Sougya : Le folio s'ouvre sur le verset d'Iyov « Il ne détourne pas ses yeux du juste », lu comme le récit d'une récompense transmise : la retenue de Rachel, qui remet à Léa les simanim convenus avec Yaakov, lui vaut de faire sortir d'elle Chaoul ; la retenue de Chaoul, qui tait à son oncle la parole de royauté de Chmouel, lui vaut de faire sortir de lui Esther. Rabbi Elazar en tire une règle générale sur la grandeur accordée aux descendants et sur son retrait en cas d'orgueil.
La suite décrit la conduite d'Esther au palais : elle montre son sang aux Sages et se trempe avant de retourner auprès de Mordekhai. Vient ensuite le complot de Bigtan et Terech, deux gardes tarsiens qui parlent leur langue devant un membre du Sanhédrin connaissant les soixante-dix langues ; leur répartition des postes de garde fournira la preuve du complot.
Rava lit l'élévation de Haman comme la suite immédiate de cet épisode : le Saint béni soit-Il avait déjà créé le remède avant la plaie, et Rech Lakich en fait une règle qui distingue Israël des nations. Le folio se poursuit par le sort tombé sur Adar, mois de la mort de Moche et aussi de sa naissance, puis par le plaidoyer de Haman devant Ahachveroch, construit comme une réponse point par point à toutes les objections possibles du roi.
Rech Lakich montre que les chekalim d'Israël, annoncés le premier Adar, précèdent les dix mille kikar de Haman ; le folio s'interrompt sur la réponse du roi, « l'argent t'est donné ».
« Il ne détourne pas ses yeux du juste » (Iyov 36,7) — en récompense de la tsniout (retenue, pudeur) qui était en Rachel, elle mérita que Chaoul sorte d'elle ; et en récompense de la tsniout qui était en Chaoul, il mérita qu'Esther sorte de lui.
Le folio précédent s'achevait sur la question : d'où sait-on qu'Esther descend de Chaoul ? La réponse passe par un verset d'Iyov, lu par la guemara comme une loi de rétribution différée : une conduite de tsniout se paye dans la descendance, parfois plusieurs générations plus tard.
Rachi ajoute la mesure exacte de cette rétribution : mida kenegued mida, le paiement correspond à l'acte. Une retenue produit une descendance de retenue. Les segments suivants établissent les deux termes de la chaîne : quelle était la tsniout de Rachel, et quelle était celle de Chaoul.
Et quelle tsniout y avait-il en Rachel ? Car il est écrit : « Yaakov annonça à Rachel qu'il était le frère de son père » (Berechit 29,12).
Était-il donc le frère de son père ? N'était-il pas le fils de la sœur de son père ?
La guemara cherche l'acte précis de retenue attribué à Rachel. Le point de départ est une anomalie du verset : Yaakov est le fils de Rivka, sœur de Lavan, donc le neveu de Lavan, et le verset l'appelle pourtant « frère de son père ». Cette difficulté ouvre le dialogue entre Yaakov et Rachel rapporté au segment suivant.
Il faut donc dire qu'il lui dit : veux-tu m'épouser ? Elle lui dit : oui, mais mon père est un ramai (trompeur) et tu ne pourras pas l'emporter sur lui.
Il lui dit : je suis son frère en tromperie. Elle lui dit : est-il donc permis aux justes de se conduire avec ruse ?
Il lui dit : oui — « avec le pur tu te montres pur, et avec le tortueux tu te montres retors » (Chmouel II 22,27).
Le mot « frère » cesse de désigner la parenté et désigne la ressemblance de conduite : Yaakov se déclare l'égal de Lavan sur le terrain de la ruse. Rachel objecte au nom de la conduite due aux justes, et reçoit pour réponse un verset de Chmouel II qui pose une règle d'ajustement : la conduite juste se règle sur celui qu'on a en face de soi.
Ce verset sert ailleurs de fondement général au droit de se défendre par les mêmes moyens que l'agresseur. Ici il autorise par avance la contre-mesure des simanim, dont il va être question.
Il lui dit : et en quoi consiste sa tromperie ? Elle lui dit : j'ai une sœur plus âgée que moi, et il ne me mariera pas avant elle.
