Sougya : Le folio achève la question des interruptions : lire par tronçonnages laisse quitte, lire dans le désordre invalide, et Rabbi Mona ajoute qu'une pause aussi longue que la lecture entière oblige à reprendre au début. La guemara mesure ce délai, puis compare trois transmissions concurrentes de l'avis de Rav et de Chemouel, que Rav Yossef départage par une règle de conduite : Chemouel tient compte de l'avis isolé quand il est rigoureux.
Viennent ensuite les défauts du rouleau — lettres ou versets omis, lettres effacées ou déchirées — et l'obligation de lire dans l'ordre. La mishna sur celui qui écrit la meguila tout en la lisant ouvre alors la grande question du folio : Rabbi Yo'hanan interdit d'écrire une seule lettre sans modèle écrit.
Rabbi Meir, qui écrivit une meguila de mémoire, et Rav Hananel, dont la Torah était exacte par cœur, servent à préciser cet interdit ; les tefilin et les mezouzot en sont exceptés parce que leurs textes sont couramment récités.
... dans le désordre — il n'est pas quitte. Rabbi Mona dit au nom de Rabbi Yehuda : même en sirougin (par tronçonnages), s'il s'est arrêté le temps qu'il faut pour la lire tout entière — il revient au début.
Rav Yossef a dit : la halakha suit Rabbi Mona qui a parlé au nom de Rabbi Yehuda.
Le folio reprend en cours de baraita. Deux mots araméens proches s'opposent : sirougin, lire par tronçonnages avec des arrêts, ce qui laisse quitte, et sirousin, lire dans un ordre interverti, ce qui invalide.
Rabbi Mona pose une limite au premier cas : une interruption assez longue pour qu'on ait pu lire toute la meguila pendant ce temps rompt la lecture, et il faut reprendre au début. Rav Yossef tranche comme lui, mais la suite du folio montrera que la transmission de cette décision est elle-même contestée.
Abaye dit à Rav Yossef : « le temps qu'il faut pour la lire tout entière » — depuis l'endroit où il se tient jusqu'à la fin, ou bien peut-être du début jusqu'à la fin ? Il lui répondit : du début jusqu'à la fin ; car s'il en était autrement, tu livrerais tes paroles à des mesures variables.
Abaye demande comment se calcule le délai. Rav Yossef répond que la mesure porte sur la lecture complète, du premier verset au dernier.
L'argument est un principe général : natata devareikha le-chiourin, livrer ses paroles à des mesures variables. Les Sages fixent des mesures uniformes ; un délai qui changerait avec l'endroit de l'arrêt donnerait un résultat différent pour chaque lecteur.
Rabbi Abba a dit au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba au nom de Rav : la halakha suit Rabbi Mona. Et Chemouel a dit : la halakha ne suit pas Rabbi Mona.
À Soura, on enseignait ainsi. À Poumbedita, on enseignait ceci : Rav Kahana a dit au nom de Rav, la halakha suit Rabbi Mona ; et Chemouel a dit, la halakha ne suit pas Rabbi Mona.
Rav Bibi enseignait l'inverse : Rav a dit, la halakha ne suit pas Rabbi Mona, et Chemouel a dit, la halakha suit Rabbi Mona.
La même décision circule sous trois formes. Soura et Poumbedita s'accordent sur la répartition des avis, avec des chaînes de transmission différentes ; Rav Bibi intervertit les positions de Rav et de Chemouel.
L'enjeu pratique est réel : il s'agit de savoir si celui qui s'est longuement interrompu doit recommencer sa lecture. Le segment suivant apporte le critère qui permet de départager les versions.
Rav Yossef a dit : tiens en main la version de Rav Bibi, car c'est Chemouel qui prend en compte l'avis isolé. Comme nous avons appris : une chomeret yavam (femme en attente du yiboum) dont l'un des frères a fiancé la sœur — on a dit au nom de Rabbi Yehuda ben Betera : on lui dit, attends que ton frère aîné ait accompli l'acte.
Rav Yossef départage les transmissions par une règle de conduite propre à chaque maître : Chemouel hoche li-yhidaa, Chemouel tient compte de l'avis isolé quand celui-ci est plus rigoureux que la majorité. Rabbi Mona étant justement un avis isolé et rigoureux, la version qui l'attribue à Chemouel est la plus vraisemblable.
La preuve vient d'un tout autre domaine, la mishna de Yevamot. Rabbi Yehuda ben Betera y soutient seul que le lien de yiboum (zika) pèse sur tous les frères, ce qui interdit à chacun la sœur de la veuve ; les Sages limitent ce lien à l'aîné.
