Sougya : Le folio se partage en deux. Sa première moitié achève la digression aggadique du premier chapitre : pourquoi la Torah compte-t-elle les années d'Ichmael ?
Pour dater les années de Yaakov. Un calcul serré conduit Yaakov à cent seize ans à sa descente en Égypte, alors que le verset lui en fait déclarer cent trente.
L'écart de quatorze ans révèle les quatorze années passées cachées dans la maison de Ever, années dont il ne fut pas puni, comme le montre la symétrie des vingt-deux ans de séparation entre Yossef et son père ; restent deux années attardées en chemin, à Soukot et à Beth-El. La seconde moitié ouvre le chapitre « La meguila se lit » : la michna invalide la lecture à l'envers, la lecture par cœur, la lecture en traduction, ainsi que les encres et les supports non conformes.
La Guemara cherche la source de l'interdiction de lire à l'envers, écarte une première dérivation et la fonde sur le rapprochement entre « rappelés » et « accomplis », puis étend la règle au Hallel, au Chema et à la tefila.
Pourquoi les années d'Ichmael ont-elles été comptées ? Afin de dater par elles les années de Yaakov.
Car il est écrit : « Et voici les années de la vie d'Ichmael : cent ans, trente ans et sept ans. » De combien Ichmael était-il plus âgé qu'Itshak ? De quatorze ans, car il est écrit : « Et Avram était âgé de quatre-vingts ans et six ans lorsque Hagar enfanta Ichmael à Avram », et il est écrit : « Et Avraham était âgé de cent ans lorsque lui naquit Itshak son fils », et il est écrit : « Et Itshak était âgé de soixante ans lorsqu'elle les enfanta. » Quel âge avait Ichmael lorsque Yaakov naquit ?
Soixante-quatorze ans. Combien lui restait-il de ses années ?
Soixante-trois.
La Guemara poursuit une règle de lecture posée plus haut : la Torah ne donne pas les années d'un personnage secondaire pour lui-même. Si elle compte les cent trente-sept ans d'Ichmael, c'est qu'ils servent de point de repérage pour dater un événement de la vie de Yaakov.
Le calcul enchaîne trois versets de la Genèse : Avraham a quatre-vingt-six ans à la naissance d'Ichmael, cent ans à celle d'Itshak, et Itshak a soixante ans à la naissance de Yaakov. Ichmael a donc quatorze ans de plus qu'Itshak et soixante-quatorze ans à la naissance de Yaakov. Sur ses cent trente-sept années, il lui en reste alors soixante-trois : Yaakov a soixante-trois ans quand Ichmael meurt.
Et il a été enseigné : Yaakov notre père avait soixante-trois ans au moment où il fut béni par son père, et à cette même période Ichmael mourut. Car il est écrit : « Esav vit qu'il l'avait béni… et Esav alla vers Ichmael et prit Mahalat, fille d'Ichmael, sœur de Nevayot. » Du fait qu'il est dit « fille d'Ichmael », ne sais-je pas d'avance qu'elle était sœur de Nevayot ?
Cela enseigne qu'Ichmael l'avait fiancée puis qu'il mourut, et que Nevayot son frère la maria.
La baraita confirme le chiffre par une autre voie. Le verset appelle Mahalat « fille d'Ichmael, sœur de Nevayot ». Puisque l'on sait déjà, par la première mention, qui est son père, la seconde mention doit apprendre autre chose : c'est Nevayot qui l'a mariée, donc Ichmael était déjà mort au moment du mariage, alors qu'il l'avait lui-même fiancée.
Le mariage d'Esav suit immédiatement la bénédiction. La mort d'Ichmael et la bénédiction de Yaakov tombent donc dans la même période, ce qui fixe l'âge de Yaakov à soixante-trois ans quand il quitte la maison de son père.
Soixante-trois, plus quatorze jusqu'à la naissance de Yossef : cela fait soixante-dix-sept. Et il est écrit : « Et Yossef avait trente ans lorsqu'il se tint devant Pharaon » : cela fait cent sept.
Les sept années d'abondance et les deux années de famine : cela fait cent seize.
La Guemara additionne, en supposant que Yaakov est allé directement de chez son père chez Lavan. Les quatorze années sont ici celles du service pour Léa et Rahel, au terme desquelles Yossef naquit. Le calcul est donc : soixante-trois plus quatorze font soixante-dix-sept à la naissance de Yossef, plus trente lorsque Yossef se tient devant Pharaon, ce qui fait cent sept.
La descente en Égypte a lieu la deuxième année de la famine, après les sept années d'abondance : cent sept plus neuf font cent seize. C'est ce chiffre que le verset suivant va contredire.
Or il est écrit : « Et Pharaon dit à Yaakov : combien sont les jours des années de ta vie ? Et Yaakov dit à Pharaon : les jours des années de mes séjours sont de cent trente ans. » Mais cela ne fait que cent seize !
