Sougya : Le folio poursuit la question posée à la fin du folio précédent : la section de roch hodech se découpe en trois blocs de huit, deux et cinq versets, et aucune répartition entre quatre lecteurs ne respecte à la fois la règle qui interdit de commencer une paracha avec moins de trois versets et celle qui interdit d'en laisser moins de trois. Rabba répond par un cas semblable, celui des maamadot, où la section Bereshit compte cinq versets pour deux lecteurs.
Rav y enseigne doleg, le second lecteur reprend un verset déjà lu ; Chmouel enseigne possek, on coupe le verset du milieu en deux. Chacun est confronté à son principe adverse : un verset que Moche n'a pas coupé ne se coupe pas, d'un côté ; le décret à cause de ceux qui entrent et de ceux qui sortent, de l'autre.
Une baraita sur les parashiyot de six et cinq versets, puis les enseignements de Rabbi Yehochoua ben Levi, fixent les deux règles symétriques, et Rav Yossef tranche : doleg, et c'est le lecteur du milieu qui reprend. La seconde moitié du folio demande combien de lecteurs monte-t-on un jour de jeûne public.
La michna ne le dit pas, et la guemara se rabat sur un récit : Rav vint à Bavel un jour de jeûne, bénit avant sa lecture et non après. La discussion sur ce qu'il faut en déduire occupe la fin de l'amud.
On ne commence pas une paracha avec moins de trois versets. Qu'il lise donc deux versets de celle-ci et trois de celle-là — il en restera deux !
Le folio s'ouvre en pleine question, posée à Rabba par Oula bar Rav : comment partager entre quatre lecteurs la section de roch hodech ? Bamidbar 28 s'y découpe en trois blocs : huit versets, puis Ou-veyom ha-chabbat (deux versets), puis Ou-veRachei hodcheikhem (cinq versets).
Deux règles s'opposent à toute découpe naturelle. On ne commence pas une paracha avec moins de trois versets, et on n'en laisse pas moins de trois. La dernière tentative examinée ici consiste à faire lire au troisième les deux versets du bloc du chabbat puis trois du bloc de roch hodech : il reste alors deux versets à la fin, ce qui bute sur la seconde règle.
Il lui dit : celle-ci, je ne l'ai pas entendue ; une chose semblable, je l'ai entendue. Car nous avons appris : le premier jour — « Bereshit » et « Yehi rakia » ; et l'on a enseigné à ce sujet : « Bereshit » par deux, « Yehi rakia » par un seul.
Rabba reconnaît qu'il n'a pas de tradition sur le cas exact qu'on lui soumet, mais il en possède une sur un cas de même forme. Les maamadot étaient les délégations d'Israël qui se tenaient à Jérusalem pendant le service du michmar ; elles lisaient chaque jour un passage du récit de la création.
Le dimanche, elles lisaient deux sections : Bereshit (Bereshit 1,1-5) à deux lecteurs et Yehi rakia (1,6-8) à un seul. C'est exactement la même difficulté : une section trop courte pour le nombre de lecteurs qu'on lui attribue.
Et nous nous sommes interrogés là-dessus : passé encore « Yehi rakia » par un seul, car ce sont trois versets ; mais « Bereshit » par deux ? Ce sont cinq versets, et il a été enseigné : celui qui lit dans la Torah ne lira pas moins de trois versets !
Le compte est simple et décide tout. Yehi rakia compte trois versets : un lecteur en lit trois, la règle est satisfaite. Bereshit en compte cinq pour deux lecteurs : trois et trois font six, et cinq ne se divisent pas en deux parts de trois.
La règle invoquée vient de la michna plus loin dans le traité (23b) : nul ne lit moins de trois versets. C'est cette impasse arithmétique qui ouvre la mahloket entre Rav et Chmouel.
Et il a été dit à ce sujet : Rav dit : il reprend (doleg). Et Chmouel dit : il coupe (possek).
Deux techniques de lecture, pas deux principes abstraits. Doleg, littéralement enjamber ou revenir en arrière : le second lecteur reprend le verset sur lequel le premier a fini, si bien que le verset 3 est lu deux fois et que chacun a trois versets entiers.
Possek : on coupe le verset du milieu en deux moitiés, le premier lecteur en prend la première et le second la seconde. Chacun a alors deux versets et demi, mais aucun auditeur n'entend quelqu un lire deux versets seulement.
Rav dit : il reprend. Quelle est la raison pour laquelle il n'a pas dit : il coupe ?
Il estime : tout verset que Moche n'a pas coupé, nous ne le coupons pas.
