Sougya : La sougya analyse une braita sur la viande non cachere (nevela, tereifa) et le goy. On ne vend pas de nevela/tereifa à un goy pour deux raisons : on le trompe (il paie le prix d'une bête abattue) et il pourrait la revendre à un Juif qui la mangerait.
La Guemara confronte trois clauses de la braita (envoyer une cuisse au goy ; ne pas lui vendre de nevela ; ne pas le charger d'acheter de la viande) à la question : parle-t-on d'un lieu où l'on annonce publiquement (makhrizin) les ventes de tereifa, ou non ? Abaye, Rava et Rav Achi proposent chacun une lecture conciliant les trois clauses.
Puis : comment annonce-t-on ? On dit 'de la viande est tombée pour les soldats', formule vague qui laisse le goy se tromper lui-même — ce qui est permis, contrairement à la tromperie active (gneivat daat).
L'anecdote de Mar Zoutra fils de Rav Nahman (qui croit à tort qu'on est venu l'accueillir) illustre la différence entre tromper autrui et le laisser se méprendre. Le daf s'achève sur le début d'un récit de boucher.
L'une [des raisons est] à cause des extorqueurs (anassin), et l'autre [parce qu']il pourrait lui vendre des [bêtes] non abattues (nevelot) et des [bêtes] déchirées (tereifot).
Fin d'une braita (commencée en 94a) qui interdit de charger un goy d'acheter de la viande 'pour ce dinar'. Deux raisons : (1) les anassin — le goy est un extorqueur, il pourrait garder le dinar et forcer le boucher à lui céder la viande sans payer ; (2) le boucher pourrait lui vendre, sans le savoir [puisque le goy achète en fait pour un Juif], de la nevela (bête morte ou mal abattue) ou de la tereifa (bête atteinte d'un défaut mortel) — qui parviendraient ainsi à un Juif.
Le Maître a dit : et [pour ce qui concerne] le goy, [qu'on lui envoie une cuisse] entière ou coupée — il n'est pas nécessaire d'en retirer le nerf sciatique (guid ha-nache). De quoi traitons-nous ?
Si l'on dit [que c'est] dans un lieu où l'on annonce (makhrizin) — [pour une cuisse] coupée, pourquoi n'est-il pas nécessaire d'en retirer le nerf sciatique ? Puisqu'on n'a pas annoncé, [un Juif] viendra l'acheter de lui.
La braita enseignait [plus haut] : on peut envoyer à un goy une cuisse entière ou coupée sans en retirer le guid ha-nache (nerf sciatique, interdit à la consommation). La Guemara interroge le cadre. Si c'est un lieu où l'on annonce chaque vente de viande non cachere à un goy : pour une cuisse coupée (qui ressemble à de la viande cachere déjà préparée), pourquoi pas de retrait du nerf ? Car si l'on n'a pas annoncé ce jour-là, un Juif, croyant la viande cachere et préparée, viendra l'acheter du goy et la mangera avec son nerf.
Plutôt, [c'est] évident [que c'est] dans un lieu où l'on n'annonce pas. [Mais alors] dis la [clause] médiane : à cause de deux choses ont-ils dit [que] l'on ne vend pas de [bêtes] non abattues ni de [bêtes] déchirées à un goy : l'une [parce qu']il le trompe (matehou), et l'autre [parce qu']il pourrait la revendre à un autre Juif.
Donc la première clause traite d'un lieu où l'on n'annonce pas (là, le Juif n'achète jamais de viande du goy, donc nul risque). Mais alors examinons la clause médiane : on ne vend pas de nevela/tereifa à un goy pour deux raisons — (1) on le trompe (matehou), le goy paie le prix d'une bête abattue ; (2) il pourrait la revendre à un Juif qui la croira cachere.
Or, si [c'est] dans un lieu où l'on n'annonce pas — [mais] voici qu'[un Juif] ne viendra pas l'acheter de lui [donc la seconde raison ne tient pas] ! Plutôt, [c'est] évident [que c'est] dans un lieu où l'on annonce.
Difficulté sur la clause médiane : si c'est un lieu où l'on n'annonce pas, le Juif n'achète jamais du goy, donc la raison '[il pourrait] la revendre à un Juif' n'a pas lieu d'être. Conclusion inverse de la première clause : la clause médiane traite donc d'un lieu où l'on annonce.
[Mais] dis la [clause] finale : un homme ne dira pas à un goy 'achète-moi de la viande pour ce dinar', à cause de deux choses : l'une — à cause des extorqueurs (anassin), et l'autre — [parce qu']il pourrait lui vendre des [bêtes] non abattues et des [bêtes] déchirées. Or, si [c'est] dans un lieu où l'on annonce, [alors] s'il était avéré que c'était une tereifa — on l'aurait annoncé !
Examinons la clause finale : on ne charge pas un goy d'acheter de la viande, pour deux raisons (les anassin ; le risque de nevela/tereifa). Or si c'est un lieu où l'on annonce, le danger de tereifa tombe : s'il s'agissait d'une tereifa, on l'aurait annoncé, donc le Juif saurait. La seconde raison ne tiendrait pas — la clause finale traite donc d'un lieu où l'on n'annonce pas.
Plutôt, [c'est] évident [que c'est] dans un lieu où l'on n'annonce pas. [Se peut-il que] la [clause] initiale et la [clause] finale [traitent] d'un lieu où l'on n'annonce pas, [et] la [clause] médiane d'un lieu où l'on annonce ?!
La clause finale traite donc d'un lieu où l'on n'annonce pas. La Guemara s'étonne : la première et la dernière clause traiteraient d'un lieu où l'on n'annonce pas, mais la clause médiane d'un lieu où l'on annonce ? Une seule braita mêlerait-elle deux cadres opposés ?
