Eruvin 20b — La vache qui boit entre les pasin : tenir le seau, tenir la bête, et la tête avec la majeure partie du corps

Eruvin 20b

Sougya : Le daf poursuit la Michna des passei bira'ot (montants autour des puits) : la vache doit avoir la tête et la majeure partie du corps à l'intérieur de l'enclos pour boire. Pour l'homme, la règle est acquise ; pour la bête, la Guemara se demande si l'exigence s'applique quand on tient le seau et la bête, ou seulement le seau.

Deux versions (lichna kamma et ikka de-amri) inversent le cas certain et le cas douteux. Chaque version examine la baraita « on ne remplit pas pour poser devant sa bête », qu'Abaye explique par une mangeoire de dix tefahim située dans le domaine public ; la gezera y est finalement fondée sur le risque de rentrer le seau du domaine public vers le domaine privé, la sortie étant exemptée par la règle du mefané hafatsav.

Les preuves tirées du gavage du chameau sont écartées : le chameau a un long cou. Le daf s'achève sur l'enseignement de Rabbi Yitshak bar Ada : les passei bira'ot n'ont été permis que pour les bêtes des pèlerins.

Faut-il tête + majeure partie du corps de la vache dans l'enclos ? Deux versions de la question (segments 1-8 et 9-15) Cas 1re version faut-il tête et majeure partie ? 2e version (ikka de-amri) tête et majeure partie suffisent-elles ? Tient le seau sans tenir la bête CERTAIN : il faut elle peut tourner la tête et entraîner le seau DOUTE tête + majeure partie suffisent-elles ici ? Tient le seau ET tient la bête DOUTE la bête tenue ne peut pas tourner : faut-il encore ? CERTAIN : cela suffit (Rachi : la Michna parle au moins de ce cas) Dans les deux versions : preuve de la Michna refusée, baraita du seau expliquée par Abaye Preuve du chameau gavé (tient le seau et la bête, et on exige tête + majeure partie) : refusée, car le chameau a un long cou. La question reste sans preuve décisive.
Les deux versions de la question : le cas tenu pour certain dans l'une est le cas douteux dans l'autre.
La mangeoire d'Abaye : pourquoi on ne pose pas le seau devant la bête Entre les pasin (domaine privé) Puits Domaine public Mangeoire : haute 10 tefahim, large 4 = domaine privé Bête abîmée seau 1. sortie du seau (pr. vers public) 2. retour du seau (public vers pr.) 1. Crainte de la sortie : refusée Il a soulevé le seau pour le poser sur la mangeoire : pas d'akira en vue de sortir. Mefané hafatsav = patour (R. Yo'hanan) 2. Crainte du retour : retenue Après avoir réparé, il soulève le seau dans le domaine public POUR le rentrer : akira intentionnelle, d'où la gezera.
La mangeoire du domaine public dont une extrémité entre entre les pasin (Abaye), et les deux raisons proposées pour la gezera.
Les preuves du gavage (segments 16-20) Baraita 1 : GAMAL Chameau : tête + majeure partie dedans, on le gave. Gaver = tenir seau et bête, et on exige quand même. Réponse (Rav Chechet) Le chameau est différent : son cou est long, il peut atteindre le domaine public. Baraita 2 : BEHEMA Même règle pour une bête quelconque ? Réponse : behema désigne le chameau. Objection Une baraita dit behema, l'autre gamal : les deux termes désignent donc des animaux différents. Réponse Ont-elles été enseignées ensemble ? Deux sources distinctes, deux formulations. Soutien : Rabbi Elazar interdit pour le chameau, car son cou est long.
Les baraitot du gavage : gamal et behema, et le long cou du chameau.
1
וכן בגת.

Et de même dans le pressoir.

📜 Rachi (1)
וכן בגת מפרש בפ' בתרא (עירובין דף צט:) לענין מעשר דכל כמה שהוא בגת שותין בלא מעשר על הגת אבל להוציא מן הגת שתיית קבע הוא ועל הגת אפי' מוזגו בחמין דהויא לה קבע לא חשיב ליה קבע התם:
Il est expliqué au dernier chapitre (Eruvin 99b) qu'il s'agit du ma'asser (dîme) : tant qu'il se trouve dans le pressoir, on boit sans prélever la dîme, [en buvant] au-dessus du pressoir ; mais sortir [le vin] du pressoir constitue une boisson fixe (kev'a). Et au-dessus du pressoir, même s'il le coupe avec de l'eau chaude, ce qui ailleurs constitue un kev'a, on ne le considère pas là-bas comme un kev'a.
💡 Explication

Fin de la citation de la Michna d'Eruvin 99a, rapportée à la fin du daf 20a : on ne boit pas d'un domaine à l'autre sans y introduire la tête et la majeure partie du corps, « et de même dans le pressoir ». Rachi : pour le ma'asser, la boisson prise sur place au pressoir est une consommation occasionnelle (arai), dispensée de dîme ; ce qui fixe l'obligation (kev'a) est la sortie du vin hors du pressoir.

