Sougya : Le folio se partage en deux. La première moitié achève le compte des soixante-dix ans annoncés par Jérémie : une baraita confirme qu'il restait une année à Babel après la mort de Belchatsar, Rava montre que Daniel lui-même s'était trompé dans ce calcul, puis résout la contradiction entre le verset qui compte soixante-dix ans « pour Babel » et celui qui les compte « pour les ruines de Jérusalem » : le premier né promet qu'une pekida, une simple visite, celle de la proclamation de Cyrus.
Un dracha de Rav Nahman bar Rav Hisda reproche à Cyrus de s'être arrêté là. La seconde moitié ouvre la lecture suivie du premier chapitre d'Esther : l'ordre de Perse et de Médie, les vêtements du kohen gadol portés par Assuérus, la sagesse ou la sottise du roi, puis, en réponse aux disciples de Rabbi Chimon bar Yohai, la faute qui valut à cette génération le décret d'anéantissement.
La description du festin est ensuite déchiffrée mot à mot, jusqu'au festin parallèle de Vachti.
Cela est également enseigné dans une baraita : et il restait encore une autre année pour Babel, et Darius se leva et la compléta.
La guemara achève la démonstration ouverte au folio précédent : les soixante-dix ans de Jérémie paraissent tantôt écoulés, tantôt inachevés, selon le point de départ retenu. La baraita tranche en faveur de la thèse des années tronquées : les années de règne incomplètes ont été comptées deux fois, pour le roi sortant et pour son successeur, de sorte qu'une année entière manque au total réel. Il restait donc une année à courir après la mort de Belchatsar, et c'est le règne de Darius le Mède qui l'a fournie.
Rava dit : Daniel aussi s'est trompé dans ce calcul, car il est écrit : « la première année de son règne, moi Daniel, j'ai scruté (binoti) dans les livres ». Du fait qu'il dit « j'ai scruté », il ressort qu'il s'était trompé.
Rava lit le verbe binoti comme un terme de recomptage. Un homme ne reprend un calcul que s'il a des raisons de douter du premier ; en reprenant les années dans les livres de Jérémie, Daniel reconnaît implicitement qu'il avait tenu le terme pour échu alors qu'il ne l'était pas encore. L'erreur n'est pas une faute : elle vient de l'ambiguïté du point de départ, qui est précisément l'objet de la discussion.
En tout état de cause, les versets se contredisent : il est écrit « à l'accomplissement pour Babel », et il est écrit « pour les ruines de Jérusalem » !
La difficulté est frontale. Jérémie compte soixante-dix ans pour Babel, ce qui renvoie au début de la domination babylonienne. Daniel compte soixante-dix ans pour les ruines de Jérusalem, ce qui renvoie à la destruction du Temple, survenue dix-huit ans plus tard. Deux points de départ séparés par dix-huit ans donnent deux termes séparés par dix-huit ans : les deux versets ne peuvent désigner la même échéance.
Rava dit : il s'agit d'une simple visite (pekida). Et c'est ce qui est écrit : « ainsi parle Cyrus, roi de Perse : tous les royaumes de la terre, Hachem, le D.ieu des cieux, me les a donnés, et il m'a chargé (pakad) de lui bâtir une maison à Jérusalem ».
Rava résout la contradiction en distinguant deux promesses. Le verset de Jérémie n'annonce pas le rétablissement du Temple, mais une pekida, un acte de souvenir qui rouvre la voie du retour. Le terme employé par Cyrus dans sa proclamation, pakad, est le même que celui de Jérémie : la première année de Cyrus est donc le terme des soixante-dix ans « pour Babel ». Le verset de Daniel, compté depuis la destruction, vise le terme suivant, celui de la construction effective.
Rav Nahman bar Rav Hisda enseigna : que signifie ce qui est écrit : « ainsi parle Hachem à son oint (limchiho), à Cyrus, dont j'ai saisi la droite » ? Cyrus était-il donc le machiah ?
