Sougya : Le folio poursuit la lecture midrachique de la meguila, depuis la nuit blanche d'Assuérus jusqu'à la pendaison de Haman. Il s'ouvre sur l'écrit des chroniques que Chimchi efface et que Gavriel réécrit, d'où Rabbi Chila tire un kal va-homer sur ce qui est écrit en haut.
Vient ensuite la scène centrale du renversement : Haman entre pour demander la pendaison de Mordekhai et repart chargé de l'honorer ; il le trouve enseignant les lois de la kemitsa, attend la fin de sa prière, puis doit le baigner, le raser et lui servir de marchepied. La parade passe devant la maison de Haman, sa fille se méprend, jette le vase d'aisance sur son propre père et se tue.
Zérech et les sages lisent alors le nom des Juifs : quatre tribus contre lesquelles Haman ne peut rien, et un double verbe de chute qui mesure la distance de la poussière aux étoiles. Le folio se termine au festin : la plainte d'Esther, le double « il dit » de Rabbi Abahou, la main déviée par un ange, la colère du roi au jardin, Harvona qui dénonce le gibet, les deux apaisements de la fureur, et l'ouverture sur les cinq vêtements de Binyamin.
... que Chimchi effaçait et que Gavriel écrivait. Rabbi Assi a dit : Rabbi Chila, homme du village de Timarta, a exposé : si un écrit d'en bas, qui est au mérite d'Israël, ne s'efface pas, un écrit d'en haut, à plus forte raison.
Le folio s'ouvre au milieu d'une exégèse commencée en 15b. Le verset dit « il fut trouvé écrit » et non « on trouva un écrit » : le participe indique une écriture en cours, au moment même de la lecture. D'où la scène des deux personnages, Chimchi le scribe qui efface le nom de Mordekhai et l'ange Gavriel qui le réécrit.
Rabbi Chila en tire un kal va-homer, un raisonnement à plus forte raison. Un écrit d'ici-bas, exposé à la main d'un ennemi, tient bon quand il porte le mérite d'Israël ; l'écrit d'en haut, hors d'atteinte, tient donc à plus forte raison. Le mérite consigné devant le Ciel ne se perd pas.
« Rien n'a été fait pour lui » (Esther 6,3). Rava a dit : non par amour pour Mordekhai, mais par haine de Haman.
Le roi demande quel honneur a été rendu à Mordekhai, et ses serviteurs répondent que rien n'a été fait. Rava lit dans cette réponse un calcul de cour : les serviteurs voient monter Haman et cherchent à lui susciter un rival. Le salut d'Israël passe par des mobiles qui ne le visent pas.
« Qu'il avait préparé pour lui » (Esther 6,4). On a enseigné : c'est pour lui-même qu'il l'avait préparé.
Le verset dit de Haman qu'il vient parler au roi pour faire pendre Mordekhai au gibet « qu'il avait préparé pour lui ». La baraita retourne l'ordre des deux mots : lo hekhin, pour lui-même il l'a préparé. Le gibet dressé pour un autre est déjà, dans la lettre du verset, le gibet du constructeur.
« Et fais ainsi à Mordekhai » (Esther 6,10). Il lui dit : qui est Mordekhai ?
Il lui répondit : « le Juif ». Il lui dit : il y a beaucoup de Mordekhai chez les Juifs.
Il lui répondit : « celui qui siège à la porte du roi ».
Le verset accumule trois désignations : Mordekhai, le Juif, celui qui siège à la porte du roi. La Guemara lit cette accumulation comme un dialogue : chaque apposition est la réponse du roi à une tentative d'esquive de Haman, qui essaie de faire porter l'honneur sur un homonyme.
Il lui dit : un seul village lui suffirait, ou bien un seul fleuve. Il lui répondit : cela aussi, donne-le lui — « ne laisse rien tomber de tout ce que tu as dit ».
Dernière tentative : Haman propose de convertir l'honneur public en avantage matériel, un domaine ou le péage d'un cours d'eau. Le roi lit alors la fin du verset, « ne laisse rien tomber de tout ce que tu as dit », comme une clause qui englobe cette nouvelle proposition : Haman doit donner l'honneur et le domaine.
« Haman prit le vêtement et le cheval » (Esther 6,11). Il alla et le trouva alors que les Sages siégeaient devant lui et qu'il leur exposait les lois de la kemitsa (prélèvement d'une poignée de farine de l'offrande végétale).
Lorsque Mordekhai le vit sortir à sa rencontre, le cheval tenu dans sa main, il prit peur. Il dit aux Sages : ce méchant vient pour me tuer ; éloignez-vous de lui, afin de ne pas être brûlés par sa braise.
