Sougya : Le folio achève la discussion ouverte au folio précédent sur la langue dans laquelle le Chema doit être lu. Rabbi tire de « et ces paroles seront » que le Chema se dit en langue sainte ; les Sages tirent de « Écoute » qu'il se dit dans toute langue comprise.
La guemara demande ensuite à chacun ce qu'il fait du verset de l'autre, puis examine si ce différend engage une position générale sur toute la Torah. La seconde moitié du folio passe à la tefila : Chimon ha-Pakouli a ordonné les dix-huit bénédictions devant Rabban Gamliel à Yavne, et cent vingt anciens les ont instituées selon leur ordre.
Une longue baraita justifie alors chaque place dans la suite, bénédiction par bénédiction, par un verset ou par la contiguïté de deux versets, des Pères jusqu'à la venue de David.
« Et ces paroles seront » : elles seront telles qu'elles sont. Et les Sages, quelle est leur raison ?
Le verset dit : « Écoute » — dans toute langue que tu entends.
Le folio reprend en pleine discussion, commencée au folio précédent. La michna a enseigné que le Chema peut se lire dans toute langue ; Rabbi soutient le contraire. Son appui est le mot ve-hayou, « et elles seront », qu'il lit comme une exigence de permanence de la forme : les paroles restent telles qu'elles ont été données, donc en lachon ha-kodech (la langue sainte).
Les Sages répondent par le premier mot du passage, chema. Le verbe chama signifie entendre, et aussi comprendre. Lire dans une langue que l'on entend revient alors à lire dans une langue que l'on comprend.
Tossefot, en marge du débat, tranche : la halakha suit les Sages, pour deux motifs indépendants — la règle de la majorité, et la cohérence avec la décision retenue au traité Berakhot sur l'audibilité de la lecture.
Et Rabbi lui aussi, n'est-il pas écrit « Écoute » ? Ce mot lui est nécessaire pour ceci : fais entendre à tes oreilles ce que tu fais sortir de ta bouche.
Et les Sages ? Ils tiennent comme celui qui dit : celui qui lit le Chema sans le faire entendre à son oreille s'est acquitté.
La guemara procède maintenant par symétrie. Chaque maître fonde sa thèse sur un mot, et doit donc rendre compte du mot dont l'autre se sert. Rabbi assigne à chema un enseignement différent de la langue : la lecture doit être audible à celui qui lit.
Les Sages, eux, ont déjà employé chema pour la langue. Ils se rangent donc à l'avis selon lequel une lecture inaudible acquitte malgré tout, et n'ont plus besoin d'en tirer l'exigence d'audibilité.
Et les Sages eux aussi, n'est-il pas écrit « et elles seront » ? Ce mot leur est nécessaire pour enseigner qu'il ne faut pas lire à rebours.
Et Rabbi, d'où tient-il qu'il ne faut pas lire à rebours ? De la différence entre « des paroles » et « les paroles ».
Et les Sages ? La différence entre « des paroles » et « les paroles » ne leur dit rien.
Le mouvement se referme. Les Sages emploient ve-hayou pour l'ordre de la lecture : les paroles demeurent dans leur suite, donc lire le-mafrea (à rebours, dans le désordre) n'acquitte pas.
Rabbi, qui a déjà employé ce mot pour la langue, tire l'ordre d'une autre marque : le verset écrit ha-devarim, « les paroles », avec l'article, plutôt que devarim. L'article désigne des paroles déterminées, dans leur suite fixée. Les Sages n'exploitent pas cette nuance de lecture.
Rachi signale l'enjeu : c'est de ce verset que la baraita citée plus haut tirait la règle générale de l'ordre, qui vaut aussi pour le Hallel, la meguila et la tefila.
Dirons-nous que Rabbi tient que la Torah tout entière a été dite en toute langue ? Car s'il te venait à l'esprit qu'elle a été dite en langue sainte, pourquoi faudrait-il écrire « et elles seront » ?
