Sougya : Rav Chechet, au nom de Rabbi Elazar ben Azarya, dit pouvoir exempter le monde entier du jugement depuis la destruction du Temple : Israël est affligé et ivre, mais non de vin. La baraita maintient l'ivrogne responsable de ses actes et de ses peines, et ne l'exempte que de la prière.
Rabbi Hanina réserve l'exemption totale à l'ivresse de Lot, puis lit le verset du bouclier à l'heure de l'orgueil ; Rabbi Yo'hanan lit le même verset à l'envers, et la différence passe par le sommeil que Rav Chechet confiait à son serviteur. La suite exige un esprit posé pour prier, juger et étudier.
Le daf s'achève sur le vin : il fléchit comme le Créateur s'est laissé fléchir, il garde le secret des soixante-dix anciens, il console les endeuillés, il paie les méchants, et répandu comme l'eau il entre dans la bénédiction.
Je puis exempter le monde entier du jugement, depuis le jour où le Temple a été détruit jusqu'à maintenant, car il est dit : "C'est pourquoi écoute donc ceci, affligée, et ivre, mais non de vin."
Suite de la fin de 64b. Rav Chechet, au nom de Rabbi Elazar ben Azarya, dit pouvoir plaider une exemption du monde entier depuis la hourban (destruction du Temple).
Le verset (Yeshaya 51, 21) appelle la ville affligée ivre, mais non de vin. L'affliction de l'exil tient lieu d'ivresse.
On objecte : l'ivrogne, son achat est un achat, et sa vente est une vente. S'il a commis une faute passible de mort, on le met à mort ; passible de malqout (coups), on le frappe de coups.
La règle générale : le voici comme un homme lucide pour toutes ses affaires, sauf qu'il est exempt de la prière.
La baraita borne l'exemption. Le shikor (ivrogne) reste pikeah (lucide) pour le kinyan (acquisition), la vente, la peine de mort et les malqout.
Le seul point où il est patour (exempt) est la tefila.
Que signifie ce "je puis exempter" qu'il a dit, lui aussi ? Du jugement de la prière.
La réponse aligne l'enseignement sur la baraita. Yakhol ani liftor vise le din tefila : le jugement de la prière dite sans kavana.
Rachi déploie d'abord le plaidoyer pour le monde à venir : Israël serait ivre, et on ne le saisirait pas sur sa faute. La Guemara le ramene à la prière.
Rabbi Hanina a dit : on n'a enseigné cela que s'il n'est pas arrivé à l'ivresse de Lot ; mais s'il est arrivé à l'ivresse de Lot, il est exempt de tout.
Rabbi Hanina réserve la baraita à une ivresse qui laisse encore une conscience. L'ivresse de Lot (Bereschit 19) est celle où l'homme ne sait plus ce qu'il fait.
A ce degré, il est patour mi-kulam : exempt de tout, peines comprises.
Rabbi Hanina a dit : quiconque fait passer un bouclier à l'heure de l'orgueil, on enferme et on scelle les détresses devant lui, car il est dit : "Orgueil, les lits des boucliers, ferme, sceau étroit."
Second enseignement de Rabbi Hanina. Rachi lit magen comme la bénédiction Magen Avraham. La gaava (orgueil) est l'heure de la cheikhrout (ivresse). Celui qui laisse passer cette prière, et ne la dit pas dans cet état, à ses tzarot fermées et scellées.
Les mots viennent d'Iyov 41, 7 : afikei sera lu "faire passer", maginim les boucliers, sagour hotam tzar la détresse fermée sous un sceau.
D'où tient-on que ce mot afik est une expression de passage ? Il est écrit : "Mes frères ont trahi comme un torrent, comme le lit des torrents ils passent."
Preuve de langue pour Rabbi Hanina. Afik répond à yaavorou (ils passent), Iyov 6, 15. Faire passer le bouclier, c'est laisser passer la prière.
Rabbi Yo'hanan a dit : c'est "quiconque ne fait pas sortir" qui a été enseigné.
Rabbi Yo'hanan renverse la formule : kol che-eino mapik, quiconque ne fait pas sortir. Rachi : mapik veut dire dévoiler. Ne pas dévoiler la prière à l'heure de l'ivresse, c'est ne pas prier.
La récompense reste la même. Le débat porte sur le sens du mot, et la suite en tirera une différence pratique.
D'où tient-on que ce mot mapik est une expression de dévoilement ? Il est écrit : "Les cours des eaux ont été vus, et les fondements du monde ont été mis à nu."
Preuve de langue pour Rabbi Yo'hanan. Afikei mayim (Tehilim 18, 16) sont les eaux mises à découvert : vayiglou, elles ont été dévoilées. Mapik veut donc dire reveler.
