Sougya : La fin de la sougya aggadique : pour avoir refusé le moindre fil du butin des rois, Abraham mérita pour ses fils deux mitsvot, le fil de tekhelet (tsitsit) et la courroie des tefillin ; et Rabbi Meir explique pourquoi le tekhelet fut choisi (il ressemble à la mer, qui ressemble au firmament, qui ressemble au saphir, qui ressemble au Trône de Gloire). Rabbi Abba note combien le vol consommé est difficile à réparer, même pour les justes parfaits.
Vient ensuite un grand éloge de l'effacement de soi : Israël se rapetisse au moment où Dieu l'élève (Abraham, Moché et Aaron, David), à l'inverse des nations (Nimrod, Pharaon, Sennacherib, Nabuchodonosor, Hiram) ; et le monde ne subsiste que par celui qui se contient lors d'une querelle ou se tient pour rien. La sougya halakhique reprend ensuite la mitsva de couvrir le sang : on couvre avec la poussière d'une ville dévoyée (ir ha-nidahat).
Mais cela n'est interdit à tout profit que pour la cendre de l'incendie ; Zeeri restreint le propos à la terre du sol (non brûlée), tandis que Rava enseigne que même la cendre interdite est permise, car les mitsvot n'ont pas été données pour [en] tirer profit. Rav Rehoumi objecte par le chofar et le loulav d'idolâtrie ; Rav Achi commence à répondre (suite au folio 89b).
'Ni d'un fil jusqu'à une courroie de sandale' (Genèse 14,23) [a dit Abraham, refusant tout bien d'autrui] : ses fils méritèrent deux mitsvot — le fil de tekhelet (laine teinte d'azur) et la courroie des tefillin.
Clôture de l'aggada précédente. Abraham refusa au roi de Sodome jusqu'au moindre fil et à la moindre courroie du butin, pour ne pas profiter d'un bien mal acquis. Mesure pour mesure, ses descendants méritèrent deux objets de sainteté : le fil de tekhelet des tsitsit et la courroie des tefillin.
Soit [pour] la courroie des tefillin [c'est un profit manifeste], car il est écrit : 'et tous les peuples de la terre verront que le Nom de l'Éternel est invoqué sur toi [et ils te craindront]' (Deutéronome 28,10) ; et il est enseigné : Rabbi Eliezer le Grand dit : ce sont les tefillin de la tête. Mais le fil de tekhelet, qu'en est-il [quel profit y a-t-il] ?
La Guemara cherche, pour chacune des deux mitsvot, le profit (la grandeur conférée) qui en fait une récompense digne du refus du butin. Pour la courroie des tefillin, c'est clair : 'tous verront que le Nom de l'Éternel est invoqué sur toi' — Rabbi Eliezer le Grand l'applique aux tefillin de la tête, signe de la majesté divine. Mais quel profit y a-t-il dans le fil de tekhelet ?
[Le profit du tekhelet est ce qui suit,] car il est enseigné : Rabbi Meir dit : en quoi le tekhelet diffère-t-il de toutes les [autres] couleurs ? Parce que le tekhelet ressemble à la mer, et la mer ressemble au firmament, et le firmament ressemble à la pierre de saphir, et la pierre de saphir ressemble au Trône de Gloire, ainsi qu'il est écrit : 'et ils virent le Dieu d'Israël, et sous Ses pieds [comme un ouvrage de pierre de saphir...]' (Exode 24,10), et il est écrit : 'comme l'aspect de la pierre de saphir, l'image d'un trône' (Ezechiel 1,26).
Le profit du tekhelet : il élève la pensée jusqu'au Trône divin. Rabbi Meir trace une chaîne de ressemblances : tekhelet -> mer -> firmament -> pierre de saphir -> Trône de Gloire. Deux versets fournissent les maillons : sous les pieds du Dieu d'Israël, 'un ouvrage de pierre de saphir' (Exode 24,10), et 'comme l'aspect de la pierre de saphir, l'image d'un trône' (Ezechiel 1,26). Regarder le tekhelet, c'est donc évoquer le Trône de Gloire — d'où la valeur du fil de tsitsit, qui équivaut à toutes les mitsvot.
Rabbi Abba dit : difficile est le vol consommé, car même les justes parfaits ne peuvent le restituer, ainsi qu'il est dit : '[je ne prendrai...] hormis seulement ce que les jeunes gens ont mangé' (Genèse 14,24).
Réflexion morale rattachée au refus d'Abraham. Le vol consommé (gazel ha-ne'ekhal) — ce qui a déjà été mangé — est difficile à réparer, car la chose elle-même ne peut plus être rendue. Même Abraham, le juste parfait, dut excepter de son refus 'ce que les jeunes gens ont mangé' : ce qui était déjà consommé échappait à la restitution.