La guemara cherche à savoir si le différend sur le Chema recouvre une position générale. Le raisonnement est un argument de nécessité : un verset ne vient jamais enseigner ce qui se saurait déjà. Si Rabbi pensait que toute la Torah se dit en langue sainte, le mot ve-hayou serait superflu, puisque le Chema suivrait la règle commune. Qu'il ait besoin d'un verset montrerait donc qu'à ses yeux la règle commune est l'inverse.
Tossefot conteste la lecture de Rachi sur le sens de « dite en toute langue ». La lecture publique de la Torah étant une institution des Sages, le débat ne peut porter sur elle ; il porte sur les récitations que la Torah elle-même prescrit — halitsa, egla aroufa, vidouy maasser, bikourim — énumérées dans le chapitre Elou neemarin.
C'était nécessaire : il aurait pu te venir à l'esprit que « Écoute » signifie, comme le soutiennent les Sages, toute langue que tu entends ; c'est pourquoi le Miséricordieux a écrit « et elles seront ».
La guemara retire la déduction. Le verset garde une utilité même si la règle générale est la langue sainte : sans lui, le mot chema, présent dans le même passage, aurait pu faire du Chema une exception à cette règle. Ve-hayou vient alors barrer cette lecture et ramener le Chema sous la règle commune.
Dirons-nous que les Sages tiennent que la Torah tout entière a été dite en langue sainte ? Car s'il te venait à l'esprit qu'elle a été dite en toute langue, pourquoi faudrait-il écrire « Écoute » ?
C'était nécessaire : il aurait pu te venir à l'esprit de dire que « et elles seront » impose la langue sainte, comme le soutient Rabbi ; c'est pourquoi le Miséricordieux a écrit « Écoute ».
Le même argument est repris à l'identique pour les Sages, puis retiré de la même manière. La guemara conclut ainsi que le différend porte sur le Chema seul : chacun des deux mots était requis pour écarter la lecture adverse, et aucun des deux avis ne s'engage sur la langue du reste de la Torah.
Ce double mouvement — lima kassavar (dirons-nous qu'il tient), puis itstrikh (c'était nécessaire) — est une figure courante : elle sert à mesurer la portée d'un avis et, le plus souvent, à la restreindre.
La tefila, d'où le tenons-nous ? Car il a été enseigné : Chimon ha-Pakouli a ordonné les dix-huit bénédictions devant Rabban Gamliel, selon leur ordre, à Yavne.
Rabbi Yo'hanan a dit — et certains l'enseignent dans une baraita : cent vingt anciens, parmi lesquels plusieurs prophètes, ont institué les dix-huit bénédictions selon leur ordre.
La baraita citée au folio précédent appliquait l'interdiction de lire à rebours à quatre textes, dont la tefila. La guemara demande la source pour ce dernier cas, et répond par un fait d'institution : l'ordre des bénédictions a été fixé, donc il oblige.
Deux traditions se superposent. Chimon ha-Pakouli ordonne les bénédictions devant Rabban Gamliel à Yavne, après la destruction du Temple. Rabbi Yo'hanan rappelle que les cent vingt anciens de la Knesset ha-guedola, parmi lesquels des prophètes, les avaient déjà instituées selon cet ordre. Le travail de Yavne consiste alors à rétablir et fixer une suite ancienne.
Nos maîtres ont enseigné : d'où sait-on que l'on dit les Pères ? Car il est dit : « Rendez à Hachem, fils des puissants » (Tehilim 29,1).
Et d'où sait-on que l'on dit les puissances ? Car il est dit : « Rendez à Hachem gloire et force ».
Et d'où sait-on que l'on dit les sanctifications ? Car il est dit : « Rendez à Hachem la gloire de Son nom, prosternez-vous devant Hachem dans la splendeur de la sainteté » (Tehilim 29,2).
La baraita commence la justification de l'ordre. Les trois premières bénédictions sont tirées d'un seul verset et de son voisin immédiat : le psaume 29 énonce d'abord les benei elim — que Rachi lit comme les puissants, donc les Pères —, puis « gloire et force », d'où les guevourot, puis « la splendeur de la sainteté », d'où la kedoucha.