Chemouel a dit : la halakha suit Rabbi Yehuda ben Betera.
Le trait est achevé : Chemouel tranche comme l'avis isolé et rigoureux contre la majorité. La règle de conduite est établie, et elle rend crédible la version de Rav Bibi qui attribue à Chemouel la rigueur de Rabbi Mona.
Nos maîtres ont enseigné : si le scribe y a omis des lettres ou des versets, et que le lecteur les a lus comme un meturgueman qui traduit — il est quitte.
Le meturgueman traduisait la lecture publique à voix haute, sans texte devant lui. La baraita compare à lui le lecteur qui supplée de mémoire ce qui manque dans le rouleau.
La règle admet donc une part de lecture non écrite, ce qui va se heurter au segment suivant, où des lettres manquantes rendent la meguila passoul.
On objecte : s'il y avait en elle des lettres effacées ou déchirées, si leur trace est reconnaissable — elle est cachere ; sinon — elle est passoul ! Ce n'est pas une difficulté : l'une parle de la totalité, l'autre d'une partie.
Les deux baraitot semblent se contredire : l'une tolère des versets absents, l'autre invalide pour des lettres illisibles. La guemara répartit les cas selon l'étendue du défaut.
Le principe sous-jacent : la lecture doit se faire sur un texte écrit. Tant que la meguila reste dans l'ensemble un texte écrit, un complément oral ponctuel est admis ; quand l'écriture a disparu partout, le support fait défaut.
Nos maîtres ont enseigné : si le lecteur y a omis un verset, qu'il ne dise pas « je lirai la meguila tout entière et ensuite je lirai ce verset », mais qu'il lise à partir de ce verset et au-delà. S'il est entré à la synagogue et a trouvé l'assemblée qui en avait déjà lu la moitié, qu'il ne dise pas « je lirai une moitié avec l'assemblée et ensuite je lirai l'autre moitié », mais qu'il la lise depuis son début jusqu'à sa fin.
La baraita applique la règle des sirousin : l'ordre des versets fait partie de la lecture, et un verset rattrapé après coup ne répare rien.
Le second cas est plus exigeant encore. Celui qui arrive en cours de lecture ne peut composer sa meguila de deux moitiés prises dans le désordre ; il la reprend entièrement depuis son début.
« S'il somnolait, il est quitte », etc. Comment cela, celui qui somnole ?
Rav Achi a dit : il dort sans dormir, il veille sans veiller ; on l'appelle et il répond, mais il ne sait pas rendre un raisonnement, et quand on le lui rappelle, il se souvient.
La mishna admet la lecture de celui qui somnole. Rav Achi définit précisément cet état intermédiaire : la conscience suffit à répondre et à se souvenir quand on lui rappelle une chose, sans suffire à produire un raisonnement neuf.
Ce degré de présence suffit pour la meguila, tandis qu'un sommeil véritable invaliderait la lecture.
« S'il l'écrivait, l'expliquait ou la corrigeait : s'il a dirigé son cœur, il est quitte », etc. Comment cela ?
Si c'est qu'il énonce verset par verset et l'écrit, à quoi bon qu'il dirige son cœur ? Il lit de mémoire !
Plutôt : il écrit verset par verset puis le lit,
La mishna vise celui qui accomplit son obligation tout en écrivant, expliquant ou corrigeant la meguila. La guemara cherche le cas où cette lecture vaut.
Première hypothèse écartée : il énonce le verset de mémoire avant de l'écrire. Une telle lecture ne repose sur aucun texte écrit, et l'intention n'y changerait rien. La guemara propose donc qu'il écrive d'abord, puis lise ce qu'il vient d'écrire.
Et serait-il quitte ? Mais Rabbi Helbo n'a-t-il pas dit au nom de Rav Hama bar Gouria au nom de Rav : la halakha suit celui qui dit « tout entière » ; et même selon celui qui dit « depuis Ich Yehudi », elle doit être écrite tout entière !
L'objection porte sur l'état du rouleau. Même l'avis qui allège la lecture, en la faisant commencer à « Ich Yehudi » (Esther 2,5), exige que le rouleau soit écrit en entier.
Or celui qui écrit verset après verset lit dans un rouleau encore inachevé. L'hypothèse précédente tombe à son tour.
Plutôt : une meguila est posée devant lui, il en lit verset par verset et l'écrit. Dirons-nous que cela appuie Rabba bar bar Hana ?
Car Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : il est interdit d'écrire une seule lettre sans modèle écrit. Peut-être s'est-il simplement trouvé par hasard qu'il en avait une.
La solution retenue : un exemplaire complet est posé devant lui et il le recopie verset après verset, lisant chaque verset dans le modèle. La lecture porte ainsi sur un texte entièrement écrit.