À cette heure-là, Mordekhai s'enveloppa et se leva pour la prière. Haman arriva, s'assit devant eux et attendit jusqu'à ce que Mordekhai ait achevé sa prière.
Le décor est celui de la maison d'étude. La kemitsa est le prélèvement, par le prêtre, d'une poignée de fleur de farine sur l'offrande végétale, part qui monte à l'autel. Rachi précise que le sujet n'est pas choisi au hasard : on est au seize nissan, jour de l'offrande du omer, qui est une offrande de farine.
La peur de Mordekhai a un motif visuel précis, le cheval tenu en main, que le Ben Yehoyada relie aux prérogatives du vice-roi. Devant la menace, Mordekhai écarte ses disciples et se met à prier ; Haman, qui détient l'ordre royal, attend.
Il leur dit : de quoi vous occupiez-vous ? Ils lui dirent : au temps où le Temple se tient, celui qui fait vœu d'une offrande de farine apporte le plein de sa poignée de fleur de farine et il obtient l'expiation.
Il leur dit : votre pleine poignée de farine est venue et a repoussé mes dix mille talents d'argent. Il lui dit [Mordekhai] : méchant, un esclave qui acquiert des biens, à qui l'esclave et à qui les biens ?
Deux économies se font face. Haman a mis dix mille talents d'argent dans la balance du roi ; les Sages décrivent une minha, l'offrande du plus pauvre, dont il suffit d'une poignée pour obtenir l'expiation. Haman constate lui-même que la poignée l'emporte.
La réponse de Mordekhai coupe court sur un principe de droit : les acquisitions d'un esclave reviennent à son maître. Ayant jadis vendu sa personne à Mordekhai contre du pain, selon le récit rapporté plus haut dans le traité, Haman ne possède même pas l'argent qu'il offre.
Il lui dit : lève-toi, revêts ces vêtements et monte ce cheval, car le roi te veut ainsi. Il lui dit : je ne le peux pas avant d'être entré au bain et d'avoir coupé ma chevelure, car il n'est pas convenable de se servir des vêtements du roi en cet état.
Mordekhai oppose une objection de bienséance : les vêtements royaux ne se portent pas sur un corps non lavé ni sur une chevelure négligée. L'objection est recevable, et elle oblige Haman à fournir lui-même le service, puisque Esther a fait fermer les établissements au segment suivant.
Esther envoya fermer tous les bains et tous les ateliers d'artisans. Il le fit entrer lui-même au bain et le lava ; puis il alla chercher des ciseaux chez lui et se mit à lui couper les cheveux.
Pendant qu'il coupait, il se blessa et soupira. Il lui dit : pourquoi soupires-tu ?
Il lui dit : un homme que le roi tenait pour plus considérable que tous ses grands, le voilà fait baigneur et barbier. Il lui dit : méchant, n'étais-tu pas le barbier du village de Kartsoum ?
On a enseigné : Haman fut barbier du village de Kartsoum pendant vingt-deux ans.
Esther verrouille la ville : sans bains ni artisans disponibles, l'objection de Mordekhai devient une contrainte pour Haman, tenu par la clause « ne laisse rien tomber de tout ce que tu as dit ». Il doit donc laver et raser lui-même.
Le soupir sur la déchéance reçoit une réponse qui le dissout : Haman retrouve son premier métier. La baraita chiffre ces années de barbier, ce qui donne au retournement une assise biographique.
Après qu'il lui eut coupé les cheveux, il lui fit revêtir les vêtements. Il lui dit : monte et chevauche.
Il lui dit : je ne le peux pas, car mes forces sont affaiblies par les jours de jeûne. Il se courba et il monta.
Comme il montait, il lui donna un coup de pied. Il lui dit : n'est-il pas écrit pour vous « ne te réjouis pas quand ton ennemi tombe » (Proverbes 24,17) ?
Il lui dit : cela vaut d'Israël ; mais à votre sujet il est écrit « et toi, tu fouleras leurs hauteurs » (Deutéronome 33,29).
Le coup de pied provoque une joute de versets. Haman invoque la règle de Proverbes qui interdit de se réjouir de la chute d'un ennemi. Mordekhai restreint cette règle aux rapports entre Juifs et lui oppose la bénédiction de Moche, qui promet à Israël de fouler les hauteurs de ses adversaires.
« Et il criait devant lui : ainsi est-il fait à l'homme que le roi désire honorer » (Esther 6,11). Comme il avançait dans la rue de la maison de Haman, la fille de Haman, qui se tenait sur le toit, le vit ; elle pensa : celui qui chevauche, c'est mon père, et celui qui marche devant lui, c'est Mordekhai.
