Chullin 94a — interdiction de tromper autrui (genévat daat), même un non-Juif

Chullin 94a

Sougya : Après la michna sur l'envoi d'une cuisse (yérech) renfermant le nerf sciatique (guid ha-nache), la Guemara achève d'expliquer pourquoi, selon les lieux où l'on 'proclame' ou non la vente d'une bête tereifa, on peut ou non envoyer à un non-Juif une cuisse entière ou découpée. De là, un troisième motif émerge : genévat daat, voler la bonne opinion d'autrui, car Chmouel a dit qu'il est interdit de tromper les gens, et même un non-Juif.

Ce propos de Chmouel n'a pas été énoncé explicitement mais déduit (mikhlala) de l'épisode du passeur (mavra) : son serviteur le paya, et Chmouel se fâcha — pour Abaye parce qu'il donna une poule tereifa comme cachere, pour Rava parce qu'il servit du vin coupé pour du vin pur. La Guemara montre que la déduction n'est pas contraignante (peut-être s'est-il fâché pour une autre raison).

Suit une série d'enseignements de Rabbi Meir et des Sages sur les tromperies de convivialité (presser d'inviter en vain, ouvrir un tonneau déjà vendu, le flacon d'huile vide, la cruche au lieu de deuil, l'huile flottant sur le vin), avec deux récits tragiques. Enfin, la braita sur l'envoi de la cuisse et les deux motifs pour ne pas vendre une nevela ou une tereifa à un non-Juif.

Genévat daat : voler la bonne opinion d'autrui (Chmouel) interdit de tromper son prochain, et même un non-Juif Le principe tromper = faire croire à un bienfait illusoire l'autre tient une gratitude pour rien (haccharat tova binam) interdit même envers un non-Juif La source (mikhlala) le passeur (mavra) : Abaye : poule tereifa donnée pour cachere Rava : vin coupé donné pour vin pur Chmouel se fâcha : on a trompé le passeur Les cas (R. Meir) presser d'inviter en vain ouvrir un tonneau déjà vendu sans le dire flacon d'huile vide cruche d'eau à l'endeuillé huile flottant sur le vin si c'est pour l'honneur de l'invité : permis
Le coeur du daf : l'interdit de genévat daat (Chmouel), sa source déduite de l'épisode du passeur, et les cas pratiques de Rabbi Meir et des Sages.
Envoyer une cuisse (yérech) sans en avoir ôté le guid ha-nache le nerf sciatique (guid ha-nache) est interdit à la consommation Cuisse entière (à un Juif) le nerf se voit ; le receveur l'ôtera lui-même pas besoin de l'ôter Cuisse découpée (à un Juif) on ne voit plus si le nerf a été ôté ; il pourrait le manger il faut l'ôter d'abord À un non-Juif (entière ou découpée) il n'observe pas le guid ha-nache pas besoin de l'ôter (sous réserve des règles de vente)
La braita finale (segment 18) : quand faut-il ôter le nerf sciatique avant d'envoyer une cuisse, selon le destinataire.
1
חֲתוּכָה נָמֵי לִישַׁדַּר לֵיהּ, דְּהָא לָא אָתוּ לְמִזְבַּן מִינֵּיהּ! אֶלָּא בְּמָקוֹם שֶׁמַּכְרִיזִין, שְׁלֵימָה נָמֵי לָא לִישַׁדַּר לֵיהּ, דְּחָתֵיךְ לֵיהּ וּמְזַבֵּין לֵיהּ.

[Une cuisse] découpée aussi, qu'il [la] lui envoie [au non-Juif], car [les Juifs] ne viendront pas en acheter chez lui ! Plutôt, [c'est] dans un lieu où l'on proclame [la vente d'une tereifa] ; [mais alors] une [cuisse] entière aussi, qu'il [ne la] lui envoie pas, car il pourrait la découper et la vendre [à un Juif].

📜 Rachi (3)
חֲתוּכָה נָמֵי לִישַׁדַּר עִם גִּידָהּ דְּלֵיכָּא לְמִיחַשׁ שֶׁמָּא יִמְכְּרֶנָּה לְיִשְׂרָאֵל דְּהָא לָא זָבְנִי מִינֵּיהּ דְּחָייְשִׁינַן לִטְרֵפָה:
[Une cuisse] découpée aussi, qu'il [la] lui envoie — avec son nerf, car il n'y a pas à craindre qu'il [ne] la vende à un Juif, puisque [les Juifs] n'en achètent pas chez lui, par crainte de la tereifa.
אֶלָּא בְּמָקוֹם שֶׁמַּכְרִיזִין שֶׁיִּשְׂרָאֵל מֻותָּר לִיקַּח שָׁם בְּאוֹתוֹ מָקוֹם מִן הָעוֹבֵד כּוֹכָבִים כֵּיוָן שֶׁלֹּא הִכְרִיזוּ דִּלְמַאי נִיחוּשׁ לָהּ הַטַּבָּחִים יִשְׂרְאֵלִים הֵם וְלִטְרֵפָה לֵיכָּא לְמֵיחַשׁ דְּהָא לֹא הִכְרִיזוּ הַיּוֹם:
Plutôt, [c'est] dans un lieu où l'on proclame — [un lieu] où un Juif a le droit d'acheter là, en cet endroit, chez le non-Juif, dès lors qu'on n'a pas proclamé [ce jour-là] ; car de quoi y aurait-il à craindre ? les bouchers sont juifs, et pour la tereifa il n'y a pas à craindre, puisqu'on n'a pas proclamé aujourd'hui.
שְׁלֵימָה נָמֵי לָא לִישַׁדַּר לֵיהּ עַד שֶׁיִּטֹּול גִּידָהּ דאע"פ שֶׁמְּקוֹמוֹ נִיכָּר אִיכָּא לְמֵיחַשׁ דִּלְמָא חָתֵיךְ לָהּ עוֹבֵד כּוֹכָבִים וּמְזַבֵּין וְסָבוּר זֶה שֶׁנָּטַל גִּידָהּ:
Une [cuisse] entière aussi, qu'il [ne la] lui envoie pas — tant qu'il n'en a pas ôté le nerf ; car, bien que son emplacement soit reconnaissable, il y a à craindre qu'un non-Juif [ne] la découpe et [ne la] vende, et que celui[-ci] [ne] pense que [le vendeur] en a ôté le nerf.
💡 Explication

Suite de la discussion (depuis 93b) sur l'envoi d'une cuisse à un non-Juif. Première tentative : si l'on craint qu'un Juif rachète la viande au non-Juif et mange le nerf sciatique (guid ha-nache), il faudrait au contraire interdire la cuisse entière, car le non-Juif pourrait la découper et la revendre comme si le nerf en avait déjà été ôté. Le statut dépend du lieu : là où l'on proclame (makhrizin) publiquement chaque vente de bête tereifa, un Juif peut acheter chez le non-Juif les jours sans proclamation.

2
אִי בָּעֵית אֵימָא – בְּמָקוֹם שֶׁמַּכְרִיזִין, וְאִי בָּעֵית אֵימָא – בְּמָקוֹם שֶׁאֵין מַכְרִיזִין.

Si tu veux, dis [que c'est] dans un lieu où l'on proclame ; et si tu veux, dis [que c'est] dans un lieu où l'on ne proclame pas.

💡 Explication

La Guemara annonce deux réponses parallèles : l'une située dans un lieu où l'on proclame (makhrizin) les ventes de tereifa, l'autre dans un lieu où l'on ne proclame pas. Chacune sera développée dans les segments suivants.

3
אִיבָּעֵית אֵימָא בִּמְקוֹם שֶׁמַּכְרִיזִין – חִיתּוּכָא דְּגוֹי מִידָּע יְדִיעַ.

Si tu veux, dis [que c'est] dans un lieu où l'on proclame : la découpe d'un non-Juif est [bien] reconnaissable [donc on peut lui envoyer une cuisse entière, sans craindre qu'un Juif la lui rachète].