Il lui remit des simanim (signes de reconnaissance convenus).
Les simanim sont des signes convenus entre deux personnes pour permettre une identification sûre dans l'obscurité. Yaakov les remet à Rachel comme parade exacte à la substitution qu'elle vient de lui annoncer.
Quand la nuit arriva, elle se dit : maintenant ma sœur va être couverte de honte. Elle les lui transmit.
Et c'est ce qui est écrit : « et le matin, voici que c'était Léa » (Berechit 29,25) — faut-il en déduire que jusque-là ce n'était pas Léa ? Mais : à cause des simanim que Rachel avait transmis à Léa, il ne le sut pas jusqu'à ce moment.
C'est pourquoi elle mérita que Chaoul sorte d'elle.
La preuve tient au mot « le matin » : si Yaakov avait reconnu Léa pendant la nuit, le verset n'aurait pas eu à marquer ce moment. Les simanim transmis expliquent le délai.
Rachi précise où se situe exactement la tsniout : elle est dans le silence garde après coup. Rachel donne les signes et ne le fait jamais savoir, ni à Yaakov ni à personne. C'est ce silence, et non le seul geste de bonté, qui fonde la récompense.
Et quelle tsniout y avait-il en Chaoul ? Car il est écrit : « mais la chose de la royauté, dont Chmouel avait parlé, il ne la lui dit pas » (Chmouel I 10,16) — il mérita qu'Esther sorte de lui.
Et Rabbi Elazar a dit : lorsque le Saint béni soit-Il fixe une grandeur pour un homme, Il la fixe pour ses fils et pour les fils de ses fils jusqu'à la fin de toutes les générations, ainsi qu'il est dit : « Il les fait siéger à jamais et ils sont élevés, etc. ». Et s'il s'enorgueillit, le Saint béni soit-Il l'abaisse, ainsi qu'il est dit : « et s'ils sont liés dans des chaînes, etc. ».
Le second terme de la chaîne : Chaoul, interrogé par son oncle sur ce que lui a dit Chmouel, tait la parole de royauté. Le verset d'Iyov du début du folio est alors relu dans son entier : sa première moitié porte la récompense transmise aux générations, sa seconde moitié porte la chute de celui qui s'enorgueillit.
Rachi montre que les deux enseignements de Rabbi Elazar tiennent à la succession des deux versets d'Iyov 36 : la grandeur durable, puis les chaînes. La gassout harouah, l'élévation de soi, est le point où la promesse se retourne.
« Et Esther faisait ce que disait Mordekhai » (Esther 2,20) — Rabbi Yirmeya dit : elle montrait le sang de nida aux Sages. « Comme lorsqu'elle était en tutelle chez lui » — Rabba bar Lima dit au nom de Rav : elle se levait du giron d'Ahachveroch, se trempait au mikve et s'asseyait dans le giron de Mordekhai.
Le verset dit qu'Esther continuait d'obéir à Mordekhai comme au temps où elle vivait chez lui. Rabbi Yirmeya y lit la pratique des mareot damim : elle soumettait ses sangs à l'examen des Sages pour savoir si elle était nida ou pure. Rabba bar Lima y lit la continuité du lien conjugal avec Mordekhai.
Tossefot soulève la difficulté technique : une femme passant d'un homme à l'autre demande un délai de havhana de trois mois, impossible ici. La réponse invoque l'usage d'un mokh, qui écarte la question de la filiation.
« En ces jours-là, alors que Mordekhai siégeait à la porte du roi, Bigtan et Térech se mirent en colère » (Esther 2,21) — Rabbi Hiya bar Abba dit au nom de Rabbi Yo'hanan : le Saint béni soit-Il fit se mettre en colère un maître contre ses serviteurs pour accomplir la volonté d'un juste. Et qui est-ce ?
Yossef, ainsi qu'il est dit : « et il y avait là avec nous un jeune homme hébreu, etc. » (Berechit 41,12).
Rabbi Yo'hanan rapproche deux colonnes du récit biblique : la colère de Pharaon contre ses officiers, qui met Yossef en position d'interpréter les rêves, et la colère de Bigtan et Térech, qui met Mordekhai en position de sauver le roi. Le verbe hiktsif, à la forme causative, place l'initiative en haut.