En réalité, le Saint béni soit-Il dit au machiah : je porte plainte devant toi au sujet de Cyrus. Moi, j'avais dit : « c'est lui qui bâtira ma maison et rassemblera mes exilés », et lui a dit : « qui parmi vous, de tout son peuple, qu'il monte ».
Le verset d'Isaie appelle Cyrus machiah, ce qui surprend. Rav Nahman bar Rav Hisda redistribue les destinataires : le discours s'adresse au machiah, et Cyrus en est l'objet. Rachi appuie cette lecture sur la cantillation : le zarka placé sur limchiho appelle normalement un segol, et son absence marque une rupture entre limchiho et leKhoresh. Le reproche porte sur l'écart entre le mandat et son exécution : Cyrus devait bâtir et rassembler, il s'est contenté d'autoriser.
« L'armée de Perse et de Médie, les nobles (haPartemim) », et il est écrit : « aux rois de Médie et de Perse ». Rava dit : ils avaient passé une convention entre eux : si les rois viennent de chez nous, les gouverneurs (ipparkhei) viendront de chez vous ; et si les rois viennent de chez vous, les gouverneurs viendront de chez nous.
L'ordre des deux peuples varie d'un bout à l'autre de la meguila. Rava y voit la trace d'un accord de partage entre Perses et Mèdes : la préséance change selon la fonction dont il est question. Comme le relève Rachi, dans les deux versets c'est Médie qui touche le mot décisif, les nobles dans l'un, les rois dans l'autre.
« Lorsqu'il montra la richesse de la gloire (kevod) de sa royauté » — Rabbi Yossi bar Hanina dit : cela enseigne qu'il revêtit les vêtements de la kehouna (sacerdoce). Il est écrit ici : « la splendeur magnifique (tiferet) de sa grandeur », et il est écrit là-bas : « pour la gloire (kavod) et pour la splendeur (tiferet) ».
La démonstration procède par guezera chava, un rapprochement fondé sur deux mots communs. Le couple kavod et tiferet ne se rencontre qu'ici, à propos du faste d'Assuérus, et dans l'ordre donné à Moche de confectionner les vêtements d'Aharon. Rachi précise le point historique qui rend la lecture possible : ces vêtements se trouvaient à Chouchan, emportés de Jérusalem avec les vases du Temple.
« Et lorsque ces jours furent accomplis, etc. » Rav et Chemouel : l'un dit que c'était un roi avisé, l'autre dit que c'était un roi sot. Celui qui dit que c'était un roi avisé : il a bien fait d'inviter d'abord les lointains, car les gens de sa propre ville, il peut se les concilier quand il le veut.
Et celui qui dit qu'il était sot : il aurait dû inviter d'abord les gens de sa ville, car si ceux-là s'étaient révoltés contre lui, ceux-ci seraient restés à ses côtés.
Le verset mentionne deux festins successifs : celui des dignitaires venus des provinces, puis celui des habitants de Chouchan. Rav et Chemouel évaluent différemment cette séquence. Les deux avis partent du même constat, que la faveur des proches est plus facile à obtenir, et en tirent des conclusions opposées : l'un y voit la raison de les garder pour la fin, l'autre la raison de s'assurer d'eux avant tout.
Les disciples de Rabbi Chimon bar Yohai lui demandèrent : pour quelle raison les ennemis d'Israël de cette génération ont-ils mérité l'anéantissement ? Il leur dit : dites-le vous-mêmes.
Ils lui dirent : parce qu'ils ont tiré jouissance du festin de ce racha (mécréant). Si c'est ainsi, que ceux de Chouchan soient tués, mais que ceux du monde entier ne le soient pas !
Ils lui dirent : dis-le, toi. Il leur dit : parce qu'ils se sont prosternés devant la statue.