La position de Rav repose sur un principe de fidélité au texte reçu. Le découpage en versets n'est pas une commodité de lecture : il fait partie de ce qui a été donné. Ce que Moche n'a pas séparé, nul n'a l'autorité de le séparer.
Le prix de ce principe est aussitôt visible : si on refuse de couper, il faut bien que quelqu un relise un verset déjà entendu. C'est la seule autre issue.
Et Chmouel dit que nous le coupons ? Mais Rabbi Hanania Kara n'a-t-il pas dit : j'ai eu grande peine auprès de Rabbi Hanina le Grand, et il ne m a permis de couper que pour les enfants de la maison du maître, puisqu'ils sont là pour apprendre.
La guemara retourne contre Chmouel un témoignage précis. Rabbi Hanania Kara était un spécialiste du texte biblique ; il rapporte avoir dû insister longuement auprès de Rabbi Hanina le Grand pour obtenir l'autorisation de couper un verset, et ne l'a obtenue que pour les enfants des écoles, parce qu'ils sont précisément en train d'apprendre.
Le Roch résume ici toute la sougya et en donne d'emblée la conclusion pratique : la halakha suit Rav, et c'est le lecteur du milieu qui reprend un verset.
Là-bas, quelle est la raison ? Parce que ce n'est pas possible autrement.
Ici aussi, ce n'est pas possible autrement.
La réponse ramène l'autorisation donnée aux enfants à sa vraie raison. Rabbi Hanina n'a pas ouvert une catégorie de personnes autorisées à couper ; il a reconnu une situation où la lecture est impossible autrement, l'enfant ne pouvant retenir un long verset d'un seul tenant.
Une fois la règle formulée ainsi, elle s'applique à notre cas : cinq versets pour deux lecteurs constituent eux aussi une situation où l'on ne peut pas faire autrement. Chmouel n'étend donc pas la permission, il applique le même critère.
Et Chmouel dit : il coupe. Quelle est la raison pour laquelle il n'a pas dit : il reprend ?
Décret à cause de ceux qui entrent et à cause de ceux qui sortent.
Le souci de Chmouel est celui du témoin partiel. Deux figures reviennent dans tout ce passage : ha-nikhnassin, ceux qui entrent en cours de lecture, et ha-yots im, ceux qui sortent avant la fin. Chacun ne voit qu'une moitié de la lecture et en tire une conclusion fausse.
Avec le doleg, celui qui entre au moment où le second commence croit que le premier a lu deux versets seulement ; celui qui sort après le premier croit qu'il n'en restera que deux au second. Couper le verset supprime ces deux erreurs d'un coup.
On objecte : une paracha de six versets, on la lit à deux ; et une de cinq versets, un seul la lit. Si le premier a lu trois versets, le second lit les deux versets de cette paracha et un verset d'une autre paracha.
Et certains disent : trois, puisqu'on ne commence pas une paracha avec moins de trois versets.
La baraita tranche les cas simples : six versets se partagent entre deux lecteurs, cinq ne se partagent pas et reviennent à un seul. Puis elle envisage le cas où le partage a déjà commencé de travers, le premier ayant lu trois versets d'une paracha de cinq.
La solution retenue consiste à déborder sur la paracha suivante. Le premier tana se contente d'un verset emprunté ; les yech omrim en exigent trois, au nom de la règle qui interdit de commencer une paracha avec moins de trois versets.
Et s'il en est ainsi, pour celui qui dit qu'il reprend — qu'il reprenne ici aussi ! Et pour celui qui dit qu'il coupe — qu'il coupe ici aussi !
L'objection est une objection de cohérence. La baraita résout la difficulté en empruntant des versets à la paracha suivante ; or Rav et Chmouel disposent chacun d'une technique interne qui évite cet emprunt. Pourquoi la baraita ne l'emploie-t-elle pas ?
Rachi limite l'objection à Rav, puisque le premier lecteur a déjà achevé ses trois versets et qu'on ne peut plus couper rétroactivement. Tossefot conteste ce partage et propose une autre raison : Chmouel ne coupe que là où l'on ne peut pas faire autrement, et ici on peut.
Là-bas, c'est différent, car cela est possible de cette manière.
La distinction porte sur la liberté de lecture. La baraita parle du lundi et du jeudi, où l'on lit la paracha de la semaine : déborder sur la suite ne pose aucun problème, tout relève du même texte.
À roch hodech au contraire, la lecture est fixée au passage des offrandes du jour ; la paracha suivante traite d'autre chose et ne peut pas servir de réserve. C'est pourquoi il faut une technique interne, doleg ou possek. Le critère ke-inyano chel yom, relever du sujet du jour, commande toute la distinction.
Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : la halakha est comme « certains disent ». Et Rabbi Tanhoum a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : de même qu'on ne commence pas une paracha avec moins de trois versets, de même on ne laisse pas dans une paracha moins de trois versets.
Rabbi Yehochoua ben Levi tranche d'abord la baraita en faveur des yech omrim : trois versets au minimum dans la paracha empruntée. Puis il énonce la règle symétrique, qui a servi dès le début du folio : on ne laisse pas non plus moins de trois versets à la fin d'une paracha.
Les deux gloses de Rachi montrent que la symétrie des règles repose sur la symétrie des témoins : la règle du commencement protège de l'erreur de celui qui entre, la règle de ce qu'on laisse protège de l'erreur de celui qui sort.
C'est évident ! Maintenant, si pour le commencement, où le premier tana est indulgent, « certains disent » sont sévères — pour ce que l'on laisse, où le premier tana est déjà sévère, à plus forte raison « certains disent » seront-ils sévères !
L'objection est un kal va-homer tiré de la baraita elle-même. Sur le commencement d'une paracha, le premier tana se satisfait d'un seul verset et les yech omrim en exigent trois : ils sont donc plus sévères. Sur ce qu'on laisse, le premier tana est déjà sévère, puisqu'il refuse de partager une paracha de cinq versets.
Si les yech omrim durcissent là où le premier tana est indulgent, ils ne vont pas relâcher là où il est déjà strict. L'enseignement de Rabbi Yehochoua ben Levi semble donc ne rien apporter.
Tu aurais pu dire : ceux qui entrent sont chose fréquente, ceux qui sortent ne le sont pas, car il faudrait laisser là un sefer Torah et sortir — il nous l'apprend donc.
La réponse défait le kal va-homer en distinguant les deux craintes par leur fréquence. Arriver en retard à la lecture est ordinaire ; quitter la synagogue alors que le sefer Torah est ouvert l'est beaucoup moins, car on ne laisse pas un sefer Torah derrière soi.
On aurait donc pu penser que les yech omrim ne se soucient que de ceux qui entrent. Rabbi Yehochoua ben Levi enseigne que leur sévérité couvre aussi le second cas.
Et le premier tana, pourquoi interdit-il de laisser moins de trois versets — à cause de ceux qui sortent ? Qu'il interdise aussi de commencer, par décret à cause de ceux qui entrent !
Ils disent : celui qui entre se renseigne.
La question se retourne sur le premier tana. S'il craint ceux qui sortent au point d'interdire de laisser deux versets, il devrait craindre aussi ceux qui entrent et interdire de n'en lire que deux au début.
La réponse repose sur une différence de situation, pas de gravité. Celui qui entre est présent pour la suite : il peut demander ce qui s'est passé et on le lui dira. Celui qui sort emporte son erreur avec lui, sans personne pour la corriger.
Rabba fils de Rava envoya demander à Rav Yossef : quelle est la halakha ? Il lui répondit : la halakha est qu'il reprend, et c'est celui du milieu qui reprend.
La halakha suit Rav contre Chmouel : on reprend un verset plutôt que de le couper. La seconde partie de la réponse est la précision décisive : c'est le lecteur du milieu qui reprend, et non le dernier.
Rachi explique le calcul. Si le lecteur du milieu ne reprenait pas, il lui faudrait entamer la paracha suivante avec moins de trois versets ; et s'il en lisait trois, comme cette paracha n'en compte que trois, il la lirait en entier et ne laisserait rien au dernier.
« Voici la règle : tout jour qui comporte un moussaf, etc. » On a posé la question : un jeûne public, par combien de lecteurs ? Roch hodech et les jours de fête, où il y a une offrande de moussaf — quatre ; mais ici, où il n'y a pas d'offrande de moussaf — non ?
Ou peut-être : ici aussi il y a un moussaf, celui de la prière.
La michna avait posé un principe : tout jour comportant un moussaf et qui n'est pas yom tov se lit à quatre. Reste à savoir ce que le mot moussaf désigne exactement.
Deux lectures sont possibles. Si moussaf veut dire offrande supplémentaire, le jeûne public en est dépourvu et se lit à trois. Si moussaf veut dire seulement ajout à l'office, le jeûne en a un : la prière Anenou, insérée dans la amida, que Rachi présente comme une bénédiction supplémentaire.
Viens et entends : « aux débuts de mois et à Hol ha-Moed, quatre lisent » — donc un jeûne public, trois ! Dis alors le début : « le lundi, le jeudi et le chabbat à minha, trois lisent » — donc un jeûne public, quatre !
Il n'y a donc rien à déduire de là.