Rabbi Yo'hanan dit au nom de Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon : partout où tu trouves les paroles de Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yossi le Galiléen dans l'aggada, fais de tes oreilles comme un entonnoir [pour les recueillir]. 'Ce n'est pas parce que vous êtes plus nombreux que tous les peuples que l'Éternel s'est attaché à vous [et vous a choisis, car vous êtes le moindre de tous les peuples]' (Deutéronome 7,7) — le Saint, béni soit-Il, dit à Israël : je me suis attaché à vous (je vous désire), car même à l'heure où Je vous accorde la grandeur, vous vous rapetissez devant Moi.
Éloge de l'écoute attentive de l'aggada de Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yossi le Galiléen : 'fais de tes oreilles comme un entonnoir' (afarkesset). Sa lecture du verset 'ce n'est pas parce que vous êtes plus nombreux... car vous êtes le moindre' : Dieu aime Israël précisément parce qu'au moment où Il l'élève, Israël se rapetisse et s'humilie devant Lui.
J'ai donné la grandeur à Abraham — il dit devant Moi : 'et moi je ne suis que poussière et cendre' (Genèse 18,27) ; à Moché et Aaron — il [Moché] dit : 'et nous, que sommes-nous ?' (Exode 16,7) ; à David — il dit : 'et moi je suis un ver et non un homme' (Psaumes 22,7).
Illustration de l'humilité d'Israël. À chaque élévation correspond un effacement : Abraham ('poussière et cendre'), Moché et Aaron ('que sommes-nous ?'), David ('un ver et non un homme'). Plus la grandeur reçue est haute, plus celui qui la reçoit s'abaisse.
Mais les nations du monde n'en sont pas ainsi. J'ai donné la grandeur à Nimrod — il dit : 'allons, bâtissons-nous une ville [et une tour dont le sommet touche au ciel]' (Genèse 11,4) ; à Pharaon — il dit : 'qui est l'Éternel ?' (Exode 5,2) ; à Sennacherib — il dit : 'qui sont, parmi tous les dieux des pays, [ceux qui ont délivré leur pays de ma main]' (II Rois 18,35) ; à Nabuchodonosor — il dit : 'je monterai au-dessus des hauteurs des nuées' (Isaie 14,14) ; à Hiram roi de Tyr — il dit : 'je siège au siège de Dieu, au cœur des mers' (Ezechiel 28,2).
Le contraste avec les nations. La grandeur, chez elles, mène à l'orgueil et au défi de Dieu : Nimrod (la tour de Babel), Pharaon ('qui est l'Éternel ?'), Sennacherib, Nabuchodonosor ('je monterai au-dessus des nuées') et Hiram ('je siège au siège de Dieu'). La même grandeur engendre l'humilité chez l'un, la démesure chez l'autre.
Rava dit, et certains disent Rabbi Yo'hanan : ce qui est dit à propos de Moché et Aaron est plus grand que ce qui est dit à propos d'Abraham ; car d'Abraham il est écrit 'et moi je ne suis que poussière et cendre', tandis que de Moché et Aaron il est écrit 'et nous, que sommes-nous ?' [pas même poussière et cendre]. Et Rava dit, et certains disent Rabbi Yo'hanan : le monde ne subsiste que par le mérite de Moché et Aaron — il est écrit ici 'et nous, que sommes-nous (ma)', et il est écrit là-bas 'Il suspend la terre sur le néant (beli-ma)' (Job 26,7).
Comparaison des effacements. 'Que sommes-nous ?' (de Moché et Aaron) dit moins encore que 'poussière et cendre' (d'Abraham) : c'est se réduire à rien du tout. De plus, par une guezera chava sur les mots ma ('quoi') et beli-ma ('rien'), Rava enseigne que le monde subsiste par le mérite de ceux qui se tiennent pour rien, Moché et Aaron : 'Il suspend la terre sur le néant'.
Rabbi Ilaa dit : le monde ne subsiste que par le mérite de celui qui se contient (qui se ferme la bouche) à l'heure d'une querelle, ainsi qu'il est dit : 'Il suspend la terre sur le néant (beli-ma)' [lis : bolem, celui qui se contient]. Rabbi Abbahou dit : [par le mérite de] celui qui se tient pour comme s'il n'était pas, ainsi qu'il est dit : 'et au-dessous, les bras du monde' (Deutéronome 33,27).
Deux relectures du même verset par jeu de mots sur beli-ma. Rabbi Ilaa lit bolem ('qui se contient') : le monde tient par celui qui se tait dans la querelle. Rabbi Abbahou : par celui qui se fait comme rien — 'et au-dessous, les bras du monde', car celui qui se met au-dessous de tous est le bras qui soutient le monde.
Rabbi Yitzhak dit : que signifie ce qui est écrit : 'est-il vrai (ha-oumnam) que, [réduits au] silence (elem), vous prononcez la justice ? que vous jugez avec droiture, fils des hommes ?' (Psaumes 58,2) ? Quel doit être le métier (oumanout) de l'homme en ce monde ?
Qu'il se fasse comme un muet (ilem). Pourrait-on [croire qu'il faille se taire] même pour les paroles de Torah ?