L'expression sonehem chel Israël, « les ennemis d'Israël », est un euphémisme qui désigne Israël lui-même : on évite de faire porter à Israël, dans la phrase, un décret de malheur. La question porte sur l'étendue du décret de Haman, qui visait toutes les provinces. La réponse des disciples, le festin, ne couvre que Chouchan ; la réponse du maître, la prosternation devant la statue de Nabuchodonosor, couvre le monde entier, puisque tous s'y étaient soumis à l'exception de Hanania, Michaël et Azaria.
Ils lui dirent : y a-t-il donc du favoritisme en cette affaire ? Il leur dit : eux n'ont agi qu'en apparence (lifnim), et le Saint béni soit-Il, lui aussi, n'a agi envers eux qu'en apparence.
Et c'est ce qui est écrit : « car ce n'est pas de son cœur qu'il afflige ».
La difficulté porte sur la cohérence de la mesure divine : si la faute était réelle, le salut paraît imerite. Rabbi Chimon bar Yohai répond par une symétrie exacte. La prosternation devant la statue fut lifnim, une soumission de façade dictée par la peur, sans adhésion intérieure ; le décret d'anéantissement fut lui aussi lifnim, une menace sans intention de l'exécuter. Le verset des Lamentations fournit le principe : l'affliction ne vient pas du cœur.
« Dans la cour du jardin du palais du roi ». Rav et Chemouel : l'un dit : celui qui convenait à la cour, à la cour ; celui qui convenait au jardin, au jardin ; celui qui convenait au palais, au palais.
Et l'autre dit : il les installa dans la cour, elle ne les contint pas ; dans le jardin, il ne les contint pas ; jusqu'à ce qu'il les fasse entrer dans le palais, qui les contint. Dans une baraita on a enseigné : il les installa dans la cour et leur ouvrit deux portes, l'une vers le jardin et l'autre vers le palais.
Le verset juxtapose trois lieux sans préciser leur rapport. Trois lectures s'ensuivent : une répartition par rang, une progression par nécessité due au nombre des convives, et une disposition unique où la cour sert de salle avec deux issues. La troisième lecture réglera plus loin une difficulté du Ben Yehoyada sur les lits d'or et d'argent.
« Hour, karpas et tekhelet ». Qu'est-ce que hour ?
Rav dit : plein de trous (hare hare). Et Chemouel dit : il leur étendit une étoffe de laine blanche.
« Karpas » — Rabbi Yossi bar Hanina dit : des coussins (karim) de bandes (passim).
Trois mots rares de la description du mobilier reçoivent chacun une étymologie. Hour est rattaché soit à un ouvrage ajouré, soit à la racine hivar, blanc. Karpas est découpé en deux mots, karim et passim. Ce procédé, décomposer un terme obscur en deux éléments connus, revient plusieurs fois dans le folio.
« Sur des tringles d'argent et des colonnes de marbre, des lits d'or et d'argent ». Il est enseigné dans une baraita : Rabbi Yehouda dit : celui qui convenait à l'argent, à l'argent ; celui qui convenait à l'or, à l'or.
Rabbi Nehemia lui dit : s'il en est ainsi, tu jettes la jalousie dans le festin ! Plutôt : ils étaient d'argent, et leurs pieds d'or.
La divergence porte sur le rapport entre les deux métaux dans un même verset. Rabbi Yehouda y voit deux catégories de lits attribuées selon le rang ; Rabbi Nehemia objecte que la différence visible entre les convives ruinerait le festin, et lit les deux métaux dans un seul et même meuble. Les Tossefot rapprochent aussitôt cette objection de la répartition par rang admise plus haut pour la cour et le jardin, et répondent que l'absence de vis-à-vis y supprime la comparaison.
« Bahat et chech ». Rabbi Assi dit : des pierres qui se font ardemment rechercher par ceux qui les possèdent.
Et de même il est dit : « des pierres de diadème, étincelant sur sa terre ».