2
גבי אדם — הא אמר דבעי ראשו ורובו. גבי פרה — מי בעינן לה ראשה ורובה או לא?

Pour l'homme, on a dit qu'il faut sa tête et la majeure partie [de son corps]. Pour la vache, faut-il sa tête et la majeure partie [de son corps], ou non ?

📜 Rachi (1)
גבי בהמה המשקה בהמתו ברה"י והיא עומדת ברה"ר מהו:
Pour la bête : celui qui abreuve sa bête dans le domaine privé, alors qu'elle se tient dans le domaine public, qu'en est-il ?
💡 Explication

La Michna des pasin exige que l'enclos contienne la tête et la majeure partie d'une vache qui boit. La règle est connue pour l'homme qui boit d'un domaine à l'autre (Eruvin 99a). La question porte sur la bête : la vache se tient dans le domaine public et boit depuis le domaine privé (l'espace entre les pasin).

3
כל היכא דקא נקיט מנא ולא נקיט לה — לא תיבעי לך דבעי ראשה ורובה מלגיו. כי תבעי לך — היכא דנקיט מנא ונקיט לה, מאי?

Partout où il tient le récipient et ne la tient pas, la question ne se pose pas : il faut sa tête et la majeure partie [de son corps] à l'intérieur. La question se pose là où il tient le récipient et la tient [elle aussi] : qu'en est-il ?

📜 Rachi (3)
היכא דנקיט מנא שהיא שותה בו:
Là où il tient le récipient : dans lequel elle boit.
ולא נקיט לצוארה באפסר שלא תוכל לעקם ראשה בחוץ:
Et ne la tient pas : par le cou, avec le licou, de sorte qu'elle ne puisse pas tourner la tête vers l'extérieur.
לא תיבעי לך דודאי חיישינן שמא תעקם את ראשה ותוליך את הכלי אחריה:
La question ne se pose pas : car on craint certainement qu'elle ne tourne la tête et n'entraîne le récipient derrière elle.
💡 Explication

Première version. Deux cas : (1) il tient le seau seul, la bête est libre : elle peut tourner la tête et entraîner le seau vers le domaine public, il faut donc rocha ve-rouba (tête et majeure partie) à l'intérieur, sans doute possible. (2) il tient le seau et la bête par le licou : la bête ne peut pas tourner la tête. Faut-il encore rocha ve-rouba ? C'est la question.

4
אמר ליה, תניתוה: ובלבד שתהא הפרה ראשה ורובה מבפנים ושותה. מאי לאו, דנקיט לה ונקיט מנא? לא, דנקיט מנא ולא נקיט לה.

Il lui dit : vous l'avez appris [dans la Michna] : « à condition que la vache ait la tête et la majeure partie [du corps] à l'intérieur et boive ». N'est-ce pas [le cas] où il la tient et tient le récipient ?

Non, [le cas] où il tient le récipient et ne la tient pas.

💡 Explication

Tentative de preuve depuis la Michna : elle exige rocha ve-rouba, et elle viserait le cas où l'on tient les deux. Refus : la Michna peut parler du cas où l'on tient seulement le seau, cas déjà certain.

5
וכי נקיט מנא ולא נקיט לה, מי שרי? והתניא: לא ימלא אדם מים ויתן בשבת לפני בהמתו, אבל ממלא הוא ושופך, והיא שותה מאיליה!

Et lorsqu'il tient le récipient et ne la tient pas, est-ce permis ? Or il a été enseigné : « Un homme ne remplira pas [un seau] d'eau pour le placer, le Chabbat, devant sa bête ; mais il remplit et verse, et elle boit d'elle-même. »

