Sougya : Le folio déroule jusqu'au bout la braita des passages selon leur régime de lecture publique. Chaque ligne suit le même moule : la braita énonce qu'un passage se lit et se traduit, la guemara objecte que c'est évident, puis nomme la crainte qui aurait pu l'empêcher — l'honneur d'Avraham pour Lot, celui de Yehouda pour Tamar, celui d'Israël pour le veau, celui de David pour Amnon et Avchalom, celui de Binyamin pour la concubine de Guiv'a.
Aucune de ces craintes ne tient : l'aveu de Yehouda est son éloge, et la publication du veau vaut expiation à Israël. Vient ensuite la seconde catégorie, les passages lus sans être traduits, regroupés sous le signe reich-ayin-beit-dalet-noun : l'affaire de Reouven, le second récit du veau, la bénédiction des kohanim, l'affaire de David et d'Amnon.
Ici l'honneur d'Aharon et le risque d'un contresens sur « qu'Il élève Sa face » arrêtent le metourgueman. Le folio se termine sur la langue elle-même : les mots crus de l'Écriture se lisent en termes convenables, la moquerie est interdite sauf contre l'idolâtrie, et l'on peut outrager celui dont la réputation est mauvaise comme on peut louer celui dont la réputation est bonne.
Le chapitre s'achève, et la première michna du chapitre Bnei ha-ir ouvre la question de la vente des objets saints et de l'échelle de sainteté qui les ordonne.
... et ce qu'il y a en avant et ce qu'il y a en arrière : il vient nous l'apprendre.
Le folio 25b s'ouvre sur la fin d'une phrase commencée en 25a. La braita y enseignait que le récit de la Création se lit et se traduit en public. La guemara objectait que c'était évident, puis nommait la crainte qui aurait pu s'y opposer : que le public en vienne à s'interroger sur ce qu'il y a en haut, en bas, en avant et en arrière, domaine que la michna de Haguiga 11b interdit d'exposer. La braita écarte cette crainte.
Le mot ka machma lan (« il vient nous l'apprendre ») ferme chaque étape du raisonnement : la braita a pris la peine de dire une chose apparemment évidente, précisément pour écarter l'objection qu'on aurait pu lui opposer.
L'affaire de Lot et de ses deux filles se lit et se traduit. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne pour l'honneur d'Avraham — il vient nous l'apprendre.
Lot est le neveu d'Avraham. Publier son inceste avec ses filles (Berechit 19,30-38) jette une ombre sur la famille d'Avraham, et l'on aurait pu invoquer le kevod d'Avraham pour taire le passage au moins à la traduction. La braita refuse.
Le Ben Yehoyada précise ce qui rendait la crainte sérieuse : l'Écriture appelle Lot le « frère » d'Avraham, ce qui les met verbalement sur le même rang aux oreilles du public non lettre.
L'affaire de Tamar et de Yehouda se lit et se traduit. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne pour l'honneur de Yehouda — il vient nous apprendre que c'est son éloge, puisqu'il a avoué.
La réponse change ici de nature. Pour Lot, la guemara se contentait d'écarter la crainte ; pour Yehouda, elle la retourne. Le passage de Berechit 38 se termine par l'aveu de Yehouda, tsadka mimeni (« elle est plus juste que moi »), et cet aveu public fait de tout le récit un chevah, un éloge.
Le premier récit du veau se lit et se traduit. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne pour l'honneur d'Israël — il vient nous apprendre qu'à plus forte raison cela leur convient, puisqu'ils en obtiennent une expiation.
Le premier récit du veau est le récit des faits eux-mêmes (Chemot 32,1-20). Le second, celui de la réponse d'Aharon à Moche, recevra plus loin un traitement différent. La guemara va ici plus loin que dans les lignes précédentes : la publication ne se contente pas d'être tolérable, elle est souhaitable pour Israël, car la honte publique vaut kapara, expiation.
Les malédictions et les bénédictions se lisent et se traduisent. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne que le public ne se décourage — il vient nous l'apprendre.
La crainte change d'objet. Jusqu'ici il s'agissait de l'honneur d'un personnage ; ici il s'agit de l'effet sur ceux qui écoutent. Payga da'atayhou : leur résolution faiblirait à entendre la liste des châtiments, jusqu'à conclure qu'il vaut mieux profiter du monde présent puisque la punition viendra de toute façon. La braita écarte ce calcul.
Les avertissements et les punitions se lisent et se traduisent. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne qu'ils n'en viennent à agir par crainte — il vient nous l'apprendre.
Crainte inverse de la précédente. La lecture des bénédictions et des malédictions risquerait cette fois de produire un service intéressé : agir pour la récompense promise ou par peur du châtiment annoncé, au lieu de servir lichma, pour le Ciel. Rachi répartit les deux mobiles : l'amour répond aux bénédictions, la crainte aux malédictions.
L'affaire d'Amnon et de Tamar se lit et se traduit [l'affaire d'Avchalom se lit et se traduit]. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne pour l'honneur de David — il vient nous l'apprendre.
