Sougya : Le folio achève la série des maîtres interrogés sur leur longévité. Rabbi Perida termine sa liste, et la guemara s'arrête sur un point : céder la bénédiction à un cohen passe pour une qualité, alors que Rabbi Yo'hanan tient pour passible de mort le talmid 'hakham qui s'efface devant un ignorant.
La réponse distingue les cas d'égalité. Viennent ensuite Rabbi Nehounia ben Hakana, Rabbi Nehounia le Grand interrogé par Rabbi Akiva du haut d'un palmier, Rabbi Yehochoua ben Korha interrogé par Rabbi, les frères bar Ihi, puis Rabbi Zera et ses huit conduites.
Chaque middah est illustrée par un récit : Rav Houna et sa houe, Mar Zoutra qui pardonne avant de dormir, Rabbi Elazar et Rabbi Zera devant les cadeaux du Nassi. Un long développement porte sur l'interdit de regarder le visage d'un méchant et sur la cécité de Yitshak, attribuée à la fois au regard porte sur Essav et à la malédiction d'Avimelekh.
La michna qui clôt le folio revient au droit de la synagogue : une synagogue tombée en ruine garde sa sainteté, et les herbes qui y poussent restent en place.
Et je n'ai jamais récité le birkat hamazon devant un cohen, et je n'ai jamais mangé d'un animal dont on n'avait pas prélevé les matanot (les dons dus au cohen).
Le folio reprend la fin de la réponse de Rabbi Perida, interrogé au verso sur sa longévité. Deux conduites achèvent sa liste. La première touche à l'honneur du cohen, la seconde aux matanot kehouna, les trois parts dues au cohen sur toute bête abattue en dehors du Temple : le zeroa, les lehayayim et la keva.
Car Rabbi Yitshak a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : il est interdit de manger d'un animal dont on n'a pas prélevé les matanot. Et Rabbi Yitshak a dit : quiconque mange d'un animal dont on n'a pas prélevé les matanot, c'est comme s'il mangeait du tevel.
Et la halakha n'est pas conforme à son avis.
La guemara adosse la conduite de Rabbi Perida à un enseignement de Rabbi Yitshak, qui va jusqu'à comparer une telle viande au tevel, le produit dont les prélèvements n'ont pas encore été faits et qui demeure interdit à la consommation.
La dernière phrase tranche contre lui : la halakha permet cette viande, le cohen conservant une simple créance sur les parts qui lui reviennent. La conduite de Rabbi Perida relève donc d'une rigueur volontaire, ce qui est précisément le propos de tout ce passage.
Et je n'ai jamais récité le birkat hamazon devant un cohen.
La guemara reprend le lemme pour l'examiner à part. Ce qui suit va montrer que cette conduite, présentée comme un mérite, entre en conflit avec un enseignement de Rabbi Yo'hanan.
Est-ce à dire que c'est une qualité ? Mais Rabbi Yo'hanan a dit : tout talmid 'hakham devant qui un autre récite la bénédiction, même s'il s'agit d'un cohen gadol ignorant, ce talmid 'hakham est passible de mort, ainsi qu'il est dit : tous ceux qui me haïssent aiment la mort.
Ne lis pas mesanai (ceux qui me haïssent), mais masniai (ceux qui me font haïr).
L'objection est frontale. Le talmid 'hakham porte un honneur qui ne lui appartient pas en propre : il représente la Torah aux yeux des autres. S'effacer devant un ignorant revient donc à rabaisser ce qu'il représente, et le verset de Michlei est lu comme visant celui qui rend la Torah odieuse.
La lecture repose sur un simple changement de vocalisation, al tikri : les mêmes consonnes se lisent comme un participe passif ou comme un causatif.
Lorsque lui-même l'a dit, il parlait d'un cas d'égalité.
La réponse repose sur le mot choueen, égaux. L'enseignement de Rabbi Yo'hanan vise le cas où le talmid 'hakham s'efface devant un ignorant ; celui de Rabbi Perida vise un cohen qui est lui aussi homme d'étude, et pour qui le verset vekiddachto reprend ses droits.
