Sougya : Le daf développe la règle de Rav sur la viande qui s'est dérobée à l'œil (bassar she-nitalem min ha-ayin) : interdite, par crainte qu'un corbeau ne l'ait échangée contre une viande interdite, car 'l'interdit est plus fréquent' (de-issoura shekhihi tefi) ; mais cela ne vaut que là où l'interdit abonde (port idolâtre), tandis que là où les bouchers juifs sont majoritaires, le permis l'emporte (Rav Nahman et les foies jetés par des corbeaux la veille de Kippour). Rav lui-même ne mangeait que de la viande surveillée sans interruption, ou liée et scellée, ou marquée d'un signe.
Suit un long développement sur la divination (nichoush) : interdite seulement si l'on s'y fie vraiment comme Eliezer serviteur d'Abraham ou Yonatan fils de Saul ; un simple indice (siman) est permis. Rav, Chmouel et Rabbi Yo'hanan avaient chacun leur manière de 's'éclairer' (barque, livre, verset d'enfant) ; le verset 'Chmouel est mort' détourne Rabbi Yo'hanan d'un voyage.
La braita de Rabbi Chimon ben Elazar (maison, enfant, femme) et Rabbi Elazar (trois fois) encadrent le siman. La fin énumère des objets perdus puis retrouvés (viande, laine de tekhelet) levés par signe ou par reconnaissance visuelle, et ouvre la comparaison des deux (Rava).
[Quelqu'un] nettoyait une tête [de bête dans la rivière]. Elle lui tomba [à l'eau].
Il alla, apporta un panier, [le] jeta [à l'eau] et [en] retira deux [têtes]. Rav dit : se fait-il aussi de cette manière [que celui qui perd un objet en retrouve deux] ?
Il les lui interdit toutes [deux].
Récit (début en 95a) : un homme rince une tête de bête dans la rivière ; elle tombe à l'eau, et en jetant un panier il en remonte deux. Rav raisonne : si l'une au moins n'est pas la sienne, peut-être qu'aucune ne l'est — un corbeau a pu apporter d'ailleurs une tête de bête interdite. Puisqu'elles se sont dérobées à l'œil, il les interdit toutes deux.
Rav Kahana et Rav Assi dirent à Rav : l'interdit serait[-il] fréquent et le permis non fréquent [au point d'interdire ces têtes] ? Il leur dit : l'interdit est plus fréquent.
Rav Kahana et Rav Assi objectent : ici la majorité de la viande est permise — pourquoi donc interdire ? Rav répond par le principe : l'interdit est plus fréquent (de-issoura shekhihi tefi). De cet incident les Sages ont déduit que, pour Rav, la viande dérobée à l'œil devient interdite, par crainte qu'un corbeau ne l'ait apportée d'un lieu où l'interdit domine.
Et [même si cela n'est connu] que par déduction (mi-kelala), qu'[importe-t-il] ? [Réponse :] c'était un port d'idolâtres (parvata de-goyim).
Sache-[le], car il leur dit 'l'interdit est plus fréquent'.
La Guemara demande : qu'importe que la position de Rav ne soit connue que par déduction de ce récit, et non par un énoncé explicite ? Réponse : il y a une différence — ce récit ne fait pas précédent général, car ce lieu était un port d'idolâtres, où la majorité de la viande était interdite. Preuve : Rav répond justement 'l'interdit est plus fréquent' — là où ce n'est pas le cas, il admettrait peut-être la permission.
Mais Rav, comment mangeait-il de la viande de son temps, lui qui n'en détournait pas les yeux [un instant] ? Si tu veux, dis : [c'était] de la viande liée et scellée ; et si tu veux [encore] : par un signe (siman), comme cet [usage] de Rabba bar Rav Houna, qui [la] découpait en trois coins.