📜 Rachi (1)
חִיתּוּכָא דְּעוֹבֵד כּוֹכָבִים בֵּירַךְ אֵינוֹ עָשׂוּי כְּשֶׁל יִשְׂרָאֵל שֶׁהוּא פּוֹרְעָהּ כְּדֶרֶךְ שֶׁהַגִּיד מֻונָּח. וְעַל דָּא סְמִיךְ רַבִּי בְּשׁוֹלֵחַ יֶרֶךְ לַחֲבֵירוֹ עַל יַד עוֹבֵד כּוֹכָבִים וְלֹא עָשָׂה בָּהּ חוֹתָם דִּכְשֵׁרָה הִיא אִם הִיא חֲתוּכָה כְּדֶרֶךְ שֶׁיִּשְׂרָאֵל חוֹתְכָהּ אַחַר חַטֵּיטַת הַגִּיד אֲבָל בְּאֵבֶר אַחֵר שֶׁחִיתּוּךְ עוֹבֵד כּוֹכָבִים וְחִיתּוּךְ יִשְׂרָאֵל שָׁוִין בּוֹ אָסוּר עַד שֶׁיְּהֵא בּוֹ חוֹתָם:
La découpe d'un non-Juif — d'une cuisse n'est pas faite comme celle d'un Juif, qui la fend à la manière dont le nerf est couché [à l'intérieur]. Et c'est sur cela que Rabbi [Yehouda ha-Nassi] s'est appuyé [dans le cas] de celui qui envoie une cuisse à son compagnon par l'entremise d'un non-Juif sans y apposer de sceau (hotam) : elle est cachere si elle est découpée à la manière dont un Juif la découpe après extraction du nerf ; mais pour un autre membre, où la découpe d'un non-Juif et la découpe d'un Juif sont identiques, [c'est] interdit tant qu'il n'y a pas de sceau dessus.
🗂️ Tossefot (1)
חִיתּוּכָא דְּעוֹבֵד כּוֹכָבִים מִידָּע יְדִיעַ פֵּירֵשׁ בַּקּוּנְטְרֵס דְּחִיתּוּךְ דְּעוֹבֵד כּוֹכָבִים בַּיָּרֵךְ אֵינוֹ עָשׂוּי כְּשֶׁל יִשְׂרָאֵל שֶׁהוּא פּוֹרְעָהּ כְּדֶרֶךְ שֶׁהַגִּיד מֻונָּח וְעַל דָּא סְמִיךְ רַבִּי בְּשׁוֹלֵחַ יֶרֶךְ עַל יַד עוֹבֵד כּוֹכָבִים לַחֲבֵירוֹ וְלֹא עָשָׂה בּוֹ חוֹתָם דִּכְשֵׁרָה הִיא אִם חֲתוּכָה כְּדֶרֶךְ שֶׁיִּשְׂרָאֵל חוֹתְכָהּ אַחַר חַטֵּיטַת גִּיד עכ"ל וְתֵימַהּ דְּאִם כֵּן לוֹקֶמְיָה אַף כְּשֶׁאֵין מַכְרִיזִין וַחֲתוּכָה לָא לִישְׁדֹּר לֵיהּ דִּלְמָא אָתֵי לִיזַדְּבוּנֵי לְיִשְׂרָאֵל דְּכֵיוָן דְּחִיתּוּךְ דְּיִשְׂרָאֵל מִידָּע יְדִיעַ לֹא יָחוּשׁ יִשְׂרָאֵל הַבָּא לִקְנוֹתָהּ שֶׁמָּא טְרֵפָה הִיא דְּאִם כֵּן לָמָּה פְּתָחָהּ וְחָתְכָה כְּדֶרֶךְ שֶׁעוֹשִׂין כְּדֵי לִיטֹּול הַגִּיד וְכִי תֵּימָא דְּחָייֵשׁ יִשְׂרָאֵל שֶׁמָּא אַחַר כָּךְ נוֹדַע לוֹ שֶׁהִיא טְרֵפָה דא"כ מִטַּעַם זֶה נֶאֱסֹור בְּשׁוֹלֵחַ יֶרֶךְ לַחֲבֵירוֹ ע"י עוֹבֵד כּוֹכָבִים שֶׁמָּא נִזְדַּמְּנָה לְעוֹבֵד כּוֹכָבִים יֶרֶךְ אַחֶרֶת שֶׁלֹּא נוֹדַע לְיִשְׂרָאֵל שֶׁהָיְתָה טְרֵפָה עַד אַחַר שֶׁנִּיטַּל גִּידָהּ וְהֶחֱלִיפָהּ בָּזֹאת וי"ל דְּכֻולֵּי הַאי לָא חָייְשִׁינַן דְּלָא שְׁכִיחַ שֶׁיִּזְדַּמֵּן כָּךְ לְיַד עוֹבֵד כּוֹכָבִים אֲבָל הֵיכָא דְּיִשְׂרָאֵל שָׁלַח לְעוֹבֵד כּוֹכָבִים חָיֵישׁ יִשְׂרָאֵל בְּמָקוֹם שֶׁאֵין מַכְרִיזִין אע"פ שֶׁנִּיטַּל גִּידָהּ דִּלְמָא דִּלְכָךְ שִׁלְּחָהּ לְעוֹבֵד כּוֹכָבִים לְפִי שֶׁנּוֹדַע לוֹ אַחַר נִיקּוּר דִּטְרֵפָה הִיא:
La découpe d'un non-Juif est reconnaissable — Rachi a expliqué dans son commentaire que la découpe d'un non-Juif, pour une cuisse, n'est pas faite comme celle d'un Juif, lequel la fend à la manière dont le nerf est couché ; et c'est sur cela que Rabbi s'est appuyé [dans le cas] de celui qui envoie une cuisse à son compagnon par l'entremise d'un non-Juif sans y apposer de sceau : elle est cachere si elle est découpée à la manière dont un Juif la découpe après l'extraction du nerf — fin de citation. Et [c'est] étonnant : car s'il en est ainsi, qu'il l'établisse [le cas] même [dans un lieu] où l'on ne proclame pas, et [qu'on dise que] la [cuisse] découpée, qu'il [ne la] lui envoie pas de peur qu'elle [ne] vienne à être vendue à un Juif ; car, puisque la découpe d'un Juif est reconnaissable, le Juif qui vient l'acheter ne craindra pas qu'elle soit tereifa — car si [tel était le cas], pourquoi [le vendeur] l'aurait-il ouverte et découpée à la manière [habituelle], afin d'ôter le nerf ? Et si tu dis [que] le Juif craint que [le vendeur] n'ait appris ensuite qu'elle était tereifa — [mais] s'il en est ainsi, pour ce motif, interdisons [aussi] le cas de celui qui envoie une cuisse à son compagnon par l'entremise d'un non-Juif, de peur qu'il [ne] soit échu au non-Juif une autre cuisse, dont le Juif n'aurait appris qu'elle était tereifa qu'après en avoir ôté le nerf, et [qu']il l'aurait échangée contre celle-ci ! Et l'on peut dire [que] de tout cela nous ne nous inquiétons pas, car il n'est pas fréquent qu'une telle chose échoie en main d'un non-Juif ; mais lorsqu'un Juif envoie [une cuisse] à un non-Juif, le Juif [acheteur], dans un lieu où l'on ne proclame pas, craint — bien que le nerf en ait été ôté — que [le vendeur] ne l'ait envoyée au non-Juif précisément parce qu'il aurait appris, après l'avoir niqourée (deveinée), qu'elle était tereifa.
💡 Explication

Première réponse. Même dans un lieu où l'on proclame, on peut envoyer une cuisse entière au non-Juif : si celui-ci la découpe et la revend, le Juif acheteur reconnaîtra que c'est une découpe de non-Juif (chitoukha de-goy) — distincte de la manière dont un Juif découpe une cuisse après avoir extrait le nerf — et ne sera donc pas trompé.

4
וְאִיבָּעֵית אֵימָא בִּמְקוֹם שֶׁאֵין מַכְרִיזִין – גְּזֵירָה שֶׁמָּא יִתְּנֶנָּה לוֹ בִּפְנֵי יִשְׂרָאֵל אַחֵר.

Et si tu veux, dis [que c'est] dans un lieu où l'on ne proclame pas : [c'est] un décret [rabbinique], de peur qu'il [ne] la lui donne en présence d'un autre Juif.

📜 Rachi (1)
וְאִיבָּעֵית אֵימָא בִּמְקוֹם שֶׁאֵין מַכְרִיזִין וּדְקַשְׁיָא לָךְ חֲתוּכָה נָמֵי לִישְׁדֹּר דְּהָא לָא זַבֵּין לָהּ יִשְׂרָאֵל גְּזֵירָה שֶׁמָּא יִתְּנֶנָּה לוֹ בִּפְנֵי יִשְׂרָאֵל וְאוֹתוֹ הָרוֹאֶה שֶׁזֶּה נְתָנָהּ לוֹ לוֹקֵחַ הֵימֶנּוּ וּכְסָבוּר נִיטַּל גִּידָהּ:
Et si tu veux, dis [que c'est] dans un lieu où l'on ne proclame pas — et ce qui te faisait difficulté, '[qu'il] envoie aussi la [cuisse] découpée, puisqu'un Juif ne l'achète pas' — [réponse :] [c'est] un décret de peur qu'il [ne] la lui donne en présence d'un Juif, et que celui qui voit que [le donateur] la lui a donnée [ne] l'achète de lui, pensant que le nerf en a été ôté.
💡 Explication

Seconde réponse. Dans un lieu où l'on ne proclame pas (là où les Juifs n'achètent de toute façon pas chez le non-Juif), pourquoi tout de même interdire de lui envoyer une cuisse découpée non deveinée ? C'est un décret (guezera) des Sages : de peur qu'il ne la lui remette en présence d'un autre Juif, lequel, voyant ce don, croirait le nerf déjà ôté et l'achèterait au non-Juif.