Des serviteurs contre leur maître, pour faire un miracle à un juste. Et qui est-ce ?
Mordekhai, car il est écrit : « la chose fut connue de Mordekhai, etc. » (Esther 2,22).
Rabbi Yo'hanan dit : Bigtan et Térech étaient deux Tarsiens, et ils parlaient entre eux en langue tarsienne. Ils disaient : depuis le jour où celle-ci est arrivée, nous n'avons plus vu le sommeil de nos yeux.
Viens, mettons du poison dans la coupe afin qu'il meure. Ils ne savaient pas que Mordekhai faisait partie de ceux qui siégeaient à la Lichkat haGazit (la Chambre de la pierre taillée) et qu'il connaissait les soixante-dix langues.
Le complot est conçu à voix haute parce que les deux gardes se croient protégés par leur langue. Mordekhai siège au Sanhédrin, dont les membres devaient connaître les soixante-dix langues afin de juger sans interprète. C'est cette exigence institutionnelle qui devient ici l'instrument du sauvetage.
L'un dit à l'autre : mais mon poste de garde et le tien ne sont pas les mêmes ! Il lui dit : je garderai mon poste et le tien.
Et c'est ce qui est écrit : « on rechercha la chose et on la trouva » (Esther 2,23) — qu'ils ne se trouvaient pas à leur poste.
Le verset dit que l'enquête a « trouvé » la chose. La guemara précise ce qui a été trouvé : les deux gardes n'étaient pas à leur poste en même temps, et cette anomalie de service confirme le propos entendu par Mordekhai. Le complot se trahit par la logistique qu'il exige.
« Après ces événements » (Esther 3,1). Après quoi ?
Rava dit : après que le Saint béni soit-Il eut créé le remède à la plaie.
Rachi explique la portée de la question : le verset ne se contente pas d'enchaîner deux épisodes, il atteste que l'élévation de Haman n'a eu lieu qu'une fois l'épisode précédent accompli. Rava en tire que le sauvetage du roi par Mordekhai, consigné dans les chroniques, est le remède déposé à l'avance pour une plaie encore à venir.
Car Rech Lakich a dit : le Saint béni soit-Il ne frappe Israël que s'Il leur a d'abord créé un remède, ainsi qu'il est dit : « quand Je voulais guérir Israël, la faute d'Efraim s'est découverte » (Hochea 7,1). Mais pour les nations du monde il n'en va pas ainsi : Il les frappe, et ensuite Il leur créé un remède, ainsi qu'il est dit : « et ה' frappera l'Égypte, frappant et guérissant » (Yechayahou 19,22).
La preuve tient à l'ordre des mots dans chaque verset. Chez Hochea, la guérison est nommée avant que la faute se découvre ; chez Yechayahou, l'Égypte est frappée avant d'être guérie. L'ordre grammatical porte ici une différence de traitement.
Cette règle est la clef de lecture de toute la meguila : l'élévation de Haman arrive après que le sauvetage du roi a été consigné, et les chekalim d'Israël seront montrés plus bas comme antérieurs à ceux de Haman.
« Il dédaigna de porter la main sur Mordekhai seul » (Esther 3,6). Rava dit : au début sur Mordekhai seul, puis sur le peuple de Mordekhai — et qui sont-ils ? les rabanan (les Sages) — et finalement sur tous les Juifs.
Rava lit le verset comme trois étapes successives d'un même projet, marquées par ses trois expressions : Mordekhai seul, le peuple de Mordekhai, tous les Juifs. L'expression intermédiaire désigne pour lui le cercle des Sages, ceux qui appartiennent proprement à Mordekhai.
« Il fit tomber le pour, c'est-à-dire le sort » (Esther 3,7). On a enseigné : lorsque le sort tomba sur le mois d'Adar, il se réjouit d'une grande joie.
Il dit : le sort est tombé pour moi sur le mois où Moche est mort. Il ne savait pas que le sept Adar il est mort, et que le sept Adar il est né.
Haman lit le calendrier comme un présage et s'arrête au jour de la mort de Moche. Le calcul de Rachi, remontant depuis la traversée du Yarden, fixe cette date au sept Adar ; le verset de Devarim, « j'ai aujourd'hui cent vingt ans », montre que le même jour est celui de sa naissance.
