Sougya : Le folio achève la longue derasha aggadique sur la maison de Yaakov puis revient au texte de la meguila. Il s'ouvre sur les cinq habits donnés à Binyamin, lus comme une allusion à Mordekhai sortant de devant le roi en vêtement royal, et enchaîne sur une série de derachot de Rabbi Elazar et de Rabbi Binyamin bar Yefet concernant Yossef et ses frères : les pleurs sur les sanctuaires futurs, l'absence de rancune, le vin vieux envoyé à Yaakov, le renard en son heure et les dix lampes.
Vient ensuite l'explication du verset « les Juifs eurent lumière, joie, allégresse et honneur », décodé par Rav Yehouda en quatre mitsvot que Haman avait interdites. Le daf traite ensuite des règles de lecture et d'écriture liées aux dix fils de Haman : une seule respiration, le vav allongé de Vayzata, et la mise en page en colonnes destinée à interdire tout relèvement.
Il se clôt sur trois énoncés parallèles de Rav Yossef, de Rav et de Rabba, qui placent l'étude de la Torah au-dessus du sauvetage des vies, de la construction du Temple et de l'honneur du père et de la mère.
... qu'il trébuche lui-même à ce sujet ? Car Rava bar Mehassia a dit au nom de Rav Hama bar Gouria, au nom de Rav : à cause du poids de deux sela de laine fine (milat) que Yaakov ajouta pour Yossef par rapport au reste de ses frères, la chose s'enchaîna et nos pères descendirent en Égypte.
Rabbi Binyamin bar Yefet dit : il lui a fait une allusion — qu'un fils sortirait de lui, qui sortirait de devant le roi dans cinq vêtements de royauté, comme il est dit : « Et Mordekhai sortit de devant le roi en vêtement royal de tekhelet, etc. ».
La question ouverte au folio précédent porte sur Yossef : lui qui avait souffert du favoritisme de son père, comment pouvait-il distinguer Binyamin en lui donnant cinq habits ? La réponse ne conteste pas le principe, elle change le sens du geste : les cinq habits sont une remez, une allusion prophétique à Mordekhai.
Le détail du sela et de la milat (laine fine) mesure la disproportion entre la cause et l'effet : deux sela de tissu ont produit la descente en Égypte. La note de Rachi porte sur la version du texte : la question vise Yossef lui-même, et non sa descendance.
« Et il tomba sur les cous de Binyamin son frère. » Combien de cous Binyamin avait-il ? Rabbi Elazar dit : il pleura sur les deux sanctuaires destinés à se trouver dans la part de Binyamin et destinés à être détruits.
« Et Binyamin pleura sur ses cous » : il pleura sur le michkan de Chilo, destiné à se trouver dans la part de Yossef et destiné à être détruit.
La derasha part d'une anomalie grammaticale : le mot tsavarei est au pluriel. Rabbi Elazar y lit deux pleurs, et chacun des deux frères pleure sur le sanctuaire de l'autre, jamais sur le sien. Le nombre des cous correspond au nombre des sanctuaires : deux Temples dans le territoire de Binyamin, un seul michkan à Chilo dans celui de Yossef.
Rachi signale que la question elle-même ne figure pas dans sa version, parce que le pluriel est une forme courante en hébreu biblique. Le Ben Yehoyada, lui, conserve la question et répond en comptant deux zones de sainteté à Chilo.
« Et voici, vos yeux voient, et les yeux de mon frère Binyamin. » Rabbi Elazar dit : il leur dit ceci — de même que je n'ai rien dans le cœur contre Binyamin mon frère, qui n'était pas présent à ma vente, de même je n'ai rien dans le cœur contre vous. « Car c'est ma bouche qui vous parle » : comme ma bouche, ainsi mon cœur.
La derasha s'appuie sur un rapprochement sonore : ki fi (car c'est ma bouche) est entendu comme kefi (comme ma bouche). Le sens est celui d'un serment de sincérité : la parole de réconciliation correspond à l'état intérieur.
Le premier argument est comparatif. Binyamin est le témoin de l'absence possible de grief, puisqu'il n'a pris aucune part à la vente ; Yossef s'en sert comme d'un point de référence pour attester qu'il n'en garde pas davantage contre les autres.
« Et à son père il envoya de même dix ânes portant du meilleur de l'Égypte. » Que signifie « du meilleur de l'Égypte » ? Rabbi Binyamin bar Yefet dit au nom de Rabbi Elazar : il lui envoya du vin [vieux], dont l'esprit des anciens se satisfait.