5
וְאִי בָּעֵית אֵימָא, מִשּׁוּם דְּקָא גָנֵיב לֵיהּ לְדַעְתֵּיהּ, דְּאָמַר שְׁמוּאֵל: אָסוּר לִגְנֹוב דַּעַת הַבְרִיּוֹת, וַאֲפִילּוּ דַּעְתּוֹ שֶׁל גּוֹי.

Et si tu veux, dis : [c'est] parce qu'il vole sa pensée [le trompe], car Chmouel a dit : il est interdit de voler la pensée des créatures [de tromper les gens], et même la pensée d'un non-Juif.

📜 Rachi (2)
וְאִיבָּעֵית אֵימָא טַעְמָא דְּמַתְנִי' דְּאָמַר חֲתוּכָה לָא לִישְׁדֹּר עִם גִּידָהּ:
Et si tu veux, dis — la raison de notre michna, qui dit qu'on n'envoie pas une [cuisse] découpée avec son nerf.
מִשּׁוּם דְּגוֹנֵב דַּעְתּוֹ דְּעוֹבֵד כּוֹכָבִים כְּסָבוּר שֶׁיִּשְׂרָאֵל זֶה אוֹהֲבוֹ מְאֹד שֶׁתִּקְנֶה וְטָרַח בָּהּ לִיטֹּול גִּידָהּ עַד שֶׁנִּרְאֵית לְעַצְמוֹ וְאַחַ"כּ נְתָנָהּ לוֹ וְהוּא לֹא נְטָלוֹ וְנִמְצָא מַחְזִיק לוֹ טוֹבָה חִנָּם:
Parce qu'il vole sa pensée — du non-Juif, qui pense que ce Juif l'aime beaucoup, [au point] de l'avoir achetée, de s'être donné la peine d'en ôter le nerf jusqu'à la rendre propre [à la consommation] pour lui-même, puis de la lui avoir donnée — alors qu'il ne l'a pas ôté ; et il se trouve qu'il lui tient une gratitude pour rien.
💡 Explication

Troisième motif, qui ouvre le grand thème du daf : envoyer une cuisse découpée non deveinée, c'est tromper le non-Juif (genévat daat, littéralement 'voler la pensée'). Il se croira l'objet d'une faveur — une viande deveinée, prête à manger — et tiendra une gratitude pour un bienfait qui n'existe pas. Chmouel : il est interdit de tromper les gens, et même un non-Juif.

6
וְהָא דִּשְׁמוּאֵל, לָאו בְּפֵירוּשׁ אִיתְּמַר, אֶלָּא מִכְּלָלָא אִיתְּמַר. דִּשְׁמוּאֵל הֲוָה קָא עָבַר בְּמַבָּרָא, אֲמַר לֵיהּ לְשַׁמָּעֵיהּ: ״פַּיְיסֵיהּ לְמִבּוּרֵיהּ״, פַּיְיסֵיהּ, וְאֶיקְפֹּד.

Et ce propos de Chmouel n'a pas été énoncé explicitement, mais [c'est] par déduction (mikhlala) qu'il a été énoncé. [En effet,] Chmouel traversait sur un bac (mavra) ; il dit à son serviteur : 'apaise [paie] le passeur'.

Il [l']apaisa [le paya], et [Chmouel] se fâcha.

📜 Rachi (2)
מַבָּרָא סְפִינָה רְחָבָה שֶׁעוֹבְרִין בָּהּ אֶת הַנָּהָר:
Mavra — un large bateau avec lequel on traverse la rivière.
פַּיְיסֵיהּ לְמִבּוּרֵיהּ תֵּן שְׂכָרוֹ לְבַעַל הַמַּעְבֹּורֶת:
Apaise [paie] le passeur — donne son salaire au maître du bac.
💡 Explication

La Guemara précise que l'enseignement de Chmouel n'a pas été formulé explicitement (be-feirouch) mais déduit (mikhlala) d'un épisode : Chmouel traverse une rivière sur un bac (mavra), demande à son serviteur de payer le passeur, le serviteur s'exécute, et pourtant Chmouel se fâche. Reste à comprendre pourquoi.

7
מַאי טַעְמָא אֶיקְפֹּד? אָמַר אַבַּיֵּי: תַּרְנְגֹולֶת טְרֵפָה הֲוַאי, וְיַהֲבַהּ נִיהֲלֵיהּ בְּמָר דִּשְׁחוּטָה. רָבָא אָמַר: אַנְפְּקָא אֲמַר לֵיהּ (לְאַשְׁקוֹיֵי) [לְאַשְׁקוֹיֵיהּ], וְאַשַּׁקְייָה חַמְרָא מְזִיגָא.

Pour quel motif s'est-il fâché ? Abaye dit : c'était une poule tereifa, et il [la] lui a donnée à la place [comme s'il s'agissait] d'une [poule] abattue [cachere].

Rava dit : il lui avait dit de [le] faire boire dans une mesure (anpaka), et il lui a fait boire du vin coupé [d'eau].

📜 Rachi (2)
בְּמַר דִּשְׁחוּטָה בְּחִילּוּף שְׁחוּטָה בְּחֶזְקַת שְׁחוּטָה וַחֲבֵירוֹ בִּבְכוֹרוֹת (דַּף ל.) הַהוּא טַבָּחָא דִּמְזַבֵּין תַּרְבָּא דְּאַטְמָא בְּמַר דְּכַנְתָּא. וְלִי נִרְאֶה דִּלְשׁוֹן תְּמוּרָה הוּא. דְּהַאי דִּטְרֵפָה לָאו דַּוְקָא דִּטְרֵפָה בִּשְׁחוּטָה לָא מִיחַלְּפָא אֶלָּא כְּלוֹמַר טְרֵפָה שְׁחוּטָה נָתַן לוֹ בְּמַר דִּכְשֵׁרָה שְׁחוּטָה:
À la place [comme s'il s'agissait] d'une [poule] abattue — par substitution d'une [poule] abattue, sous l'apparence d'une [poule] abattue. Et son pendant [se trouve] dans Bekhorot (30a) : 'un certain boucher qui vendait de la graisse de cuisse à la place [comme] de la graisse d'entrailles'. Et il me semble que [ce mot] est un terme de substitution (temoura) ; car ce '[poule] tereifa' n'est pas à prendre au sens strict, puisqu'une [poule] tereifa ne se confond pas avec une [poule] abattue [à l'examen] — mais cela veut dire [qu']il lui a donné une tereifa abattue à la place d'une [poule] cachere abattue.
וְאַשַּׁקְייָה חַמְרָא מְזִיגָא וְהָעוֹבֵד כּוֹכָבִים סָבוּר שֶׁהַיַּיִן חַי:
Et il lui a fait boire du vin coupé — et le non-Juif pense que le vin était pur.
🗂️ Tossefot (1)
טְרֵפָה הֲוַאי וְיַהֲבַהּ נִיהֲלֵיהּ בְּמָר דִּשְׁחוּטָה וא"ת לְעוֹלָם אֵימָא לָךְ דְּמֻותָּר לִגְנֹוב דַּעְתּוֹ שֶׁל עוֹבֵד כּוֹכָבִים וְאֶיקְפֹּד מִשּׁוּם דְּאָמַר לוֹ לְעוֹבֵד כּוֹכָבִים שְׁחוּטָה הִיא וְאִיכָּא לְמִיגְזַר שֶׁמָּא יִתְּנֶנָּה לוֹ בִּפְנֵי יִשְׂרָאֵל וְיִקְנֶה מִמֶּנּוּ וְי"ל דְּמ"מ אִיכָּא לְמֵידַק מִינֵּיהּ דְּאָסוּר לִגְנֹוב דַּעְתּוֹ דְּאִי שָׁרִי לֵיכָּא לְמֵיחַשׁ שֶׁמָּא יִקְנֶה מִמֶּנּוּ יִשְׂרָאֵל דְּיָחוּשׁ דְּלִגְנֹוב דַּעְתּוֹ שֶׁל עוֹבֵד כּוֹכָבִים אוֹמֵר כֵּן:
C'était une poule tereifa, et il [la] lui a donnée à la place d'une [poule] abattue — et si tu dis : peut-être te dirais-je [au contraire] qu'il est permis de tromper la pensée d'un non-Juif, et [que Chmouel] s'est fâché parce que [le serviteur] avait dit au non-Juif qu'elle était abattue [cachere], et [qu']il y a [alors] lieu de craindre, par décret, qu'il [ne] la lui donne en présence d'un Juif, lequel l'achèterait de lui ! Et l'on peut dire [que], malgré tout, on peut en déduire qu'il est interdit de tromper sa pensée ; car s'il était permis, il n'y aurait pas à craindre qu'un Juif [ne] l'achète de lui, puisqu'il [ne] dit cela [qu'il s'agit d'une abattue] que pour tromper la pensée du non-Juif.
🪔 Ben Yehoyada (1)
תַּרְנְגֹלֶת טְרֵפָה הֲוַאי וְיַהֲבַהּ נִיהֲלֵיהּ בְּמָר דִּשְׁחוּטָה. עַייֵּן בְּחִדּוּשֵׁינוּ בס"ד לְעֵיל בְּמַסֶּכֶת עֵירוּבִין דַּף ס"ד ע״ב בְּעֻובְדָּא דְּרַבָּן גַּמְלִיאֵל דְּאָמַר לְאוֹתוֹ גּוֹי מִגַּבַּאי 'טֹול גְּלוּסְקִין מֵאִלְעַאי' שֶׁהִקַּשְׁתִּי מֵהַאי עֻובְדָּא דִּשְׁמוּאֵל דְּקָפֵיד אַגְּנֵיבַת דַּעַת דְּגוֹי וּמַה שֶׁתֵּרַצְתִּי שָׁם ג' תֵּירוּצִים בס"ד עַיֵּין שָׁם.
« C'était une poule tereifa (impropre à la consommation), et il [la] lui a donnée à la place d'une [poule] abattue [cachere]. » Vois dans nos h'idouchim (nouveautés d'étude), avec l'aide du Ciel, plus haut dans le traité Erouvin, feuillet 64b, sur l'épisode de Rabban Gamliel qui dit à ce non-Juif : « prends des pains (gloussekin) chez moi, [de la part] d'Il'aï » — où j'ai soulevé une objection à partir de cet épisode de Chmouel, qui s'est fâché au sujet de la tromperie (genévat daat, littéralement « vol de la pensée ») d'un non-Juif ; et [vois] les trois réponses que j'y ai données, avec l'aide du Ciel ; vois là-bas.
💡 Explication