Objection : si la viande dérobée à l'œil est interdite, comment Rav lui-même mangeait-il jamais de la viande ? Trois réponses : (1) il ne mangeait que 'de son temps', juste après l'abattage, sans l'avoir jamais perdue de vue ; (2) de la viande liée et scellée (tsaïra ve-hatima), ce qui interdit tout échange ; (3) reconnaissable par un signe (siman) — tel Rabba bar Rav Houna qui découpait les morceaux en triangles (trois coins) pour que les siens ne lui en dérobent pas.
Rav s'en allait à la maison de Rav Hanan, son gendre. Il vit une barque (mavra) qui venait à sa rencontre.
Il dit : une barque vient à ma rencontre [c'est qu']un bon jour [m'attend] la-dedans.
Récit illustrant le nichoush (lecture de présages). Rav se rend chez son gendre Rav Hanan ; arrivé au bord du fleuve, il voit le bac (mavra) venir vers lui de lui-même, avant qu'on l'ait appelé. Il y voit un bon signe : un jour de fête (un bon repas) l'attend la où il va.
Il alla, se tint à la porte, regarda par une fente de la porte, vit une bête suspendue [prête à être cuite], frappa à la porte ; tous sortirent à sa rencontre, les bouchers vinrent aussi, [et] Rav ne détacha pas son œil d'elle. Il leur dit : si maintenant [vous vous étiez fiés à votre surveillance], vous auriez fait manger de l'interdit aux fils de ma fille [car nul ne la surveillait quand vous êtes tous sortis].
Rav ne mangea pas de cette viande.
Suite du récit : arrivé à la porte, Rav épie par une fente et voit une bête suspendue. Il frappe ; tous sortent l'accueillir, y compris les bouchers, laissant la viande sans surveillance. Rav, lui, n'en a pas détaché l'œil. Il avertit : si vous vous étiez fiés à votre garde, vous auriez fait manger de l'interdit à ses petits-enfants. Pourtant, Rav ne mangea pas de cette viande (la raison est discutée au segment suivant).
Quelle [en est] la raison [pour laquelle Rav ne mangea pas] ? Si [c'est] à cause du fait de s'être dérobé [à l'œil] — or elle ne s'est pas dérobée !
Plutôt, [c'est] parce qu'il avait pris un présage (de-nahich).
La Guemara cherche pourquoi Rav s'est abstenu. Ce n'est pas à cause d'une dérobade à l'œil, puisqu'il avait gardé la viande en vue. Plutôt : parce qu'il avait lui-même pris un présage (la barque venue à sa rencontre, 'un bon jour m'attend') — or se fier à un présage relève du nichoush, et Rav s'en serait pénalisé.
Mais Rav n'a-t-il pas dit : toute divination (nahach) qui n'est pas comme [celle d']Eliezer serviteur d'Abraham et comme [celle de] Yonatan fils de Saul n'est pas une divination ! Plutôt, [c'était] un repas facultatif (seoudat ha-rechout), et Rav ne tirait pas profit d'un repas facultatif.
Difficulté : Rav lui-même enseigne que seule est une divination [interdite] celle où l'on se fie vraiment au présage pour décider d'agir, comme Eliezer (Gn 24) ou Yonatan (I Sam 14) — ce qui n'était pas le cas de Rav, qui n'en fit pas dépendre son action. Donc il n'a pas transgressé et n'avait pas à se pénaliser. Vraie raison : c'était un repas facultatif (non lié à une mitsva), et Rav refusait de tirer profit d'un tel repas.
Rav s'éclairait par la barque (mavra), Chmouel s'éclairait par le livre (sifra), [et] Rabbi Yo'hanan s'éclairait par l'enfant (yenouka).
Trois maîtres et leur manière de 's'éclairer' (procédé de simple siman, non de nichoush) : Rav par la barque (s'il la trouvait prête, il partait, sinon non) ; Chmouel par le livre (il l'ouvrait et lisait le verset rencontré) ; Rabbi Yo'hanan par l'enfant (il lui demandait le verset qu'il étudiait).