Le mot bahat est rattaché à une racine évoquant la fouille et la recherche. Rachi en tire un trait économique : ces pierres ne s'obtiennent qu'à grand-peine et à grand prix, ce qui mesure le faste du dallage. Le verset de Zekharia, cité en appui, applique la même image à Israël dans l'avenir.
« Et dar et soharet ». Rav dit : des rangées et des rangées (darei darei).
Et Chemouel dit : il existe dans les villes maritimes une pierre précieuse dont le nom est dara ; il l'installa au milieu du festin et elle les éclairait comme en plein midi. On enseigna dans l'école de Rabbi Yichmael : il proclama une franchise (deror) pour tous les marchands.
Trois racines différentes sont proposées pour le même couple de mots. Rav lit dar comme rangées et soharet comme sehor sehor, à la ronde : le dallage est décrit dans sa disposition. Chemouel y voit un nom propre de pierre et rattache soharet à sahar, l'astre : le dallage est décrit par sa lumière. L'école de Rabbi Yichmael quitte le registre du mobilier pour celui de la politique fiscale, en lisant deror, franchise, et soher, marchand.
« Et l'on donnait à boire dans des vases d'or, et des vases différents (chonim) les uns des autres ». Il aurait fallu dire mechounim !
Rava dit : une voix céleste (bat kol) sortit et leur dit : les premiers ont été anéantis à cause de ces vases, et vous, vous y revenez (chonim) ! « Et du vin royal en abondance (rav) » — Rav dit : cela enseigne qu'à chacun on servit un vin plus âgé que lui en années.
La question porte sur une forme grammaticale : pour dire « différents », l'hébreu attendrait mechounim. La forme chonim autorise un autre sens, celui de répéter. Les vases sont ceux du Temple, pris à Jérusalem, dont l'usage avait déjà coûté la vie à Belchatsar au chapitre cinq de Daniel. Le mot rav subit le même traitement : au lieu de l'abondance, l'ancienneté du vin.
« Et la boisson selon la règle (kadat), sans contrainte ». Que signifie « kadat » ?
Rabbi Hanan dit au nom de Rabbi Meir : selon la règle de la Torah. De même que, selon la règle de la Torah, la consommation est plus abondante que la boisson, de même au festin de ce racha, la nourriture fut plus abondante que la boisson.
Le mot dat désigne une règle sans en préciser la source. Rabbi Meir la rapporte à la Torah, et plus précisément au régime des offrandes : Rachi chiffre la proportion, un taureau accompagné de trois dixièmes de fleur de farine contre une libation d'un demi-hine. Les Tossefot écartent une objection tirée du traité Nidda, où cette même proportion est présentée comme malsaine : il s'agit là de l'excès alimentaire, non de la proportion elle-même.
« Sans contrainte » — Rabbi Elazar dit : cela enseigne qu'à chacun on servit le vin de son propre pays. « Pour faire selon le désir de chaque homme (ich vaich) » — Rava dit : pour faire selon le désir de Mordekhai et de Haman.
Mordekhai, car il est écrit « un homme (ich) judéen » ; Haman, « un homme (ich) oppresseur et ennemi ».
L'expression ich vaich, littéralement « un homme et un homme », se prête mal à la traduction usuelle par « chacun ». Rava la prend au pied de la lettre et cherche dans la meguila les deux personnages que le texte désigne par ce seul mot ich : Mordekhai et Haman. Rachi précise la fonction qui rend la lecture concrète, celle de maîtres échansons du festin.
« La reine Vachti aussi fit un festin de femmes dans la maison royale ». Il aurait fallu dire « la maison des femmes » !
Rava dit : tous deux visaient une même transgression. C'est ce que disent les gens : lui avec des courges, et sa femme
La difficulté est de nouveau lexicale : un festin de femmes appelait le beit hanachim, l'appartement des femmes, et non la maison royale, lieu des hommes. Rava en tire que le choix du lieu révèle l'intention. L'adage populaire qui suit est interrompu par la fin du amoud et s'achève au folio 12b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).