📜 Rachi (2)
וכי לא נקיט לה מי שרי לאחוז הכלי בפסי ביראות ואע"ג דעשויין כתיקנן שהפרה ראשה ורובה בפנים:
Et lorsqu'il ne la tient pas, est-ce permis ? De tenir le récipient dans les passei bira'ot, bien qu'ils soient faits selon la règle, de sorte que la vache ait la tête et la majeure partie à l'intérieur.
לא ימלא אדם מים ויתן לפני בהמתו ויאחוז הכלי בידו בעוד שהיא שותה ולקמן בברייתא בשמעתין היא גבי פסי ביראות ועל כרחך בדלא נקיט לה הוא דאי נקיט לה הוא ואפ"ה אסור למה הוצרכו ראשה ורובה בפנים אלא פשיטא בדלא נקיט לה ומתני' דשרי בדנקיט לה וקתני ראשה ורובה מבפנים:
Un homme ne remplira pas d'eau pour la placer devant sa bête : en tenant le récipient à la main pendant qu'elle boit. Cette baraita, plus loin dans notre passage, concerne les passei bira'ot. Il s'agit forcément du cas où il ne la tient pas : s'il la tenait et que c'était malgré tout interdit, pourquoi aurait-on exige la tête et la majeure partie à l'intérieur ? Il est donc évident [qu'elle parle du cas où] il ne la tient pas, et notre Michna, qui permet, [parle du cas où] il la tient, et elle enseigne [pourtant] la tête et la majeure partie à l'intérieur.
🗂️ Tossefot (2)
וכי לא נקיט לה מי שרי קשה דאין זה סוגיית הש"ס דלעיל קאמר היכא דנקיט מנא ולא נקיט לה לא תבעי לך דבעינן ראשה ורובה והשתא פריך מי שרי וי"ל לא משום דפשיטא ליה קאמר הכי אלא אפי' אם תימצי לומר דשרי לא שרי אלא בראשה ורובה:
Et lorsqu'il ne la tient pas, est-ce permis ? Difficulté : ce n'est pas le fil de la Guemara, car plus haut elle a dit : là où il tient le récipient et ne la tient pas, la question ne se pose pas, car il faut la tête et la majeure partie ; et maintenant elle objecte : est-ce permis ? On peut répondre : elle ne l'a pas dit parce que [la permission] lui paraissait évidente ; [elle voulait dire] que même si l'on admet que c'est permis, ce n'est permis qu'avec la tête et la majeure partie.
והתניא לא ימלא גבי פסי ביראות מיתניא ומשמע דקאי אמתני' ואע"ג דאיכא ראשה ורובה ועל כרחך בדלא נקיט לה איירי דאי בדנקיט לה איירי אם כן מה הועילו ראשה ורובה של פרה:
Or il a été enseigné : on ne remplira pas. [La baraita] est enseignée à propos des passei bira'ot, ce qui implique qu'elle se rapporte à notre Michna, et [elle interdit] bien qu'il y ait la tête et la majeure partie. Elle parle donc forcément du cas où il ne la tient pas : si elle parlait du cas où il la tient, à quoi servirait la tête et la majeure partie de la vache ?
💡 Explication

Objection : le cas « il tient le seau sans tenir la bête » semble interdit par une baraita, même avec rocha ve-rouba. La Michna, qui permet, devrait alors viser le cas où l'on tient les deux, ce qui trancherait la question : même alors il faut rocha ve-rouba.

Tossefot relève une tension : la Guemara avait parlé de ce cas comme d'un cas simple. Réponse : elle voulait dire que, s'il est permis, il ne l'est qu'avec rocha ve-rouba.

6
הא אתמר עלה: אמר אביי, הכא באבוס העומד ברשות הרבים גבוה עשרה טפחים ורוחב ארבעה, וראשו אחד נכנס לבין הפסין.

Or on a dit à son propos : Abaye a dit : ici, [il s'agit] d'une mangeoire (evous) qui se trouve dans le domaine public, haute de dix tefahim et large de quatre, dont une extrémité entre dans l'espace entre les pasin.