Toutes les années de Rav, Rabbi Yo'hanan lui écrivait : 'À notre Maître qui est en Babylonie'. Lorsqu'il [Rav] s'endormit [mourut], il écrivait à Chmouel : 'À notre collègue qui est en Babylonie'.
Il [Chmouel] dit : ne connais-je donc rien dont je sois son maître ? Il [lui] écrivit [et] envoya le calcul des intercalations (ibbour) de soixante années.
Il [Rabbi Yo'hanan] dit : maintenant, il sait [seulement] de l'arithmétique en général.
Du vivant de Rav, Rabbi Yo'hanan (en Terre d'Israël) lui écrivait 'à notre Maître qui est en Babylonie'. Après sa mort, il écrivit à Chmouel 'à notre collègue'. Chmouel, piqué, veut prouver qu'il est son maître en quelque domaine : il lui envoie le calcul des années embolismiques (ibbour) sur soixante ans. Rabbi Yo'hanan, peu impressionné : 'il connaît [juste] le calcul' — cela ne fait pas de lui mon maître.
Il [lui] écrivit [et] envoya treize chameaux [de] doutes de tereifot. Il [Rabbi Yo'hanan] dit : j'ai un maître en Babylonie, j'irai le voir.
Il dit à un enfant : 'récite-moi ton verset'. Il lui dit : 'Et Chmouel était mort' (I Samuel 28:3).
Il dit : apprends-en que Chmouel s'est endormi [est mort].
Chmouel envoie alors à Rabbi Yo'hanan des résolutions de doutes de tereifot, de quoi charger treize chameaux. Cette fois Rabbi Yo'hanan reconnaît : 'j'ai un maître en Babylonie, j'irai le voir.' Avant de partir, il interroge un enfant sur son verset : l'enfant récite 'Et Chmouel était mort' (I Sam 28:3). Rabbi Yo'hanan en déduit que Chmouel est mort [et renonce au voyage].
Mais il n'en est pas ainsi : Chmouel n'était pas mort ; plutôt, [ce fut] afin que Rabbi Yo'hanan ne se donnât pas la peine [du voyage].
Mise au point : en réalité Chmouel n'était pas mort. Si ce verset fut mis dans la bouche de l'enfant, c'est pour épargner à Rabbi Yo'hanan la peine du long et pénible voyage de Terre d'Israël jusqu'en Babylonie.
Il est enseigné [dans une braita] : Rabbi Chimon ben Elazar dit : [pour] une maison, un enfant et une femme, bien qu'il n'y ait pas de divination (nahach), il y a [néanmoins] un signe (siman).
Braita : pour qui a bâti une maison, eu un enfant ou épouse une femme, la réussite (ou non) de sa première affaire ensuite, sans constituer une divination permettant de régler sa conduite, vaut comme signe : si elle réussit, c'est bon augure de continuer ; sinon, qu'il ne s'aventure pas trop.
Rabbi Elazar dit : et [cela] à condition que [le signe] se soit vérifié trois fois, car il est écrit : 'Yossef n'est plus, et Chimon n'est plus, et Binyamin vous [l']emmenez' (Genèse 42:36).
Rabbi Elazar précise : un tel signe ne vaut qu'une fois établi trois fois (qu'il ait réussi ou échoué). Appui scripturaire : Yaakov dit 'Yossef n'est plus, et Chimon n'est plus, et Binyamin vous l'emmenez' (Gn 42:36) — deux malheurs déjà ; si un troisième (Binyamin) survenait, un schéma de trois se trouverait constitué.
Rav Houna demanda à Rav : [pour de la viande] enfilée [en chapelet] (be-harouzin), qu'[en est-il] ? Il lui dit : ne sois pas sot, [pour de la viande] enfilée c'est [bel et bien] un signe (siman).
Certains disent : Rav Houna dit au nom de Rav : [pour de la viande] enfilée, c'est un signe.