Abaye a dit : oui — la [clause] initiale et la [clause] finale [traitent] d'un lieu où l'on n'annonce pas, [et] la [clause] médiane d'un lieu où l'on annonce.
Première résolution (voir le schéma de synthèse). Abaye accepte le partage : oui, la première et la dernière clause parlent d'un lieu où l'on n'annonce pas, et la clause médiane d'un lieu où l'on annonce. Une braita peut se composer de cas relevant de cadres différents.
Rava a dit : la totalité [de la braita traite] d'un lieu où l'on annonce. La [clause] initiale et la [clause] finale — [un jour] où l'on a annoncé ; la [clause] médiane — [un jour] où l'on n'a pas annoncé.
Deuxième résolution (voir le schéma). Rava unifie le cadre : toute la braita traite d'un lieu où l'on annonce d'ordinaire ; la différence n'est pas le lieu mais le jour. Première et dernière clauses : un jour où l'on a annoncé (donc nul danger, le Juif n'achètera pas de viande ce jour-là). Clause médiane : un jour où, par empêchement, on n'a pas annoncé — d'où le risque que le Juif rachète du goy.
Rav Achi a dit : la totalité [de la braita traite] d'un lieu où l'on n'annonce pas ; et la [clause] médiane — [c'est un] décret de peur qu'il [ne] la vende en présence d'un Juif.
Troisième résolution (voir le schéma). Rav Achi unifie l'autre cadre : toute la braita traite d'un lieu où l'on n'annonce pas (donc le Juif n'achète jamais du goy). Pourquoi alors la clause médiane interdit-elle de vendre nevela/tereifa au goy ? Par décret rabbinique : de peur que le boucher [ne] la vende au goy en présence d'un Juif qui, n'ayant pas entendu dire que c'est tereifa, la croira cachere et [la] rachètera.
Comment annonce-t-on ? Rav Yitshak bar Yossef a dit : 'de la viande est tombée pour les soldats (bnei heila)' [= il nous est parvenu de la viande pour les goyim].
La sougya passe à la pratique de l'annonce (hakhraza). Comment annonce-t-on qu'une viande non cachere a été vendue à un goy ? Rav Yitshak bar Yossef : on dit 'de la viande est tombée pour les soldats' (bnei heila, les troupes goyim) — formule discrète qui signale aux Juifs qu'il y a aujourd'hui de la viande destinée aux goyim, sans dire ouvertement qu'elle est tereifa.
Mais qu'il dise [donc] : 'une [bête] déchirée (tereifa) est tombée pour les soldats' ! Ils ne [l']achètent pas.
Objection : pourquoi cette formule vague ? Qu'on annonce franchement 'une tereifa est tombée pour les soldats' ! Réponse : si l'on disait expressément que c'est tereifa, les goyim ne l'achètent plus — c'est un déshonneur pour eux d'acheter ce que les Juifs rejettent comme impropre.
Mais voici qu'il les trompe (matei lehou) ! Ce sont eux qui se trompent eux-mêmes (mat'ou nafchaihou).
Nouvelle objection : en annonçant 'viande' au lieu de 'tereifa', ne trompe-t-on pas les goyim, qui croient acheter du cachere ? Réponse capitale : non, ce sont eux qui se trompent eux-mêmes — le vendeur ne précise pas, et le goy ne demande pas si c'est tereifa ou cachere. Laisser quelqu'un se méprendre de lui-même n'est pas de la gnéivat daat (tromperie active), qui, elle, est interdite.
[C'est] comme cette [histoire] de Mar Zoutra fils de Rav Nahman, qui allait de Sikhra à Bé Mehoza, tandis que Rava et Rav Safra venaient à Sikhra ; ils se rencontrèrent. Il pensa [que] c'était à sa rencontre (le-apei) qu'ils venaient.
Il leur dit : pourquoi les Maîtres se sont-ils donné tant de peine et sont-ils venus de si loin ? Rav Safra lui dit : nous, nous ne savions pas que le Maître venait ; si nous l'avions su, nous nous serions donné plus de peine [encore].
Illustration. Mar Zoutra fils de Rav Nahman, en chemin, croise Rava et Rav Safra et croit à tort qu'ils sont venus l'accueillir. Il les remercie de s'être donné tant de peine. Rav Safra répond franchement : 'nous ignorions ta venue ; si nous l'avions su, nous nous serions donné plus de peine encore' — autrement dit, nous ne venions pas pour toi.
Rava lui dit : pour quelle raison lui as-tu dit cela, [au point] que tu l'as déconcerté (ahlichtei le-da'atei) ? Il lui dit : mais voici que nous le trompons (ka-mat'inan lei) !
[Rava répondit :] c'est lui qui se trompe lui-même (mat'ei nafchéi).
Rava reproche à Rav Safra : pourquoi le lui dire, et le décevoir (ahlichtei le-da'atei, lui ôter sa joie) ? Rav Safra : mais sinon nous le trompions [en le laissant croire faussement] ! Rava tranche, dans le sens même de notre sougya : c'est lui qui se trompait lui-même — nous ne lui avons jamais dit que nous venions pour lui ; le laisser dans sa méprise n'eût pas été de la gnéivat daat. (Rav Safra, par scrupule de vérité, a tout de même préféré détromper.)
[Il y eut] un certain boucher qui dit à son compagnon :
Le daf s'achève sur l'amorce d'un nouveau récit (qui se poursuit au daf suivant) : un boucher [juif] s'adresse à un autre — début d'un cas pratique touchant encore à la vente de viande.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).