Le mois choisi par le sort porte donc les deux signes à la fois. La formule de Rachi, la naissance est apte à compenser la mort, résume le retournement du présage.
« Il est un peuple » (Esther 3,8) — Rava dit : nul ne savait médire comme Haman. Il lui dit : viens, exterminons-les.
Il lui dit : je crains leur D.ieu, qu'Il ne me fasse comme Il a fait à ceux qui m'ont précédé. Il lui dit : « yéchno » — ils dorment quant aux mitsvot.
Le mot du verset yéchno signifie d'abord « il existe ». Haman l'entend à partir de la racine du sommeil : ce peuple dort à l'égard des mitsvot. La réponse vise la seule objection qui pouvait retenir le roi, la crainte de la protection divine.
Il lui dit : il y a parmi eux des Sages. Il lui dit : ils sont un seul peuple.
Le verset ne rapporte que les paroles de Haman. Rachi indique la méthode de lecture employée ici : la réponse permet de reconstituer l'objection, et le verset devient ainsi un dialogue complet.
Peut-être diras-tu : je ferais une calvitie dans ton royaume — « ils sont dispersés parmi les peuples ». Peut-être diras-tu : il y a un profit à en tirer — « méfourad », comme cette mule qui ne porte pas de fruits.
Et peut-être diras-tu : il y a une province qui est à eux — le verset dit : « dans toutes les provinces de ton royaume ».
Chaque mot du verset est entendu comme la réponse à une objection précise du roi : une région vidée de ses habitants, une perte économique, une province entière dépeuplée. Le mot méfourad est rapproché de péreida, la mule, stérile.
« Et leurs lois diffèrent de celles de tout peuple » : ils ne mangent pas de chez nous, ne prennent pas de femmes chez nous et ne nous donnent pas les leurs. « Et les lois du roi, ils ne les accomplissent pas » : ils passent toute l'année en chehi pehi.
« Et le roi n'a pas intérêt à les laisser » : ils mangent, boivent et méprisent le roi ; et même si une mouche tombe dans la coupe de l'un d'eux, il la jette et boit, mais si mon seigneur le roi touche la coupe de l'un d'eux, il la jette à terre et ne la boit pas.
Les trois derniers membres du verset sont repris un à un. La séparation alimentaire et matrimoniale rend le premier ; chehi pehi, acronyme de « Chabbat hayom, Pessa'h hayom », rend le deuxième, en présentant le calendrier des fêtes comme un refus de service ; le mépris du roi rend le troisième.
L'exemple de la coupe touche précisément les règles de stam yeinam : le vin touché par un idolâtre devient interdit. Haman décrit une règle de kachrout comme une offense personnelle au roi.
« Si le roi le trouve bon, qu'on écrive de les faire périr, et je pèserai dix mille kikar d'argent, etc. » (Esther 3,9). Rech Lakich dit : il était révélé et connu devant Celui qui a parlé et le monde fut que Haman devait un jour peser des chekalim contre Israël ; c'est pourquoi Il a fait précéder leurs chekalim aux siens.
Rech Lakich applique ici la règle de Rech Lakich énoncée plus haut : le remède précède la plaie. Les demi-chekalim donnés chaque année par Israël pour le Temple sont institués bien avant que Haman ne propose son argent, et cette antériorité est présentée comme voulue.
Et c'est ce que nous avons appris dans la michna (Chekalim 2a) : le premier Adar, on fait annoncer au sujet des chekalim et au sujet des kilayim.
La michna de Chekalim fournit la date : l'annonce des chekalim tombe le premier Adar, donc avant le moment où Haman propose de peser son argent. La règle du remède antérieur à la plaie reçoit ainsi un ancrage dans le calendrier.
« Le roi dit à Haman : l'argent t'est donné, et le peuple aussi, pour lui faire ce qui est bon à tes yeux » (Esther 3,11). Rabbi Abba dit :
Le folio s'interrompt sur l'ouverture de l'enseignement de Rabbi Abba, dont la suite se lit au début de 14a.
Tossefot relève dans la réponse du roi une allusion chiffrée : hakessef et haets ont la même valeur numérique, cent soixante-cinq. L'argent accordé à Haman porte déjà le bois de sa potence.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).