La guemara essaie de trancher par un raisonnement à contrario applique à la michna, et montre aussitôt qu'il fonctionne dans les deux sens. La fin de la michna nomme roch hodech et Hol ha-Moed pour quatre lecteurs : le jeûne, absent de cette liste, serait à trois.
Mais le début de la michna nomme le lundi, le jeudi et minha de chabbat pour trois lecteurs : le jeûne, absent de cette liste-là aussi, serait à quatre. Les deux inférences se détruisent, et la guemara conclut que la michna ne prétend pas énumérer tous les cas.
Viens et entends : Rav arriva à Bavel un jour de jeûne public. Il se leva et lut dans le sefer.
Il ouvrit en bénissant, il acheva et ne bénit pas. Tout le monde tomba sur sa face, et Rav ne tomba pas sur sa face.
Faute de preuve textuelle, la guemara se tourne vers un précédent. Le récit retient trois détails de la conduite de Rav : la bénédiction avant la lecture, l'absence de bénédiction après, et le fait qu'il ne se soit pas prosterné pendant le tahanoun.
Seuls les deux premiers servent la question posée. À l'époque décrite, seul le premier lecteur bénissait avant et seul le dernier bénissait après : la place de Rav dans l'ordre des lecteurs se déduit donc de ce qu'il a dit et de ce qu'il a tu.
Or Rav a lu comme un Israël ; quelle est la raison pour laquelle il a achevé sans bénir ? N'est-ce pas parce qu'un autre devait lire après lui ?
Le raisonnement est simple si l'on admet que Rav a occupé le rang d'un Israël, c'est-à-dire la troisième montée. N'ayant pas béni à la fin, il n'était pas le dernier lecteur ; il y avait donc un quatrième. Le jeûne public se lirait à quatre.
Non : Rav a lu à la place des cohanim. Car Rav Houna lisait à la place des cohanim.
La preuve tombe si Rav a lu en premier. Le maître reconnu de sa génération peut être appelé avant le cohen, et Rav Houna en donne le précédent. Rav aurait donc pris la première montée, qui commence par une bénédiction et ne s'achève pas par une autre : la lecture à trois redevient possible.
Passe encore Rav Houna qui lisait à la place des cohanim, puisque même Rav Ami et Rav Assi, qui étaient les cohanim éminents de la terre d'Israël, se soumettaient à Rav Houna. Mais Rav — il y avait là Chmouel, qui était cohen, et il l'avait fait passer avant lui !
L'objection porte sur la condition qui autorise cette pratique : il faut être le maître incontestable de sa génération. Rav Houna l'était, au point que les cohanim les plus éminents de la terre d'Israël lui étaient subordonnés.
Rav, lui, avait auprès de lui Chmouel, qui était cohen et à qui Rav lui-même accordait la préséance. La condition ne semble donc pas remplie.
Chmouel aussi se soumettait à Rav ; c'est Rav qui lui rendait honneur. Et il le faisait en sa présence ; hors de sa présence, il ne le faisait pas.
La réponse renverse la lecture des faits. La préséance de Chmouel ne découlait pas du rang, mais d'une déférence que Rav lui accordait de son plein gré, en réparation d'une parole dure qu'il avait eue contre lui.
Une déférence volontaire n'a de sens qu'en présence de celui à qui elle s'adresse. Or le récit place Rav à Bavel et Chmouel à Nehardea : rien n'empêchait donc Rav d'être appelé le premier ce jour-là.
Il est logique en effet que Rav ait lu à la place des cohanim : car si tu pensais qu'il a lu comme un Israël, pour quelle raison aurait-il béni avant sa lecture ? — C'était après l'institution.
Un appui vient confirmer la nouvelle lecture. Dans l'ordre ancien, seul le premier lecteur bénissait avant ; si Rav a béni avant, c'est qu'il était premier.
La guemara écarte cet appui : l'institution ultérieure a étendu les deux bénédictions à tous les lecteurs, et le récit pourrait être postérieur à cette institution. La bénédiction d'ouverture ne prouve alors plus rien.
S'il en est ainsi, qu'il bénisse aussi après ! — Il en va autrement là où Rav siège, car on y entre,
La réponse précédente se retourne aussitôt. Si l'institution généralisant les bénédictions était déjà en vigueur, elle vaut pour les deux bénédictions : Rav aurait dû bénir après sa lecture également.
La guemara commence à répondre en revenant au motif de l'institution, la crainte de ceux qui entrent et de ceux qui sortent. Là où Rav préside, on entre, mais on ne sort pas — la phrase est coupée par la fin de l'amud et s'achève au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).