Le Tossefot travaille ce mot. Une égalité stricte rendrait la conduite banale, puisque le cohen passerait de toute façon en premier. Il lit donc choueen au sens large : le cohen est érudit, quoique d'un rang moindre, et Rabbi Perida lui cède tout de même la place.
Les disciples de Rabbi Nehounia ben Hakana lui demandèrent : par quel mérite as-tu prolongé tes jours ? Il leur dit : de mes jours je ne me suis honoré par l'abaissement de mon compagnon, la malédiction de mon compagnon n'est jamais montée avec moi sur ma couche, et j'étais large avec mon argent.
Trois formules, que la guemara va illustrer l'une après l'autre par un récit. La deuxième signifie qu'il réglait le jour même tout différend, de sorte qu'aucune rancune ne le suivait au coucher. La troisième, vatran bemamoni, désigne celui qui renonce sans compter sur ce qui lui est dû.
Je ne me suis pas honoré par l'abaissement de mon compagnon : comme dans le cas de Rav Houna, qui portait une houe sur son épaule. Rav Hana bar Hanilai vint et la lui prit pour la porter à sa place.
Il lui dit : si tu as l'habitude de porter cela dans ta ville, porte-la ; sinon, être honoré par ton abaissement ne m'agrée pas.
Le récit précise la mesure. Rav Houna refuse le service, non parce que le geste serait indigne en soi, mais parce qu'il serait indigne pour celui-là : un homme qui ne porterait pas un tel outil dans sa propre ville s'abaisse en le portant ici. L'honneur reçu à ce prix est refusé.
La malédiction de mon compagnon n'est jamais montée avec moi sur ma couche : comme dans le cas de Mar Zoutra, qui disait en montant sur son lit : je pardonne à quiconque m'a peiné.
La formule de Rabbi Nehounia visait la malédiction que lui aurait adressée un homme lésé. Mar Zoutra en donne la version générale : une déclaration de pardon prononcée chaque soir, qui éteint d'avance toute plainte encore ouverte.
J'étais large avec mon argent : comme l'a dit le Maître, Iyov était large avec son argent, car il laissait au boutiquier une perouta de son argent.
La perouta est la plus petite pièce de cuivre. Iyov renonçait à réclamer la monnaie de ses achats. La conduite se mesure à son caractère répété et minime : la largeur porte ici sur la somme la plus faible qui puisse encore être réclamée.
Rabbi Akiva demanda à Rabbi Nehounia le Grand : par quel mérite as-tu prolongé tes jours ? Les serviteurs vinrent et le frappèrent.
Il s'enfuit et s'assit au sommet d'un palmier. Il lui dit : mon maître, si le verset a dit agneau, pourquoi a-t-il dit un ?
Il leur dit : c'est un jeune érudit, laissez-le.
La scène tient en trois gestes. Les serviteurs prennent la question pour une insolence adressée à un vieillard, Rabbi Akiva se met hors d'atteinte, puis il pose du haut du palmier une question de Torah sur le verset du tamid, l'offrande quotidienne. Cette question suffit à le faire reconnaître comme tsourva merabanan, jeune homme d'étude, et les coups cessent.
Le Ben Yehoyada lit le palmier comme un élément du propos : le juste est comparé au palmier, et Rabbi Akiva s'étonne précisément qu'un homme aussi élevé ait échappé au sort de sa génération.
Il lui dit : un signifie le plus choisi de son troupeau.
Le mot un serait superflu après le singulier agneau. Il est donc lu comme une qualité : meyouhad chebeedro, le plus remarquable du troupeau. L'offrande quotidienne exige la bête la meilleure.
Il lui dit : de mes jours je n'ai pas accepté de cadeaux, je ne me suis pas tenu sur mon droit, et j'étais large avec mon argent.
La réponse arrive enfin. Lo amadeti al middotai signifie renoncer à exiger réparation de qui vous a lésé. Rachi le rapporte au fait de rendre le mal reçu.
Je n'ai pas accepté de cadeaux : comme Rabbi Elazar, à qui l'on envoyait des cadeaux de la maison du Nassi et qui ne les prenait pas ; lorsqu'on l'invitait, il n'y allait pas. Il leur disait : ne vous agrée-t-il pas que je vive ?