Le procédé est constant dans toute la suite : l'ordre des bénédictions reproduit l'ordre des mots ou des versets. Ce que la baraita établit n'est donc pas seulement une liste, mais une raison pour chaque place.
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire l'intelligence après la sainteté ? Car il est dit : « Ils sanctifieront le Saint de Yaakov et révéreront le D.ieu d'Israël » (Yechayahou 29,23), et il est écrit juste après : « Ceux qui erraient en esprit connaîtront l'intelligence » (29,24).
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire la techouva après l'intelligence ? Car il est écrit : « Son cœur comprendra, il reviendra et il sera guéri » (Yechayahou 6,10).
S'il en est ainsi, que l'on dise la guérison après la techouva ! Cela ne saurait te venir à l'esprit, car il est écrit : « Qu'il revienne vers Hachem et Il aura pitié de lui, et vers notre D.ieu, car Il pardonne abondamment » (Yechayahou 55,7).
La guemara teste le procédé. Le verset qui vient de fonder la place de la techouva poursuit par « et il sera guéri » : il devrait donc placer la refoua juste après. Or la sixième bénédiction est la seliha, le pardon.
La réponse oppose un autre verset, où le retour vers Hachem est suivi du pardon. La difficulté tient donc à une concurrence entre deux versets voisins, et la guemara va devoir dire lequel commande.
Et qu'as-tu vu pour t'appuyer sur ce verset-ci ? Appuie-toi plutôt sur celui-là !
Un autre verset écrit : « Il pardonne toutes tes fautes, Il guérit toutes tes maladies, Il délivre ta vie de la fosse » (Tehilim 103,3-4). Est-ce à dire que la délivrance et la guérison viennent après le pardon ?
Mais il est écrit « il reviendra et il sera guéri » ! Cette guérison-là désigne la guérison du pardon, et non celle des maladies.
Un troisième verset départage : chez Tehilim, le pardon précède la guérison. La guemara s'en sert pour fixer l'ordre pardon puis guérison, et doit alors expliquer le « il sera guéri » de Yechayahou.
La solution est une relecture du mot : la guérison annoncée après le retour est d'ordre moral — le pardon lui-même est nommé guérison. Les deux versets cessent ainsi de se contredire. On notera que le verset de Tehilim mentionne la délivrance après la guérison, alors que la Amida place la gueoula avant la refoua : c'est l'objet de la question suivante.
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire la délivrance en septième position ? Rava a dit : puisque les enfants d'Israël sont destinés à être délivrés la septième année, ils l'ont fixée en septième.
Mais le Maître n'a-t-il pas dit : la sixième année, des voix ; la septième, des guerres ; et à l'issue de la septième, le fils de David vient ! La guerre aussi est un commencement de la délivrance.
Ici le procédé change. Aucune contiguïté de versets ne justifie la place de la gueoula ; Rava la fonde sur une correspondance de nombre : la délivrance est attendue la septième année du cycle chémitique, donc elle occupe la septième bénédiction.
Une baraita objecte : selon la tradition rapportée dans Sanhédrin, la septième année est celle des guerres, et le fils de David vient à l'issue de cette année. La réponse élargit la notion : la guerre du septennat fait déjà partie du processus, elle en est le commencement.
Rachi ajoute une précision importante sur le contenu de cette bénédiction : elle demande la délivrance des détresses ordinaires, la délivrance de l'exil étant l'objet de bénédictions ultérieures. Le nom de gueoula suffit pourtant à lui assigner ce rang.
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire la guérison en huitième position ? Rabbi Aha a dit : puisque la circoncision a été donnée au huitième jour et qu'elle requiert une guérison, ils l'ont fixée en huitième.
Même procédé que pour la septième place : une correspondance de nombre. La mila se fait au huitième jour et appelle une guérison ; la bénédiction de la guérison prend donc le huitième rang.