La guemara tente d'en tirer une preuve pour la règle de Rabbi Yo'hanan, puisque la mishna ne s'explique qu'avec un modèle sous les yeux. Elle y renonce : la mishna décrit un cas de fait, sans en faire une obligation.
Le corps même de la chose. Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : il est interdit d'écrire une seule lettre sans modèle écrit.
On objecte : Rabbi Chimon ben Elazar a dit, il est arrivé à Rabbi Meir d'aller intercaler l'année en Assia, et il n'y avait pas là de meguila ; il l'a écrite de son cœur et l'a lue !
La guemara reprend l'énoncé pour lui-même, selon la formule goufa. L'interdit vise l'écriture des textes sacrés sans un modèle écrit sous les yeux.
L'objection est un fait rapporté : Rabbi Meir, en voyage pour l'intercalation de l'année, écrivit une meguila de mémoire. Deux réponses vont suivre, l'une sur l'homme, l'autre sur les circonstances.
Rabbi Abahou a dit : Rabbi Meir est différent, car en lui s'accomplit « et que tes paupières se tiennent droit devant toi » (Michlei 4,25). Rami bar Hama dit à Rabbi Yirmeya de Difti : que signifie « et que tes paupières se tiennent droit devant toi » ?
Il lui répondit : ce sont les paroles de Torah, dont il est écrit « si tu y fais voler tes yeux, elle n'est plus » (Michlei 23,5) ; et malgré cela, elles se tiennent droit chez Rabbi Meir.
Le passage joue sur une racine commune : afapekha, tes paupières, et hataif, faire voler le regard. Les paroles de Torah échappent à la mémoire dès qu'on en détourne les yeux.
Rabbi Meir fait exception : sa mémoire garde le texte exact, meyoucharin, tenu droit. La première réponse porte donc sur la qualité de l'homme.
Rav Hisda trouva Rav Hananel qui écrivait des livres sans modèle écrit. Il lui dit : toute la Torah entière mérite d'être écrite de ta bouche, mais ainsi ont dit les Sages : il est interdit d'écrire une seule lettre sans modèle écrit.
Puisqu'il a dit « toute la Torah entière mérite d'être écrite de ta bouche », il en ressort qu'elle se tenait droit chez lui ; et Rabbi Meir, pourtant, a écrit ! Le moment de contrainte est différent.
Rav Hananel possède la même exactitude que Rabbi Meir, et Rav Hisda le lui reconnaît expressément ; il lui interdit pourtant d'écrire de mémoire. La qualité de la mémoire ne suffit donc pas à lever l'interdit.
La distinction se déplace vers la situation : chaat ha-dehak, le moment de contrainte. Rabbi Meir se trouvait sans aucune meguila disponible, et Pourim approchait.
Abaye a permis à la maison de bar Havou d'écrire des tefilin et des mezouzot sans modèle écrit. Selon qui ?
Selon ce tana, ainsi qu'il est enseigné : Rabbi Yirmeya dit au nom de notre maître : les tefilin et les mezouzot s'écrivent sans modèle écrit, et ils n'ont pas besoin de sirtout.
Une seconde exception apparaît, tenant au texte lui-même. Les tefilin et les mezouzot contiennent des passages que chacun récite chaque jour.
Le sirtout est le tracé de lignes sur le parchemin avant l'écriture. La baraita citée dispense ces deux objets de cette exigence ; le segment suivant corrigera ce point.
Et la halakha : les tefilin n'ont pas besoin de sirtout, les mezouzot ont besoin de sirtout. Les unes comme les autres s'écrivent sans modèle écrit.
Quelle en est la raison ? Parce qu'elles sont couramment récitées.
La conclusion sépare les deux questions. Le sirtout reste obligatoire pour la mezouza et tombe pour les tefilin ; la dispense de modèle écrit vaut pour les deux, et Rachi rattache cette halakha au Sinaï.
La raison donnée, migras garissin, tient à l'usage : ces passages sont récités chaque jour, et le scribe ne risque pas de s'y tromper.
« Si elle était écrite au sam », etc. Sam — c'est le samma.
Sikra — Rabba bar bar Hana a dit : son nom est sikreta. Komos — c'est le koma.
Le folio revient à la mishna, qui invalide la meguila écrite avec des matières colorantes autres que l'encre. La guemara donne simplement l'équivalent araméen de chaque nom.
Trois matières sont identifiées ici : l'orpiment, un pigment jaune ; la sikra, une teinture rouge ; le komos, une résine d'arbre. La quatrième, le kankantom, sera traitée au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).