📜 Rachi (1)
הא איתמר עלה כו' כלומר כי בעינן ראשה ורובה בדלא נקיט לה וכי הוי ראשה ורובה שרי וברייתא דקתני לא ימלא ויתן הוא עצמו לבהמתו הא תרצה אביי לקמן דלאו בבהמה העומדת ברה"ר וראשה ורובה בין הפסין עסקינן אלא בבהמה העומדת בבית וחלונות פתוחות לה לרה"ר ואיבוס מתוקן לה לפניה ברה"ר גבוה י' ורחב ד' דהוי רה"י ונותן לה שם תבן ומספוא מרה"י וראש האיבוס נכנס לבין הפסין ואשמעינן דלא ימלא מן הבור ויגביה הדלי על ראש האיבוס וילך דרך רה"ר ויטלטל הדלי על האיבוס לפני בהמה ואע"ג דקיי"ל עומד אדם ברה"ר ומטלטל ברה"י בהמוצא תפילין (לקמן עירובין ד' צח:). הכא אסור:
Or on a dit à son propos, etc. : c'est-à-dire que lorsqu'on exige la tête et la majeure partie, c'est lorsqu'il ne la tient pas, et quand il y a la tête et la majeure partie, c'est permis. Quant à la baraita qui enseigne qu'il ne remplira pas pour donner lui-même à sa bête, Abaye l'a expliquée plus loin : il ne s'agit pas d'une bête qui se tient dans le domaine public avec la tête et la majeure partie entre les pasin, mais d'une bête qui se tient dans une maison dont les fenêtres s'ouvrent sur le domaine public, avec une mangeoire disposée devant elle dans le domaine public, haute de dix [tefahim] et large de quatre, qui est donc un domaine privé ; il lui donne la de la paille et du fourrage depuis le domaine privé, et l'extrémité de la mangeoire entre entre les pasin. [La baraita] nous apprend qu'il ne remplira pas [le seau] au puits pour soulever le seau sur l'extrémité de la mangeoire, marcher par le domaine public et déplacer le seau sur la mangeoire jusque devant la bête. Et bien que nous tenions qu'un homme peut se tenir dans le domaine public et déplacer [un objet] dans le domaine privé, [au chapitre] Ha-motse tefillin (plus loin, Eruvin 98b), ici c'est interdit.
🗂️ Tossefot (1)
אמר אביי הכא באיבוס העומד ברה"ר פירוש שהבהמה אוכלת מן האיבוס ברה"ר אצל הפסין וקא משמע לן דלא ימלא דלי ויתננו על ראש האיבוס ויאחזנו בידו דילמא חזי לראש האיבוס שברה"ר נתקלקל וילך שם עם הדלי ומפיק מרשות היחיד לרשות הרבים אלא שופך לפניה דכי נמי חזי לראש האיבוס שנתקלקל ואזיל להתם הא לית ליה מידי בידיה דהא כששפך הניח הדלי בין הפסין ובחנם דחק רש"י לפרש שהבהמה עומדת בבית ויש ספרים שכתוב בהן וכן גירסת רבינו חננאל דלמא חזי לאיבוס דמקלקל ומפיק ליה לדווליה בהדיה פירוש שלא יכול להניח הדלי בראש האיבוס שבין הפסין ומפיק לה לדווליה דרך האיבוס דעומד אדם ברה"ר ומטלטל ברה"י וחזי ליה לאידך גיסא דמקלקל ומנח ליה וקא מפיק ליה מרה"י לרה"ר ומנח ליה פי' על ארעא ברה"ר עד דמתקן ליה לאיבוס:
Abaye a dit : ici, une mangeoire qui se trouve dans le domaine public. Explication : la bête mange à la mangeoire dans le domaine public, à côté des pasin. [La baraita] nous apprend qu'il ne remplira pas un seau pour le placer sur l'extrémité de la mangeoire en le tenant à la main, de peur qu'il ne voie que l'extrémité de la mangeoire située dans le domaine public s'est abîmée, qu'il n'y aille avec le seau et ne sorte [ainsi] du domaine privé vers le domaine public. Il verse plutôt devant elle : même s'il voit que l'extrémité de la mangeoire s'est abîmée et qu'il y va, il n'a rien en main, car en versant il a laissé le seau entre les pasin. Rachi s'est donné une peine inutile en expliquant que la bête se tient dans la maison. Certains livres portent, et c'est aussi la version de Rabbenou Hananel : « de peur qu'il ne voie la mangeoire qui s'abîme et ne sorte son seau avec lui ». Explication : il ne peut pas poser le seau sur l'extrémité de la mangeoire qui est entre les pasin, et il fait passer son seau par la mangeoire, car un homme peut se tenir dans le domaine public et déplacer [un objet] dans le domaine privé ; il voit qu'elle s'abîme de l'autre côté, il le dépose, et il le sort ainsi du domaine privé vers le domaine public et le pose, c'est-à-dire à terre dans le domaine public, jusqu'à ce qu'il ait réparé la mangeoire.
💡 Explication

Abaye ramène la baraita à un cas particulier : une mangeoire (evous) de dix tefahim de haut et quatre de large, qui a donc le statut de domaine privé alors qu'elle se trouve dans le domaine public ; une extrémité pénètre dans l'enclos des pasin, la bête mange à l'autre extrémité. L'interdit de la baraita tient à cette situation et ne concerne pas la Michna.

Rachi : la bête se tient dans une maison, sa tête sortant par une fenêtre vers la mangeoire. Tossefot juge cette précision inutile : la bête mange simplement à la mangeoire dans le domaine public. Voir le schéma de synthèse n°2.

7
גזרה דילמא חזי ליה לאבוס דמקלקל ואתי לתקוניה, ודרא ליה לדוולא בהדיה, וקא מפיק מרשות היחיד לרשות הרבים.