La contradiction est chiffrée : quatorze années manquent au calcul. La Guemara ne remet en cause aucun des versets, elle cherche l'étape omise dans la reconstitution du parcours de Yaakov.
Il faut donc en déduire que les quatorze années passées dans la maison de Ever ne sont pas comptées. Car il a été enseigné : Yaakov demeura caché dans la maison de Ever quatorze ans.
Ever mourut deux ans après que Yaakov notre père fut descendu à Aram Naharayim. Il sortit de là et se rendit à Aram Naharayim ; il se trouve que, lorsqu'il se tint près du puits, il avait soixante-dix-sept ans.
La réponse comble l'écart : Yaakov ne s'est pas rendu directement chez Lavan. Il a passé quatorze ans cachés dans la maison de Ever, à l'abri d'Esav et à l'étude. Ces années avaient été omises du calcul, ce qui explique les quatorze ans manquants.
La baraita vérifie ce chiffre par un repère indépendant : la mort de Ever, que l'on peut dater par les généalogies de la Genèse. Ever meurt deux ans après l'arrivée de Yaakov chez Lavan, alors que Yaakov a soixante-dix-neuf ans. En remontant, Yaakov avait donc soixante-dix-sept ans au puits, ce qui suppose bien les quatorze années passées chez Ever entre la bénédiction, à soixante-trois ans, et l'arrivée à Aram Naharayim.
Et d'où savons-nous qu'il n'en fut pas puni ? Car il a été enseigné : il se trouve que Yossef fut séparé de son père vingt-deux ans, de la même manière que Yaakov notre père fut séparé de son père.
Or, pour Yaakov, cela fait trente-six ! Il faut donc dire que les quatorze années passées dans la maison de Ever ne sont pas comptées.
Une question nouvelle s'ajoute. Les quatorze années de Ever ont été passées à l'étude, loin de son père : Yaakov aurait donc dû en répondre au titre du kiboud av, l'honneur du père. La Guemara démontre qu'il n'en fut pas ainsi par la baraita qui compte vingt-deux ans de séparation de part et d'autre : Yossef loin de Yaakov, Yaakov loin d'Itshak.
Le total brut serait de trente-six ans : quatorze chez Ever, vingt chez Lavan, deux en chemin. Puisque la baraita n'en retient que vingt-deux, les quatorze années de Ever ne figurent pas dans le compte de la punition.
En fin de compte, celles de la maison de Lavan ne font que vingt ! Il faut donc dire que ce fut parce qu'il s'attarda deux ans en chemin.
Car il a été enseigné : il sortit d'Aram Naharayim et vint à Soukot, où il passa dix-huit mois, comme il est dit : « et Yaakov partit vers Soukot, se bâtit une maison et fit pour son bétail des cabanes » ; et à Beth-El il passa six mois, où il offrit des sacrifices.
Restent à justifier deux années : vingt chez Lavan ne font pas vingt-deux. Elles viennent des étapes du retour. Le verset sur Soukot mentionne successivement des cabanes, une maison, puis des cabanes ; la lecture y voit deux êtes séparés par un hiver, soit dix-huit mois. S'y ajoutent six mois à Beth-El, où Yaakov offre des sacrifices.
Dix-huit mois plus six mois font deux ans, et le compte de vingt-deux est complet.
Nous reviendrons vers toi, « La meguila se lit ».
Formule de clôture du premier chapitre. Le hadran marque la fin d'une unité d'étude et exprime l'intention d'y revenir.
MICHNA. Celui qui lit la meguila a l'envers ne s'est pas acquitté.
S'il l'a lue par cœur, s'il l'a lue en traduction araméenne ou en quelque langue que ce soit, il ne s'est pas acquitté. Mais on la lit pour ceux qui parlent une langue étrangère dans cette langue étrangère ; et celui qui parle une langue étrangère et qui l'a entendue en achourit s'est acquitté.
La michna d'ouverture du deuxième chapitre pose quatre invalidations. Lemafrea, à l'envers, vise la lecture qui inverse l'ordre des passages. Al pe, par cœur, exige que la lecture se fasse dans un rouleau écrit. La lecture en targoum, la traduction araméenne, ou dans une autre langue invalide pour celui dont ce n'est pas la langue.
Deux cas restent valides. Un auditoire qui parle une langue étrangère peut l'entendre dans sa langue. Et celui qui parle une langue étrangère s'acquitte en entendant l'achourit, l'hébreu en caractères carrés, même sans comprendre : la mitsva tient à la lecture et au pirsoumei nissa, la publication du miracle.
Rachi signale la tension que la Guemara relèvera plus loin : la michna invalide « toute langue » puis autorise le laaz pour les locuteurs du laaz.
S'il l'a lue par intermittences ou en somnolant, il s'est acquitté. S'il était en train de l'écrire, de l'expliquer ou de la corriger : s'il a dirigé son cœur, il s'est acquitté ; sinon, il ne s'est pas acquitté.