Question pratique sur le siman qui empêche l'interdit de la viande dérobée à l'œil : des morceaux enfilés en chapelet (harouzin) puis perdus de vue sont-ils permis ? Rav : 'ne sois pas sot' — bien sur, l'enfilage est un signe [distinctif] et la viande reste permise. Variante : ce n'est pas une question mais un enseignement transmis par Rav Houna au nom de Rav.
Rav Nahman de Nehardea arriva chez Rav Kahana à Poum Nahara, la veille du jour de Kippour. Des corbeaux vinrent [et] jetèrent des foies et des reins.
Il [Rav Kahana] lui dit : prends et mange, aujourd'hui le permis est plus fréquent.
Application de la règle inverse de celle de Rav. La veille de Kippour (jour où l'on mange beaucoup de viande), des corbeaux laissent tomber des foies et des reins. Rav Kahana dit à Rav Nahman : prends et mange, car aujourd'hui le permis est plus fréquent (de-heteira shekhiah tefi) — la majorité des bouchers étant juifs ce jour-là, et le doute de tereifa étant négligeable (la plupart des bêtes ne sont pas tereifot).
Rav Hiya bar Avin perdit un boyau (karkhacha) [de viande] parmi les tonneaux [de vin]. Il vint devant Rav Houna.
Il lui dit : as-tu un signe (siman) dessus ? Il lui dit : non.
As-tu une reconnaissance visuelle (tevi'ut ayina) dessus ? Il lui dit : oui.
[Rav Houna lui dit :] s'il en est ainsi, va [le] prendre.
Premier d'une série de cas. Rav Hiya bar Avin perd un boyau de viande parmi les tonneaux [de vin] de sa cave ; l'ayant retrouvé, il demande si la viande, dérobée à l'œil, est interdite. Rav Houna : as-tu un signe dessus ? — Non. As-tu une reconnaissance visuelle (tevi'ut ayina) ? — Oui. Alors va le prendre [et mange].
Rav Hanina Houzaa perdit un côté (gabba) de viande. Il vint devant Rav Nahman.
Il lui dit : as-tu un signe (siman) dessus ? Il lui dit : non.
As-tu une reconnaissance visuelle (tevi'ut ayina) dessus ? Il lui dit : oui.
[Rav Nahman lui dit :] s'il en est ainsi, va [le] prendre.
Deuxième cas, parallèle. Rav Hanina Houzaa perd un côté (flanc) de viande ; l'ayant retrouvé, il consulte Rav Nahman. Mêmes questions, même issue : pas de siman, mais une reconnaissance visuelle suffisante — donc permis.
Rav Natan bar Abaye perdit un écheveau de [laine de] tekhelet. Il vint devant Rav Hisda.
Il lui dit : as-tu un signe (siman) dessus ? Il lui dit : non.
As-tu une reconnaissance visuelle (tevi'ut ayina) dessus ? Il lui dit : oui.
[Rav Hisda lui dit :] s'il en est ainsi, va [le] prendre.
Troisième cas, étendu au-delà de la viande. Rav Natan bar Abaye perd un écheveau de laine de tekhelet (bleu azur des franges rituelles, qui doit être distingué de l'imitation, le kala-ilan) ; il consulte Rav Hisda. Pas de siman, mais une reconnaissance visuelle — donc on peut le prendre et s'en servir pour les tsitsit.
Rava dit : au départ je disais [qu']un signe (siman) vaut mieux qu'une reconnaissance visuelle (tevi'ut ayina), car nous restituons un objet perdu (aveida) par [un] signe,
Ouverture de la discussion (poursuivie en 96a) comparant les deux moyens. Rava : au départ je tenais que le signe l'emporte sur la reconnaissance visuelle, puisqu'on restitue un objet perdu à quiconque en donne le siman (alors qu'on ne le restitue par reconnaissance visuelle qu'à un érudit). La suite renversera ce raisonnement.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).