Sougya : Le folio achève la liste des rois qui ont régné sur le monde entier. Un signe mnémotechnique annonce quatre candidats qui seront écartés : Chelomo, Sanheriv, Daryavech et Koresh.
Chacun est retiré pour une raison précise, et le cas de Chelomo oblige à distinguer entre deux avis sur la fin de son règne. Le traité revient ensuite au deuxième verset de la meguila, qui paraît se contredire : « lorsque le roi siégea » indique le début du règne, et la suite parle de la troisième année.
Rava lit « lorsqu'il siégea » comme le moment où l'esprit d'Ahachveroch s'est apaisé, une fois qu'il se fut persuadé que les soixante-dix ans annoncés par Yirmiya étaient passés sans délivrance. Deux calculs sont alors exposés côté à côté.
Belchatsar additionne quarante-cinq années de Nevoukhadnetsar, vingt-trois d'Evil Merodakh et deux des siennes ; la Guemara établit d'où viennent ces quarante-cinq par la lecture des versets sur les exils. Ahachveroch croit corriger l'erreur en comptant depuis l'exil de Bavel et non depuis l'avènement de la royauté babylonienne.
Les deux se trompent, et pour le même motif de fond : le verset de Daniel ordonne de compter depuis les ruines de Yerouchalayim, soit onze ans plus tard. Belchatsar est tué la nuit même ; chez Ahachveroch, le Satan danse au milieu du festin et Vachti est mise à mort.
La Guemara termine sur une dernière difficulté de comptage, que Rava résout par des années tronquées.
(Signe mnémotechnique : chin-samekh-dalet-kaf.) Et il n'y en a pas d'autre ? Mais il y a Chelomo !
Sa royauté n'est pas allée à son terme.
Le folio précédent a nommé trois rois qui ont régné d'un bout du monde à l'autre. La Guemara demande maintenant s'il n'y en a pas davantage, et un signe mnémotechnique annonce d'avance les quatre noms qui vont être proposés puis écartés : Chelomo, Sanheriv, Daryavech, Koresh.
Première objection : Chelomo. La réponse porte sur le mot saleik, arriver à son terme : sa royauté n'a pas été menée jusqu'au bout, puisqu'il en fut chassé. Pour figurer dans cette liste, il ne suffit pas d'avoir régné sur le monde, il faut avoir achevé ce règne.
Cela va bien selon celui qui dit : roi, puis homme du commun. Mais selon celui qui dit : roi, puis homme du commun, puis roi de nouveau — que peut-on dire ?
Chelomo avait ceci de particulier : il a régné sur ceux d'en haut et sur ceux d'en bas, ainsi qu'il est dit : « et Chelomo s'assit sur le trône de Hachem ».
La réponse précédente suppose que Chelomo, une fois chassé, n'est jamais remonté sur le trône. C'est l'avis melekh ve-hedyot, roi puis homme du commun. Un autre avis tient qu'il fut melekh, hedyot ou-melekh : chassé, puis rétabli. Pour cet avis, sa royauté a bien été achevée, et la première réponse tombe.
La Guemara change alors de motif : Chelomo est retiré de la liste non pour un défaut mais pour un excès. Son règne s'étendait aussi sur ceux d'en haut, les démons, si bien qu'il n'entre pas dans la même comparaison que des rois qui ont seulement dominé la terre.
Mais il y avait Sanheriv, dont il est écrit : « qui, parmi tous les dieux de ces pays, a délivré son pays de ma main ? » — Il y a Yerouchalayim, qu'il n'a pas conquise.
Sanheriv se vante d'avoir pris tous les pays. La réponse se lit dans la suite même du verset qu'il prononce : il y mentionne Yerouchalayim comme une ville qu'il compte encore prendre. Elle lui a échappé, et son empire n'était donc pas universel.
Mais il y a Daryavech, dont il est écrit : « le roi Daryavech écrivit à tous les peuples, nations et langues qui habitent sur toute la terre : que votre paix grandisse ! » — Il y a sept provinces sur lesquelles il n'a pas régné, car il est écrit : « il plut à Daryavech d'établir sur le royaume cent vingt satrapes ».
L'argument est arithmétique. La formule d'adresse de Daryavech paraît couvrir toute la terre, mais un autre verset chiffre son administration : cent vingt satrapes. Or la meguila attribuera à Ahachveroch cent vingt-sept provinces. La différence de sept montre que sept provinces échappaient à Daryavech.
Mais il y a Koresh, dont il est écrit : « ainsi parle Koresh, roi de Perse : tous les royaumes de la terre, Hachem me les a donnés » ! Là, il ne faisait que se vanter lui-même.