La question est philologique : le verset dit « du meilleur de l'Égypte » sans préciser de quoi il s'agit. La réponse identifie le vin vieux, choisi pour son destinataire, un vieillard endeuillé. Le mot yachan (vieux) figure entre crochets dans le texte, signe qu'il s'agit d'une précision de la tradition manuscrite.
Le Ben Yehoyada explique pourquoi le vin convient spécialement aux anciens : c'est la seule denrée dont le vieillissement augmente la valeur, ce qui en fait une image flatteuse de la vieillesse elle-même. Il rapporte ensuite la lecture par guematria — yayin yachan vaut 430, le nombre des années annoncées à Avraham — et l'ajuste : l'allusion console, parce qu'elle indique que le compte à déjà commencé.
« Et ses frères allèrent aussi et tombèrent devant lui. » Rabbi Binyamin bar Yefet dit au nom de Rabbi Elazar : c'est ce que disent les gens — le renard, en son heure, prosterne-toi devant lui.
Le proverbe araméen taala beidaneh sagid leh énonce une règle de prudence politique : on s'incline devant celui que l'heure a élevé, quelle que soit sa valeur propre. Appliqué ici à la prosternation des frères devant Yossef, il fait de Yossef le renard de la comparaison — ce que le segment suivant refusera.
Le Ben Yehoyada déplace la lecture : il rattache le mot taala, non à l'animal méprisé, mais à sa valeur numérique, identique à celle de roch, et retrouve ainsi Yossef sous la figure du yessod.
Un renard ? En quoi est-il moindre que ses frères ?
Plutôt, si un tel enseignement a été dit, voici comment il a été dit : « Et Israël se prosterna sur la tête du lit » — à ce propos, Rabbi Binyamin bar Yefet a dit au nom de Rabbi Elazar : le renard, en son heure, prosterne-toi devant lui.
La guemara refuse l'application précédente pour une raison de convenance : Yossef était au moins l'égal de ses frères, et le proverbe suppose un inférieur porte par les circonstances. Elle déplace donc l'enseignement sur un autre verset, où c'est Yaakov qui s'incline devant son propre fils devenu vice-roi.
Le procédé i itmar hakhi itmar (si cela a été dit, voici comment) est une correction de tradition : l'énoncé de l'amora est conservé, son verset d'appui est changé.
« Et il les consola et parla à leur cœur. » Rabbi Binyamin bar Yefet dit au nom de Rabbi Elazar : cela enseigne qu'il leur dit des paroles qui se reçoivent dans le cœur — si dix lampes n'ont pu éteindre une seule lampe, comment une seule lampe pourrait-elle éteindre dix lampes ?
L'expression vayedaber al libam est lue comme un argument précis, et non comme une formule de réconfort. La consolation prend la forme d'un raisonnement à fortiori inversé : l'échec du grand nombre contre l'un prouve l'impuissance de l'un contre le grand nombre.
Le raisonnement suppose que Yossef n'a été sauvé que par une protection qui le dépasse ; les frères peuvent en conclure que la même protection les couvre. Le Ben Yehoyada tire de l'image de la lampe un avertissement supplémentaire : éteindre la lampe d'autrui revient à éteindre la sienne.
« Pour les Juifs il y eut lumière, joie, allégresse et honneur. » Rav Yehouda dit : « lumière » (ora), c'est la Torah, et de même il est dit : « car la mitsva est une lampe et la Torah une lumière ». « Joie » (simha), c'est le yom tov, et de même il est dit : « et tu te réjouiras en ta fête ».
« Allégresse » (sasson), c'est la mila, et de même il est dit : « je me réjouis de Ta parole ».
Le verset d'Esther 8,16 est lu comme un inventaire de mitsvot restituées, et non comme la description d'une humeur. Chaque terme est fixé par un verset-preuve où le même mot apparaît dans un contexte légal : or pour la Torah, samah pour la fête, sas pour la mila.
Rachi fournit la clef historique qui rend la lecture nécessaire : Haman avait interdit ces pratiques, de sorte que leur retour constitue le contenu réel du verset. La derasha sur imratekha repose sur la distinction entre maamar et dibour, deux verbes de parole, le premier introduisant le commandement de la mila à Avraham.
« Et honneur » (vikar), ce sont les tefilin, et de même il est dit : « et tous les peuples de la terre verront que le nom de ה' est proclamé sur toi, et ils te craindront » ; et il a été enseigné dans une baraita : Rabbi Eliezer le Grand dit — ce sont les tefilin de la tête.
