Sougya : L'ânesse de Rabbi Pinhas ben Yair refuse l'orge tant qu'il n'est pas dîme, illustrant que Dieu ne fait pas trébucher les bêtes des justes (la Guemara précise quand la nourriture du bétail est assujettie au demai). Rabbi invite Rabbi Pinhas à dîner : celui-ci explique pourquoi il décline d'ordinaire (l'hôte qui n'a pas les moyens, ou qui invite à contrecœur), mais accepte chez Rabbi.
À son retour, voyant des mules blanches ('l'ange de la mort'), il renonce ; Rabbi propose tour à tour de les vendre, les abandonner, leur arracher les sabots, les tuer — chaque solution est écartée (lifnei iver, accroissement du dommage, tzaar baalei 'hayim, bal tachhit), et une montagne les sépara. Rabbi pleure : les justes sont plus grands dans la mort (preuve d'Élisée ressuscitant un mort, II Rois 13:21 ; et la bénédiction d'Élie accomplie par la guérison de Naaman).
Suivent les enseignements de Rabbi Hanina : même la sorcellerie ne peut rien contre Dieu ('ein od milvado'), et nul ne se blesse le doigt sans décret d'en haut.
[Les hôtes] le secouèrent (criblèrent) [l'orge], [l'ânesse] ne mangea pas. Ils l'épucèrent (trièrent à la main), elle ne mangea pas.
Il leur dit : peut-être n'est-il pas dîme ? Ils le dîmèrent, et elle mangea.
Il dit : cette pauvre [bête] va accomplir la volonté de son Créateur, et vous, vous lui faites manger du tevel !
L'ânesse de R. Pinhas refuse l'orge tant qu'il n'est pas dîme ; une fois dîme, elle mange. D'où sa remarque : 'cette pauvre bête va accomplir la volonté de son Créateur, et vous lui donnez du tevel !' — l'exemple type des 'bêtes des justes'.
Mais est-[un tel aliment] assujetti [à la dîme] ?! Or nous avons appris (Demai 1:3) : celui qui achète [du grain] pour [le] semer, pour [le] bétail, de la farine pour [traiter] les peaux, de l'huile pour la lampe, de l'huile pour en oindre les ustensiles — est exempt du demai.
Mais l'orge pour une bête est-il même assujetti au demai ? Une michna (Demai 1:3) exempte du demai ce qu'on achète pour le bétail, les semailles, les peaux, la lampe...
Là-bas, il a [pourtant] été dit à ce sujet : Rabbi Yo'hanan dit : on n'a enseigné [l'exemption] que dans le cas où il les a achetés dès le départ pour le bétail ; mais s'il les a achetés dès le départ pour [la consommation] humaine puis s'est ravisé [pour les donner] au bétail — il est tenu de [les] dîmer. Et il est enseigné (braita) : celui qui achète des fruits au marché pour [la] consommation et s'est ravisé [pour les donner] au bétail — celui-ci ne [les] mettra ni devant sa bête ni devant la bête d'autrui, à moins qu'il n'ait dîme.
Mais R. Yo'hanan précise : l'exemption ne vaut que si l'on a acheté d'emblée pour la bête. Si on a acheté pour un humain puis qu'on s'est ravisé pour la bête, il faut dîmer (braita à l'appui). L'orge de R. Pinhas était donc soumis au dîme.
Rabbi entendit [que Rabbi Pinhas arrivait], sortit à sa rencontre [et] lui dit : veux-tu te restaurer chez moi ? Il lui dit : oui.
Le visage de Rabbi resplendit (tzahavou).
Rabbi sort accueillir R. Pinhas et l'invite à dîner. À sa réponse 'oui', le visage de Rabbi resplendit de joie — car R. Pinhas n'acceptait jamais d'invitation.
Il lui dit : penses-tu que je sois interdit par vœu de tirer profit d'Israël ? Israël sont saints !