[C'est une] gezera (décret rabbinique) : de peur qu'il ne voie que la mangeoire s'abîme, qu'il ne vienne la réparer en entraînant le seau avec lui, et qu'il ne sorte [ainsi] du domaine privé vers le domaine public.

📜 Rachi (1)
דילמא כי בעי לאנוחי דלי על ראש האיבוס חזי ליה לאיבוס דמקלקל בראשו שברה"ר ומינשי ודרי ליה לדווליה בהדיה ואזיל לתקוניה וקא מפיק מבין הפסין לר"ה הלכך לא יניחנו ויטלטלנו אלא שופך על האיבוס והמים הולכין עד הבהמה מאליהן:
De peur que : lorsqu'il veut poser le seau sur l'extrémité de la mangeoire, il voit que la mangeoire est abîmée à son extrémité située dans le domaine public ; il oublie, entraîne son seau avec lui et va la réparer, et il sort [ainsi] de l'espace entre les pasin vers le domaine public. C'est pourquoi il ne le posera pas pour le déplacer, mais il verse sur la mangeoire, et l'eau va d'elle-même jusqu'à la bête.
💡 Explication

Première formulation de la gezera : la crainte d'une hotsa'a (sortie d'un domaine privé vers le domaine public) lorsque l'homme, seau en main, se déplace vers l'endroit abîmé. Verser l'eau dans la mangeoire supprime le risque : le seau reste entre les pasin.

8
וכי האי גוונא מי מיחייב? והאמר רב ספרא אמר רבי אמי אמר רבי יוחנן: המפנה חפציו מזוית לזוית, ונמלך עליהן והוציאן — פטור, שלא היתה עקירה משעה ראשונה לכך.

Mais dans un tel cas, est-il passible ? Rav Safra n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Ami, au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui déplace ses objets d'un coin à un autre, change d'avis à leur sujet et les sort [dans le domaine public], est exempt (patour), car l'akira (le soulèvement) n'a pas eu lieu dès le premier instant dans ce but.

📜 Rachi (2)
וכי האי גוונא מי מיחייב כי עקר מרה"י אדעתא לאנוחיה ברה"י ואינשי ואפקיה לרה"ר מי מיחייב מדאורייתא דליגזור רבנן בדלא אפקיה משום דלא ליתי להכי:
Dans un tel cas, est-il passible ? Lorsqu'il a soulevé [l'objet] du domaine privé dans l'intention de le poser dans le domaine privé, puis qu'il a oublié et l'a sorti vers le domaine public, est-il passible selon la Torah, pour que les Sages décrètent [l'interdit] même lorsqu'il ne l'a pas sorti, afin qu'il n'en vienne pas là ?
שלא היתה עקירה כו' ובשבת מלאכת מחשבת אסרה תורה שנתכוין לכך אלא ששגג בשבת כסבור שהיום חול או מלאכה זו מותרת אבל כי לא נתכוין פטור מחטאת וכיון דאי נמי אתי לידי כך ליכא חיובא דאורייתא לא איבעי לן למיגזר היתירא משום הא:
Car il n'y a pas eu d'akira, etc. : pour le Chabbat, la Torah a interdit la melekhet mahchevet (travail réfléchi) : il faut qu'il ait eu l'intention [de l'acte], et qu'il se soit seulement trompé sur le Chabbat, pensant que c'était un jour de semaine ou que ce travail était permis. Mais lorsqu'il n'avait pas l'intention, il est exempt du [sacrifice] hatat. Et puisque, même s'il en arrive là, il n'y a pas de culpabilité selon la Torah, il n'y a pas lieu d'interdire par décret un acte permis à cause de cela.
💡 Explication

Objection à la gezera : la sortie redoutée ne serait pas une faute de la Torah. D'après Rabbi Yo'hanan, une hotsa'a n'est passible que si l'akira (le fait de soulever l'objet) a été faite dans l'intention de le sortir. Ici, il a soulevé le seau pour le poser sur la mangeoire, à l'intérieur du domaine privé. Rachi relie cela au principe de melekhet mahchevet : la Torah n'interdit que le travail voulu.

🖼️ Schéma
Hotsa'a : l'intention au moment de l'akira (soulèvement) Akira pour déplacer dans la maison Change d'avis et sort dans le domaine public PATOUR melekhet mahchevet absente Conséquence (Rachi) : aucune faute de la Torah n'est possible dans ce cas, on n'interdit donc pas un acte permis à cause de lui. La gezera d'Abaye ne peut pas reposer sur la sortie du seau.
La règle de Rabbi Yo'hanan (mefane hafatsav) : l'intention au moment de l'akira détermine la culpabilité.
9
אלא: זמנין דמתקן ליה והדר מעייל ליה, וקא מעייל מרשות הרבים לרשות היחיד.