Deux explications de la colère de Chmouel — toutes deux fondées sur la tromperie du passeur. Abaye : le serviteur a donné une poule tereifa en la faisant passer pour une poule cachere abattue. Rava : Chmouel avait dit de servir au passeur du vin pur dans une anpaka (mesure d'un quart de log, servant d'ordinaire au vin pur), mais le serviteur a versé du vin coupé d'eau, faisant croire au passeur qu'il buvait du vin pur.

8
וְכִי מִכְּלָלָא מַאי? לְמַאן דְּאָמַר טְרֵפָה הֲוַאי, אֲמַר לֵיהּ: אַמַּאי תַּשְׁהֶא אִיסּוּרָא?

Et même [si c'est] par déduction, qu'[en conclure] ? Pour celui qui dit [que] c'était une [poule] tereifa — [Chmouel] lui a [peut-être] dit : 'pourquoi retiens-tu [chez toi] une chose interdite ?'

📜 Rachi (2)
וְכִי מִכְּלָלָא מַאי מַה לָּנוּ אִי אִיתְּמַר מִכְּלָל אִי בְּפֵירוּשׁ הָא מֵהָא כְּלָלָא שַׁפִּיר שָׁמְעִינַן וְאַמַּאי אַשְׁמְעִינַן גְּמָרָא דְּלָאו בְּפֵירוּשׁ אִתְּמַר וּמַה יֵשׁ לָנוּ לְגַמְגֵּם בִּכְלָל זֶה:
Et même [si c'est] par déduction, qu'[en conclure] — que nous importe-t-il [de savoir] si [le propos] a été énoncé par déduction ou explicitement ? de cette déduction nous déduisons fort bien [la règle] ; et pourquoi la Guemara nous enseigne-t-elle qu'il n'a pas été énoncé explicitement ? et qu'avons-nous à balbutier [redire] sur cette déduction ?
לָמֶ"ד טְרֵפָה הֲוַאי אִיכָּא לְמֵימַר דְּלָאו מִשּׁוּם גְּנֵיבוֹת דַּעַת אִיקְּפִיד אֶלָּא מִשּׁוּם דְּאַשְּׁהִיָּיה גַּבֵּיהּ עַד הַשְׁתָּא:
Pour celui qui dit [que] c'était une [poule] tereifa — on peut dire [que ce] n'est pas à cause de la tromperie qu'il s'est fâché, mais parce qu'il [l']avait gardée par-devers lui jusqu'à présent.
💡 Explication

La Guemara conteste la force probante de la déduction. Selon Abaye (poule tereifa) : peut-être Chmouel ne s'est-il pas fâché pour tromperie, mais parce que le serviteur gardait par-devers lui une bête interdite (un issour), ce qui pouvait conduire un Juif à en manger par mégarde. Le motif de genévat daat n'est donc pas certain.

9
לְמַאן דְּאָמַר אַנְפָּקָא אֲמַר לֵיהּ לְאַשְׁקוֹיֵי, אַנְפְּקָא חַיָּיא מַשְׁמַע.

Pour celui qui dit [que c'est] une anpaka [qu'il] lui a dit de [le] faire boire — 'anpaka' signifie [du vin] pur.

📜 Rachi (1)
אַנְפְּקָא חַיָּיא מַשְׁמַע מִשּׁוּם יְקָרָא דִּידֵיהּ אִיקְּפִיד שֶׁעָבַר עַל דְּבָרָיו:
'Anpaka' signifie [du vin] pur — [c'est] pour son propre honneur qu'il s'est fâché, parce qu'[il] avait transgressé ses paroles.
💡 Explication

Selon Rava (anpaka) : peut-être Chmouel ne s'est-il pas fâché pour tromperie, mais parce que le serviteur a désobéi à son ordre — il avait dit de servir du vin pur ('anpaka' désigne le vin pur, hayya), et le serviteur a servi du vin coupé. Là encore, le motif de genévat daat n'est pas établi de façon contraignante.

10
תַּנְיָא, הָיָה רַבִּי מֵאִיר אוֹמֵר: אַל יְסַרְהֵב אָדָם לַחֲבֵירוֹ לִסְעֹוד אֶצְלוֹ, וְיוֹדֵעַ בּוֹ שֶׁאֵינוֹ סוֹעֵד, וְלֹא יַרְבֶּה לוֹ בְּתִקְרֹובֶת, וְיוֹדֵעַ בּוֹ שֶׁאֵינוֹ מְקַבֵּל.

Il est enseigné [dans une braita] : Rabbi Meir avait coutume de dire : qu'un homme ne presse pas son compagnon de déjeuner [manger] chez lui alors qu'il sait qu'il ne déjeunera [mangera] pas, et qu'il ne lui multiplie pas les offrandes [présents] alors qu'il sait qu'il ne [les] acceptera pas.