Les deux récits touchent des fils de David : le viol de Tamar par Amnon (II Chemouel 13) et Avchalom avec les concubines de son père (II Chemouel 16,22). L'honneur atteint est celui du père. La braita l'écarte ici — mais ce même motif reviendra plus loin, avec une issue différente, lorsque le verset nomme Amnon « fils de David ».
L'affaire de la concubine de Guiv'a se lit et se traduit. C'est évident !
Que dirait-on ? Que l'on craigne pour l'honneur de Binyamin — il vient nous l'apprendre.
Le récit des Juges 19-21 s'achève sur une guerre qui faillit effacer la tribu de Binyamin. L'honneur en cause est ici celui d'une tribu entière, et non plus d'un individu. La braita écarte pareillement.
« Fais connaître à Yerouchalaim ses abominations » se lit et se traduit. C'est évident !
Cela vient écarter l'avis de Rabbi Eliezer. Car il a été enseigné : il arriva qu'un homme lisait devant Rabbi Eliezer « Fais connaître à Yerouchalaim ses abominations ».
Il lui dit : avant d'examiner les abominations de Yerouchalaim, va examiner les abominations de ta mère. On enquêta sur lui, et l'on trouva en lui une trace d'invalidité.
Le chapitre 16 de Ye'hezkel décrit les fautes de Yerouchalaim en termes très durs. Rabbi Eliezer refusait qu'on le prenne comme haftara. La braita retient l'avis contraire, et la mention du cas sert précisément à écarter le sien.
Chemets passoul : une trace d'invalidité dans la filiation, un soupçon sur la conduite de sa mère qui rend son statut douteux. Le récit explique rétrospectivement pourquoi cet homme avait choisi ce passage, et pourquoi Rabbi Eliezer l'a repris si vivement.
Et voici ceux qui se lisent sans se traduire (signe : reich, ayin, beit, dalet, noun) : l'affaire de Reouven se lit sans se traduire. Il arriva à Rabbi Hanina ben Gamliel, qui s'était rendu à Kavoul : le hazan de la synagogue lisait « Et il advint, tandis qu'Israël demeurait », et il dit au metourgueman : (arrête) ne traduis que le dernier.
Et les Sages le louèrent.
Le folio passe à la deuxième catégorie. Le signe mnémotechnique réunit les initiales des quatre cas : Reouven, Eguel (le veau), Birkat kohanim, David et Amnon.
Le verset de Berechit 35,22 se compose de deux parties : l'acte de Reouven, puis « et les fils de Yaakov furent douze ». Rabbi Hanina ben Gamliel demande au metourgueman de ne traduire que la seconde. Rachi explique qu'une coupure de paracha sépare les deux, ce qui autorise à traiter la seconde comme un verset en soi.
Le second récit du veau se lit sans se traduire. Quel est le second récit du veau ?
Depuis « Moche dit » jusqu'à « Moche vit ».
Le second récit couvre Chemot 32,21-25 : Moche interroge Aharon, et Aharon répond. Rachi, cité par Tossefot, en donne le motif : éviter qu'on déduise des mots d'Aharon qu'il y avait une réalité dans le veau. Tossefot objecte à partir du Yerouchalmi et propose un autre motif : l'honneur d'Aharon, un individu dont la faute serait exposée devant un public.
Il a été enseigné : Rabbi Chimon ben Elazar dit : que l'homme prenne toujours garde à ses réponses, car c'est à partir de la réponse qu'Aharon fit à Moche que les minim se sont dévoyés, ainsi qu'il est dit : « Je l'ai jeté au feu, et ce veau en est sorti ».
La braita fournit l'appui du régime précédent : la formulation d'Aharon, « et ce veau en est sorti », laisse entendre que le veau serait sorti du feu de lui-même. Les minim y ont trouvé de quoi soutenir qu'une idole possède une réalité propre. La règle tirée du cas dépasse le veau : une réponse mal formulée peut faire plus de dégâts que l'acte qu'elle explique.
La bénédiction des kohanim se lit sans se traduire. Pour quelle raison ?
Parce qu'il est écrit « qu'Il élève ».
Le troisième verset de la bénédiction dit yissa Hachem panav elekha, « qu'Il élève Sa face vers toi ». Traduit devant tout le monde, le mot risque de passer pour du favoritisme, alors que la Torah dit ailleurs que Hachem « n'élève pas de face ». Rachi renvoie à Berakhot 20b pour la résolution : Israël mérite bien cette faveur, puisqu'il s'impose plus de rigueur que la Torah ne l'exige.
L'affaire de David et d'Amnon ne se lit ni ne se traduit. Mais tu as dit que l'affaire d'Amnon et de Tamar se lit et se traduit !
Ce n'est pas une difficulté : ici, là où il est écrit « Amnon fils de David » ; la, là où il est écrit « Amnon » sans plus.