Plutôt : il arrive qu'il la répare et qu'il le rentre ensuite, et il rentre [ainsi] du domaine public vers le domaine privé.

📜 Rachi (1)
והדר מעייל ליה לדוולא לאיבוס לבתר דתקניה וקא עקר ליה מר"ה אדעתא לאנוחי ברה"י:
Et il le rentre ensuite : le seau vers la mangeoire, après l'avoir réparée ; il le soulève alors dans le domaine public dans l'intention de le poser dans le domaine privé.
💡 Explication

Nouvelle raison de la gezera : après la réparation, il soulève le seau dans le domaine public avec l'intention de le rentrer dans la mangeoire, qui est un domaine privé. L'akira est cette fois faite en vue du transfert, et l'acte serait passible selon la Torah. La gezera est donc justifiée, et la baraita reste sans lien avec la Michna des pasin.

10
איכא דאמרי: גבי אדם הא קאמרינן דסגי ליה בראשו ורובו. גבי פרה מי סגי לה בראשה ורובה, או לא?

Certains disent : pour l'homme, nous avons dit qu'il lui suffit de sa tête et de la majeure partie [de son corps]. Pour la vache, lui suffit-il de sa tête et de la majeure partie, ou non ?

💡 Explication

Ikka de-amri (deuxième version). La question est retournée : on ne demande plus s'il faut rocha ve-rouba, mais si cela suffit, ou s'il faudrait la bête entière à l'intérieur.

11
היכא דנקיט מנא ונקיט לה — לא תיבעי לך דסגי לה בראשה ורובה, אלא כי תיבעי לך דנקיט מנא ולא נקיט לה, מאי?

Là où il tient le récipient et la tient, la question ne se pose pas : il lui suffit de sa tête et de la majeure partie. La question se pose là où il tient le récipient et ne la tient pas : qu'en est-il ?

📜 Rachi (1)
לא תיבעי לך דסגי בראשה ורובה דהא מתני' היא בדנקיט מנא דאי לאו דנקיט מנא קמיה למה הצריכו ראשה ורובה בפנים אבל הא מספקא לן דדילמא מתני' בדנקיט לה הוא:
La question ne se pose pas : il lui suffit de la tête et de la majeure partie, car la Michna parle du cas où il tient le récipient : s'il ne tenait pas le récipient devant elle, pourquoi aurait-on exige la tête et la majeure partie à l'intérieur ? Mais ceci est douteux pour nous : peut-être la Michna parle-t-elle du cas où il la tient.
💡 Explication

Dans cette version, le cas où l'on tient les deux est le cas simple : la Michna le couvre au moins. Le doute porte sur le seau tenu seul : une bête libre peut tourner la tête, rocha ve-rouba suffit-il ? Voir le schéma de synthèse n°1.

12
אמר ליה, תניתוה: ובלבד שתהא פרה ראשה ורובה מבפנים ושותה. מאי לאו דנקיט מנא ולא נקיט לה: לא, דנקיט מנא ונקיט לה.

Il lui dit : vous l'avez appris : « à condition que la vache ait la tête et la majeure partie à l'intérieur et boive ». N'est-ce pas [le cas] où il tient le récipient et ne la tient pas ?

Non, [le cas] où il tient le récipient et la tient.

💡 Explication

Même structure qu'au segment 3, avec les cas inversés. La Michna peut se limiter au cas simple de cette version : on tient le seau et la bête.

13
והכי נמי מסתברא, דאי נקיט מנא ולא נקיט לה, מי שרי? והתניא: לא ימלא אדם מים ויתן לפני בהמתו, אבל ממלא ושופך והיא שותה מאיליה!

Et c'est aussi logique : car s'il tient le récipient et ne la tient pas, est-ce permis ? Or il a été enseigné : « Un homme ne remplira pas [un seau] d'eau pour le placer devant sa bête ; mais il remplit et verse, et elle boit d'elle-même. »

💡 Explication

Argument de soutien au refus : la baraita semble interdire le seau tenu sans la bête ; la Michna, qui permet, parlerait donc du cas où l'on tient les deux.

14
הא איתמר עלה אמר אביי: הכא באבוס העומד ברשות הרבים גבוה עשרה טפחים ורוחב ארבעה, וראשו נכנס לבין הפסין, דזמנין דחזי ליה לאבוס דמקלקל ואתי לתקוניה, ודרי ליה לדוולא בהדיה, וקא מפיק מרשות היחיד לרשות הרבים.