📜 Rachi (1)
לֹא יְסַרְהֵב לֹא יַפְצִיר בּוֹ הוֹאִיל וְיוֹדֵעַ שֶׁלֹּא יַעֲשֶׂה מִשּׁוּם דְּגוֹנֵב דַּעְתּוֹ לְהַחְזִיק לוֹ טוֹבָה בְּחִנָּם כְּסָבוּר שֶׁמִּן הַלֵּב מְסַרְהֵב לוֹ כֵּן:
Qu'il ne presse pas — qu'il n'insiste pas auprès de lui, dès lors qu'il sait qu'il [ne] le fera pas, parce qu'il vole sa pensée, [pour] lui faire tenir une gratitude pour rien, [l'autre] pensant que c'est du fond du cœur qu'il le presse ainsi.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אַל יְסַרְהֵב אָדָם לַחֲבֵרוֹ לִסְעֹד אֶצְלוֹ, וְיוֹדֵעַ בּוֹ שֶׁאֵינוֹ סוֹעֵד. קַשָּׁא לָמָּה נָקֵיט 'אַל יְסַרְהֵב' דְּמַשְׁמַע אִם אוֹמֵר לוֹ פַּעַם אַחַת לֵית לַן בַּהּ כֵּיוָן דְּטַעְמָא הוּא מִשּׁוּם גְּנֵיבַת דַּעַת שֶׁלֹּא יַחְזִיק לוֹ טוֹבָה בְּחִנָּם אִם כֵּן אֲפִילּוּ פַּעַם אַחַת אָסוּר לִגְנֹוב דַּעְתּוֹ וְלָמָּה נָקֵיט 'אַל יְסַרְהֵב'? וְכֵן בְּאִידָךְ דְּאַל יַרְבֶּה לוֹ בְּתִקְרֹבֶת, לָמָּה נָקֵיט 'אַל יַרְבֶּה' הָא אֲפִילּוּ דָּבָר מוּעָט לֹא יִשְׁלַח לוֹ כֵּיוָן דְּיָדַע דְּאֵינוֹ מְקַבֵּל וְכִדְמָצִינוּ בְּהַךְ דְּשֶׁמֶן דְּאָמַר אַל יֹאמַר לוֹ 'סָךְ שֶׁמֶן מִפַּךְ רֵיקָן' דְּמַשְׁמַע אֲפִילּוּ פַּעַם אַחַת לֹא יֹאמַר לוֹ דְּהָא לֹא אָמַר אַל יְסַרְהֵב בַּחֲבֵירוֹ לָסוּךְ שֶׁמֶן מִפַּךְ רֵיקָם? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּהָתָם גַּבֵּי שֶׁמֶן הַגְּנִיבַתְּ דַּעַת מְפֹורֶשֶׁת בְּפִיו שֶׁאוֹמֵר לָסוּךְ שֶׁמֶן מִן הַפַּךְ וְהוּא רֵיקָם דְּאֵין שֶׁמֶן בְּפַךְ כְּלָל אַךְ כָּאן הַגְּנִיבַתְּ דַּעַת צָפוֹנָה בַּלֵּב דְּהוּא יוֹדֵעַ מֵהַשְׁעָרַת שִׂכְלוֹ שֶׁזֶּה לֹא יִסְעֹוד אֶצְלוֹ וְשֶׁמָּא טוֹעֶה בְּהַשְׁעָרָתוֹ וְיִסְעֹוד אֶצְלוֹ לְכָךְ פַּעַם אַחַת אוֹ שְׁתַּיִם יֹאמַר לוֹ אֲבָל לֹא יְסַרְהֵב לוֹמַר לוֹ יוֹתֵר כֵּיוָן שֶׁרָאָה שֶׁאָמַר לוֹ וְלֹא קִבֵּל. וּמַה שֶׁאָמַר ' וְאִם בִּשְׁבִיל כְּבוֹדוֹ מֻתָּר ' הַיְינוּ אִם בַּעַל הַבַּיִת יוֹשֵׁב עַל שֻׁלְחָנוֹ וְהֵבִיאוּ הַסְּעוּדָה לְפָנָיו וּבָא וְנִכְנַס חֲבֵירוֹ לְבֵיתוֹ דְּוַדַּאי מִשּׁוּם שׁוּרַת דֶּרֶךְ אֶרֶץ צָרִיךְ לְהַזְמִינוֹ שֶׁיֹּאכַל עִמָּהֶם וְאִם אֵינוֹ מַזְמִינוֹ נִרְאֶה כִּמְזַלְזֵל בִּכְבוֹדוֹ וְאַהֲבָתוֹ אַךְ אִם יְסַרְהֵב הָוֵי זֶה גְּנֵיבַת דַּעַת וְאָסוּר דְּכֵיוָן שֶׁהִזְמִינוֹ אֲפִילּוּ פַּעַם אַחַת אוֹ שְׁתֵּי פְּעָמִים קִייֵּם שׁוּרַת דֶּרֶךְ אֶרֶץ מַה שֶּׁרָאוּי לִנְהֹוג עִם רֵיעִים וְאוֹהֲבִים וּמְכֻובָּדִים וְכֵן אִם מִנְהָגָם לִשְׁלֹוחַ תִּקְרֹובֶת לִקְרוֹבִים וְאוֹהֲבִים כְּשֶׁיִּהְיֶה אֵצֶל הַמְשַׁלֵּחַ נִשּׂוּאִין אוֹ בְּרִית מִילָה אִם לֹא יִשְׁלַח לַחֲבֵירוֹ נִרְאֶה שֶׁמַּבְזֵהוּ שֶׁאֵינוֹ חוֹשֵׁב אוֹתוֹ כְּלוּם וְלָכֵן אַף עַל פִּי שֶׁיּוֹדֵעַ בּוֹ שֶׁאֵינוֹ מְקַבֵּל יִשְׁלַח מִשּׁוּם שׁוּרַת דֶּרֶךְ אֶרֶץ אֲבָל אִם מַרְבֶּה הָוֵי גְּנֵיבַת דַּעַת.
« Qu'un homme ne presse pas son compagnon de déjeuner chez lui alors qu'il sait qu'il ne déjeunera pas. » [Voici] une difficulté : pourquoi emploie-t-il [l'expression] « qu'il ne presse pas », ce qui laisse entendre que, s'il le lui dit une seule fois, il n'y a rien à redire ? Or, puisque le motif est la tromperie (genevat daat) — pour qu'[autrui] ne lui tienne pas une gratitude pour rien —, en ce cas, même une seule fois il est interdit de tromper sa pensée ; alors pourquoi emploie-t-il « qu'il ne presse pas » ? Et de même pour l'autre cas, « qu'il ne lui multiplie pas les présents » : pourquoi emploie-t-il « qu'il ne multiplie pas » ? Voici que, même une chose minime, il ne devrait pas la lui envoyer, dès lors qu'il sait qu'il ne [l']acceptera pas — comme nous le trouvons dans ce cas de l'huile, où il est dit « qu'il ne lui dise pas : enduis-toi d'huile [en lui présentant] un flacon vide », ce qui laisse entendre que même une seule fois il ne doit pas le lui dire ; car il n'a pas dit « qu'il ne presse pas son compagnon de s'enduire d'huile [d']un flacon vide » ! Et il me semble, avec l'aide du Ciel, que là-bas, dans le cas de l'huile, la tromperie est explicite dans sa bouche, puisqu'il dit de s'enduire d'huile [tirée] du flacon, alors qu'il est vide et qu'il n'y a pas du tout d'huile dans le flacon ; tandis qu'ici la tromperie est cachée dans le cœur, car [celui qui invite] sait, par l'estimation de son intelligence, que celui-ci ne déjeunera pas chez lui — mais peut-être se trompe-t-il dans son estimation, et celui-ci déjeunera chez lui ; c'est pourquoi, une fois ou deux, qu'il le lui dise, mais qu'il ne presse pas en le lui disant davantage, dès lors qu'il a vu qu'il [le] lui a dit et qu'[autrui] n'a pas accepté. Et ce qu'il a dit « et si [c'est] pour son honneur, [c'est] permis » signifie ceci : si le maître de maison est assis à sa table et qu'on a apporté le repas devant lui, et que survient et entre son compagnon dans sa maison — alors assurément, par règle de bienséance (dérekh érets), il doit l'inviter à manger avec eux ; et s'il ne l'invite pas, il paraît dédaigner son honneur et son affection ; mais s'il presse, c'est là une tromperie (genevat daat) et c'est interdit, car, dès lors qu'il l'a invité ne serait-ce qu'une ou deux fois, il a accompli la règle de bienséance, ce qu'il convient de pratiquer avec les amis, les proches et les gens estimés. Et de même, si leur usage est d'envoyer un présent aux proches et aux amis lorsqu'il y a chez l'envoyeur des noces ou une circoncision (berit mila) : s'il n'envoie pas à son compagnon, il paraît le mépriser, [comme s']il ne le tient pour rien ; c'est pourquoi, bien qu'il sache de lui qu'il ne [l']acceptera pas, qu'il [le lui] envoie, par règle de bienséance ; mais s'il multiplie [les présents], c'est une tromperie.
💡 Explication

À propos de l'interdit de tromper, la Guemara cite d'autres enseignements. Rabbi Meir : on ne doit pas presser (yessarhev) son prochain d'accepter une invitation, en feignant un désir sincère, alors qu'on sait qu'il refusera ; ni lui multiplier les présents qu'on sait qu'il n'acceptera pas. Dans les deux cas, on lui vole une gratitude iméritée.

11
וְלֹא יִפְתַּח לוֹ חָבִיּוֹת הַמְּכוּרוֹת לַחֶנְוָנִי, אֶלָּא אִם כֵּן הוֹדִיעוֹ. וְלֹא יֹאמַר לוֹ סוֹךְ שֶׁמֶן מִפַּךְ רֵיקָן. וְאִם בִּשְׁבִיל כְּבוֹדוֹ – מֻותָּר.

Et qu'il ne lui ouvre pas des tonneaux [déjà] vendus au cabaretier (hanvani), à moins de l'en avoir averti. Et qu'il ne lui dise pas : 'enduis-toi d'huile' [en lui présentant] un flacon vide.

Mais si [c'est] pour [son] honneur — [c'est] permis.