Le verset d'Ezra ne rapporte pas un constat de l'Écriture mais une parole du roi. L'Écriture cite fidèlement ce que Koresh a dit ; elle ne se porte pas garante du contenu. La Guemara distingue ainsi entre ce qu'un verset affirme et ce qu'un verset rapporte : ici, une vantardise.
« En ces jours-là, lorsque le roi siégea » — et il est écrit ensuite : « en la troisième année de son règne » ! Rava dit : que signifie « lorsqu'il siégea » (ke-chevet) ?
Après que son esprit se fut apaisé (che-nitiachva daato). Il dit : Belchatsar a calculé et s'est trompé ; moi je calculerai et je ne me tromperai pas.
Deux versets voisins de la meguila paraissent se contredire. Ke-chevet ha-melekh, lorsque le roi siégea, se lit naturellement comme le début du règne ; le verset suivant date pourtant le festin de la troisième année.
Rava résout en rattachant ke-chevet non au trône mais à l'esprit du roi, par le verbe yachav au sens de s'asseoir, se poser, se calmer : le moment où sa daat, son esprit, s'est apaisée. Ce qui l'inquiétait, Rachi l'explique : il redoutait qu'Israël ne lui échappe à l'issue des soixante-dix ans annoncés. Le calcul qui va suivre est ce qui l'a rassuré.
De quoi s'agit-il ? Il est écrit : « car à l'accomplissement, pour Bavel, de soixante-dix ans, je me souviendrai de vous », et il est écrit : « pour accomplir, pour les ruines de Yerouchalayim, soixante-dix ans ».
Il calcula : quarante-cinq de Nevoukhadnetsar, vingt-trois d'Évil Mérodakh et deux des siennes — voilà soixante-dix. Il sortit les ustensiles du Temple et s'en servit.
Deux versets fixent un terme de soixante-dix ans, mais ils ne désignent pas le même point de départ. Yirmiya dit le-Bavel, pour Bavel ; Daniel dit le-horvot Yerouchalayim, pour les ruines de Yerouchalayim. Tout le folio tient dans cet écart.
Belchatsar retient le premier verset et le lit comme la durée de la royauté babylonienne. Il additionne les règnes et arrive à soixante-dix. Concluant que la promesse est caduque, il tire les ustensiles du Temple pour son usage : le calcul n'est pas un exercice, il commande un acte.
Et Nevoukhadnetsar, d'où savons-nous qu'il a régné quarante-cinq ans ? Car le Maître a dit : ils furent exilés en sept, ils furent exilés en huit, ils furent exilés en dix-huit, ils furent exilés en dix-neuf.
La Guemara vérifie le premier terme de l'addition. La source est une baraita qui énumère quatre dates d'exil apparemment contradictoires. Rachi en donne la clé : il n'y a que deux exils, chacun daté deux fois — une fois depuis la conquête de Yehoyakim, une fois depuis l'avènement de Nevoukhadnetsar. Sept et huit désignent le même exil, celui de Yehoyakhin ; dix-huit et dix-neuf le même exil, celui de Tsidkiyahou. L'écart constant d'une année entre les deux comptes est ce qui permettra de dater le début du règne.
« Ils furent exilés en sept » : depuis la conquête de Yehoyakim, c'est l'exil de Yehoyakhin, qui est la huitième année de Nevoukhadnetsar. « Ils furent exilés en dix-huit » : depuis la conquête de Yehoyakim, c'est l'exil de Tsidkiyahou, qui est la dix-neuvième année de Nevoukhadnetsar — car le Maître a dit : la première année il conquit Ninve, la deuxième il conquit Yehoyakim.
Et il est écrit : « et ce fut en la trente-septième année de l'exil de Yehoyakhin, roi de Yehouda, au douzième mois, le vingt-cinq du mois, qu'Évil Mérodakh, roi de Bavel, [en l'année de son avènement,] releva la tête de Yehoyakhin, roi de Yehouda, et le fit sortir de la maison d'arrêt ».
Le dédoublement des dates est maintenant expliqué par un décalage d'une année : Nevoukhadnetsar a conquis Ninve la première année et soumis Yehoyakim la seconde. Tout compte fait depuis la conquête de Yehoyakim est donc en retard d'une année sur le compte de son règne.
Le verset de Yirmiya 52,31 fournit la dernière pièce : Évil Mérodakh libère Yehoyakhin en la trente-septième année de son exil, et c'est l'année de son propre avènement. L'exil de Yehoyakhin étant la huitième année de Nevoukhadnetsar, le règne de ce dernier a dure huit années plus trente-sept, soit quarante-cinq.
