Sougya : Rabbi conclut que ses ancêtres lui ont laissé Beit Chean pour s'y distinguer, comme Assa et Yehochafat laissèrent le serpent d'airain à Hizkiyahou ; d'où la règle qu'on ne rabroue pas un érudit qui énonce une halakha (trois versions : meziḥin, mazniḥin, mazḥiḥin). On objecte que Beit Chean est en Terre d'Israël (Juges 1:27), et l'on répond que beaucoup de villes conquises par les montants d'Égypte ne le furent pas par les montants de Babylone (la première sainteté ne valant pas pour l'avenir), laissées pour que les pauvres s'y appuient durant la cheviit.
La Guemara vérifie ensuite comment Rabbi Meir put manger une feuille non dîmée (d'une botte fixée pour le dîme ; et il n'oublia pas, car Dieu ne fait pas trébucher les justes). Enfin, le récit de Rabbi Pinhas ben Yair allant racheter des captifs : le fleuve Guinai se fendit trois fois (plus que la mer Rouge), et à l'auberge, son ânesse refusa l'orge non dîme.
Plutôt, c'est un emplacement que ses pères lui ont laissé pour s'y distinguer (le-hitgader) ; moi aussi, c'est un emplacement que mes pères m'ont laissé pour m'y distinguer.
Conclusion du drach : Assa et Yehochafat laissèrent le serpent pour que Hizkiyahou ait de quoi se distinguer. De même, dit Rabbi, mes ancêtres m'ont laissé Beit Chean pour m'y illustrer (en la déclarant permise).
De là [on apprend] qu'un érudit (talmid chacham) qui a énoncé une parole de halakha — on ne le 'déplace' pas (ein meziḥin oto) ; et certains disent : on ne le 'rejette' pas (ein mazniḥin oto) ; et certains disent : on ne l''attribue pas à son orgueil' (ein mazḥiḥin oto).
Leçon : un érudit qui énonce une halakha nouvelle, on ne doit pas le déloger de son enseignement, ni le mépriser, ni l'imputer à son orgueil — trois versions du verbe (meziḥin / mazniḥin / mazḥiḥin).
Celui qui dit 'meziḥin' — comme il est écrit 'et le pectoral ne se détachera pas (lo yizaḥ)' (Ex 28:28) ; celui qui dit 'ein mazniḥin' — comme il est écrit 'car le Seigneur ne rejette pas (yiznaḥ) à jamais' (Lam 3:31) ; et celui qui dit 'mazḥiḥin' — comme nous avons appris (Tossefta Sota 14:9) : depuis que se sont multipliés les cœurs orgueilleux (zechouchei ha-lev), se sont multipliées les disputes en Israël.
Source de chaque version : meziḥin de 'lo yizah ha-choshen' (Ex 28:28, le pectoral ne se détache pas) ; mazniḥin de 'lo yiznah' (Lam 3:31, [Dieu] ne rejette pas) ; mazḥiḥin de 'les cœurs orgueilleux' qui ont multiplié les disputes (Tossefta Sota 14:9).
Yehouda, fils de Rabbi Chimon ben Pazi, objecte : y a-t-il quelqu'un pour dire que Beit Chean n'est pas de Terre d'Israël ?! Or il est écrit : 'et Menacheh ne déposséda pas Beit Chean ni ses villes, ni Taanakh ni ses villes' (Juges 1:27) !
Objection : Beit Chean serait hors d'Eretz Israël ? Mais 'Menache ne déposséda pas Beit Chean' (Juges 1:27) — preuve qu'elle fait partie de la Terre (parmi les villes non conquises).
Lui a échappé ce que dit Rabbi Chimon ben Eliakim au nom de Rabbi Elazar ben Pedat, [qui dit] au nom de Rabbi Elazar ben Chamoua : beaucoup de villes [fortifiées] furent conquises par les montants d'Égypte (olei Mitzrayim), et ne furent pas conquises par les montants de Babylone (olei Bavel).
Réponse : Yehouda a oublié l'enseignement de R. Elazar ben Chamoua — beaucoup de villes conquises par les 'montants d'Égypte' (Josue) ne le furent pas par les 'montants de Babylone' (Ezra). Beit Chean en faisait partie.
Et il estime : la première sainteté a sanctifié pour son temps mais n'a pas sanctifié pour l'avenir, et [les montants de Babylone] les laissèrent [non sanctifiées] afin que les pauvres s'appuient sur elles durant la cheviit.
Rabbi tient : la première sanctification (de Josue) valut pour son temps mais pas pour l'avenir ; les revenants de Babylone laissèrent certaines villes (dont Beit Chean) hors sanctification, pour que les pauvres y trouvent de quoi vivre durant la cheviit.