L'enseignement dit : 'vous prononcez la justice (tsedek)'. Pourrait-on [croire alors] qu'il s'enorgueillisse [de son savoir] ?
L'enseignement dit : 'vous jugez avec droiture (mecharim), fils des hommes'.
Lecture homilétique de Psaumes 58,2 par jeux de mots. Oumnam ('est-il vrai') évoque oumanout ('métier') et elem/ilem ('silence'/'muet') : le 'métier' de l'homme est de se faire muet. Mais pas pour la Torah ('prononcez la justice'), ni au point de s'enorgueillir de son savoir ('jugez avec droiture') — le savant doit garder l'humilité de la terre plane, facile à fouler.
Rabbi Zeira dit, et certains disent Rabba bar Yirmeya : on couvre [le sang] avec la poussière d'une ville dévoyée (ir ha-nidahat). Mais pourquoi [le pourrait-on] ?
C'est [pourtant] interdit à tout profit (issour hana'a) !
Retour à la mitsva de couvrir le sang (kissouy ha-dam) d'une bête sauvage ou d'un oiseau. On peut le couvrir avec la poussière d'une ville dévoyée (ir ha-nidahat, une ville entraînée à l'idolâtrie, dont tout est brûlé). La Guemara, supposant qu'il s'agit de la cendre de l'incendie, objecte : cette cendre est interdite à tout profit ('rien ne s'attachera à ta main') — comment l'utiliser pour une mitsva ?
Zeeri dit : cela n'est nécessaire [à enseigner] que pour la poussière de sa poussière (terre de son sol), car il est écrit : 'et tout son butin, tu le rassembleras au milieu de sa place et tu [le] brûleras [au feu...]' (Deutéronome 13,17) — [seul est brûlé] ce à quoi il ne manque que le rassemblement et la combustion ; est exclu ceci [la terre du sol], à quoi manquent l'arrachage, le rassemblement et la combustion.
Zeeri restreint le propos. Il ne s'agit pas de la cendre interdite, mais de la terre du sol de la ville (afar afra), dont le profit n'est pas interdit. En effet le verset 'tu rassembleras et tu brûleras' ne vise que ce qu'il suffit de rassembler et brûler ; la terre du sol, elle, doit d'abord être arrachée (détachée du sol) avant d'être rassemblée et brûlée — elle n'entre donc pas dans l'interdit.
Et Rava dit : les mitsvot n'ont pas été données pour [en] tirer profit [donc on peut couvrir même avec la cendre interdite].
Rava résout autrement : même avec la cendre interdite à tout profit on peut couvrir le sang, car l'accomplissement d'une mitsva n'est pas un profit : 'les mitsvot n'ont pas été données pour [en] tirer profit' (mitsvot lav lehanot nittenou). La mitsva s'accomplit comme un décret du Roi, non pour la jouissance qu'on en tire — il n'y a donc pas de profit interdit.
Ravina était assis et énonçait cet enseignement [de Rava]. Rav Rehoumi lui objecta : un chofar d'idolâtrie, on ne sonne pas avec.
N'est-ce pas [à dire que] s'il a sonné, il ne s'est pas acquitté [de l'obligation] ? Non : s'il a sonné, il s'est acquitté [et 'on ne sonne pas' vaut seulement à priori].
Objection de Rav Rehoumi contre le principe de Rava. Une braita : un chofar d'idolâtrie (interdit à tout profit), 'on ne sonne pas avec' — preuve, semble-t-il, que la mitsva accomplie avec un objet interdit ne vaut pas (donc qu'elle est tenue pour un profit). Réponse : non — 'on ne sonne pas' vaut seulement a priori (lekhatehila) ; a posteriori, s'il a sonné, il s'est acquitté, conformément au principe de Rava.
[De même :] un loulav d'idolâtrie, on ne [le] prend pas. N'est-ce pas [à dire que] s'il l'a pris, il ne s'est pas acquitté ?
Non : s'il l'a pris, il s'est acquitté. Mais n'est-il pas enseigné : s'il a sonné, il ne s'est pas acquitté ; s'il a pris, il ne s'est pas acquitté !
Rav Réhoumi insiste avec le loulav d'idolâtrie : même réponse (à posteriori, il s'est acquitté). Mais il oppose alors une autre braita explicite : 's'il a sonné [le chofar], il ne s'est pas acquitté ; s'il a pris [le loulav], il ne s'est pas acquitté' — ce qui contredit la réponse de Ravina et relance la difficulté.
Rav Achi dit : comment [peux-tu] comparer [ainsi] ? Là-bas...
Début de la réponse de Rav Achi, qui rejette la comparaison entre le couvrir du sang et le chofar/loulav d'idolâtrie. 'Comment [peux-tu] comparer ?' (hakhi hachta) — il y a une différence de fond entre les deux cas, que Rav Achi commence à exposer (là-bas...). Le développement se poursuit au folio suivant (89b).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).