Le quatrième terme est établi par un verset où le regard des nations est lié à un signe visible porte sur Israël. La baraita précise lequel : les tefilin chel roch, seuls apparents, alors que ceux du bras sont couverts.
« Et Parchandata, etc., les dix fils de Haman. » Rav Ada de Yaffo dit : « les dix fils de Haman » et le mot « dix » doivent être prononcés en une seule respiration. Quelle en est la raison ?
Leurs âmes sont toutes sorties ensemble. Rabbi Yo'hanan dit : le vav de « Vayzata » doit être étiré droit comme la rame de Leverot.
Quelle en est la raison ? Ils ont tous été pendus à un seul poteau.
Deux règles de lecture et d'écriture traduisent la simultanéité de la mort des dix fils. La première concerne le souffle du lecteur : les dix noms et le mot asseret forment une seule unité respiratoire. Tossefot en limite la portée — c'est une exigence lekhathila, et le lecteur qui a repris son souffle est quitte.
La seconde concerne la forme d'une lettre : le vav de Vayzata est allongé verticalement, comme le mât ou la rame d'une embarcation, pour figurer le poteau unique. Le Roch signale que les avis divergent sur le lieu de cet allongement, lecture ou écriture, et rattache ce vav à la liste des lettres écrites en grand format.
Rabbi Hanina bar Papa dit : Rabbi Chila, homme du village de Timrata, a exposé — tous les chants, sans exception, s'écrivent demi-brique (ariah) sur brique entière (levena) et brique entière sur demi-brique —
La michna du scribe est ici énoncée en termes de maçonnerie. Ariah désigne la demi-brique, levena la brique entière ; Rachi convertit l'image en termes de page : l'ariah est le bloc de texte, la levena le blanc, deux fois plus large.
La règle générale produit un appareil croisé, où chaque bloc de texte repose sur du blanc. C'est la disposition classique de la Chirat hayam et du chant de Dévora. La phrase reste suspendue et son exception vient au segment suivant.
— sauf ce chant-ci et celui des rois de Canaan, qui s'écrivent demi-brique sur demi-brique et brique entière sur brique entière. Quelle en est la raison ?
Afin que leur chute n'ait pas de relèvement.
L'exception est une règle de construction retournée. Un mur dont les joints sont alignés verticalement ne tient pas ; la mise en page des dix fils de Haman et des trente et un rois de Canaan reproduit cette faiblesse dans la colonne du parchemin.
Rachi précise l'image autrement : l'absence de tekouma signifie l'absence d'appui pour se redresser. La forme du texte porte donc elle-même un énoncé sur le sort de ceux qu'il nomme.
« Et le roi dit à la reine Esther : à Chouchan la capitale les Juifs ont tué... » Rabbi Abbahou dit : cela enseigne qu'un ange vint et le gifla sur la bouche.
La derasha explique une rupture de ton à l'intérieur d'un même verset. Le roi commence par un reproche sur l'ampleur de la tuerie et achève en proposant à Esther une nouvelle faveur. La gifle de l'ange rend compte du changement : la phrase est interrompue en cours de route.
Le Ben Yehoyada précise ce qui a été empêché : le mot veabed (et ils ont fait périr) devait être une accusation supplémentaire, et il est sorti sur un ton neutre.
« Et lorsqu'elle vint devant le roi, il dit avec la lettre. » « Il dit » — il aurait fallu dire « elle dit » ! Rabbi Yo'hanan dit : elle lui dit — que soit dit de vive voix ce qui est écrit dans la lettre.
La difficulté est grammaticale : le sujet féminin de la proposition appelle un verbe féminin, or le verset porte amar, au masculin. Rabbi Yo'hanan résout en faisant du masculin le contenu de la demande d'Esther : que l'ordre soit aussi proclamé oralement.
Rachi rapporte une autre version, attribuée à Rav Nahman, où la phrase devient une règle de lecture de la meguila : ce qui est écrit doit être dit de vive voix chaque année. Sa première glose tire du mot im hasefer l'exigence d'un rouleau écrit présent devant le public. La glose de Tossefot qui suit — hadran alakh — marque la fin du premier chapitre, Meguila nikret.
« Des paroles de paix et de vérité. » Rabbi Tanhoum dit, et certains l'attribuent à Rabbi Assi : cela enseigne qu'elle requiert le sirtout (la réglure) comme l'authentique de la Torah.