📜 Rachi (4)
וְלֹא יִפְתַּח לוֹ כו' כָּל חָבִיּוֹתֵיהֶם מְגוּפוֹת הָיוּ וּכְשֶׁבָּא אָדָם חָשׁוּב אֶצְלוֹ פּוֹתֵחַ לוֹ חָבִית לְהַשְׁקוֹתוֹ יַיִן חָזָק וְאִם מָכַר חָבִית לְחֶנְוָנִי שְׁלֵמָה וַעֲדַייִן הִיא אֶצְלוֹ לֹא יִפְתָּחֶנָּה לָאוֹרֵחַ הַבָּא לוֹ מִפְּנֵי שֶׁגּוֹנֵב לִבּוֹ לְהַחְזִיק לוֹ טוֹבָה חִנָּם כְּסָבוּר זֶה הֶפְסֵד גָּדוֹל נִפְסָד ע"י שֶׁהֲרֵי תִּשָּׁאֵר חָבִית זוֹ חֲסֵרָה וְתִתְקַלְקֵל יֵינָהּ וְזֶה יִמְסְרֶנָּה מִיָּד לַחֶנְוָנִי שֶׁיִּמְכְּרֶנָּה לוֹ:
Et qu'il ne lui ouvre pas, etc. — tous leurs tonneaux étaient bouchés (scellés), et lorsqu'un homme considérable venait chez lui, il [lui] ouvrait un tonneau pour le faire boire de vin fort ; mais s'il a vendu au cabaretier un tonneau entier qui se trouve encore chez lui, qu'il [ne] l'ouvre pas pour l'hôte qui vient chez lui, parce qu'il vole son cœur [pour] lui faire tenir une gratitude pour rien, celui-ci pensant : 'quelle grande perte il a subie pour moi, puisque ce tonneau restera entamé et son vin s'abîmera, et il devra le livrer aussitôt au cabaretier pour qu'il [le] lui vende'.
אא"כ הוֹדִיעוֹ מְכַרְתִּיהָ לַחֶנְוָנִי וְאֵינִי נִפְסָד:
À moins de l'en avoir averti — '[que] je l'ai vendu au cabaretier et [que] je ne subis pas de perte'.
לֹא יָבִיא לוֹ פַּךְ רֵיקָן וַיֹּאמֶר לוֹ סוּךְ שֶׁמֶן מִפְּנֵי שֶׁיּוֹדֵעַ בּוֹ שֶׁאֵינוֹ סָךְ וְגוֹנֵב דַּעְתּוֹ כְּסָבוּר שֶׁיֵּשׁ בּוֹ שֶׁמֶן:
Qu'il ne lui apporte pas un flacon vide en lui disant 'enduis-toi d'huile' — parce qu'il sait qu'il ne s'enduira pas, et il vole sa pensée, [l'autre] pensant qu'il y a de l'huile dedans.
וְאִם בִּשְׁבִיל כְּבוֹדוֹ שֶׁל אוֹרֵחַ לְהוֹדִיעַ לַבְּרִיּוֹת שֶׁחָבִיב הוּא עָלָיו מֻותָּר:
Mais si [c'est] pour [son] honneur — de l'hôte, pour faire savoir aux gens qu'il lui est cher — [c'est] permis.
💡 Explication

Suite des cas de Rabbi Meir. (1) Ne pas ouvrir pour un hôte un tonneau de vin déjà vendu au cabaretier (hanvani), sans l'avertir — sinon l'hôte croit qu'on subit une perte par égard pour lui. (2) Ne pas dire 'enduis-toi d'huile' en présentant un flacon vide, qu'on sait que l'hôte n'utilisera pas. Mais si c'est pour l'honneur de l'invité (le distinguer aux yeux d'autrui), c'est permis.

12
אֵינִי? וְהָא עֻולָּא אִיקְּלַע לְבֵי רַב יְהוּדָה, פָּתַח לוֹ חָבִיּוֹת הַמְּכוּרוֹת לַחֶנְוָנִי! אוֹדוֹעֵי אוֹדְעֵיהּ, וְאִיבָּעֵית אֵימָא: שָׁאנֵי עֻולָּא דְּחַבִּיב לֵיהּ לְרַב יְהוּדָה, דִּבְלָאו הָכִי נָמֵי (פִּתּוּחֵי) מַפְתֵּחַ [הֲוָה פָּתַח] לֵיהּ.

Est-ce ainsi ? Or voici qu'Oulla est arrivé [en visite] dans la maison de Rav Yehouda, [et celui-ci] lui a ouvert des tonneaux [déjà] vendus au cabaretier !

[Réponse :] il l'en a averti. Et si tu veux, dis : Oulla est différent, car il était cher à Rav Yehouda, [au point] que, même sans cela, il [les] lui aurait ouverts.

💡 Explication

Objection : Rav Yehouda a ouvert pour Oulla des tonneaux déjà vendus au cabaretier ! Deux réponses : (1) Rav Yehouda l'en a averti (pas de tromperie). (2) Oulla était si cher à Rav Yehouda que, même sans rien lui devoir, il les lui aurait ouverts — il n'y a donc pas de gratitude indue.

13
תָּנוּ רַבָּנַן: לֹא יֵלֵךְ אָדָם לְבֵית הָאֵבֶל, וּבְיָדוֹ לֻגִּין הַמִּתְקַשְׁקֵשׁ. וְלֹא יְמַלְּאֶנּוּ מַיִם, מִפְּנֵי שֶׁמַּתְעֵהוּ. וְאִם יֵשׁ שָׁם חֶבֶר עִיר – מֻותָּר.

Nos Maîtres ont enseigné : qu'un homme n'aille pas à la maison de deuil avec, en main, une cruche (laguin) qui ballotte [à moitié vide]. Et qu'il ne la remplisse pas d'eau, parce qu'il [l']abuse.

Mais s'il y a là une assemblée de la ville (hever ir) — [c'est] permis.

📜 Rachi (4)
הַמִּתְקַשְׁקֵשׁ חָסֵר. לְפִי שֶׁזֶּה סָבוּר שֶׁהוּא מָלֵא:
Qui ballotte — [à moitié] vide ; parce que celui-ci pense qu'elle est pleine.
שֶׁמַּתְעֵהוּ גּוֹנֵב דַּעְתּוֹ:
Parce qu'il [l']abuse — il vole sa pensée.
וְאִם יֵשׁ שָׁם חֶבֶר עִיר חֲבוּרוֹת עִיר שֶׁיֵּשׁ שָׁם רַבִּים וְזֶה מִתְכַּוֵּין לְהַחְשִׁיב אֶת הָאָבֵל בְּעֵינֵיהֶן שֶׁיֹּאמְרוּ כַּמָּה חָשׁוּב זֶה שֶׁזֶּה מְכַבְּדוֹ כ"כ:
Mais s'il y a là une assemblée de la ville — des compagnies de la ville, où il y a foule ; et celui-ci a l'intention de faire honneur à l'endeuillé à leurs yeux, [pour] qu'on dise : 'comme cet homme est considérable, puisque celui-là l'honore à ce point'.
מֻותָּר דְּגָדוֹל כְּבוֹד הַבְּרִיּוֹת:
Permis — car grande est la dignité des créatures.
💡 Explication

Braita des Sages. On ne doit pas se rendre à une maison de deuil avec une cruche (laguin) qui ballotte, presque vide — car l'endeuillé croira recevoir une cruche pleine de vin. Et l'on ne doit pas la remplir d'eau [pour dissimuler le manque], car cela trompe l'endeuillé. Mais s'il y a une assemblée (hever ir, foule de gens), c'est permis : le but est alors d'honorer l'endeuillé aux yeux de tous.

14
תָּנוּ רַבָּנַן: לֹא יִמְכֹּור אָדָם לַחֲבֵירוֹ סַנְדָּל שֶׁל מֵתָה בִּכְלַל שֶׁל חַיָּה שְׁחוּטָה, מִפְּנֵי שְׁנֵי דְּבָרִים: אֶחָד – מִפְּנֵי שֶׁמַּתְעֵהוּ, וְאֶחָד – מִפְּנֵי הַסַּכָּנָה.

Nos Maîtres ont enseigné : qu'un homme ne vende pas à son compagnon une sandale [faite de cuir] d'une [bête] morte [d'elle-même] en la comptant parmi [celles d'une bête] vivante abattue, pour deux raisons : l'une — parce qu'il [l']abuse ; et l'autre — à cause du danger.

📜 Rachi (3)
סַנְדָּל שֶׁל עוֹר בְּהֵמָה שֶׁמֵּתָה חַיָּה מֵאֵלֶיהָ אֵין עוֹרָהּ חָזָק כְּשֶׁל בְּרִיאָה שְׁחוּטָה:
Une sandale — de cuir d'une bête qui est morte, [à savoir une] bête [morte] d'elle-même : son cuir n'est pas solide comme celui d'une [bête] saine abattue.
חַיָּה שְׁחוּטָה בְּרִיאָה שְׁחוּטָה:
[Bête] vivante abattue — [bête] saine abattue.
הַסַּכָּנָה שֶׁמָּא מֵחֲמַת נְשִׁיכַת נָחָשׁ מֵתָה וְהָאֶרֶס נִבְלַע בָּעוֹר:
Le danger — de peur qu'elle [ne] soit morte d'une morsure de serpent et que le venin [ne] se soit infiltré dans le cuir.
💡 Explication

Braita des Sages. On ne doit pas vendre une sandale faite du cuir d'une bête morte d'elle-même (nevela) en la faisant passer pour le cuir d'une bête vivante abattue (chehouta), et ce pour deux raisons : (1) cela trompe l'acheteur sur la qualité du cuir (celui d'une bête morte est moins solide) ; (2) un danger — la bête à pu mourir d'une morsure de serpent, dont le venin se serait infiltré dans le cuir.