La contradiction est frappante : le même récit figure dans la première catégorie et dans la troisième. La résolution porte sur la formulation des versets. Là où le verset dit simplement Amnon, la faute reste celle d'un individu et le passage se lit et se traduit ; là où il dit Amnon fils de David, la mention du père associe David à la faute, et le passage n'est ni lu ni traduit.
C'est la même grille que pour Aharon : ce qui est écarté, c'est l'atteinte à un tiers que le verset nomme expressément.
Nos maîtres ont enseigné : tous les versets écrits dans la Torah en termes crus, on les lit en termes convenables. Ainsi : « yichgalena » se lit « yichkavena » ; « ba-ofalim » se lit « ba-tehorim » ; « hiryonim » se lit « divyonim » ; « manger leurs horeihem et boire les eaux de leurs chineihem » se lit « manger leurs excréments et boire leurs eaux des pieds ».
Le folio quitte le contenu des récits pour la langue elle-même. Le principe est celui du kri et ktiv : le rouleau porte un mot, la bouche en prononce un autre. Ici la substitution ne corrige pas un sens, elle adoucit une expression jugée grossière devant le public.
Les deux premiers exemples viennent des malédictions de Devarim 28 ; les deux suivants des Rois, dans les récits de siège où la famine réduit les assiégés à ces extrémités.
« La-mahara'ot » se lit « la-motsa'ot ». Rabbi Yehochoua ben Korha dit : « la-mahara'ot » se lit selon son nom, parce que c'est un outrage pour l'idolâtrie.
Le verset de II Melakhim 10,27 raconte ce que Yehou fit du temple de Baal. Le tana anonyme applique la règle d'adoucissement ; Rabbi Yehochoua ben Korha l'écarte : ici le mot cru fait partie du propos, puisque le verset veut avilir l'idolâtrie. Cette exception ouvre la discussion qui suit sur la moquerie permise.
Rav Nahman a dit : toute moquerie est interdite, sauf la moquerie de l'idolâtrie, qui est permise. Car il est écrit : « Bel s'affaisse, Nevo se courbe », et il est écrit : « ils se sont courbés, ils se sont affaissés ensemble, ils n'ont pu sauver le fardeau, etc. ».
Rabbi Yannai dit : de ce verset-ci : « Pour les génisses de Beit Aven les habitants de Chomron tremblent ; car son peuple mène deuil sur lui, et ses prêtres se réjouissaient sur lui, pour sa gloire, car elle a été exilée de lui ». Ne lis pas « sa gloire », mais « son poids ».
Leitsanout, la moquerie, est en principe interdite. Rav Nahman en excepte un objet : l'idolâtrie. Les deux appuis viennent de prophètes qui décrivent les idoles dans des postures dégradantes, Yechayahou 46 et Hochea 10.
Le al tikri de Rabbi Yannai ne change pas le texte : il lit les mêmes consonnes avec d'autres voyelles, kevodo (sa gloire) devenant kevedo (son poids). Le verset se retourne alors en moquerie.
Rav Houna bar Manoah a dit au nom de Rav Aha fils de Rav Ika : il est permis à un fils d'Israël de dire à un non-Juif : prends ton idole et mets-la dans ton chin-tav. Rav Achi a dit : celui dont la réputation est mauvaise, il est permis de l'outrager par un guimel et un chin ; celui dont la réputation est bonne, il est permis de faire son éloge, et celui qui fait son éloge, que les bénédictions reposent sur sa tête.
Deux permissions se répondent. La première prolonge la règle de Rav Nahman : puisque la moquerie de l'idolâtrie est permise, on peut employer contre elle des mots que l'on s'interdirait ailleurs. Les Sages désignent ces mots par leurs initiales : chin-tav pour chet, le siège ; guimel-chin pour une injure visant la mère de celui dont la conduite est notoirement mauvaise.
La seconde permission est l'exacte symétrique : louer publiquement celui dont la réputation est bonne. Le Ben Yehoyada s'arrête sur l'écart entre « il est permis », qui semble ne dire aucune mitsva, et la bénédiction promise à celui qui loue.
Hadran alakh (nous reviendrons vers toi), « Celui qui lit la meguila debout ».
Formule de clôture du troisième chapitre de Megillah. La phrase exprime l'engagement de revenir à ce qui vient d'être étudié.
MICHNA. Les habitants de la ville qui ont vendu la place publique de la ville achètent avec le prix une synagogue.
(S'ils ont vendu) une synagogue, ils achètent une teva (arche des rouleaux). (S'ils ont vendu) une teva, ils achètent des mitpahot (linges d'enveloppement).
(S'ils ont vendu) des mitpahot —
Le quatrième chapitre, Bnei ha-ir, s'ouvre sur la vente des biens de la communauté. Le principe qui commande toute la michna : le produit d'une vente doit servir à acquérir un objet d'un degré de kedoucha supérieur, jamais inférieur.
La place publique de la ville figure au bas de l'échelle. Rachi en donne la source de sainteté : on y prie les jours de jeûne public et lors des maamadot. La michna s'interrompt ici et se poursuit au début du folio 26a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).