Puisque les versets se prêtent aussi bien à l'un qu'à l'autre, quelle est la différence entre eux ? Il y a entre eux la conduite de Rav Chechet.
Rav Chechet confiait son sommeil à son serviteur. L'un tient la conduite de Rav Chechet, et l'autre ne la tient pas.
Les deux lectures du verset tiennent. La nafka mina est la conduite de Rav Chechet : il remet son sommeil à son chamach (serviteur), qui doit le réveiller à l'heure de la tefila.
Rachi : Rabbi Hanina ne tient pas cette conduite. On ne prie qu'après s'être réveille de soi-même. Le Ri ajoute : même l'heure passée, tant qu'on est tenu pour ivre. Tossefot note qu'on ne voit pas la halakha suivre Rav Chechet.
Rabbeinou Hananel lit autrement. Rabbi Hanina : couvrir le yetzer et le vaincre par le sommeil. Rabbi Yo'hanan : craindre de manquer la prière, s'occuper en chemin pour dissiper, puis prier.
Rav Hiya bar Achi a dit que Rav a dit : quiconque n'a pas l'esprit posé sur lui ne priera pas, parce qu'il est dit : "Dans la détresse, qu'il n'instruise pas." Rabbi Hanina, le jour où il était en colère, ne priait pas. Il disait : il est écrit "Dans la détresse, qu'il n'instruise pas." Mar Oukva, le jour du vent du sud, ne sortait pas au beit din.
Rav : pas de prière sans esprit posé. Le mot cite, betzar al yoreh, Rachi ne le trouve pas dans les Écrits. Il songe à Ben Sira. Tossefot rappelle que le Talmud cite parfois ce livre, puis le Yerouchalmi : le chemin et la détresse interdisent la prière, par le verset de l'ivresse sans vin.
Keritot 13b lit, pour le vin, "pour distinguer et pour instruire". Le trouble de la détresse ou de la colère rend semblable à l'ivrogne. Rabbeinou Tam lit Iyov 36, 19 : au temps de la détresse, on ne dispose pas sa prière.
Rabbi Hanina s'abstenait le jour de sa colère. Mar Oukva ne siégeait pas quand soufflait le ruah daromit (vent du sud), trop fort pour la clarté du juge.
Rav Nahman bar Yitzhak a dit : la halakha demande une clarté, comme un jour de vent du nord. Abaye a dit : si ma mère me disait : apporte du koutah, je n'étudierais pas.
La halakha demande la tzlilouta (clarté), comme le jour où souffle le ruah tzafonit (vent du nord). Rachi renvoie à Yevamot 72a : ce vent rend le jour lumineux. Le vent du sud, au contraire, empêche la circoncision et la saignée.
Abaye : un simple ordre, apporter du koutah (mets aigre de petit-lait), suffit à lui faire perdre sa façon d'étudier. Rachi : même une besogne légère le faisait cesser, et il ne répétait plus comme à son habitude.
Rava a dit : si un pou me piquait, je n'étudierais pas. La mère de Mar, fils de Ravina, lui préparait sept vêtements pour les sept jours.
Même trouble, chez Rava : la piqûre d'un kinim (pou) suffit à lui faire perdre sa façon d'étudier.
La mère de Mar bria de-Ravina lui donnait sept habits, un par jour, pour qu'il ne porte pas un vêtement usé où le pou se tient.
Rav Yehouda a dit : la nuit n'a été créée que pour le sommeil. Rabbi Chimon ben Lakich a dit : la lune n'a été créée que pour la girsa (répétition de l'étude).
On dit à Rabbi Zeira : tes enseignements sont aiguisés. Il leur dit : ils sont du jour.
Deux créations, deux usages. Rav Yehouda : la nuit est pour la chena (sommeil). Tossefot : comme les nuits courtes du solstice d'été, faites pour dormir. Rech Lakich : la lune est pour la girsa, la répétition à sa lumière.
On loue les enseignements de Rabbi Zeira. Il répond : de-yemama ninhou, ils sont du jour. La clarté du jour aiguise la chemata (enseignement reçu).
La fille de Rav Hisda dit à Rav Hisda : le maître ne veut-il pas dormir un peu ? Il lui dit : maintenant viennent des jours longs et minces, et nous dormirons beaucoup.
La fille de Rav Hisda lui demande un peu de sommeil. Il répond par les jours longs et minces qui viennent.
Rachi : dans la tombe, les jours sont longs pour dormir, et minces pour la Torah et les mitsvot. On dormira alors beaucoup. Le temps de l'étude est maintenant.
Rav Nahman bar Yitzhak a dit : nous, nous sommes des ouvriers du jour. Rav Aha bar Yaakov empruntait et remboursait.
Rav Nahman bar Yitzhak : les disciples sont des poalei de-yemama, des ouvriers de jour. Leur étude se fait le jour.