Huit et trente-sept — voilà les quarante-cinq années de Nevoukhadnetsar. Et les vingt-trois d'Évil Mérodakh sont une tradition reçue ; et deux des siennes — voilà soixante-dix.
Il dit : maintenant, assurément, ils ne seront plus délivrés. Il sortit les ustensiles du Temple et s'en servit.
L'addition est close : 45 plus 23 plus 2 font 70. Les vingt-trois années d'Évil Mérodakh ne viennent pas d'un verset mais d'une guemara, une tradition reçue, terme qui désigne ici un enseignement transmis oralement.
Rachi précise que l'acte a eu lieu la troisième année du règne de Belchatsar, après que ses deux premières années eurent complété le compte.
C'est ce que lui dit Daniel : « et contre le Maître des cieux tu t'es élevé, et l'on a apporté devant toi les ustensiles de sa Maison ». Et il est écrit : « cette nuit-là, Belchatsar, le roi [chaldéen], fut tué ».
Et il est écrit : « et Daryavech le Mède reçut la royauté, âgé d'environ soixante-deux ans ».
Les trois versets de Daniel forment une suite serrée : le reproche, la mort, la succession. L'usage des ustensiles du Temple est présenté comme la cause immédiate de la chute, et la nuit du festin en est le terme.
Le troisième verset prépare la suite du folio : Daryavech le Mède ouvre la série des règnes que Ahachveroch fera entrer dans son propre calcul.
Il dit : lui, il s'est trompé ; moi je calculerai et je ne me tromperai pas. Est-il écrit « pour la royauté de Bavel » ?
C'est « pour Bavel » qui est écrit. Que signifie « pour Bavel » ?
Pour l'exil de Bavel. Combien en manque-t-il ?
Huit. Il calcula et introduisit à leur place une année de Belchatsar, cinq de Daryavech et de Koresh, et deux des siennes — voilà soixante-dix.
Ayant vu que les soixante-dix années étaient accomplies sans que la délivrance vienne, il dit : maintenant, assurément, ils ne seront plus délivrés. Il sortit les ustensiles du Temple et s'en servit.
Le Satan vint, dansa parmi eux et tua Vachti.
Ahachveroch croit tenir l'erreur de son prédécesseur. Le verset ne dit pas le-malkhout Bavel, pour la royauté de Bavel, mais le-Bavel, ce qu'il entend comme l'exil de Bavel. Le point de départ se déplace donc de l'avènement de Nevoukhadnetsar à l'exil de Yehoyakhin, soit huit années plus tard.
Ces huit années retranchées, il en manque huit au compte. Il les remplace par des années postérieures : une année de Belchatsar, cinq attribuées à Daryavech et Koresh — Rachi note que ce chiffre est supposé, aucun verset ne le donnant — et deux de son propre règne. Le total revient à soixante-dix.
Le même raisonnement produit le même acte, et la sanction tombe au milieu du festin : le Satan danse parmi les convives, et Vachti est mise à mort.
Mais n'a-t-il pas calculé correctement ? Lui aussi s'est trompé, car il aurait dû compter depuis les ruines de Yerouchalayim.
La Guemara refuse de laisser croire qu'Ahachveroch avait corrigé l'erreur. Le second verset, celui de Daniel, fixe expressément le départ aux ruines de Yerouchalayim, c'est-à-dire à l'incendie de la ville lors de l'exil de Tsidkiyahou. Ahachveroch est parti du premier exil, celui de Yehoyakhin, onze années trop tôt.
En fin de compte, combien en manque-t-il ? Onze.
Et lui, combien de temps à-t-il régné ? Quatorze.
En sa quatorzième année, le Temple aurait donc dû être bâti. Pourquoi alors est-il écrit : « alors cessa le travail de la Maison de D.ieu qui est à Yerouchalayim » ?
Rava dit : les années étaient des années tronquées.
La correction se chiffre : il manquait onze années, soit l'intervalle entre l'exil de Yehoyakhin et la destruction de la ville. Ahachveroch ayant régné quatorze ans, les soixante-dix véritables années se seraient achevées pendant son règne, et le Temple aurait dû être rebâti de son vivant.
Le verset d'Ezra contredit ce résultat : la construction est restée interrompue. Rava répond par les chanim mekouta'ot, des années tronquées : plusieurs règnes n'ont pas dure une année pleine, et la fin de l'un a été comptée dans le début du suivant. Le compte réel est donc plus court que la somme apparente, et l'achèvement tombe la deuxième année de Daryavech.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).