Elle prit le vase d'aisance et en jeta le contenu sur la tête de son père. Il leva les yeux, elle vit que c'était son père, elle tomba du toit à terre et mourut.
La scène tient à une erreur d'identification depuis un toit : la fille de Haman attribue à son père la place du cavalier. Son geste de mépris atteint donc celui qu'elle voulait honorer, et sa mort suit immédiatement la découverte.
Et c'est ce qui est écrit : « Mordekhai retourna à la porte du roi » (Esther 6,12). Rav Chechet a dit : il retourna à son sac et à son jeûne.
« Et Haman se hâta vers sa maison, endeuillé et la tête couverte » — « endeuillé », pour sa fille ; « la tête couverte », pour ce qui lui était arrivé.
Le verset dit simplement que Mordekhai retourna à la porte du roi. Rav Chechet lit ce retour comme un retour à l'état antérieur : le sac et le jeûne. L'honneur reçu ne modifie rien, puisque le décret contre les Juifs tient toujours.
Les deux qualificatifs de Haman sont répartis sur deux malheurs distincts, le deuil de sa fille et la souillure de sa tête.
« Haman raconta à Zérech sa femme et à tous ceux qui l'aimaient, etc. » (Esther 6,13). Il les appelle « ceux qui l'aimaient » et il les appelle « ses sages ».
Rabbi Yo'hanan a dit : quiconque dit une parole de sagesse, même parmi les nations du monde, est appelé sage.
Le même groupe reçoit deux noms dans un seul verset : amis au début, sages ensuite. Le changement de titre intervient juste avant leur avis sur la semence des Juifs. Rabbi Yo'hanan en tire une règle générale : le titre de sage suit la parole prononcée, quelle que soit son origine.
« Si Mordekhai est de la semence des Juifs, etc. ». Ils lui dirent : s'il vient des autres tribus, tu pourras le vaincre ; mais s'il vient de la tribu de Yehouda, de Binyamin, d'Ephraim ou de Menache, tu ne pourras pas le vaincre.
Yehouda, car il est écrit : « ta main sera sur la nuque de tes ennemis » (Genèse 49,8) ; les autres, car il est écrit à leur sujet : « devant Ephraim, Binyamin et Menache, réveille ta puissance » (Psaumes 80,3).
Les conseillers de Haman lisent le mot Yehoudim dans ses deux sens : les Juifs en général, et les hommes de la tribu de Yehouda. De là un partage : quatre tribus sont couvertes par une promesse de victoire, les autres non.
Les deux versets cités fournissent la preuve. Celui de Yaakov donne à Yehouda la main sur la nuque de ses ennemis ; celui des Psaumes nomme ensemble les trois fils de Rahel, Ephraim, Binyamin et Menache, comme ceux devant qui la puissance divine se réveille.
« Car tu tomberas, tu tomberas devant lui ». Rabbi Yehouda bar Ilai a exposé : ces deux chutes, pourquoi ?
Ils lui dirent : cette nation est comparée à la poussière et comparée aux étoiles. Quand ils descendent, ils descendent jusqu'à la poussière ; et quand ils montent, ils montent jusqu'aux étoiles.
Le verset emploie la tournure hébraïque de l'infinitif redoublé, nafol tipol, que Rabbi Yehouda bar Ilai lit comme deux chutes distinctes. La réponse ne porte pas sur Haman mais sur Israël : les deux images bibliques de la poussière et des étoiles fixent l'amplitude de ses variations.
Appliqué à Haman, l'argument est le suivant : celui qui commence à tomber devant un peuple capable de remonter jusqu'aux étoiles ne remontera pas.
« Et les eunuques du roi arrivèrent et le firent partir en hâte » (Esther 6,14). Cela enseigne qu'ils l'amenèrent dans la précipitation.
Le verbe vayavhilou pourrait signifier simplement qu'ils se hâtèrent. La Guemara le rapporte à l'état de Haman : on l'emmène tel quel, sans lui laisser le temps de se nettoyer de ce que sa fille avait jeté sur lui, comme le précise Rachi.
« Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, etc., car l'oppresseur ne vaut pas le dommage du roi » (Esther 7,4). Elle lui dit : cet oppresseur ne se soucie pas du dommage du roi.
Il a été jaloux de Vachti et l'a fait tuer ; maintenant il est jaloux de moi et veut me faire tuer.
Le mot tsar du verset peut désigner l'affliction ou l'adversaire, et chove peut signifier valoir ou se soucier. Esther lit donc : cet adversaire ne se soucie pas du dommage qu'il cause au roi. Rachi confirme ce sens de chove.
L'argument prend appui sur l'identification de Memoukhan à Haman, posée plus haut dans le traité : le conseiller qui a coûté une reine au roi s'apprêterait à lui en coûter une seconde.