15
וְלֹא יְשַׁגֵּר אָדָם לַחֲבֵירוֹ חָבִית שֶׁל יַיִן וְשֶׁמֶן צָף עַל פִּיהָ. וּמַעֲשֶׂה בְּאֶחָד שֶׁשִּׁיגֵּר לַחֲבֵירוֹ חָבִית שֶׁל יַיִן וְשֶׁמֶן צָף עַל פִּיהָ, וְהָלַךְ וְזִימֵּן עָלֶיהָ אוֹרְחִין, וְנִכְנְסוּ, מְצָאָהּ שֶׁהִיא שֶׁל יַיִן, וְחֶנֶק אֶת עַצְמוֹ.

Et qu'un homme n'envoie pas à son compagnon un tonneau de vin avec de l'huile flottant à sa surface [à son ouverture]. Et il advint qu'un homme envoya à son compagnon un tonneau de vin, avec de l'huile flottant à sa surface ; [le destinataire] alla convier dessus des hôtes, [qui] entrèrent, [et] il [le] trouva [plein] de vin — et il s'étrangla lui-même.

📜 Rachi (2)
וְשֶׁמֶן צָף עַל פִּיהָ כְּסָבוּר שֶׁהַכֹּל שֶׁמֶן וּמְזַמֵּן עָלָיו אוֹרְחִים וּבָטוּחַ שֶׁיֵּשׁ לוֹ שֶׁמֶן הַרְבֵּה לְצָרְכָם:
Avec de l'huile flottant à sa surface — [le destinataire] pense que le tout est de l'huile, [il] convie dessus des hôtes, assuré d'avoir de l'huile en abondance pour leurs besoins.
וְחֶנֶק אֶת עַצְמוֹ שֶׁלֹּא הָיָה לוֹ מַה לְהַאֲכִילָם וּבוֹשׁ מֵהֶם:
Et il s'étrangla lui-même — car il n'avait rien à leur donner à manger, et il avait honte devant eux.
🪔 Ben Yehoyada (1)
וְהָלַךְ וּזְמַן עָלֶיהָ אוֹרְחִים. פֵּירוּשׁ זִימֵּן הָאוֹרְחִים בִּשְׁבִיל סִיכָה שֶׁדַּרְכָּם הָיָה לָסוּךְ בְּשֶׁמֶן וְלֹא בִּשְׁבִיל אֲכִילָה וַחֲבֵירוֹ שֶׁשָּׁלַח לוֹ הֶחָבִית הוּא הָיָה שֻׁותָּף שֶׁלּוֹ שֶׁהָיָה לָהֶם כְּרָמִים שֶׁיֵּשׁ בָּהֶם נְטִיעוֹת גְּפָנִים וְזֵתִים וַחֲבֵירוֹ יוֹשֵׁב בַּכְּרָמִים וְעוֹסֵק בְּזֵתִים וּגְפָנִים לְמַלֹּאת מֵהֶם חָבִיּוֹת לִמְכֹּור וְגַם לְצֹורֶךְ בֵּיתוֹ וּבֵית שֻׁותָּפוֹ וְנִזְדַּמֵּן שֶׁשָּׁלַח לְבֵית שֻׁותָּפוֹ חָבִית יַיִן וְשֶׁמֶן צָף עָלֶיהָ וְהוּא חָשַׁב שֶׁכֻּולָּהּ שֶׁמֶן מִפְּנֵי שֶׁבֶּאֱמֶת בַּכְּרָמִים שֶׁלָּהֶם יֵשׁ לָהֶם זֵתִים וּגְפָנִים שֶׁעוֹשִׂים מֵהֶם שֶׁמֶן וְיַיִן וְהָלַךְ וּזְמַן אוֹרְחִים עָלֶיהָ לְסִיכָה כִּי כֵן הָיָה דַּרְכָּם לְהַזְמִין אוֹרְחִים לְסִיכָה בִּלְבַד כְּמוֹ שֶׁמַּזְמִין לַאֲכִילָה וְלִשְׁתִיָּה שֶׁל יַיִן וּבָזֶה נִתְרַצּוּ הַקֻּושְׁיוֹת שֶׁל הָרַב תּוֹרַת חַיִּים זַ"ל וְאֵין צָרִיךְ לְשַׁנּוֹת הַגִּרְסָא.
« Et il alla convier dessus des hôtes. » Explication : il convia les hôtes en vue de l'onction [du corps], car leur usage était de s'enduire d'huile, et non en vue de la nourriture. Et son compagnon, qui lui avait envoyé le tonneau, était son associé : ils possédaient des vignobles où il y avait des plantations de vignes et d'oliviers ; le compagnon résidait dans les vignobles et s'occupait des oliviers et des vignes pour en remplir des tonneaux destinés à la vente, ainsi que pour les besoins de sa propre maison et de la maison de son associé. Or il advint qu'il envoya à la maison de son associé un tonneau de vin avec de l'huile flottant à sa surface, et celui-ci pensa que le tout était de l'huile, parce qu'en vérité, dans leurs vignobles, ils avaient des oliviers et des vignes dont ils faisaient de l'huile et du vin ; il alla donc convier des hôtes pour [l']onction, car tel était leur usage de convier des hôtes pour la seule onction, de même qu'on convie pour la consommation et pour la boisson de vin. Et par cela se trouvent résolues les objections du Rav Torat H'ayim, de mémoire bénie, et il n'est pas nécessaire de modifier la leçon (guirsa, version du texte).
💡 Explication

Braita. On ne doit pas envoyer un tonneau de vin avec de l'huile flottant à son ouverture, ce qui fait croire à un tonneau d'huile (denrée plus précieuse). Récit tragique : un homme reçut un tel tonneau, invita des hôtes comptant sur l'huile, et, découvrant qu'il s'agissait de vin et n'ayant rien à leur offrir, se pendit de honte.

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וְאֵין הָאוֹרְחִין רַשָּׁאִין לִיתֵּן מִמַּה שֶּׁלִּפְנֵיהֶם לִבְנוֹ וּלְבִתּוֹ שֶׁל בַּעַל הַבַּיִת, אֶלָּא אִם כֵּן נָטְלוּ רְשׁוּת מִבַּעַל הַבַּיִת.

Et les hôtes n'ont pas le droit de donner [une part] de ce qui est devant eux au fils ou à la fille du maître de maison, à moins d'en avoir pris la permission auprès du maître de maison.

💡 Explication

Suite de la braita. Les hôtes n'ont pas le droit de donner de leur portion au fils ou à la fille du maître de maison sans son autorisation — car la nourriture peut être comptée au plus juste, et le maître risquerait de manquer pour ses convives. Le récit suivant en illustre le danger.

17
וּמַעֲשֶׂה בְּאֶחָד שֶׁזִּמֵּן שְׁלֹשָׁה אוֹרְחִין בִּשְׁנֵי בַצֹּורֶת, וְלֹא הָיָה לוֹ לְהַנִּיחַ לִפְנֵיהֶם אֶלָּא כְּשָׁלֹשׁ בֵּיצִים. בָּא בְּנוֹ שֶׁל בַּעַל הַבַּיִת, נָטַל אֶחָד מֵהֶן חֶלְקוֹ וּנְתָנוֹ לוֹ, וְכֵן שֵׁנִי, וְכֵן שְׁלִישִׁי. בָּא אָבִיו שֶׁל תִּינוֹק, מְצָאוֹ שֶׁעוֹזֵק אֶחָד בְּפִיו וּשְׁתַּיִם בְּיָדוֹ, חֲבָטוֹ בַּקַּרְקַע וּמֵת. כֵּיוָן שֶׁרָאֲתָה אִמּוֹ, עָלְתָה לַגַּג וְנָפְלָה וּמֵתָה, אַף הוּא עָלָה לַגָּג וְנָפַל וָמֵת.

Et il advint qu'un homme convia trois hôtes en année de disette, et il n'avait à placer devant eux qu'environ trois œufs. Le fils du maître de maison arriva ; l'un d'eux prit sa part et la lui donna, et de même le deuxième, et de même le troisième.

Le père de l'enfant arriva, [et] le trouva [l'enfant] serrant l'un [des œufs] dans sa bouche et deux dans sa main ; il le frappa contre le sol, et [l'enfant] mourut. Lorsque sa mère vit [cela], elle monta sur le toit et tomba [et] mourut ; lui aussi monta sur le toit, tomba [et] mourut.

📜 Rachi (1)
שֶׁעֻוזַּק סוֹגֵר כְּמוֹ וַיְעַזְּקֵהוּ (יְשַׁעְיָהוּ ה):
Serrant — enserrant [tenant clos], comme 'va-ye'azzekehou' [il l'entoura d'une clôture] (Isaie 5).
💡 Explication

Récit qui illustre le danger du segment précédent. En année de disette, un hôte ne disposait que de trois œufs pour trois invités. Le fils du maître arriva, et chacun des trois lui donna sa part. Le père, voyant l'enfant accaparer toute la nourriture, le frappa mortellement ; la mère, de chagrin, se jeta du toit et mourut ; le père fit de même. Trois âmes perdues.