Rav Aha bar Yaakov yazif ou-parea : il emprunte le temps du jour à la nuit, et il le rend. Rachi : s'il est pris par sa parnassa (subsistance), il paie la nuit la keviout (temps fixé) du jour.
Rabbi Elazar a dit : celui qui vient du chemin ne priera pas pendant trois jours, car il est dit : "Je les rassemblai vers le fleuve qui vient vers Ahava, nous campâmes la trois jours, et je discernai dans le peuple", etc.
Rabbi Elazar : au retour du derekh (chemin), on ne prie pas pendant trois jours. Rachi : la peine du voyage laisse l'esprit sans assise.
Le verset (Ezra 8, 15) : ils campent trois jours pres du fleuve d'Ahava, et c'est ensuite qu'Ezra dit "je discernai". Jusque-la, pas de bina (discernement). La prière demande cette bina.
Le père de Chmouel, quand il revenait du chemin, ne priait pas pendant trois jours. Chmouel ne priait pas dans une maison où il y avait du chekhar.
Rav Pappa ne priait pas dans une maison où il y avait du harsana.
Trois conduites. Le père de Chmouel met en pratique les trois jours de Rabbi Elazar.
Chmouel ne prie pas la où se trouve du chekhar (boisson fermentée) : Rachi, l'odeur enivre. Rav Pappa ne prie pas la où se trouve du harsana (mets de petits poissons) : Rachi, à cause de l'odeur.
Rabbi Hanina a dit : quiconque se laisse fléchir par son vin a en lui quelque chose de la connaissance de son Créateur, car il est dit : "Hachem sentit l'odeur agréable", etc.
Mitpateh be-yeino : on l'apaise, et il consent quand le vin lui a rendu le cœur bon. Rachi le dit ainsi.
Le verset (Bereschit 8, 21) : Hachem sent l'odeur agréable, puis dit en son cœur qu'Il ne maudira plus le sol. Rachi rappelle ce qui a été dit plus haut : l'odeur agit comme la boisson. Celui que son vin fléchit a donc en lui quelque chose de la daat (connaissance) de son Créateur.
Rabbi Hiya a dit : quiconque reste posé dans son vin a en lui la connaissance de soixante-dix anciens. "Vin" a été donné en soixante-dix lettres, et "secret" a été donné en soixante-dix lettres.
Le vin entre, le secret sort.
Rabbi Hiya parle de celui qui boit et dont l'esprit reste posé. Yayin : yod, yod, noun, soit 10 + 10 + 50 = 70. Sod : samekh, vav, dalet, soit 60 + 6 + 4 = 70.
D'ordinaire, nikhnas yayin, yatsa sod : le vin entre, le secret sort. Celui dont le secret ne sort pas est à la mesure d'un sanhedrin de soixante-dix anciens. Rachi le dit ainsi.
Rabbi Hanin a dit : le vin n'a été créé que pour consoler les endeuillés et pour payer un salaire aux méchants, car il est dit : "Donnez une boisson forte à celui qui se perd", etc.
Rabbi Hanin donne au vin deux emplois. Consoler les avelim (endeuillés). Payer les reshaim (méchants) : Rachi, ils boivent, se réjouissent, et reçoivent leur monde dans cette vie.
Le verset (Michlei 31, 6) : "Donnez du chekhar à celui qui se perd." Rachi : oved, celui qui se perd, c'est le méchant. La suite du verset, hors de la citation, parle aussi de l'âme amère, que l'on comprend des endeuillés.
Rabbi Hanin bar Papa a dit : quiconque n'a pas de vin répandu dans sa maison comme de l'eau n'entre pas dans la bénédiction, car il est dit : "Il bénira ton pain et ton eau." De même que le pain s'achète avec l'argent de la dîme, de même l'eau dont il s'agit s'achète avec l'argent de la dîme. Qu'est-ce ?
Le vin. Et il l'appelle eau.
Rabbi Hanin bar Papa : le vin qui coule dans la maison comme l'eau fait entrer dans la berakha. Le verset (Chemoth 23, 25) dit "ton pain et ton eau".
Le raisonnement : le pain s'achète avec l'argent du maaser cheni. L'eau du verset doit donc être une boisson qui s'achète de même. A Jérusalem, tout s'achète avec cet argent, sauf l'eau et le sel (Eruvin 27a, Rachi renvoie au chapitre). Cette "eau", c'est le yayin, et le verset l'appelle eau.
Rachi : même un riche en autres biens n'a pas atteint une bénédiction entière tant que le vin ne coule pas ainsi. Tossefot maintient le pshat : la fin du verset, "J'écarterai la maladie", parle d'une eau véritable, comme les eaux de Mara et la source d'Elisee.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).