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire la bénédiction des années en neuvième position ? Rabbi Alexandri a dit : contre ceux qui font monter les prix, car il est écrit « Brise le bras du méchant » (Tehilim 10,15) ; et David, lorsqu'il l'a dit, l'a dit dans le neuvième passage.
La neuvième bénédiction demande la pluie et les récoltes. Rabbi Alexandri la rattache aux mafkiei chearim, ceux qui provoquent la hausse des prix des denrées : l'abondance est ce qui brise leur pouvoir.
Le lien avec le rang neuf passe par le décompte des passages de Tehilim. Le verset cité se trouve au chapitre 10 selon la numérotation courante ; Rachi explique qu'il s'agit du neuvième passage, à condition de compter « Achrei ha-ich » et « Lama ragechou goyim » comme deux unités distinctes.
Tossefot objecte que Berakhot 10a tient ces deux psaumes pour un seul passage, puisqu'il commence et s'achève par le mot Achrei. Il propose donc un autre décompte : ce sont les psaumes 9 et 10 qui doivent être comptés séparément, ce qui donne bien le rang neuf.
Et pourquoi ont-ils vu bon de dire le rassemblement des exilés après la bénédiction des années ? Car il est écrit : « Et vous, montagnes d'Israël, vous donnerez vos branches et vous porterez votre fruit pour Mon peuple Israël, car ils sont proches de venir » (Ye'hezkel 36,8).
Et puisque les exilés ont été rassemblés, jugement est fait des méchants, ainsi qu'il est dit : « Je ramènerai Ma main sur toi et j'épurerai comme au creuset tes scories » (Yechayahou 1,25), et il est écrit : « Je rétablirai tes juges comme autrefois » (1,26).
Le procédé par contiguïté reprend. Le verset de Ye'hezkel lie la fertilité du pays au retour proche, ce qui place le kiboutz galouyot juste après la bénédiction des années. Puis deux versets consécutifs de Yechayahou lient l'épuration des méchants au rétablissement des juges, ce qui donne la bénédiction suivante.
Et puisque jugement est fait des méchants, les rebelles disparaissent, et l'on inclut avec eux les insolents, ainsi qu'il est dit : « La ruine des rebelles et des fauteurs sera commune, et ceux qui abandonnent Hachem périront » (Yechayahou 1,28).
La bénédiction visée est celle que l'on nomme birkat ha-minim, la douzième. La baraita la rattache au verset qui suit immédiatement celui du rétablissement des juges, et note qu'un seul texte y réunit deux catégories : les poch'im et les zedim, ce qui autorise à les inclure dans une même bénédiction.
Et puisque les rebelles ont disparu, la corne des justes s'élève, car il est écrit : « Je retrancherai toutes les cornes des méchants ; les cornes du juste s'élèveront » (Tehilim 75,11). Et l'on inclut les convertis sincères avec les justes, ainsi qu'il est dit : « Devant une tête blanche tu te lèveras et tu honoreras la face du vieillard » (Vayikra 19,32), et il est écrit juste après : « Et si un étranger séjourne avec vous » (19,33).
Le même verset sert deux fois : la chute des méchants et l'élévation des justes y sont dans la même phrase, ce qui fait suivre la bénédiction des justes celle des rebelles.
Pour joindre les guérei ha-tsedek, les convertis sincères, aux justes, la baraita s'appuie sur la contiguïté de deux versets du Lévitique : l'honneur du vieillard, qui désigne le sage, est immédiatement suivi du traitement de l'étranger qui vient séjourner.
Et où leur corne s'élève-t-elle ? À Jérusalem, ainsi qu'il est dit : « Demandez la paix de Jérusalem ; ceux qui t'aiment vivront en sécurité » (Tehilim 122,6).
Et puisque Jérusalem est rebâtie, David vient, ainsi qu'il est dit :
La phrase reste ouverte : le verset annoncé est cité au début du folio 18a. La chaîne aboutit ainsi à la bénédiction de la royauté de la maison de David, qui suit la reconstruction de Jérusalem.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).