18
אָמַר רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב: עַל דָּבָר זֶה נֶהֶרְגוּ שָׁלֹשׁ נְפָשׁוֹת מִיִּשְׂרָאֵל. מַאי קָמַשְׁמַע לַן? דְּכֻולַּהּ רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב הִיא.

Rabbi Eliezer ben Yaakov a dit : à cause de cette chose [même], trois âmes d'Israël furent tuées. Que [cela] nous apprend-il [puisque c'est évident d'après le récit] ? — Que toute [cette braita] est de Rabbi Eliezer ben Yaakov.

🪔 Ben Yehoyada (1)
מַאי קָמַשְׁמַע לַן? דְּכֻולַּהּ רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב הִיא. פֵּירוּשׁ מִשְׁנַת רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב קַב וְנָקִי שֶׁתּוֹפֵס לָשׁוֹן קָצָר וּכְשֶׁשָּׁנָה זוֹ הַמַּעֲשֶׂה לֹא שָׁנָה אוֹתָהּ בְּאֹורֶךְ זֶה נֶחֱנַק וְזֶה נָפַל מִן הַגַּג אֶלָּא שְׁנָאָהּ בְּקִיצּוּר עַל דָּבָר זֶה נֶהֶרְגוּ שְׁלֹשָׁה נְפָשׁוֹת וְלָכֵן הֵבִיא דְּבָרָיו אֵלּוּ בַּבָּרַיְיתָא לְלַמְּדֵנוּ שֶׁגַּם פְּרָטֵי הַמַּעֲשֶׂה הַשְּׁנוּיִים בַּבָּרַייְתָא מוֹדֶה בָּהֶם רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב דְּכָךְ הָווּ שֶׁגַּם הוּא שָׁמַע הַמַּעֲשֶׂה בִּפְרָטֵי הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה אֶלָּא שֶׁהוּא דַּרְכּוֹ לְשַׁנּוֹת בְּקִיצּוּר לְכָךְ קִצֵּר בָּהּ בִּלְשׁוֹנוֹ.
« Que [cela] nous apprend-il ? — Que toute [cette braita] est de Rabbi Eliezer ben Yaakov. » Explication : l'enseignement (michna) de Rabbi Eliezer ben Yaakov est « mesure et net » (qav ve-naqi), car il adopte un style concis ; et lorsqu'il enseigna ce récit, il ne l'enseigna pas tout au long — « celui-ci s'étrangla, celui-là tomba du toit » — mais il l'enseigna de manière abrégée : « à cause de cette chose, trois âmes furent tuées ». C'est pourquoi [le rédacteur de la braita] a rapporté ces paroles [de Rabbi Eliezer ben Yaakov] dans la braita, pour nous apprendre que même les détails du récit enseignés dans la braita, Rabbi Eliezer ben Yaakov les admet et reconnaît qu'il en fut bien ainsi — car lui aussi avait entendu le récit avec ces détails ; seulement, son habitude était d'enseigner de manière abrégée, c'est pourquoi il l'a abrégé dans sa formulation.
💡 Explication

Conclusion de la braita. Rabbi Eliezer ben Yaakov tire la leçon : pour ce manquement (avoir donné au fils la nourriture des hôtes), trois âmes d'Israël furent tuées. Objection : c'est évident d'après le récit lui-même ! Réponse : cette remarque sert à établir que toute la braita précédente émane de Rabbi Eliezer ben Yaakov.

19
תָּנוּ רַבָּנַן: הַשּׁוֹלֵחַ יֶרֶךְ לַחֲבֵירוֹ, שְׁלֵימָה – אֵינוֹ צָרִיךְ שֶׁיִּטֹּול הֵימֶנָּה גִּיד הַנָּשֶׁה. חֲתוּכָה – צָרִיךְ לִיטּוֹל הֵימֶנָּה גִּיד הַנָּשֶׁה. וּבְגוֹי, בֵּין חֲתוּכָה וּבֵין שְׁלֵימָה – אֵין צָרִיךְ לִיטּוֹל הֵימֶנָּה גִּיד הַנָּשֶׁה.

Nos Maîtres ont enseigné : celui qui envoie une cuisse à son compagnon, [si elle est] entière — il n'a pas besoin d'en ôter le nerf sciatique (guid ha-nache) ; [si elle est] découpée — il doit en ôter le nerf sciatique. Et pour un non-Juif, qu'elle soit découpée ou entière — il n'a pas besoin d'en ôter le nerf sciatique.

📜 Rachi (2)
שְׁלֵימָה אֵין צָרִיךְ לִיטּוֹל מִפְּנֵי שֶׁנִּיכָּר שֶׁלֹּא נִיטַּל וְהָאוֹכְלָהּ נוֹטְלוֹ:
[Si elle est] entière, il n'a pas besoin de l'ôter — parce qu'il est reconnaissable [à l'œil] qu'il n'a pas été ôté, et celui qui la mange l'ôte [lui-même].
וּבְעוֹבֵד כּוֹכָבִים בֵּין שְׁלֵימָה כּוּ' לְקַמֵּיהּ מְפָרֵשׁ לָהּ:
Et pour un non-Juif, qu'elle soit entière, etc. — [la Guemara] l'explique plus loin [plus haut, dans la sougya].
💡 Explication

La braita-source (voir le schéma). Envoyer une cuisse à un Juif : si elle est entière, pas besoin d'ôter le nerf sciatique (guid ha-nache, interdit à la consommation), car le receveur voit qu'il n'a pas été ôté et l'ôtera lui-même ; si elle est découpée, il faut l'ôter d'abord, sinon le receveur risque de le manger sans le savoir. À un non-Juif, entière ou découpée, pas besoin de l'ôter (le non-Juif n'observe pas cet interdit).

20
וּמִפְּנֵי שְׁנֵי דְבָרִים אָמְרוּ אֵין מוֹכְרִין נְבֵילוֹת וּטְרֵפוֹת לְגוֹי: אֶחָד – מִפְּנֵי שֶׁמַּתְעֵהוּ, וְאֶחָד – שֶׁמָּא יַחְזֹור וְיִמְכְּרֶנָּה לְיִשְׂרָאֵל אַחֵר.

Et c'est pour deux raisons qu'on a dit : on ne vend pas de [bêtes] mortes [d'elles-mêmes] (nevelot) ni de [bêtes] tereifot à un non-Juif : l'une — parce qu'il [l']abuse ; et l'autre — de peur qu'il [ne] revienne et [ne] la vende à un autre Juif.

📜 Rachi (1)
אֵין מוֹכְרִין טְרֵפָה לְעוֹבֵד כּוֹכָבִים בִּסְתָם אא"כ הוֹדִיעוֹ שֶׁהִיא טְרֵפָה דְּתוּ לֵיכָּא גְּנֵיבַת דַּעַת. וּבְמָקוֹם שֶׁאֵין מַכְרִיזִין דְּלֵיכָּא לְמִיחַשׁ לִשְׁמָא יִמְכְּרֶנָּה לְיִשְׂרָאֵל אוֹ בְּמָקוֹם שֶׁמַּכְרִיזִין וּבְיוֹם שֶׁהִכְרִיזוּ הָכִי מִתּוֹקְמָא לְקַמָּן:
On ne vend pas de tereifa à un non-Juif — sans [le lui dire], à moins de l'avoir averti qu'elle est tereifa, [auquel cas] il n'y a plus de tromperie. Et [dans] un lieu où l'on ne proclame pas, où il n'y a pas à craindre qu'il [ne] la vende à un Juif, ou [dans] un lieu où l'on proclame mais le jour où l'on a proclamé — ainsi [la braita] est-elle établie plus loin.
💡 Explication

La braita énonce les deux motifs de l'interdit de vendre une nevela (bête morte d'elle-même) ou une tereifa à un non-Juif (sans l'en avertir) : (1) cela le trompe, car il croit acheter de la viande cachere, plus prisée ; (2) de peur qu'il ne la revende à un autre Juif, qui la croira cachere puisque vendue à l'origine par un Juif.

21
וְלֹא יֹאמַר אָדָם לְגוֹי ״קַח לִי בְּדִינָר זֶה בָּשָׂר״, מִפְּנֵי שְׁנֵי דְּבָרִים:

Et qu'un homme ne dise pas à un non-Juif : 'achète-moi pour ce dinar de la viande' [chez un boucher juif], pour deux raisons :

💡 Explication

Ouverture d'un nouvel enseignement (dont la suite figure au daf suivant). On ne doit pas charger un non-Juif d'acheter de la viande pour soi avec un dinar [chez un boucher juif], pour deux raisons — qui seront détaillées en 94b.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).