Il en est qui veut [recevoir des hôtes] et n'a pas [les moyens], et il en est qui a [les moyens] et ne veut pas ; et il est écrit : 'ne mange pas le pain de l'homme à l'œil mauvais et ne convoite pas ses mets, car il est comme [quelqu'un qui] calcule en son âme ; mange et bois, te dit-il, mais son cœur n'est pas avec toi' (Prov 23:6-7) ; mais toi, tu veux et tu as [les moyens].
R. Pinhas explique pourquoi il décline d'ordinaire : non par vœu (Israël est saint), mais parce qu'il en est qui invite sans avoir les moyens (il ne veut pas l'accabler), et il en est qui a les moyens mais invite à contrecœur (Prov 23:6-7, l'œil mauvais). Mais toi, Rabbi, tu veux sincèrement et tu as les moyens — donc j'accepte.
Mais à présent je suis pressé (mesarheivna), car je m'affaire à une affaire de mitsva ; quand je reviendrai, j'entrerai chez toi.
R. Pinhas diffère : il est pressé par une mitsva ; il dînera à son retour.
Lorsqu'il revint, il lui arriva d'entrer par cette porte où se tenaient des mules blanches (koudnayata hivarata). Il dit : l'ange de la mort est dans la maison de celui-ci, et je me restaurerais chez lui ?!
À son retour, R. Pinhas voit des mules blanches (réputées dangereuses) à l'entrée et déclare : 'l'ange de la mort est dans cette maison — et je dînerais ici ?!'
Rabbi entendit, sortit à sa rencontre [et] lui dit : je les vendrai. Il lui dit : 'et devant l'aveugle tu ne placeras pas d'obstacle' (Lev 19:14) !
Rabbi propose de les vendre. R. Pinhas : ce serait 'placer un obstacle devant l'aveugle' (Lev 19:14) — ce qui t'est interdit l'est aussi pour autrui (et on ne vend pas de gros bétail à un non-Juif).
[Rabbi :] je les déclarerai sans maître (hefker). [R.
Pinhas :] tu accrois le dommage. [Rabbi :] je leur arracherai [les sabots].
[R. Pinhas :] il y a là souffrance des animaux (tzaar baalei 'hayim).
[Rabbi :] je les tuerai. [R.
Pinhas :] il y a [l'interdit de] 'bal tachhit' (ne pas détruire).
Échange : Rabbi propose tour à tour de les déclarer sans maître (-> accroît le dommage), de leur arracher les sabots (-> souffrance animale), de les tuer (-> 'bal tachhit'). Chaque solution est écartée.
[Rabbi] le pressait beaucoup (mevatech) [d'entrer] ; une montagne s'éleva entre eux. Rabbi pleura et dit : si de leur vivant [les justes sont] ainsi, après leur mort à plus forte raison !
Car Rabbi Hama bar Hanina dit : les justes sont plus grands après leur mort que de leur vivant, comme il est dit : 'et il advint, comme ils enterraient un homme, qu'ils virent la troupe [de pillards] et jetèrent l'homme dans le tombeau d'Élisée ; et l'homme, ayant touché les ossements d'Élisée, revint à la vie et se dressa sur ses pieds' (II Rois 13:21).
Rabbi insiste ; une montagne s'élève entre eux (R. Pinhas ne reviendra pas). Rabbi pleure : si les justes sont si grands de leur vivant, combien plus après leur mort — comme l'homme ressuscité au contact des ossements d'Élisée (II Rois 13:21 ; R. Hama bar Hanina : 'les justes sont plus grands morts que vivants').
Rav Papa dit à Abaye : et peut-être [cela arriva-t-il] pour accomplir en lui la bénédiction d'Élie, comme il est écrit 'qu'une double part de ton esprit soit sur moi' (II Rois 2:9) ? Il lui dit : si [c'était] ainsi, est-ce conforme à ce qui est enseigné (braita) : 'il se dressa sur ses pieds, mais n'alla pas à sa maison' ?!
Rav Papa objecte : la résurrection servit peut-être à accomplir la bénédiction d'Élie (Élisée recevant 'une double part', donc deux résurrections — II Rois 2:9), non à prouver la grandeur des justes morts. Abaye : si c'était une vraie résurrection [d'accomplissement], pourquoi la braita dit-elle 'il se dressa mais n'alla pas chez lui' (résurrection incomplète) ?