Car il est écrit : celui qui hait les cadeaux vivra. Rabbi Zera, à qui l'on envoyait de la maison du Nassi, ne prenait pas ; lorsqu'on l'invitait, il y allait.
Il disait : ils sont honorés par ma venue.
Les deux maîtres s'accordent sur le cadeau matériel et se séparent sur l'invitation. Pour Rabbi Elazar, l'hospitalité est un cadeau de plus. Pour Rabbi Zera, elle ne l'est pas, puisque l'hôte y gagne un honneur : il donne autant qu'il reçoit, et la règle du verset de Michlei reste sauve.
Je ne me suis pas tenu sur mon droit : comme l'a dit Rava, quiconque passe sur son droit, on fait passer pour lui toutes ses fautes, ainsi qu'il est dit : il porte la faute et passe sur la transgression. Pour qui porte-t-Il la faute ?
Pour celui qui passe sur la transgression.
Le verset de Mikha contient deux propositions que la lecture met en rapport de condition. Le même verbe over revient dans les deux membres : celui qui passe sur ce qui lui est dû obtient qu'on passe sur ce qu'il doit. La mesure du Ciel suit ici la mesure de l'homme.
Rabbi demanda à Rabbi Yehochoua ben Korha : par quel mérite as-tu prolongé tes jours ? Il lui dit : es-tu las de ma vie ?
Il lui dit : mon maître, c'est de la Torah, et il me faut l'apprendre. Il lui dit : de mes jours je n'ai pas regardé le visage d'un homme méchant.
Car Rabbi Yo'hanan a dit : il est interdit à l'homme de regarder l'image du visage d'un homme méchant, ainsi qu'il est dit : si je ne tenais compte de la face de Yehochafat roi de Yehouda, je ne te regarderais pas et ne te verrais pas.
La question posée à un vieillard peut s'entendre comme un reproche, et Rabbi Yehochoua ben Korha commence par le relever. La réponse de Rabbi, c'est de la Torah et il me faut l'apprendre, écarte l'équivoque : la conduite d'un maître est elle-même un enseignement à recueillir.
Le verset des Rois fournit la source. Elisha refuse de porter le regard sur Yehoram et ne parle qu'en considération de Yehochafat ; le refus du regard y vaut refus de reconnaissance.
Rabbi Elazar dit : ses yeux s'obscurcissent, ainsi qu'il est dit : et il advint que Yitshak vieillit et ses yeux s'affaiblirent de voir, parce qu'il avait regardé Essav le méchant.
Rabbi Elazar ajoute une conséquence à l'interdit. Le verset de Bereshit rapproche la vieillesse de Yitshak et l'affaiblissement de sa vue ; la lecture y voit l'effet du regard porte longtemps sur un fils devenu méchant.
Est-ce cela qui le lui a cause ? Mais Rabbi Yitshak a dit : que la malédiction d'un homme ordinaire ne soit jamais légère à tes yeux, car Avimelekh a maudit Sara et cela s'est réalisé dans sa descendance, ainsi qu'il est dit : voici, il est pour toi une couverture des yeux ; ne lis pas kessout (couverture), mais kessiat (aveuglement) des yeux.
L'objection oppose une autre explication de la cécité de Yitshak. Avimelekh, en remettant mille pièces d'argent à Avraham, dit à Sara que cela lui sera une kessout einayim ; la lecture y entend une malédiction voilée, réalisée une génération plus tard chez son fils.
La règle énoncée vaut au-delà du cas : la malédiction d'un hedyot, un homme sans rang particulier, produit un effet dès lors qu'elle repose sur un grief réel.
Ceci et cela le lui ont causé. Rava dit : de ce verset, élever la face du méchant n'est pas bon.
La guemara refuse de choisir entre les deux explications et retient leur conjonction, ha veha garma leh. Le Ben Yehoyada en donne la raison : chaque cause prise isolément aurait produit un effet plus limité, un seul œil pour la malédiction, un simple affaiblissement pour le regard.
Rava fournit enfin une dérivation indépendante, tirée de Michlei : élever la face du méchant n'est pas bon, et la lumière des yeux est précisément ce qui est appelé bon.
Au moment de son décès, il lui dit : mon maître, bénis-moi. Il lui dit : que tu atteignes la moitié de mes jours.