Or on a dit à son propos : Abaye a dit : ici, [il s'agit] d'une mangeoire qui se trouve dans le domaine public, haute de dix tefahim et large de quatre, dont l'extrémité entre dans l'espace entre les pasin : il arrive qu'il voie que la mangeoire s'abîme, qu'il vienne la réparer en entraînant le seau avec lui, et qu'il sorte [ainsi] du domaine privé vers le domaine public.

💡 Explication

La même réponse d'Abaye revient : la baraita concerne le cas de la mangeoire. L'argument de soutien tombe, et la question reste ouverte.

15
וכי האי גוונא מי מיחייב? והאמר רב ספרא אמר רבי אמי אמר רבי יוחנן: המפנה חפציו מזוית לזוית ונמלך עליהן והוציאן — פטור, שלא היתה עקירה משעה ראשונה לכך!

Mais dans un tel cas, est-il passible ? Rav Safra n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Ami, au nom de Rabbi Yo'hanan : celui qui déplace ses objets d'un coin à un autre, change d'avis à leur sujet et les sort, est exempt, car l'akira n'a pas eu lieu dès le premier instant dans ce but !

💡 Explication

Même objection qu'au segment 7 : la sortie sans intention initiale n'est pas passible.

16
אלא: זמנין דמתקן ליה והדר מעייל ליה, וקא מעייל ליה מרשות הרבים לרשות היחיד.

Plutôt : il arrive qu'il la répare et qu'il le rentre ensuite, et il le rentre [ainsi] du domaine public vers le domaine privé.

💡 Explication

Même conclusion qu'au segment 8 : la gezera porte sur le retour du seau.

17
תא שמע: גמל שראשו ורובו מבפנים אובסין אותו מבפנים, והא איבוס כמאן דנקיט מנא ונקיט לה דמיא, וקא בעינן ראשה ורובה!

Viens et entends : un chameau dont la tête et la majeure partie [du corps] sont à l'intérieur, on le gave (ovsin) à l'intérieur. Or le gavage équivaut [au cas de] celui qui tient le récipient et la tient, et nous exigeons [pourtant] la tête et la majeure partie !

📜 Rachi (2)
אובסין אותה מבפנים מפרש בפ' מי שהחשיך (שבת ד' קנה:) שתוחב לה מספוא הרבה על כרחה בבית הבליעה יותר מכדי אכילתה עד שנעשה כאיבוס במעיה כשיוציא למדבר ומתיירא שלא תמצא מאכל:
On le gave à l'intérieur : c'est expliqué au chapitre Mi she-hehchikh (Chabbat 155b) : il lui enfonce de force une grande quantité de fourrage dans le gosier, plus que sa ration, jusqu'à ce que cela forme comme une réserve de nourriture dans ses entrailles, quand il part vers le désert et craint qu'elle ne trouve pas à manger.
והא איבוס כמאן דנקיט מנא ונקיט לה הוא שאם אינו אוחז בצוארו אינו יכול לתחוב וקא בעי ראשו ורובו ותיפשוט בעיא קמייתא דלישנא קמא:
Or le gavage équivaut à celui qui tient le récipient et la tient : car s'il ne le tient pas par le cou, il ne peut pas enfoncer [la nourriture], et on exige [pourtant] la tête et la majeure partie. On tranche donc la première question de la première version.
🗂️ Tossefot (1)
אובסין האי אובסין לאו דוקא אלא כלומר מלעיטין דתנן בפ' בתרא דשבת (ד' קנה:) אין אובסין את הגמל אלא מלעיטין:
On gave : ce « ovsin » n'est pas à prendre au sens strict ; il signifie « mal'itin » (on lui met la nourriture dans la bouche), car nous avons appris au dernier chapitre de Chabbat (155b) : on ne gave pas le chameau, mais on lui met la nourriture dans la bouche.
💡 Explication

Nouvelle preuve : pour gaver un animal, il faut le tenir par le cou et tenir la nourriture ; c'est le cas « tenir le seau et la bête ». La baraita exige pourtant rocha ve-rouba. Selon Rachi, cela tranche la question de la première version : même en tenant les deux, il faut rocha ve-rouba.

Tossefot : le Chabbat, on ne pratique pas le gavage au sens strict (ovsin) ; il s'agit ici de hal'ata, mettre la nourriture dans la bouche.

18
אמר רב אחא בר רב הונא אמר רב ששת: שאני גמל, הואיל וצוארו ארוך.

Rav Aha bar Rav Houna a dit au nom de Rav Chechet : le chameau est différent, parce que son cou est long.