Rabbi Yirmeya dit à Rabbi Zeira : mais Rabbi Meir n'a mangé qu'une feuille (ale be-alma) [= consommation occasionnelle, permise] ! Il lui dit : il l'a mangée d'une botte (agouda), et nous avons appris (Maasrot 1:5) : un légume qui se lie [en botte] — [est assujetti] dès qu'il est lié.
Objection de R. Yirmeya : R. Meir n'a mangé qu'une feuille — consommation occasionnelle (erai), permise même en non-dîme ! Réponse : il l'a mangée d'une botte (agouda), or un légume lié en botte est fixé pour le dîme (Maasrot 1:5) — interdit même en occasionnel.
Et peut-être cela n'était-il pas à son esprit (lav adeteih) [= il oublia de dîmer] ? Or : si, [même] par les bêtes des justes, le Saint béni soit-Il ne fait pas survenir de faute par leur intermédiaire, les justes eux-mêmes, à plus forte raison !
Objection : R. Meir a peut-être oublié de dîmer (sans changer d'avis sur l'obligation) ? Réponse : 'Dieu ne fait pas trébucher les justes' — R. Meir n'aurait pas mangé du non-dîme par mégarde.
Et peut-être dima-t-il pour elles depuis un autre endroit ? Les haverim ne sont pas soupçonnés de prélever [la teroumah] d'[un produit] non proche (chelo min ha-moukaf).
Et peut-être posa-t-il les yeux sur ce côté-ci [pour le dîmer] et mangea-t-il de l'autre côté ? Il lui dit : vois quel grand homme témoigne à son sujet !
Autres objections : peut-être dima-t-il d'ailleurs ? — non, les haverim ne prélèvent pas d'un produit non proche (min ha-moukaf). Peut-être visa-t-il un côté pour dîmer et mangea-t-il l'autre ? Réponse : vois quel grand homme (R. Yehochoua ben Zerouz) en témoigne — il a observé avec précision.
Que [signifie] 'les bêtes des justes' ? [L'histoire] de Rabbi Pinhas ben Yair, qui allait [s'occuper] du rachat de captifs (pidyon chevouyim) et rencontra le fleuve Guinai.
Origine du principe 'les bêtes des justes' : R. Pinhas ben Yair, en route pour racheter des captifs, rencontre le fleuve Guinai.
Il lui dit : Guinai, partage-moi tes eaux et je passerai à travers toi ! Il lui dit : tu vas accomplir la volonté de ton Créateur, et moi je vais accomplir la volonté de mon Créateur ; toi, il est incertain que tu accomplisses [la tienne], incertain que tu ne [l']accomplisses pas ; moi, je [l']accomplis certainement.
Il lui dit : si tu ne [te] partages pas, je décrète sur toi que jamais des eaux ne passeront à travers toi. Il [se] partagea pour lui.
R. Pinhas ordonne au fleuve de se fendre. Le fleuve objecte : lui accomplit certainement la volonté divine (couler), R. Pinhas seulement peut-être (le rachat est incertain). R. Pinhas le menace de le tarir à jamais — et le fleuve se fend.
Il y avait un homme qui portait du blé pour [la matsa de] Pessa'h. Il [Rabbi Pinhas] lui dit : partage-toi aussi pour celui-ci, car il s'occupe d'une mitsva.
Il [se] partagea pour lui. Il y avait un Arabe (taya) qui s'était joint à eux [en chemin].
Il lui dit : partage-toi aussi pour celui-ci, pour qu'il ne dise pas : 'est-ce ainsi qu'on agit envers ceux qui [vous] accompagnent ?'. Il [se] partagea pour lui.
R. Pinhas fait fendre le fleuve aussi pour un homme portant du blé pour la matsa (occupé d'une mitsva), puis pour un Arabe qui les accompagnait (pour ne pas le laisser dire qu'on abandonne un compagnon de route).
Rav Yossef dit : combien cet homme est plus grand que Moché et les six cent mille [Israélites] ! Car là-bas [à la mer Rouge] ce fut une seule fois, et ici trois fois.
Et peut-être ici aussi [n'y eut-il qu']une seule fois ? Plutôt, [il fut] comme Moché et les six cent mille.
Rav Yossef : R. Pinhas surpasse Moché et les 600 000 — la mer ne se fendit qu'une fois, le fleuve trois fois. Objection : peut-être une seule fois (il craignait que l'eau ne revienne) ? Conclusion : au moins comme Moché et les 600 000.
Il arriva à une certaine auberge (ouchpiza) ; on jeta de l'orge devant son âne, [mais l'âne] ne mangea pas... [la suite sur 7b].
R. Pinhas arrive à une auberge ; on donne de l'orge à son ânesse — qui refuse de manger (l'orge n'était pas dîme). C'est elle, 'la bête des justes' ; son histoire se poursuit sur 7b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).