Mais alors, en quoi [la bénédiction d'Élie] s'accomplit-elle ? Comme le dit Rabbi Yo'hanan : en ce qu'[Élisée] guérit la lèpre de Naaman, qui équivaut à un mort, comme il est dit : 'qu'elle ne soit pas, de grâce, comme un mort' (Nb 12:12).
Alors comment la bénédiction (double part) s'accomplit-elle ? R. Yo'hanan : par la guérison de la lèpre de Naaman — le lépreux étant comme un mort (Nb 12:12, à propos de Miryam) ; cela compta comme la seconde 'résurrection'.
Rabbi Yehochoua ben Levi dit : pourquoi les [mules] sont-elles appelées 'yémim' ? Parce que leur terreur (éimatam) est jetée sur les créatures ; car Rabbi Hanina dit : de mes jours, nul ne m'a interrogé sur une morsure de mule blanche [et] survécu (ve-haya).
Mais nous voyons [pourtant] qu'on survit ! Dis [plutôt] : 've-hayyit' (et [la plaie] guérit).
Mais nous voyons [pourtant] qu'elle guérit ! [Réponse :] nous parlons de [mules] dont le haut des pattes est blanc.
Sur les mules blanches : R. Hanina (médecin) — 'nul ne m'a consulté pour une morsure de mule blanche et survécu'. On objecte (on survit pourtant) -> lire 've-hayyit' (la plaie ne guérit pas). On objecte (elle guérit pourtant) -> on parle des mules au haut des pattes blanc (les plus dangereuses).
'Il n'y a rien d'autre que Lui' (Deut 4:35) — Rabbi Hanina dit : même la sorcellerie (kechafim). Une certaine femme s'efforçait de prendre de la poussière de sous les pieds de Rabbi Hanina [pour l'ensorceler] ; il lui dit : prends, [cela] ne te servira de rien — 'il n'y a rien d'autre que Lui' est écrit.
Mais Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit : pourquoi [la sorcellerie] est-elle appelée 'kechafim' ? [Parce qu'elle] amoindrit la pamalia (cour céleste) d'en haut !
[Réponse :] Rabbi Hanina est différent, car son mérite est grand.
'Ein od milvado' (Deut 4:35) — pour R. Hanina, même la sorcellerie ne peut rien contre la volonté divine. Une femme tente de l'ensorceler ; il la laisse faire : 'cela ne servira à rien'. Bien que la sorcellerie 'amoindrisse la cour céleste' (R. Yo'hanan), R. Hanina en est protégé par son grand mérite.
Et Rabbi Hanina dit : un homme ne se cogne pas le doigt ici-bas, à moins qu'on ne l'ait décrété (proclamé) sur lui d'en haut, comme il est dit : 'de l'Éternel sont affermis les pas de l'homme, et l'homme, que comprend-il de sa voie ?' (Ps 37:23 ; Prov 20:24). Rabbi Elazar dit : le sang d'une [blessure par] heurt (nikouf) apaise (expie) comme le sang d'une olah.
Rava dit : [c'est] pour le pouce droit, pour une seconde blessure [au même endroit], et pourvu qu'il aille à une affaire de mitsva.
R. Hanina : 'nul ne se blesse le doigt ici-bas sans qu'on l'ait décrété d'en haut' (Ps 37:23). R. Elazar : le sang d'une telle blessure expie comme celui d'une olah. Rava précise : pour le pouce droit, une seconde blessure (avant guérison), et en allant accomplir une mitsva.
On a dit de Rabbi Pinhas ben Yair : de ses jours, il n'a jamais rompu [le pain et béni] sur un morceau qui n'était pas à lui, et depuis le jour où il parvint à [l'âge de] raison, il ne tira pas profit du repas de son [propre] père.
Éloge final : R. Pinhas ben Yair ne récita jamais la bénédiction du pain sur un morceau qui ne fût sien, et dès l'âge de raison ne profita même pas du repas de son père — tant il fuyait tout bienfait d'autrui.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).