Le couple chalom veemet est lu comme une comparaison de statut : la meguila réclame le même traitement matériel qu'un texte de Torah. Le sirtout est le trait gravé sur le parchemin qui guide l'écriture ; Rachi rappelle qu'il s'agit d'une halakha léMoche miSinaï.
Le Roch développe ici tout le dossier scribal : l'interdiction d'écrire de mémoire, l'exception des tefilin et des mezouzot, le seuil des deux ou trois mots qu'on peut écrire sans réglure, et la controverse sur les lettres ordinaires citant l'Écriture.
« Et la parole d'Esther confirma. » La parole d'Esther, oui, mais « les paroles des jeûnes », non ?! Rabbi Yo'hanan dit : « les paroles des jeûnes... et la parole d'Esther confirmèrent (les jours de) ces Pourim ».
L'objection porte sur une exclusion apparente : si seule la parole d'Esther a confirmé la fête, la part des jeûnes de pénitence serait écartée. Rabbi Yo'hanan supprime la coupure entre les deux versets et fait des deux expressions un sujet unique du même verbe.
Le procédé est courant dans la derasha : la lecture continue de versets voisins (semoukhim) modifie la syntaxe et donc le sens, comme Rachi le formule d'un mot.
« Car Mordekhai le Juif était second du roi Ahachveroch, grand parmi les Juifs et agréé de la majorité de ses frères. » « De la majorité de ses frères », et non de tous ses frères : cela enseigne qu'une partie du Sanhédrin s'est séparée de lui.
La derasha exploite un mot de restriction : le verset écrit lerov éhav, la majorité, la où il aurait pu écrire « tous ». Cette réserve du texte est lue comme le signe d'une désapprobation réelle parmi les Sages.
Rachi en donne le motif : le service public a coûté à Mordekhai son temps d'étude. Le segment prépare directement les trois énoncés suivants sur la primauté du talmoud Torah.
Rav Yossef dit : l'étude de la Torah est plus grande que le sauvetage des vies, car au départ Mordekhai était compté après quatre, et à la fin après cinq. Au départ il est écrit : « ceux qui vinrent avec Zéroubavel, Yéchoua, Nehemia, Seraya, Réélaya, Mordekhai, Bilchan » ; et à la fin il est écrit : « ceux qui vinrent avec Zéroubavel, Yéchoua, Nehemia, Azarya, Raamya, Nahmani, Mordekhai, Bilchan ».
La preuve est statistique et repose sur la comparaison de deux listes parallèles, Ezra 2,2 et Nehemia 7,7. Mordekhai y occupe le même emploi, mais le nombre de noms qui le précèdent passe de quatre à cinq : il a reculé d'un rang.
Rachi date l'intervalle à vingt-quatre ans et identifie la cause du recul dans l'entrée de Mordekhai dans la serara, la charge publique. Le Ben Yehoyada limite ensuite la portée de l'énoncé : devant un pikoua'h nefech avéré, la règle ne s'applique pas.
Rav dit, et certains l'attribuent à Rav Chmouel bar Marta : l'étude de la Torah est plus grande que la construction du Temple, car tant que Baroukh ben Néria était en vie, Ezra ne le quitta pas pour monter.
La preuve est biographique : Ezra, qui monta en Terre d'Israël pour rebâtir la vie religieuse, différa sa montée tant que son maître vivait à Babel. Le raisonnement suppose que ce délai était justifié et non fautif.
Rachi montre pourquoi le fait fait difficulté et pourquoi la réponse est nécessaire : Ezra n'est monté qu'après l'achèvement du Temple, ce que seul un motif supérieur peut expliquer.
Rabba dit au nom de Rav Yitzhak bar Chmouel bar Marta : l'étude de la Torah est plus grande que l'honneur du père et de la mère, car pendant toutes les années où Yaakov notre père se trouva dans la maison d'Ever il ne fut pas puni, ainsi que le Maître l'a dit :
Le troisième énoncé suit le même modèle que les deux précédents : une valeur très haute, puis un homme qui l'a différée pour étudier sans encourir de sanction. Ici il s'agit de Yaakov, absent de chez ses parents pendant les quatorze années passées dans la maison d'Ever.
Rachi précise la clé du raisonnement : ces années-là sont exemptées, mais les années passées chez Lavan ont bien été sanctionnées. La différence entre les deux périodes fait toute la preuve. La phrase reste ouverte et se poursuit au folio 17a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).