« Le roi Assuérus dit et dit à Esther la reine » (Esther 7,5). Pourquoi « dit » et « dit » ?
Rabbi Abahou a dit : au début par l'intermédiaire d'un interprète ; dès qu'elle lui eut dit qu'elle venait de la maison de Chaoul, aussitôt : « et il dit à Esther la reine ».
Le verset redouble le verbe dire, sans changement de sujet ni de destinataire. Rabbi Abahou y voit deux modes d'adresse : d'abord par interprète, comme on parle à une personne de rang inférieur, puis en personne. Le déclencheur est la révélation de son ascendance royale, la maison de Chaoul.
Le Ben Yehoyada restreint la portée de l'interprète aux échanges publics, pour éviter d'en conclure que le roi ne lui parlait jamais directement.
« Esther dit : un homme oppresseur et ennemi, ce méchant Haman » (Esther 7,6). Rabbi Elazar a dit : cela enseigne qu'elle montrait en direction d'Assuérus, et qu'un ange vint et dévia sa main vers Haman.
Rachi indique l'appui textuel : le verset accumule les désignations, oppresseur, ennemi, ce méchant Haman, ce qui fait un surplus. Ce surplus autorise à distinguer le geste de la parole, et à placer un écart entre les deux.
« Le roi se leva dans sa fureur, etc. ; et le roi revint du jardin du palais » (Esther 7,7-8). On rapproche le retour du lever : de même que le lever fut dans la fureur, de même le retour fut dans la fureur.
Car il était allé et avait trouvé les anges du service, qui lui apparaissaient comme des hommes, arrachant les arbres du verger ; il leur dit : que faites-vous ? Ils lui dirent : Haman nous l'a ordonné.
Le procédé est un hekech, un rapprochement de deux mots voisins : le verset qualifie le lever du roi de furieux et ne dit rien du retour. La Guemara transfère la qualification, puis cherche un motif pour la fureur du retour, puisque la scène du jardin aurait dû l'apaiser.
Ce motif est fourni par les anges qui saccagent le verger en se réclamant de Haman : le roi rentre avec un grief supplémentaire.
Il vint à sa maison : « et Haman tombant sur le lit » — « tombant » ? Il aurait fallu dire « il tomba » !
Rabbi Elazar a dit : cela enseigne qu'un ange vint et le fit tomber sur elle. Il dit : malheur venu de la maison, malheur venu du dehors.
« Et le roi dit : est-ce même pour faire violence à la reine, avec moi, dans la maison ? »
L'exégèse porte sur la forme du verbe : le participe nofel décrit une action en cours, là où un accompli aurait suffi. Rachi explicite la scène qui en résulte : une chute répétée, chaque tentative de se relever étant réprimée.
La phrase du roi, malheur de la maison et malheur du dehors, résume ce qu'il vient de voir : le verger dévasté au-dehors, la reine assaillie au-dedans.
« Harvona dit, etc. » (Esther 7,9). Rabbi Elazar a dit : Harvona lui aussi était méchant, il était de ce conseil ; dès qu'il vit que son conseil ne s'accomplissait pas, aussitôt il s'enfuit.
Et c'est ce qui est écrit : « on lance sur lui sans pitié, il fuit en hâte de sa main » (Job 27,22).
Harvona dénonce le gibet au roi, ce qui précipite la sentence. Rabbi Elazar refuse d'y voir un acte de loyauté : le chambellan connaissait le projet et change de camp au moment où il échoue. Le verset de Job décrit ce comportement, lu par Rachi comme la dispersion des compagnons du méchant au moment du châtiment.
« Et la fureur du roi s'apaisa » (Esther 7,10). Ces deux apaisements, pourquoi ?
L'un du Roi du monde et l'un d'Assuérus. Et certains disent : l'un pour Esther et l'un pour Vachti.
Le verset emploie chakhakha plutôt que la forme simple, ce que la Guemara lit comme un apaisement double. Deux répartitions sont proposées : deux sujets en colère, le Ciel et le roi ; ou un seul sujet avec deux griefs, l'atteinte à Esther et celle à Vachti.
« À tous il donna à chacun des vêtements de rechange, et à Binyamin il donna cinq vêtements de rechange » (Genèse 45,22). Est-il possible qu'une chose par laquelle ce juste a souffert —
La Guemara quitte le livre d'Esther pour un verset de la Genèse, parce que les cinq vêtements donnés à Binyamin annoncent les cinq vêtements de Mordekhai. La question reste en suspens à la fin du folio : Yossef a souffert de la préférence vestimentaire de son père, comment pourrait-il reproduire ce geste envers son propre frère ? La réponse vient en 16b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).