La michna traite maintenant de la continuité et de l'intention. Sirougin désigne une lecture entrecoupée de pauses : les interruptions laissent la lecture valide, tant que l'ordre est respecté. Il en va de même pour celui qui somnole, à condition qu'il entende.
Le second cas introduit la kavana, l'intention. Celui qui écrit un rouleau, l'expose ou le corrige prononce les mots pour une autre fin. Sa lecture vaut s'il a dirigé son cœur vers l'accomplissement de l'obligation.
Si elle était écrite au sam, au sikra, au koumos ou au kankantom, sur du neyar ou sur de la diftera, il ne s'est pas acquitté ; il faut qu'elle soit écrite en achourit, sur le sefer, et à l'encre.
La michna ferme la liste par les conditions matérielles. Les substances écartées sont des colorants ou des préparations qui ne tiennent pas comme l'encre : le sam, l'orpiment, le sikra, un rouge minéral, le koumos, une gomme, et le kankantom, un vitriol. Les supports écartés sont le neyar, un papier de fibres, et la diftera, une peau traitée au sel et à la farine sans tannage complet.
La norme positive tient en trois mots : achourit pour l'écriture, sefer pour le support, c'est-à-dire le klaf, et dyo pour l'encre. Tossefot y greffe une discussion sur la composition de l'encre valide.
GUEMARA. D'où ces choses sont-elles tirées ?
Rava a dit : parce que le verset dit « selon leur écrit et selon leur temps » — de même que leur temps ne va pas à l'envers, de même leur écrit ne va pas à l'envers.
La Guemara cherche la source scripturaire de la première règle de la michna. Rava s'appuie sur Esther 9,27 : « selon leur écrit et selon leur temps ». Les deux termes sont accolés, ce qui autorise à transporter de l'un à l'autre la propriété de l'ordre.
Le temps de Pourim est fixé au quatorze et au quinze Adar, dans un ordre que le calendrier rend irréversible. L'écrit suit la même contrainte : sa lecture doit respecter l'ordre du texte.
Est-il question ici de « lecture » ? C'est « accomplissement » qui est écrit, car il est écrit : « pour faire ces deux jours ».
Plutôt, on le tire d'ici, car il est écrit : « et ces jours sont rappelés et accomplis » : le rappel est rattaché à l'accomplissement — de même que l'accomplissement ne va pas à l'envers, de même le rappel ne va pas à l'envers.
La dérivation de Rava est écartée pour une raison de précision. Le verset invoqué parle de « faire » les deux jours, donc de l'accomplissement de Pourim, et la michna parle de la lecture de la meguila. L'analogie manque son objet.
La Guemara se replie sur Esther 9,28, qui accole « rappelés » et « accomplis ». Ce rapprochement, un hekech, transfère au rappel la propriété de l'accomplissement. Le rappel se fait par la lecture de la meguila : elle doit donc suivre l'ordre du texte.
Il a été enseigné : de même pour le Hallel, de même pour la lecture du Chema et pour la tefila.
La règle de l'ordre déborde le cadre de la meguila. La baraita l'étend au Hallel, à la lecture du Chema et à la tefila, c'est-à-dire aux textes fixés dont la suite fait partie de l'obligation.
Le Roch rassemble ici les sources de chacune de ces extensions, puis passe aux conséquences halakhiques de la michna sur les langues : lecture en laaz à condition que le rouleau soit écrit dans cette langue, et validité de l'achourit pour qui ne le comprend pas.
Le Hallel, d'où le savons-nous ? Rabba a dit : car il est écrit « du levant du soleil jusqu'à son couchant ».
Rav Yossef a dit : « voici le jour qu'a fait Hachem ».
Les sources proposées pour le Hallel ont un point commun : chacune s'appuie sur un verset du Hallel lui-même qui évoque une succession irréversible. Le trajet du soleil chez Rabba, le déroulement du jour chez Rav Yossef.
Rav Avya a dit : « que le nom de Hachem soit béni ». Et Rav Nahman bar Yitshak, et certains disent Rav Aha bar Yaakov, a dit : on le tire d'ici — « dès maintenant et à jamais ».
Deux dérivations s'ajoutent, tirées du même verset des Psaumes. Rav Avya lit « que le nom soit béni » comme une exigence de conformité : la louange doit se tenir telle qu'elle est écrite. Rav Nahman bar Yitshak retient la fin du verset, « des maintenant et à jamais », qui décrit un temps orienté dans un seul sens.
La lecture du Chema : car il a été enseigné : la lecture du Chema se fait telle qu'elle est écrite — parole de Rabbi ; et les sages disent : en toute langue. Quel est le motif de Rabbi ?
Le verset dit :
Le folio s'achève sur une mahloket relative au Chema. Pour Rabbi, il se dit « ketikhtava », tel qu'il est écrit, donc en langue sainte. Pour les sages, il peut se dire en toute langue.
Le verset qui fonde la position de Rabbi est annoncé mais coupé par la fin de la page : il s'agit de « vehayou », « et elles seront », lu en 17b. Le même mot servira également à établir l'ordre de la lecture.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).