ; on jeta de l'orge devant son âne, [mais l'âne] ne mangea pas... [la suite sur 7b].

💡 Explication

R. Pinhas arrive à une auberge ; on donne de l'orge à son ânesse — qui refuse de manger (l'orge n'était pas dîme). C'est elle, 'la bête des justes' ; son histoire se poursuit sur 7b.

✉ Signaler une erreur de traduction

Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).