Et la totalité, non ? Il lui dit : ceux qui viendront après toi feront-ils paître le bétail ?
La bénédiction est mesurée à dessein. Une vie aussi longue que celle du maître retiendrait la charge de Nassi dans les mains de Rabbi jusqu'à un âge où ses fils ne pourraient plus lui succéder. L'image du bétail à faire paître désigne une vie tenue loin de la grandeur et de l'étude.
Avouh bar Ihi et Minyamin bar Ihi. L'un dit : que cela me vienne en mérite, car je n'ai jamais regardé un non-Juif.
Et l'autre dit : que cela me vienne en mérite, car je n'ai jamais formé de société avec un non-Juif.
Les deux frères prolongent la middah précédente. Le premier étend le refus du regard, le second l'étend à l'association d'affaires. Le Tossefot précise la rigueur : l'association était écartée même lorsque tout risque de serment était exclu, seule situation où elle serait permise avec quiconque.
Les disciples de Rabbi Zera lui demandèrent : par quel mérite as-tu prolongé tes jours ? Il leur dit : de mes jours je ne me suis emporté au sein de ma maison, je n'ai pas marché devant plus grand que moi, je n'ai pas médité de Torah dans les ruelles souillées, je n'ai pas marché quatre coudées sans Torah et sans tefilin, je n'ai pas dormi dans la maison d'étude, ni d'un sommeil régulier ni d'un sommeil passager, je ne me suis pas réjoui de la chute de mon compagnon, et je n'ai pas appelé mon compagnon par son sobriquet ; et certains rapportent : par son surnom de famille.
La liste la plus longue du folio. Deux ensembles s'y distinguent : la tenue envers autrui, et le respect dû à la Torah et au lieu où on l'étudie. L'interdit de penser des paroles de Torah dans un endroit souillé est une règle établie ; Rabbi Zera la mentionne parmi ses conduites personnelles à titre de vigilance constante.
La dernière conduite se dédouble selon les versions. Hanikhato vise le surnom moqueur ; hakhinato, selon la seconde version, vise même le surnom de famille reçu régulièrement, dès lors qu'il comporte un blâme.
MICHNA. Rabbi Yehouda dit encore : une synagogue tombée en ruine, on n'y prononce pas d'oraison funèbre, on n'y tord pas de cordes, on n'y tend pas de filets, on n'étale pas de fruits sur son toit, et on n'en fait pas un raccourci,
La michna revient au droit de la synagogue, après la longue série aggadique. Les cinq interdits visent des usages profanes rendus commodes par un bâtiment vide et vaste. La kappandaria désigne le passage à travers le lieu pour abréger son chemin.
Le Tossefta s'arrête sur le mot encore, qui suppose une continuité avec un enseignement antérieur de Rabbi Yehouda. La réponse rattache la michna à la vente faite expressément à titre de cour, la seule qui fasse descendre le lieu de sa sainteté.
ainsi qu'il est dit : et je rendrai désolés vos sanctuaires — leur sainteté demeure même lorsqu'ils sont désolés.
Le verset de Vayikra annonce la désolation, et emploie pourtant le mot mikdecheikhem, vos sanctuaires. Le terme demeure applique au lieu après sa ruine : la sainteté tient au statut, et le bâtiment détruit la conserve.
Si des herbes y ont poussé, on ne les arrache pas, à cause de l'affliction de l'âme.
La règle se retourne. Ailleurs, les herbes seraient arrachées par égard pour le lieu ; ici elles restent, parce que leur vue produit l'agmat nefech. Rachi en donne la finalité : l'affliction conduit à demander la reconstruction.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : dans les synagogues, on ne se conduit pas avec légèreté.
On n'y mange pas, on n'y boit pas,
La guemara ouvre sur une baraita qui traite de la synagogue en activité. La kalout roch, légèreté de tête, est le principe général ; la liste qui suit, et qui se poursuit au verso, en donne les applications.
Rachi corrige la leçon du texte : les cas énumérés développent le principe au lieu de s'y ajouter. Le Tossefot lève la contradiction avec Pessahim, où des voyageurs logent et mangent à la synagogue, en situant ces repas dans la pièce attenante.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).