💡 Explication

Refus : le chameau, avec son long cou, peut atteindre le domaine public même tenu. L'exigence ne se transpose pas aux autres bêtes.

19
תא שמע: בהמה שראשה ורובה בפנים אובסין אותה מבפנים. והא אבוס כמאן דנקיט מנא ונקיט לה, וקא בעינן ראשו ורובו! מאי ׳בהמה׳ נמי דקתני — גמל.

Viens et entends : une bête dont la tête et la majeure partie sont à l'intérieur, on la gave à l'intérieur. Or le gavage équivaut [au cas de] celui qui tient le récipient et la tient, et nous exigeons [pourtant] la tête et la majeure partie !

Cette « bête » dont elle parle, qu'est-ce ? Un chameau, lui aussi.

💡 Explication

Une autre baraita parle d'une behema (bête) en général. Réponse : le terme désigne ici aussi le chameau.

20
והתניא ׳בהמה׳ והתניא ׳גמל׳!

Mais il a été enseigné « bête » et il a été enseigné « chameau » !

💡 Explication

Objection : deux baraitot emploient deux termes différents ; elles désignent donc deux cas différents.

21
מידי גבי הדדי תניא?! תניא נמי הכי: רבי אלעזר אוסר בגמל, הואיל וצוארו ארוך.

Ont-elles été enseignées l'une à côté de l'autre ?! Il a aussi été enseigné ainsi : Rabbi Elazar interdit pour le chameau, parce que son cou est long.

📜 Rachi (2)
מידי גבי הדדי תני להו דתנא בהמה לא תנא גמל ומאי בהמה גמל: איתמר נמי לא גרסי':
Les a-t-il enseignées l'une à côté de l'autre ? Celui qui a enseigné « bête » n'a pas enseigné « chameau », et qu'est-ce que « bête » ? Un chameau. [Les mots] « il a aussi été dit » (itmar nami), nous ne les lisons pas.
צוארו ארוך ואע"ג דרוב גופו מבפנים אם יתקפנו ויעקר צוארו יגיע עד רשות הרבים:
Son cou est long : bien que la majeure partie de son corps soit à l'intérieur, s'il se débat contre lui et arrache son cou, il atteindra le domaine public.
💡 Explication

Réponse : les deux baraitot proviennent de sources distinctes, chaque Tana a choisi son terme ; on ne peut rien déduire de la différence. Une baraita confirme que le chameau a une règle propre : Rabbi Elazar l'interdit à cause de son long cou. Voir le schéma de synthèse n°3.

22
אמר רבי יצחק בר אדא: לא הותרו פסי ביראות אלא לעולי רגלים בלבד. והתניא: לא הותרו פסי ביראות אלא לגבי בהמה בלבד! מאי בהמה — בהמת עולי רגלים. אבל אדם

Rabbi Yitshak bar Ada a dit : les passei bira'ot n'ont été permis que pour les pèlerins (olei reguel) seulement. Mais il a été enseigné : les passei bira'ot n'ont été permis que pour la bête seulement !

Qu'est-ce que « la bête » ? La bête des pèlerins.

Mais l'homme

📜 Rachi (1)
בהמת עולי רגלים אבל אדם אפי' עולי רגלים לא הותר לדלות ולשתות שיכול ליכנס לפנים ולשתות:
La bête des pèlerins : mais pour l'homme, même pèlerin, il n'a pas été permis de puiser et de boire, car il peut entrer à l'intérieur [du puits] et boire.
⚖️ Rosh (1)
גמ' אמר ר' יצחק בר אמי לא הותרו פסי ביראות אלא לעולי רגלים בלבד. והתניא לא הותרו פסי ביראות אלא לבהמה בלבד מאי בהמה בהמת עולי רגלים אבל אדם מטפס ועולה מטפס ויורד:
Guemara : Rabbi Yitshak bar Ami a dit : les passei bira'ot n'ont été permis que pour les pèlerins seulement. Mais il a été enseigné : les passei bira'ot n'ont été permis que pour la bête seulement ! Qu'est-ce que « la bête » ? La bête des pèlerins. Mais l'homme grimpe pour monter et grimpe pour descendre.
💡 Explication

La permission des passei bira'ot (des montants aux coins qui transforment l'espace autour du puits en domaine privé) est une facilité accordée aux olei reguel, les pèlerins montant à Jérusalem pour les fêtes, qui voyagent avec leurs bêtes. La baraita précise : pour leurs bêtes. L'homme peut descendre lui-même dans le puits pour boire (suite en 21a). Le Roch rapporte le nom « Rabbi Yitshak bar Ami ».

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).